Les fiancés de St-Eustache/5

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IV


À partir de ce jour l’existence de Lucienne changea ; quelqu’un s’intéressait à elle, son ciel s’azurait ; elle sentait là une protection toute nouvelle, inconnue jusqu’alors, elle s’y abandonnait avec ivresse, sentant qu’elle n’était plus la même. Les sourdes révoltes qui parfois avaient agité son âme froissée, meurtrie, ne se faisait plus sentir, une parfaite sérénité régnait dans son plus intime intérieur.

L’heure de la classe anglaise n’arrivait jamais assez tôt et la leçon était toujours parfaitement sue ; pour Pierre elle s’était mise à l’étude avec ardeur.

Dès sa première entrevue avec cette enfant, le jeune homme avait compris combien on avait fait fausse route en cherchant à lui donner de l’émulation par des reproches et des comparaisons humiliantes ; lui qui avait une mère pleine d’attentions délicates à son endroit, une mère dont la tendresse avait su éloigner de sa route toutes les petites difficultés auxquelles les enfants sont en butte. Par ses doux encouragements, par ses sages conseils elle avait fait de son fils un homme vertueux, de cœur et d’énergie.

Pierre sentit vite que Lucienne était malheureuse, lui, ce brave et fort garçon, qui n’aurait pu se passer des soins dévoués et tendres de sa mère, éprouva un sentiment de profonde pitié pour ce petit être faible et délicat ne recevant de sa famille que des rebuffades. Il s’appliqua à lui éviter autant que possible les difficultés, lui expliquant avec une patience remarquable, chez un jeune homme de cet âge, tout ce qui eut pû l’embarrasser.

Chaque jour il s’intéressait de plus en plus à son élève. Il avait su gagner sa confiance. Avec des élans spontanés d’abandon, elle lui disait toutes ses pensées, l’initiant aux moindres incidents de sa vie, elle se révélait à lui vive et spirituelle. La transparence de sa peau lui laissait voir toutes ses impressions, qui se traduisaient sur l’épiderme en teintes roses ou pâles, changeant subitement la statue de marbres en un être exubérant de vie, de pensées, d’aspirations. Il l’écoutait, captivé par le timbre séduisant de sa voix d’enfant, dans laquelle se glissait déjà un souvenir de femme. Le jeune homme avait six ans de plus qu’elle, mais il oubliait cette différence lorsqu’elle lui parlait et subissait le charme de sa conversation. Lucienne près de Lierre oubliait ses chagrins, ses souffrances et redevenait elle-même.

Des mois s’écoulèrent ainsi rapprochant de plus en plus leurs existences. Un attrait mystérieux les unissait davantage, à chaque entrevue, la leçon se prolongeait à leur insu ; le jeune homme alors un peu confus s’éloignait en toute hâte de cette demeure, où il laissait la plus grande partie de lui-même.

Pour Lucienne lorsqu’il n’était plus là, un sentiment de tristesse l’oppressait, elle errait, désorientée, dans les allées du jardin où résonnait encore le bruit de ses pas, où les rafales de l’air gardaient, enroulé dans leurs nuages, l’écho de ses douces paroles, où le froissement des branches écartées redisait son passage à cet endroit, où le dénudé de quelques touffes fleuries attestait qu’il s’était penché là pour y cueillir les roses ou le myosotis, ornant maintenant son corsage ; même les silences de l’air lui rappelaient qu’un instant il s’était tû pour noyer son regard dans le sien. Elle restait fascinée à ce souvenir, inconsciente, dans sa naïve innocence, de ce qui s’agitait au fond de son âme. Elle avait déjà dans son cœur tous les dévouements, les tendresses, les abnégations révélant un véritable amour, sentiments réunis pour n’en compléter qu’un seul, mais ce sentiment elle ne le connaissait pas, elle le subissait, elle eu jouissait, elle en souffrait ; cet étranger dont la présence la subjuguait, elle ignorait son nom, sa puissance.

