Les hommes politiques de la Belgique

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Revue des Deux Mondes - 1835 - tome 1
A. Royer

Les hommes politiques de la Belgique

LES


HOMMES POLITIQUES



DE LA BELGIQUE




Je ne m’occuperai pas ici de rechercher les causes qui ont amené le divorce de la Belgique et de la Hollande, ces deux infortunés conjoints auxquels la Sainte-Alliance donna pour cadeau de noces le monument de Waterloo. Toujours était-il aisé de prévoir que cette union d’un peuple protestant et d’une nation catholique, que cette agglomération de 2,000,000 de Hollandais et de 4,000,000 de Belges devait enfanter quelque monstre. Après quinze ans de gestation laborieuse, les fiancés de la Sainte-Alliance ont mis au monde une révolution.

Maintenant, que cette révolution ne présente qu’une contrefaçon de Paris, événement de hasard que le hasard eût pu faire avorter, ou bien qu’elle ait été préconçue dans les traités de 1814 et de 1815, elle n’en demeure pas moins un grand fait qui touche par tous les points à l’histoire générale de l’avenir.

Une nouvelle planète s’est formée dans le ciel orageux de la diplomatie par suite de cette commotion de la comète révolutionnaire. Un royaume de Belgique a été constitué.

Soit ignorance, soit mauvais vouloir, presque tous les publicistes se sont obstinés jusqu’ici à nier l’importance de cette création. À peine ont-ils consenti à tracer sur la carte politique le contour de ce petit état, comme on indique un îlot désert qu’un volcan fait surgir au milieu de l’Océan. Un pays dont l’industrie agricole sert encore de modèle à l’Angleterre, un pays dont la concurrence manufacturière fait trembler des royaumes qui ont huit fois sa surface et sa population, un pays qui peut mettre cent vingt mille hommes sous les armes, doit pourtant peser quelque chose dans la balance européenne. Sous ce rapport il mérite qu’on s’occupe de lui.

Une étude complète du pays serait longue, et il faudrait des volumes pour l’examiner sous toutes les faces. Je ne me propose dans ces pages que de toucher divers points ignorés qui se rattachent immédiatement à mon sujet, c’est-à-dire qui peuvent servir à faire connaître les principaux acteurs du drame politique dont la Belgique a été le théâtre depuis 1830. Presque tous sont des hommes nouveaux, et peu de chose a transpiré de leurs actes antérieurs. Il n’existe pas même un ouvrage où l’on ait apprécié la part qui revient à chacun d’eux dans la manipulation des affaires depuis quatre années. Une biographie des hommes politiques de la Belgique est donc un document qui manque à notre histoire contemporaine : c’est une lacune que je vais essayer de remplir.

Ce n’est pas, comme on pourrait le croire, la question de dynastie qui divise les partis en Belgique. La querelle des maisons de Nassau et de Saxe-Cobourg n’arrive que comme auxiliaire dans la grande bataille des opinions. La célèbre Union des catholiques et des libéraux qui refoula le roi Guillaume sur le territoire hollandais, ressemblait à ces armes indiennes qui contiennent deux épées dans le même fourreau. Chacun des principes vainqueurs a tiré la sienne ; et le duel recommence. A qui le champ restera-t-il des libéraux ou des catholiques ? C’est là la question du moment. Plus tard un autre duel se présentera, celui des communes contre les principes d’unité gouvernementale, c’est-à-dire contre la royauté. C’est là la question de l’avenir. Cependant, comme nous le verrons plus loin, la question n’est pas encore là tout entière. La première couche bien tranchée que l’on rencontre à la superficie de l’opinion en Belgique, est composée d’un amalgame de ces deux principes opposés qui luttent entre eux, le libéralisme et le catholicisme. Mais si l’on creuse plus avant, chacune de ces deux divisions se subdivise elle-même en deux autres catégories, et chacune de ces catégories forme un parti politique qui a son étendard, ses soldats, son mot de ralliement. La chambre des représentans, qui est censée traduire la pensée du pays, offre donc les quatre classifications suivantes : 1° un parti catholique aristocrate ; 2° un parti catholique opposant ; 3° un parti libéral gouvernemental ; 4° un parti libéral d’opposition.

Les catholiques aristocrates ont fait alliance avec une fraction du parti libéral, et leur réunion constitue la majorité parlementaire qui soutient le gouvernement du roi Léopold. Cette majorité englobe les quatre cinquièmes de la chambre. L’opposition ne compte que dix-huit voix, sur cent deux, qui lui soient complètement acquises. La république a seulement trois organes, et l’orangisme n’est nullement représenté. Nous passerons en revue les hommes qui appartiennent à chacun de ces quatre partis, soit dans les deux chambres, soit en dehors de l’action parlementaire, tout en annonçant d’avance que nous n’avons aucunement l’intention de développer ici des théories politiques, ni d’agiter devant nos lecteurs une grave et savante dissertation, mais bien de nous borner à quelques notes biographiques et anecdotiques, lesquelles, à défaut d’autre intérêt, offriront du moins celui de la nouveauté.


§ Ier. — PARTI CATHOLIQUE ARISTOCRATE.

Certes, ce ne dut pas être un léger sujet d’étonnement pour ceux qui avaient apprécié l’influence ecclésiastique dans le mouvement révolutionnaire belge, d’entendre cette population si amoureuse de processions et de messes, appeler, par la voix de son congrès, un prince protestant à la gouverner ; et la surprise ne s’accrut-elle pas encore quand on vit ce nouveau trône schismatique défendu par une majorité catholique contre les attaques d’une opposition libérale ? C’est que d’une part l’aristocratie du parti catholique, menacée dans son essence par le débordement de L’élément populaire, jugea du premier coup d’œil qu’il fallait à tout prix faire la chaîne autour de ce faible et tendre rejeton de l’arbre monarchique, l’environner de ses soins et l’arroser de son sang s’il était nécessaire, afin qu’il pût quelque jour porter à ses branches les fruits dorés du privilège et des emplois de cour, fruits doux et sucrés à toute lèvre aristocratique. La nouvelle monarchie, de son côté, se souvenant du mot d’Henri IV : Paris vaut bien une messe y alla, non pas renier la foi de ses pères sur le seuil d’une sacristie, mais fraterniser aristocratiquement avec l’orthodoxie flamande qui venait à elle parée de sa bonhomie campagnarde, la bouche mouillée de bierre, et de l’eau bénite au bout du doigt.

