Les formes populaires du vocabulaire Indo-Européen

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Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres de l’année 1928Auguste Picard, éditeur (p. 50-52).

COMMUNICATION

LES FORMES POPULAIRES DU VOCABULAIRE INDO-EUROPÉEN
PAR M. A. MEILLET, MEMBRE DE L’ACADÉMIE.

Dans les Syracusaines (XV, v. 13-14-15) Théocrite emploie trois fois de suite une forme, ἀπφῦς « papa », visiblement pour mettre une touche familière dans son dialogue. Le mot est remarquable à plusieurs égards.

D’abord, en face des formes connues par ailleurs, ἄππα, ἄπφα, πάππα (formes d’Homère et d’Aristophane), il offre une formation aberrante ; le procédé est courant chez les parlers populaires : c’est ainsi que le français populaire remplace godillot par godasse. L’-υ- doit avoir ici une valeur diminutive car -υ- figure dans les mots expressifs, diminutifs, comme στωμύλος « bavard » (chez Aristophane), μικκύλος (chez Moschus). ἀρκτῦλος, Νίκυλλος (avec -λλ-), ἐπύλλιον. Du reste, on connaît ἀπφίον, ἀπφίδιον, ἀπφάριον.

Quoi qu’il en soit, toutes les formes offrent en commun trois traits qui leur donnent un aspect à part entre les mots du vocabulaire indo-européen.

D’abord la gémination de consonnes c’est le trait bien connu qui caractérise beaucoup de mots expressifs et populaires du vocabulaire indo-européen. Dans le passage indiqué des Syracusaines, on lit au vers 12 τῶ μικκῶ « du petit » (en parlant du bébé).

En second lieu, la forme aspirée de la consonne -πφ- est la forme de -φ- géminé. J’ai montré dans les Symbolae grammaticae dédiées à M. Rozwadowski (Cracovie, 1917, I, p. 105-108), quel emploi des sourdes aspirées a été en indo-européen un procédé affectif du parler populaire. Il y a lieu d’ajouter beaucoup d’exemples à ceux qui sont indiqués dans ce bref mémoire. Le type ἄπφα, ἀπφῦς est de ceux qui s’expliquent ainsi.

Reste à considérer le vocalisme a. Le vocalisme a est hors des alternances normales de la morphologie indo-européenne. On sait qu’il caractérise les mots de caractère enfantin, familier comme ἄππα et ἄττα, πάππα et τάτα, etc., et les termes techniques comme le nom ἅλς du « sel », latin sal. Avec son sens profond du type indo-européen, F. de Saussure a vu que ce vocalisme caractérisait les mots qui désignent des infirmités, ainsi en latin caecus et blaesus, claudus et scaurus, balbus et ualgus, paruus et parcus, etc. Il est remarquable que ce vocalisme se trouve dans les adjectifs signifiant « gauche » gr. σκαιός, lat. scaeuus et λαιός, lat. laeuus, v. sl. lěvǔ. Dans φαῦλος en regard de παῦρος, on observe le représentant φ du ph expressif indo-européen en face de p.

Les mots de ce genre sont sujets à des altérations arbitraires, parfois violentes. Ainsi en face de gr. παῦρος, le latin a paruus. Et ce n’est pas un simple accident car en face de gr. ταυρός, lat. taurus, le celtique a *tarwos, gaulois taruos, irl. tarb, etc. et le germanique a le vocalisme e normal dans le mot indo-européen, v. isl. þiórr, et c’est ce qui a facilité le passif au type vieux haut allemand stior (en face de staora- « gros bétail » de l’Avesta). C’est qu’il s’agit d’un terme de la langue populaire : le nom général, aristocratique, est gr. βοῦς, etc.

La plupart des adjectifs du type παῦρος sont trop isolés pour qu’on aperçoive une parenté avec la forme normale de l’indo-européen. Mais un adjectif comme αὖος « sec ») apparaît, comme l’a noté M. Vendryès, dans une racine à alternances normales v. sl. suxŭ « sec », sŭxnǫti « sécher » et av. huška- « sec ». Du coup, l’on s’explique le groupe considérable des présents latins, tous de caractère expressif et populaire : caedō et laedō, quaerō (avec le désidératif quaesō) et baetō, carpō et sarpō, scalpō, claudō, plaudō, etc.

Or, ici, le vocalisme a intervient dans des racines à vocalisme normal scandō figure en face de formes irlandaises qui garantissent *skend-. Il s’agit d’une racine où la forme expressive n’est pas rare ; le védique a ici des intensifs, kániṣkan et caniṣkadat, en face de skándati, rarement attesté.

Candeo est surprenant en face de skr. candráḥ « brillant », qui suppose *kend-. Il n’est donc pas accidentel qu’on ait maereō en face de miser (dont l’s est énigmatique ).

Le cas de caedō est remarquable. Car, à côté de la forme caed- dont le vocalisme est populaire, expressif, le latin a scindō, mot du vocabulaire normal, répondant au type archaïque du sk. chintti « il coupe ». Le grec a une forme expressive à χ : σχίζω (kh se retrouve dans le groupe, ici expressif, de sk. khidati « il déchire », à côté de skhidáti. Le caractère technique de σχίζω ressort de σχίζα « éclat de bois », σχινδαλμός écharde », etc.

Le cas de latin spargo est remarquable : ce verbe appartient à une forme élargie de la racine *sper- « disperser » qui figure souvent avec les formes à occlusive aspirée : le grec a σπαίρω, σπείρω et σφυρόν, le sanskrit sphuráti, l’arménien sphiṛ « disséminé » et p‘arat « éparpillé », et le vocalisme a se retrouve peut-être dans gr. σπαργᾶν « se gonfler », à côté de σφαράγειν. Le flottement grec ἀσπαράγειν et ἀσφαράγειν « jeune pousse » est remarquable. Le vocalisme aberrant a est ici l’un des procédés employés pour donner au mot un caractère expressif.