Plus les jours s’écoulaient, plus les deux jeunes gens se sentaient indispensables l’un à l’autre. Lucienne avait déjà dix-huit ans. Elle avait grandi pour détenir une mignonne jeune fille, non belle, mais jolie, possédant ce charme immarcessible, ce je ne sais quoi d’attirant que les grandes beautés n’ont presque jamais. Outre une grâce parfaite de mouvement, elle avait une simplicité attrayante, une grande réserve unie à un abandon charmant dans sa manière de recevoir, de dire, de converser ; en peu d’années elle avait acquis de nombreuses connaissances. Des notions générales d’histoire, de français, d’anglais, de musique, de chant faisaient d’elle, à cette époque, où l’instruction était si peu répandue au Canada, une personne supérieure.

Pierre se sentait fier de son élève, elle avait depuis longtemps dépassé dans ses études son cousin et sa cousine. Cette dernière était une grande jeune fille de vingt ans, aux traits réguliers, au caractère froid, impassible, n’ayant peur de rien, indifférente à tout, ne voulant cependant supporter aucune contradiction. Quelquefois lorsqu’elle regardait Pierre, un éclair jaillissait de ses yeux bleus que voilaient aussitôt ses longs cils, puis elle redevenait la statue impénétrable, hautaine, ayant la conviction de sa supériorité sur les autres, défaut habituel des nullités. Elle était belle, sans charme, on l’admirait, mais rien en elle n’attirait. Elle n’avait que des sourires railleurs à donner aux expansions vives et enthousiastes de Lucienne, ne comprenant nullement les intimes jouissances qu’éprouvent les âmes supérieures devant une belle nature, le tableau d’un grand maître, le poème d’un génie, toutes ces choses demeuraient pour elle à l’état énigmatique : elle n’avait d’admiration que pour le sport, les exercices violents, dangereux ; elle savait tirer admirablement un coup de fusil, ne manquant jamais le but ; le cheval qu’elle montait la craignait à l’égal du jockey le mieux aguerri et l’esquif qu’elle guidait coupait avec une témérité ridicule la vague la plus furieuse. Rien n’arrêtait sa volonté de fer, lorsqu’elle avait décidé de franchir un espace ; le danger, elle ne le connaissait pas, traitant de vapeurs nerveuses la prudence raisonnée.

Un soir d’été que les deux jeunes filles et Pierre étaient réunis au jardin, Louise, fatiguée de la chaleur oppressive qu’il avait fait tout le jour, proposa soudain d’aller faire une promenade sur l’eau. La nature était calme, au loin le sommet estompé de la montagne se mêlait aux nuages violacés du ciel, dont la profondeur semblait un brasier enflammé, où s’enfonçait l’astre du jour irradiant de ses derniers rayons la voute céleste. La terre s’endormait, bientôt la nuit l’allait couvrir de son manteau, de distance en distance montait dans l’espace la fumée enroulée des usines dont les feux se mouraient, l’heure du travail était finie, l’ouvrier depuis longtemps avait quitté l’atelier et sur le bord du Saint-Laurent se répercutaient les chants populaires des travaillants : leurs voix montaient, telle que la vague, s’élevant, s’abaissant, se modulant, diminuant pour finir enfin comme le dernier roulis de l’eau venant mourir sur la grève. Comme il faisait très chaud la population canadienne cherchait à respirer quelques bouffées d’air frais près de l’onde transparente, qu’aucune brise ne venait rider. Tout invitait à jouir d’une promenade sur la rivière, on ne pouvait choisir un soir plus propice.

Les trois jeunes gens jouissaient de cette sérénité de profondeur sur laquelle leur léger esquif glissait rapidement. Louise ramait. Lucienne avait laissé pendre sa main dans l’eau, Pierre contemplait le sillon que ses doigts délicats y traçait ; parfois de longues herbes aquatiques venant à la surface, enlaçaient le poignet de la jeune fille, avec un mouvement nerveux promptement elle retirait sa main, alors le jeune homme lui aidait à se débarrasser de l’herbe rebelle, qui demeurait collée à la peau fine, heureux de sentir dans la sienne cette main qu’elle lui livrait, avec, un abandon charmant.

Ils franchirent ainsi un long espace, n’écoutant que les poétiques hymnes chantant au fond de leurs cœurs et les divins silences que seules leurs âmes comprenaient : soudain au milieu de cette joie intime Pierre tressaillit, une exclamation s’échappa de ses lèvres.