Ainsi fut conclu le pacte tacite de l’aristocratie catholique et de la royauté protestante. Cette alliance se fît sans protocole, sans conférence ; il n’y eut besoin, pour l’aristocratie comme pour la royauté, que d’un regard jeté sur leur position respective. L’une apporta dans l’alliance son influence sur les Flandres, sur le Limbourg et la province d’Anvers, et l’autre des promesses et des poignées de main, papier-monnaie des royautés du jour.

Maintenant, si l’on me demande qui eut tort ou raison, je répondrai que toutes deux firent sagement, et la royauté et l’aristocratie ; elles en seront quittes plus tard pour vider entre elles le différend.

Les catholiques aristocrates qui occupent aujourd’hui le pouvoir dans la personne de leurs principaux chefs, et qui tendent moins à régénérer la morale chrétienne qu’à résister aux envahissemens démocratiques, sont combattus très violemment par une fraction dissidente, laquelle prétend allier la liberté avec les doctrines de l’Évangile, et compte dans son sein quelques jeunes abbés, remarquables par leur talent et par la ferveur de leur conviction. Mais cette fraction catholique, presque tout entière en dehors de la chambre des représentans, est souvent entravée dans ses efforts par les remontrances ecclésiastiques et subit la loi de sa position.

On ne doit pas cependant s’exagérer la puissance du parti catholique, ni s’imaginer que les neuf provinces de la Belgique ne soient peuplées que de couvons et de monastères obéissant au bon plaisir d’un grand inquisiteur. Si les deux Flandres, le Limbourg, Anvers, une portion du Brabant et du Hainaut, envoient à la chambre des hommes dévoués à la prédominance catholique, en revanche, Bruxelles, Namur, Liège et le Luxembourg nomment des députés libéraux. Ce qui contribue principalement à assurer la majorité aux premiers, c’est que les élections sont faussées dans leur principe. On a voulu combiner le vote indirect, qui était le mode d’élection dans l’ancien royaume des Pays-Bas, avec le vote direct, usité dans les pays constitutionnels, et l’on est arrivé à une représentation qui n’est pas exacte. Par exemple, dans l’ancien gouvernement, l’élection était faite par les états provinciaux, composés de députés de la noblesse des villes et des campagnes. Les villes étaient représentées à part. Le cens électoral de celles-ci n’avait aucun rapport avec celui des communes rurales, et les communes volant par canton, le cens d’un canton demeurait indépendant de celui du canton voisin. Aussi les quotités s’établissaient-elles de manière à faire concourir à chaque élection un nombre suffisant d’électeurs, et à éviter un trop grand concours. Ainsi, le cens de telle grande ville était de 400 francs, celui de tel village seulement de 25 francs. Dans la nouvelle loi électorale, on a conservé cette diversité du cens et rendu l’élection directe par le concours de tous les électeurs d’un arrondissement. Les législateurs belges ont puisé ce principe vicieux dans l’arrêté du gouvernement provisoire qui réglait les élections au congrès.

C’est principalement dans les Flandres que le parti catholique se rend maître des élections, par l’influence qu’il exerce sur les habitans des campagnes. Ces votes dévoués et aveugles constituent une majorité compacte et inébranlable, contre laquelle vient se briser le vote des villes.

Quand le jour de l’élection est arrivé, les chefs-lieux voient accourir dans leurs murs, de tous les points de l’horizon, de petites troupes de paysans, conduites par des hommes en soutane, qui marchent le front rayonnant et la canne à la main. Ce sont les villages qui viennent voter, avec leurs curés en tête. Arrivés aux salles d’élection, les curés embataillonnent leurs ouailles comme un sergent aligne ses recrues, par rang d’intelligence, les plus grands les premiers, et, derrière les plus petits. Puis ils leur répètent la harangue de la veille, et leur distribuent sur des cartes le nom du candidat qu’ils soutiennent, menaçant au besoin les récalcitrans de leur chicaner les billets de confession.

Aux dernières élections, quelques libéraux résolurent de ranger de leur côté, par la ruse, cette force brutale et décisive, et en conséquence ils se placèrent de grand matin aux portes de leur ville, pour attendre la venue des paysans. Lorsque ceux-ci se montrèrent avec leur cortège habituel, les loups constitutionnels, revêtus de la peau des agneaux catholiques, se glissèrent traîtreusement au milieu de l’innocent troupeau, et là, feignant de voter aussi pour le candidat des curés, ils escamotaient habilement la carte catholique, et y substituaient une autre carte semblable, portant le nom du candidat opposant. Mais la manœuvre resta sans succès, et cette fois le libéralisme en fut pour sa courte honte.

Les premiers noms que l’on rencontre à la tête du parti catholique sont ceux de Mgr Van Bommel, évêque de Liège, et de Mgr Sterx, archevêque de Malines. Ces deux personnages ne prennent pas, il est vrai, une part active et avouée aux affaires du gouvernement, mais on les regarde comme la pensée incarnée du synode. Les autres dignitaires ecclésiastiques transmettent leurs volontés aux branches les plus infimes du clergé, et par ces divers canaux les eaux de la grâce et de la saine doctrine apostolique se répandent dans toutes les parties de la population.

M. Félix de Mérode, ministre d’état sans portefeuille, est, par leur influence, placé au conseil pour le maintenir dans la droite voie, tandis que l’amitié bien connue qui lie M. de Theux, ministre de l’intérieur, à Mgr de Malines, donne aux chefs de l’église toute garantie pour la direction et le maniement des affaires. Le premier peut être considéré comme un ambassadeur du pouvoir spirituel auprès du pouvoir temporel ; le second, comme un général d’armée qui met les plans en œuvre. Du reste, il n’y a rien à dire de particulier sur les antécédens de Mgr Sterx, sinon qu’il est fils d’un fermier de M. le baron d’Hoogvorst.

Quant à Mgr Van Bommel, évêque de Liège, il a déployé, dans la courte carrière qu’il a parcourue jusqu’ici, plus de tact et de finesse qu’il n’en faudrait pour illustrer un diplomate. C’est un homme d’un esprit cultivé, aimable, et dans toute la vigueur de l’âge. Son extérieur rappelle le temps où les princes de l’église laissaient percer volontiers sous le rochet épiscopal le jabot musqué de l’homme à bonnes fortunes ; quelques-uns de ses fidèles vont même jusqu’à le regarder comme dangereux pour leurs femmes, tant la calomnie s’accrédite facilement dans ces petites villes de province, dont la brutale clairvoyance ne sait respecter aucun voile.

L’abbé Van Bommel dirigeait, avant la révolution belge, un petit séminaire près de La Haye. Il vit un jour fermer sa maison par ordre du gouvernement hollandais, sous prétexte que nul ne devait pratiquer l’enseignement public sans avoir été préalablement instruit lui-même selon les règlemens établis. Cette persécution, qui renversait toutes ses espérances, le jeta dans les rangs de l’opposition, et il écrivit plusieurs brochures pour la liberté de l’enseignement, ayant soin toutefois d’abriter sa seigneurie future sous le masque prudent de l’anonyme.

Cette sortie un peu vive n’empêcha pas le gouvernement hollandais de l’envoyer, en 1829, prendre possession de l’évêché de Liège, ce qui contribua peut-être à opérer dans son esprit ce changement subit qu’on y remarqua tout d’abord. Après sa promotion, ce publiciste frondeur, ce champion intraitable de la liberté de l’enseignement, prêchait en pleine église, dans son diocèse, le droit divin et l’obéissance passive. La révolution de 1830 arrêta dans son vol l’éloquence de Mgr de Liège. Il lui fallut de nouveau, embarqué sur un radeau d’argumens improvisés, franchir la cataracte écumante qui séparait le pouvoir déchu du pouvoir naissant, un abîme grondant, plein d’orages et de sinistres, qu’il passa comme Moïse fit de la mer Rouge, sans se mouiller seulement le bout du pied. Mgr Van Bommel, malgré les difficultés sans nombre dont sa qualité de Hollandais, et plus encore ses antécédens politiques, hérissaient son chemin, parvint néanmoins à rentrer en grâce auprès de la révolution à l’avènement du roi Léopold. Il sut se concilier les esprits, et il marche aujourd’hui, avec l’archevêque de Malines à la tête d’un parti tout puissant.

Les catholiques aristocrates, qui reconnaissent l’évêque de Liège et Mgr Sterx pour leurs chefs spirituels, appuient principalement leurs espérances sur trois grandes familles dont les noms, la fortune et la considération résument ce que la Belgique a de plus respecté et de plus influent. Je veux parler des Mérode, des Robiano et des Vilain XIV. Ces familles sont le foyer de concentration des pures doctrines de l’aristocratie catholique. La domination hollandaise ne trouva pas d’ennemis plus acharnés ; mais après la victoire, la plupart de leurs membres ne prirent plus la peine de cacher leur aversion pour le principe qui les avait fait triompher, c’est-à-dire pour les libertés du pays.

Les avis sont cependant partagés sur l’arrière-pensée que l’on suppose à M. le comte Félix de Mérode, ministre d’état et frère du jeune Frédéric, blessé à mort en combattant contre les troupes de Guillaume. M. Félix de Mérode fait publiquement profession de vouloir la liberté en tout et pour tous, mais la position qu’il occupe dans son parti, et l’intimité qui l’unit à l’archevêque de Malines, sont de nature à faire douter de sa sincérité politique. Sa vie privée est des plus honorables, et ses adversaires s’accordent à reconnaître qu’aucune de ses actions ne fut jamais dictée par l’intérêt personnel. L’estime dont il jouit est si haute et si entière, qu’en 1830, avant qu’il fût question d’offrir la couronne de Belgique au duc de Nemours, il fut porté comme candidat à la royauté. L’antique souche de sa maison, dont l’aîné porte le titre de prince de Rubempré, rendait peut-être moins ridicules les projets de grandeur que ses partisans avaient conçus pour lui. Le souverain manqué se borna à participer au gouvernement des affaires en acceptant le portefeuille de l’extérieur, puis celui de la guerre par intérim. Il siège maintenant au conseil comme ministre sans portefeuille. Ses deux frères eurent encore moins d’ambition. L’aîné se contenta d’un fauteuil au sénat, et le cadet, dans la curée des places, n’en voulut prendre une que sur les bancs de la chambre des représentans. Plût à Dieu que tous les fervens catholiques eussent poussé aussi loin l’abnégation et le mépris des biens terrestres !

L’aîné de la famille de Robiano, le comte François, ancien chambellan du roi de Hollande et aujourd’hui sénateur belge, le seul qui, parmi ses paisibles collègues, se laisse aller quelquefois à des velléités d’opposition, fait tache dans l’unité catholique et absolutiste de sa lignée. C’est un gracieux conteur d’anecdotes. qui passe parmi les siens pour avoir lu sans horreur les abominables compositions en prose et en vers de l’école philosophique du XVIIIe siècle. Il est même accusé de savoir par cœur des tirades entières de Voltaire, et de ravaler la dignité de la noblesse jusqu’à fréquenter d’habitude des plébéiens qui n’ont pas même passé par la première épuration de l’anoblissement royal.