— Que faites-vous ? mademoiselle Louise, s’écria-t-il, nous allons droit dans le courant, ce passage est excessivement dangereux, ramez en sens contraire.

— Non, répondit-elle, nous franchirons ce passage. Je l’ai déjà fait, d’ailleurs vous savez nager, moi aussi, si nous versons nous ne prendrons qu’un bain rafraîchissant.

— Mais votre cousine.

— Lucienne est une petite poltronne, elle n’a pas appris à nager, eh bien ! si nous faisons naufrage vous la sauverez.

Disant elle donna un vigoureux coup d’aviron menant droit au danger.

— Malheureuse, s’écria-t-il.

Au même instant le canot tourna bout pour bout, le remous l’avait saisi, on le vit tournoyer comme une toupie puis soudain, disparaître. La lune qui montait éclaira le sinistre spectacle, des pêcheurs sur la grève, mirent leur barque au large, ils saisirent en premier lieu un corps insensible montant à la surface. Plus loin les eaux s’agitaient en un tourbillon, c’était Pierre soutenant Lucienne d’un bras et faisant des efforts surhumains pour regagner le bord ; le courant l’entraînait en sens inverse, malgré tout son courage il allait périr avec son précieux fardeau, lorsque deux bras vigoureux le happèrent au passage, une voix lui cria :

« As pas peur, nous y voilà, mon fiston, le gabier a le bras fort pour tirer des alouettes comme vous autres, ah ! bigre, ils sont deux ! Tant mieux la pêche aura été bonne ce soir, n’empêche que si j’n’avais été là, mes jeunes imprudents, vous y étiez pour un bon voyage de l’autre côté des lignes. »

Tout en parlant le pêcheur avait saisi Lucienne évanouie et l’avait placée dans le fond, de sa barque, tandis que Pierre se cramponnait au bord, après quoi le généreux sauveteur aida le jeune homme à se hisser dans l’embarcation.

— Où est mademoiselle Louise, demanda Pierre aussitôt.

— L’autre créature, mon camarade l’a dans sa barque, vous avez eu une fière chance, mes perdreaux, que nous fussions à l’affût ce soir, sans nous, vous y étiez tous trois.

— Merci, merci, fit Pierre en serrant la main de son sauveur, tandis qu’une larme brillait dans son regard, puis se penchant vers Lucienne :

— Elle vit, n’est-ce pas ?

— Mais oui, on n’est pas si lent à repêcher des moineaux de votre espèce qu’ils puissent mourir avant qu’on les retire de l’eau ; agitez un peu ses bras, à cette jeunesse pour aider sa respiration, tandis que je vais ramer au bord.

Pierre souleva mademoiselle Aubry, appuya sa tête sur son épaule, puis avec la tendresse d’une femme balança de bas en haut ses deux bras, bientôt un léger soupir souleva le sein de la jeune fille, ses membres s’agitèrent faiblement.

— Revenez à vous, chère Lucienne, murmura le jeune homme, vous êtes sauvée, je vous aime trop pour que vous me soyez enlevée.

Et ses lèvres baisèrent avec transport les mains de la jeune fille. Elle entrouvrit les yeux ; mais sans pouvoir rien réaliser : ce qu’elle éprouvait n’avait rien de précis, elle se sentait comme en un songe vague, où les douces sensations la berçaient sur des nuages d’or, l’élevant de ravissements en ravissements ; la joie intérieure de son âme lui révélait des ivresses inconnues jusqu’alors, il lui semblait que la vie la quittait ; elle était confondue avec un pur atmosphère dans l’immensité d’un monde nouveau, où les aspirations du rêve se trouvaient réalisées, c’était la sérénité complète d’une âme inondée des rayons de l’âme qu’elle cherchait.

On fut bientôt à terre, la première barque y avait déjà déposé Louise, qu’un grand nombre de personnes entouraient. On la frictionnait et l’on étanchait le sang coulant d’une profonde blessure près de la tempe ; en tombant elle s’était frappée la tête sur l’avant de la chaloupe. Un jeune médecin s’étant trouvé par hasard parmi la foule, lui prodiguait les premiers soins.