On raconte à ce sujet qu’un sénateur d’extraction populaire, célèbre en Belgique par sa fortune industrielle, vint un jour visiter l’un des membres de l’illustre famille. Sa démarche fut trouvée si inconvenante, que les dames levèrent le siège et jugèrent à propos d’abandonner le salon. Je cite ce fait moins comme une critique que parce qu’il exprime à merveille ce sentiment d’aristocratie dont on chercherait vainement chez nous une aussi énergique tradition.

M. de Robiano d’Ostregnies, frère du comte François de Robiano, siège aussi parmi les membres du sénat. Quoique plus franchement dévoué à son parti, il est loin, par sa position sociale et politique, autant que par ses moyens intellectuels, de jouir du même crédit que son frère aîné.

M. Robiano de Borsbeke se fait remarquer plus encore que ses deux frères par l’ardeur de ses opinions. Il est un de ceux qui excitèrent le plus violemment le peuple contre le gouvernement du roi Guillaume. C’est un homme de mœurs irréprochables, sévère pour lui comme pour les autres, et jaloux par-dessus tout de l’honneur de sa maison et de ses privilèges de caste, privilèges perdus et abolis à tout jamais, mais dont il conserve les titres comme un droit qui plus tard peut reprendre son empire. L’anecdote suivante le peindra tout entier.

L’année dernière un enfant lui naquit. Il se présenta devant le curé de sa paroisse avec le parrain et la marraine qu’il avait choisis. Questionné sur les noms et qualités de ce nouveau fils :

Inscrivez, dit-il, MESSIRE de Robiano.

Le curé objecta que cette qualification de messire n’avait plus de cours, et qu’il était plus simple d’inscrire Je nouveau-né sous le nom de comte de Robiano, sur quoi M. de Borsbeke prouva gravement que l’aîné seul de sa famille avait le droit de porter le titre de comte, et que de temps immémorial celui de messire avait été l’apanage des cadets de sa maison. Nouveaux refus de l’ecclésiastique. Le père alors, plutôt que de subir cette infraction aux us de ses aïeux, emporta le jeune messire dans ses bras, et un curé de village, plus respectueux pour la tradition historique, baptisa le noble enfant avec les égards et le titre auxquels son origine lui donne droit.

M. Robiano de Borsbeke faisait partie de la chambre des représentans ; il se démit de ses fonctions quand parut la fameuse encyclique du pape dirigée contre les principes démocratiques. Malgré l’antipathie que tout homme raisonnable éprouvera nécessairement pour de pareilles doctrines, il est impossible de ne pas estimer ceux qui les professent avec tant de franchise et de loyauté. Pour moi, j’admire réellement cette ténacité que rien ne saurait émouvoir, ni le temps, ni le malheur, ni le danger ; il me semble voir ces vieux portraits de Van Dyck et de Velasquez descendre de leurs cadres vermoulus pour juger les siècles qui les ont mis au tombeau.

Quoiqu’on les nomme aussi parmi les chefs du parti catholique, les Vilain XIV restent bien en arrière de MM. de Robiano, quant à la verdeur des opinions et à l’exagération des principes, ils appartiennent cependant, si on veut les en croire, à la plus ancienne noblesse flamande. Ils descendraient immédiatement des comtes de Gand, dont il est souvent question dans l’histoire des comtes de Flandre et des ducs de Bourgogne. Le comte Philippe Vilain XIV fut maire de Gand en 1808, et Napoléon attacha sa femme, la baronne de Feltz, à l’impératrice Marie-Louise, en qualité de dame du palais. Depuis î815 jusqu’en 1829, il siégea aux étais-généraux des Pays-Bas, où il s’occupait principalement de questions financières. Après que le gouvernement hollandais eut empêché sa réélection dans les Flandres, soit timidité, soit nonchalance, il laissa la révolution marcher son chemin. Plus courtisan que champion politique, il ne figura pas dans les rangs de l’insurrection aux jours d’orages et de tempêtes. Cette étoile disparue ne se remontra dans le ciel patriotique qu’aux rayons du soleil du lendemain, quand l’air fut redevenu serein et limpide, et que la rosée des grâces et des faveurs commença à laver les traces du sang répandu. Le vicomte Charles Vilain XIV, son fils, entra au contraire avec vigueur dans la guerre que la presse fit au gouvernement hollandais. Ce fut lui qui rédigea la célèbre pétition en faveur de la liberté d’enseignement. Le roi Léopold, à son avènement, le choisit sur les bancs du congrès, où il représentait le Limbourg, pour l’envoyer, comme ministre plénipotentiaire, auprès du Saint-Siège et des gouvernemens d’Italie. Il est aujourd’hui gouverneur de la Flandre orientale, et fait partie de la chambre des représentans. Le vicomte Charles Vilain XIV ne passe pas pour un catholique véritablement convaincu. C’est plutôt chez lui le raisonnement que l’enthousiasme qui agit. Il est de ceux qui pensent que l’élément religieux est plus propre qu’aucun autre à reconstituer la société sur des bases monarchiques.


J’ai dit que les trois familles que je viens de nommer pouvaient être considérées comme la tête du parti catholique aristocratique. Ce n’est pas que l’on doive regarder ces hommes comme les penseurs et les arbitres exclusifs de la cause, mais par les racines qu’ils ont jetées dans le sol, par la puissance de leurs noms, par leurs fortunes, ils forment comme le palladium de la noblesse, derrière lequel vont se retrancher les débris des traditions historiques mutilées par le choc des idées nouvelles.


Il serait difficile d’ailleurs de classer les hommes politiques selon leur mérite réel ou leur influence. En Belgique, plus que partout, la chose est impossible, car là les partis ne sont pas disciplinés : dans aucun camp, il n’y a de chefs reconnus ; on combat à la manière des barbares, tantôt de près, tantôt de loin, sans tactique, sans subordination, sans plans de campagne arrêtés. L’escrime de la plume et de la parole est à peine connue de quelques hommes. On ferraille plutôt qu’on n’académise. Souvent les témoins se mêlent au duel des rivaux ; souvent les champions se réunissent tout à coup pour se tourner contre leurs témoins. C’est que le sujet de la querelle est complexe : il ne s’agit pas seulement, comme je l’ai dit plus haut, des deux grands principes du catholicisme et du libéralisme, car on entend d’une part le catholique M. Dumortier crier au ministre catholique de Theux : Vous nous avez ravi toutes nos libertés, et les libéraux à leur tour reprocher durement à ce même M. Dumortier d’avoir voté avec les ministres pour la censure théâtrale.

La question diplomatique est la première qui ait divisé les partis ; il s’est rencontré des deux côtes, pour la défense et pour l’attaque, des libéraux et des catholiques de toutes les nuances. Maintenant cette question s’est calmée pour faire place à une autre : la question intérieure religieuse, qui comprend la liberté de l’enseignement. Bientôt se lèvera la question intérieure administrative, c’est-à-dire les débats sur la centralisation, où l’on verra l’antique esprit communal et provincial sortir du cercueil où il dort depuis le XVIe siècle. Plus tard la question industrielle et commerciale, où les champions de la Liberté du commerce frapperont dans tous les rangs les partisans du système prohibitif.

Ces élémens de discorde brouilleront long-temps encore les classifications que l’on tentera d’établir sur la situation des partis en Belgique. Toutefois celle que j’ai indiquée me paraît la meilleure et la seule praticable pour le moment. Mais revenons à notre biographie des catholiques aristocrates, sans craindre de l’entremêler de digressions, si elles peuvent servir à mieux faire comprendre le sujet.

M. de Theux, ministre actuel de l’intérieur, que nous avons déjà présenté comme l’âme damnée de Mgr Sterx, archevêque de Malines, occupe l’une des plus importantes positions pour le parti ; car il a dans son ministère les cultes et l’instruction publique. M. de Theux est un homme d’administration plutôt qu’un orateur ; c’était, avant la révolution, un simple propriétaire de la province de Limbourg ; il n’a d’autre importance que celle qu’il tire de ses fonctions. C’est sous son influence que fut consommée de fait la dissolution du monopole universitaire exercé autrefois par le gouvernement, et cet événement, qui sera fécond plus tard en graves conséquences, laissera rejaillir quelque célébrité sur le ministère de M. de Theux.

La première idée d’une université libre appartient aux catholiques. L’archevêque de Malines s’entendit à cet effet avec les évêques belges, et ils publièrent des mandemens pour engager les fidèles de leurs diocèses à se faire actionnaires dans l’université libre, qu’on n’appelle université catholique que depuis que les libéraux en ont tenté une contrefaçon à Bruxelles. De cette manière les deux enseignemens, livrés à une active concurrence, se préparent à se disputer l’avenir du pays. L’éducation publique gagnera-t-elle à ce démembrement ? C’est ce dont personne ne peut répondre. Toujours est-il vrai de dire que les trois universités royales de Gand, de Liège et de Louvain ont perdu dans ce choc les meilleurs élémens de leur succès. Les deux universités libres, de leur côté, ne sont pas encore en mesure de guérir le mal que la révolution a fait aux universités de l’état ; sous le futile prétexte que l’éducation devait être confiée à des nationaux, on a éliminé à Liège par exemple, deux professeurs allemands du plus haut mérite, M. Denzinger, professeur de philosophie, et M. Bronn, professeur de minéralogie. Le Hollandais Kinker, professeur de littérature, le philologue Limburg-Brouwer, Van Rees, professeur de mathématiques, ont eu à subir la même humiliation. A Louvain, on a congédié MM. Mone, Holtius, et plusieurs autres encore.

L’université catholique, fondée sous le patronage direct de l’archevêque de Malines, et qui se voit entourée par conséquent de toute la sollicitude de M. de Theux, obtint du saint Père une bulle d’institution qui fut publiée en Belgique avec tout l’éclat imaginable. Elle fit sa séance d’ouverture le 4 novembre dernier à Malines où une messe du Saint-Esprit fut chantée solennellement dans la cathédrale, par l’archevêque en personne. L’abbé de Ram, nommé par l’épiscopat belge recteur magnifique de la nouvelle université (c’est le nom qu’on donne en Belgique aux chefs de l’instruction), monta en chaire et prononça un discours latin qui dura plus d’une heure, et dans lequel il s’appliqua à démontrer que les idées catholiques n’étaient hostiles en rien au progrès des sciences et des arts. Cette université est maintenant en pleine activité, et déjà l’esprit prêtre qui l’anime fermente dans son sein et menace de déborder. La petite ville de Malines ne suffit plus à sa domination ; elle couve du regard la vieille cité de Louvain, où fut fondée, en 1426, la première université belge. M. de Theux, qui n’a rien à refuser à monseigneur de Malines, qui de son côté ne peut en conscience rien refuser aux universitaires catholiques, a promis de céder aux désirs de ses frères en dévotion, et c’est déjà une chose convenue qu’à l’automne prochain l’université de Louvain deviendra le siège de la propagande catholique. Si Dieu prête vie aux projets de ces saints régénérateurs de l’éducation, et aussi au portefeuille apostolique de M. de Theux, il sortira du séminaire catholico-ministériel une armée de curés docteurs dans toutes les sciences, et prêts à débarrasser les laïques du soin des affaires de ce monde comme de l’autre.

L’université libérale ouvrit ses portes à la jeunesse studieuse quinze jours après l’installation de sa rivale. Son secrétaire, homme de savoir, ancien professeur à l’école normale de Paris, M. Baron, prononça le discours d’ouverture dans la salle gothique de l’hôtel-de-ville de Bruxelles, au bruit de mille bravos prolongés. Il accepta franchement, au nom de ses collègues, la guerre déclarée par le parti catholique, et fît ressortir les avantages d’une cinquième faculté, consacrée à l’étude des sciences politiques et administratives, que l’université libre venait d’admettre dans la liste de ses travaux [1].