— Il vaudrait mieux, dit-il, transporter immédiatement cette jeune personne à l’hôtel que nous voyons, elle est en grand danger.

Pierre arrivait portant Lucienne dans ses bras. Le médecin s’approcha.

— Y a-t-il aussi complication ici ? fit-il en appuyant son oreille sur le cœur de la jeune fille. Non, rien d’alarmant pour celle-ci, quelques heures de repos calmeront l’agitation des nerfs.

Il versa sur les lèvres de Lucienne quelques gouttes d’un liquide qu’il avait avec lui.

— Hâtons-nous d’atteindre l’habitation voisine, continua-t-il en s’adressant à monsieur Dugal, votre sœur ou votre compagne, monsieur, est dans un état critique. Pierre pâlit et chancela.

— Remettez-vous, dit le docteur, tout n’est pas encore perdu, où il y a vie, il y a encore espérance, venez vite, vous avez vous-même besoin de soins.

En quelques secondes ou atteignit la maison.

Les deux jeunes filles furent transportées dans une chambre, où des femmes se hâtèrent de changer leurs vêtements trempés. On avait envoyé un messager prévenir la famille Aubry. Le médecin s’établit au chevet de Louise dont la respiration diminuait de minute en minute. Pierre assis à côté de Lucienne s’efforçait de la rassurer au sujet de sa cousine, cherchant à lui donner une espérance que lui-même n’avait pas, afin de calmer l’agitation nerveuse qui s’était emparée de la jeune fille lorsque revenue de son évanouissement elle avait constaté l’état de Louise. Tous trois, à la lueur de la bougie tremblotante éclairant la pièce, attendaient, dans une muette angoisse, l’arrêt suprême qui allait changer en une chose inerte et glacée cet être qu’on avait vu quelques minutes auparavant plein de vie, de santé, de jeunesse. Oh ! inanité de l’existence !

Quel sentiment, quelle haine, quelle jalousie avait donc déterminé ce coup de rame fatal conduisant à l’abîme cette embarcation dont la course rapide semblait à peine effleurer l’eau ? dans quelques instants la mort allait emporter dans la tombe ce secret mystérieux.

Pierre se disait en jetant un triste regard sur le pale visage de Louise, qu’un rayon de lune pénétrant dans la chambre, blêmissait encore :

— C’est moi que cette famille affligée accusera de la perte de cette enfant.

La délicatesse de sa nature lui faisait se reprocher d’avoir eu près de la femme aimée, un moment d’oubli, lui ayant laissé voir trop tard le danger vers lequel ils étaient tous trois dirigés. Lucienne le regardant comprit ce qui se passait dans son âme.

— Non, vous n’êtes pas responsable de ce malheur, Pierre, murmura-t-elle se penchant vers lui, vous n’avez rien à vous reprocher.

Pour la première fois elle l’appelait Pierre, voulant dans sa tendresse féminine adoucir son chagrin qu’elle ressentait si bien.

— Merci, chère Lucienne, que serais-je devenu si vous eussiez été frappée à sa place ?

Elle sentit une larme couler sur sa main tandis qu’instinctivement il la rapprochait de lui comme si elle eut encore été menacée.

Le messager expédié à la famille de Louise avait fait hâte. Le père et la mère arrivèrent bientôt, mais leur enfant ne put les reconnaître, quelques minutes après elle rendait le dernier soupir. Alors les parents accablèrent M. Dugal de reproches amers, il était l’aîné, il aurait dû prévoir le danger ; ils ne voulurent rien entendre de sa part et lui déclarèrent qu’à l’avenir leur maison lui était fermée pour toujours.

Cette scène suivant la mort de sa cousine causa un nouvel évanouissement à Lucienne, déjà beaucoup affaiblie par le choc nerveux qu’elle avait reçu.

Quelques heures plus tard partant du Bout-de-l’Île pour remonter à Montréal on voyait défiler un funèbre cortège, le corbillard n’était suivi que d’une seule voiture. De loin un jeune homme atterré, l’âme angoissée suivait du regard cette voiture qui transportait, privée de sentiment celle sans laquelle le monde n’était pour lui qu’un désert.