L’université libre de Bruxelles compte parmi ses fondateurs, comme parmi les savans professeurs qui lui ont consacré leurs talens, des hommes avantageusement connus dans les sciences et dans les lettres. Tels sont, entre autres, MM. Henri de Brouckère, le philosophe Ahrens, M. Baron, et le célèbre Polonais Lelewel. Il est à craindre seulement que l’appel fait au patriotisme des souscripteurs ne rencontre beaucoup de sourdes oreilles. Le parti nommé vulgairement libéral ne fut jamais libéral, comme on sait, dans toute l’acception du mot. Le parti catholique, au contraire, est tout de dévouement, et ne laissera jamais chômer son recteur magnifique. Déjà quelques-uns de ces libéraux à grands sentimens avaient eu l’impudeur de demander à la nouvelle université qu’elle professât gratuitement, ignorant ou feignant d’ignorer que la plupart de ceux qui se consacrent à cette carrière si honorable et si digne d’encouragemens sont aussi pauvres que peut l’être le premier manœuvre d’atelier : aussi le secrétaire de l’université, M. Baron, dans son discours d’ouverture, releva-t-il avec convenance et dignité cette prétention mesquine et indélicate.

Les catholiques, qui, par M. de Theux, ministre de l’intérieur, ont commencé à détourner à leur profit l’influence universitaire, dominent également la politique extérieure par M. de Muelenaere, ministre des affaires étrangères, qui n’est pas moins dévoué au parti. Hâtons-nous d’ajouter cependant que M. de Muelenaere est un homme d’une autre portée que M. de Theux. S’il seconde les catholiques dans leurs projets d’envahissemens, c’est moins par bigoterie et par faiblesse de caractère que par une prévision politique qui lui fait craindre le développement illimité de l’esprit révolutionnaire. M. de Muelenaere est un diplomate habile, qui ménage au besoin toutes les factions, et qui n’appartient réellement à aucune. Chacun des actes de sa vie porte ce cachet de prudence égoïste qui caractérise ce que l’on a appelé les hommes du lendemain, pour donner un nom honnête à la Collardise élevée à l’état de système. Simple procureur du roi à Bruges en 1824, M. de Muelenaere siégea aux états-généraux parmi les membres de l’opposition, mais il volait rarement avec elle quand l’intérêt de sa province n’était pas directement en jeu. Le gouvernement hollandais en prit cependant de l’ombrage, et empêcha qu’il ne fût réélu en 1829. Ce fut alors que les électeurs firent frapper une médaille commune à M. de Muelenaere et à M. Vilain XIV, avec cette inscription : Le pouvoir les proscrit, le peuple les couronne. Au moment où M. de Muelenaere recevait cette récompense civique, il adhérait d’un autre côté, comme procureur du roi, au message royal du 11 décembre, qui renversait toute la constitution du pays, et il déclarait qu’il devenait urgent de prendre des mesures rigoureuses contre la licence de la presse. Par cette prudente tactique, quelle que fût l’issue des événemens, il s’assurait un port dans l’avenir. Lorsque Bruges s’insurgea, M. de Muelenaere, qui ne savait pas encore de quel côté tournerait la victoire, montra une aversion invincible pour toute fonction, pour toute dignité qui tendait à le tirer de sa chère obscurité ; mais quand les troupes hollandaises eurent décidément évacué le territoire belge, il consentit à devenir gouverneur de la Flandre occidentale. Peu à peu sa répugnance pour les places et les dignités s’affaiblit à tel point, qu’appelé au ministère des affaires étrangères en 1831, il refusa de pourvoir à son remplacement comme gouverneur de province. Depuis ce temps il quitta son portefeuille et le reprit, et il est encore aujourd’hui ministre et gouverneur. Son plus beau titre politique est la discussion du traité des vingt-quatre articles, qui réglait les conditions de séparation entre la Belgique et la Hollande, et dont l’acceptation par la chambre est due à l’habileté de l’orateur diplomate.

Cet homme d’état est très simple dans ses manières et dans ses goûts. Quoiqu’il possède une grande fortune, il vit en bon bourgeois flamand, fait ses courses à pied, et dîne d’habitude avec plusieurs de ses collègues dans le salon banal d’un petit restaurateur de Bruxelles, au prix maximum de deux francs par tête. Pendant son ministère de 1832, il logeait chez un apothicaire, rue de la Montagne, au coin de la rue d’Aremberg, et il fallait traverser la boutique pour arriver jusque chez lui. Ce n’est que cette année qu’il s’est décidé à accepter les frais de représentation alloués par la chambre. Il s’en était abstenu jusqu’ici, disant qu’il ne voulait pas représenter. Les journaux du pays, dont bon nombre lui sont hostiles, ont raconté vingt anecdotes qui feraient de son économie bien connue une ladrerie véritablement judaïque. Le trait suivant en fournirait une preuve. Le ministre suivait le convoi d’un de ses parens à Bruges. Il était dans une voiture de louage, et son domestique se tenait respectueusement derrière la berline, faisant reluire au soleil le magnifique écarlate d’une livrée neuve, galonnée d’argent. Avant que le convoi eût atteint le cimetière, une grosse pluie vint à tomber ; l’excellence aurait alors ouvert elle-même la portière, et du geste et de la voix contraint le domestique et sa livrée, confus d’un tel excès d’honneur, de prendre place dans le carrosse jusqu’à ce que l’orage cessât de menacer le Casimir écarlate et les galons d’argent. M. de Muelenaere est honoré de l’amitié particulière du roi Léopold, qui, dans sa correspondance avec lui, remplace les formules d’étiquette par ces simples mots : Mon cher ami. Le roi lui écrivit les détails de son mariage, dans une lettre datée de Compiègne, le jour même de la célébration.

Il y a loin de M. de Muelenaere à M. Raikem, président de la chambre des représentans ; je ne les séparerai cependant pas. M. Raikem a mérité d’être placé au premier rang dans l’armée catholique aristocrate, par sa loi d’organisation judiciaire au moyen de laquelle il a introduit le parti dans la magistrature. C’est un service que les catholiques ne doivent pas oublier ; toutefois ils ont plus de confiance dans les intentions de M. Raikem qu’en son talent. M. Raikem, ancien avocat au barreau de Liège, daigna, comme tant d’autres, le lendemain de la révolution, accepter l’une des premières places de sa province. Il se laissa jeter sur les épaules une robe de procureur-général, ce qui l’amena successivement à la vice-présidence du congrès national, au ministère de la justice et à la présidence de la chambre des représentans. M. Raikem est un orateur abrupte et sans élégance, mais qui ne manque pas d’une certaine clarté. Il est parfois tout aussi bourgeois dans son éloquence que son collègue M. de Stassart, président du sénat, lequel dit un jour on pleine assemblée de la chambre : Messieurs, l’honorable M…. ne pourra pas venir à la séance parce que sa femme est malade, et son petit bonhomme enrhumé.

De même que M. Raikem fut procureur-général après les évènemens de septembre, M. de Stassart accourut de la frontière de France, où il attendait l’issue de la lutte patriotique, pour accepter les fonctions de gouverneur de Namur. M. de Stassart était doublement odieux au gouvernement hollandais, comme membre actif de l’opposition et comme ancien préfet de Napoléon à La Haye, où les souvenirs qu’a laissés son administration faillirent plusieurs fois le faire mettre en pièces par le peuple. Le préfet réquisitionnaire de l’empire a cependant des instans de bonhomie comme le Schahabaham de M. Scribe. Il se délasse en prose et en vers de cette chimère, hélas ! que l’on nomme grandeur, ainsi qu’il le dit lui-même dans une épître datée de 1817. Napoléon, la Sainte-Alliance, le prince d’Orange et la révolution ont reçu tour à tour la fumée de son encensoir littéraire. J’extrais ici d’un petit journal de Bruxelles un échantillon des divers styles de l’ex-préfet de Napoléon, de l’ancien chambellan de l’empereur d’Autriche’, puis gouverneur de Namur, et de la province de Brabant pour la révolution belge.

1811.

Quelle phrase, quelle période oratoire pourrait valoir ce cri populaire qui s’échappe de tous les cœurs :

Vive Napoléon-le-Grand et le Bien-Aimé !


1818.
Au Prince d’Orange :

Que J’aime à retracer nos époques de gloire,
A peindre nos anciens héros !
Mais, prince, vos nobles travaux
Nous rendent bien mieux leur histoire !

1819.

Flatter un ministre insolent
Ou ramper devant une altesse,
Applaudir un sot opulent,
Faire trafic de la bassesse ;
Triste jouet des favoris,
Se soumettre à la servitude,
Voilà la cour, mes bons amis :
Vive la solitude !

On peut remarquer, dans le style de l’illustre fabuliste, un détournement ultrà-romantique du sens naturel et de la valeur des expressions : dans la boutade de 1819, par exemple, le mot solitude se trouve signifier préfet impérial à La Haye, chambellan autrichien, poète de cour orangiste et gouverneur révolutionnaire. En vérité, n’est-ce pas abuser étrangement de la langue ? M. de Stassart traite les mots du dictionnaire comme il traitait les conscrits autrefois. Il faut bon gré mal gré qu’ils aillent se faire tuer sur la ligne de ses hémistiches sous peine de se voir conduits à la bataille entre deux gendarmes. Il est à regretter que l’œuvre politique de M. le gouverneur du Brabant ne se borne pas à des fables comme son œuvre littéraire : personne ne songerait à la tirer du tombeau. M. de Stassart a certainement moins de peine à gouverner ses sénateurs que ses rimes : sur les cinquante-deux honorables confiés à sa présidence, il n’y a pas trois récalcitrans. Tous passent plus ou moins glorieusement dans les eaux catholiques. On ne voit, sur cet heureux océan, ni orages ni coups de mer ; ce sont de vieux navires calfeutrés d’étoupes qui sommeillent à l’ancre au plein milieu de la rade, et si l’on entend quelques sifflets dans les manœuvres, à coup sûr ils viennent toujours du dehors. Quarante ans et mille florins de contributions, patente comprise, constituent ce que l’on nomme un pair belge. L’élégance et l’étude de la période sont des accessoires inutiles, attendu que l’on traite là les affaires comme dans le château de la Belle au bois dormant. Un membre commençait ainsi, l’autre jour, l’exorde d’une causerie sur la peine de mort : Excusez-moi si mon rhume m’empêche d’exprimer mes idées. Tout cela est grotesque assurément. Mais disons bien vite, par manière de correctif, que ce sénat, produit des élections, est presque tout composé de gens honnêtes, s’ils ne sont pas brillans, et qui jouissent, comme particuliers, d’une considération méritée à tous égards. S’ils secondent aujourd’hui les menées du parti catholique, c’est qu’ils redoutent les excès de la pensée révolutionnaire. Plus tard, quand la faction absolutiste aura démasqué ses projets, nul doute que cette majorité modératrice ne se partage pour porter secours aux libertés en péril.

Le président de la chambre des représentans a besoin de tenir le timon d’une main plus ferme que le président du sénat. Il est secondé aussi d’une façon plus active, non-seulement par les membres que nous avons déjà nommés, mais par d’autres encore qui, dans leur sphère, ont leur valeur et leur influence.

Et d’abord les frères Rodenbach, cosaques du parti, qu’on envoie en éclaireurs pour flairer le terrain des questions. L’un, Constantin Rodenbach, est devenu commissaire du district de Malines, de médecin qu’il était sous le gouvernement du roi Guillaume. L’autre, Alexandre Rodenbach, a complètement perdu la vue depuis l’âge de dix ans, ce qui ne l’empêche pas, avec une rare sagacité, de s’occuper activement à la chambre, non-seulement de questions générales, mais aussi des discussions financières qu’il suit dans leurs moindres détails avec une incroyable facilité de mémoire. Ils ont un troisième frère, qui ne fait point partie de la chambre, le colonel Pierre Rodenbach, ancien sous-lieutenant de l’empire, que la révolution de 1830 tira d’une distillerie pour lui donner le com- mandement militaire de la place de Bruxelles. Cette famille s’est fait une illustration à sa manière par la passion qu’elle montra contre la maison de Nassau. L’aveugle, Alexandre Rodenbach, fit signer les premières pétitions dans les Flandres, et son frère Constantin fut mis en avant pour proposer au congrès l’exclusion à perpétuité de la famille d’Orange, mission périlleuse qu’il accomplit avec le sang-froid d’un Baskir livrant aux flammes la belle ville impériale de Moscou. C’est sur le colonel Rodenbach que l’opinion publique fait peser la responsabilité des pillages commis à Bruxelles les 6 et 7 avril 1834, à propos d’une prétendue démonstration orangiste. Un petit journal avait même très bien caractérisé la conduite du commandant de la place pendant ces déplorables événemens, en l’appelant : le colonel Rôde-en-bas-pendant-qu’on-pille-en-haut. Ce mauvais calembour se trouvait une excellente traduction des mouvemens incroyables de M. Pierre Rodenbach. La vérité est que dans ce tumulte la faute fut à tout le monde et à personne. Les autorités eurent peur, et les troupes demeurèrent en face de l’émeute, l’arme au bras, attendant une signature qui ne trouva pas de plume pour se formuler.

Parmi les enfans perdus de l’armée ecclésiastique, il faut aussi ranger M. Desmet, surnommé plaisamment l’Iconoclaste, parce que les caricatures ont le privilège d’exciter sa fureur, et qu’il les déchire dans les cafés quand elles offrent à sa vue la personnification de quelques Revues catholiques. Mentionnons pareillement M. Legrelle, représentant d’Anvers, qui s’est immortalisé par l’épithète de lubrique qu’il eut l’heureuse idée d’appliquer au Tartufe de Molière, à propos de la discussion sur la censure théâtrale.

Dans le corps de bataille de l’aristocratie catholique, l’abbé de Foere, député des Flandres, tient le pennon de M. de Muelenaere, son suzerain et son ami. L’abbé de Foere est un petit homme ramassé, de cinquante ans environ, qui se distingue par des connaissances assez étendues en économie politique. Quand la question de la liberté commerciale sera mûre, on le verra se poser le champion du système prohibitif. Il fut condamné sous le roi Guillaume comme écrivain de l’opposition : enfant de la presse de 1830, il renie aujourd’hui sa mère. Puis viennent M. Liedts, autre député des Flandres, appelé à trente ans à la présidence du tribunal d’Anvers ; M. de Sécus, fils du sénateur ; M. Adolphe Dechamps, le plus jeune catholique de la chambre, versificateur et orateur à la fois, le spes altera du catholicisme à la tribune, jeune homme de vingt-six ans, qui partagea d’abord les idées palingénésiques de M. de Lamennais, qui soutint que le pape ne devait avoir aucune puissance temporelle, et qu’il pouvait gouverner, simple citoyen des États-Unis, aussi bien que souverain dans Rome, mais qui maintenant voit ouvrir devant sa jeune ambition une route plus large dans le parti monarchique. Ainsi se composent les forces catholiques aristocrates dans les chambres et en dehors des chambres, en y ajoutant toutefois le nom d’un homme qui joua son rôle durant les premiers temps de la révolution, et qui s’est réfugié depuis dans une position moins en évidence, tout en conservant cependant une influence sourde, et non moins réelle pour cela, sur les affaires du gouvernement. Je parle de M. de Gerlache, qui cessa de faire partie de la représentation nationale pour entrer dans l’ordre judiciaire comme premier magistrat du royaume. M. de Gerlache, président de la cour de cassation, ne sert pas moins le parti catholique que lorsqu’il présidait le congrès et la chambre des représentans. Mais c’est dans l’ombre qu’il s’occupe à coudre quelques mailles au grand filet apostolique, que la nouvelle congrégation belge doit étendre un jour sur toute la surface du pays.


§. II. — PARTI CATHOLIQUE OPPOSANT.

J’ai dit quels étaient les hommes sur lesquels s’appuient en ce moment les espérances du haut parti catholique, c’est-à-dire du parti qui tend à reconstituer la monarchie absolue sur les bases de la prédominance ecclésiastique. On a vu ce parti, allié à la jeune monarchie du roi Léopold, s’en faire un bouclier contre les prétentions libérales, jusqu’à ce qu’il en puisse forger une épée tranchante et aiguë, qui soit dans sa main un instrument aveugle de terreur et de nivellement de toute autre puissance et de toute autre autorité.

En attendant que le pouvoir royal devienne assez fort pour revendiquer son droit, une fraction du parti catholique se sépare violemment de la masse et s’allie à la pensée libérale en lutte avec cette pensée de réaction. Cette fraction, au lieu de faire rétrograder l’élément religieux, le met en tête du mouvement des idées et le fait peuple dans toute l’acception du mot. Cette fraction demande le suffrage universel et la nationalité avant tout. Elle ne veut pas de privilèges pour les prêtres, point de salaire pour eux, ni d’exemptions, même pour le service militaire, qui serait remplacé par une contribution en argent. Elle nage en pleine eau de républicanisme, et n’a plus qu’un pas à faire pour suivre M. l’abbé de Lamennais sur le terrain où il s’est placé. Il n’est pas jusqu’au pape dont elle n’improuve la conduite. Ecoutons M. Bartels, l’un des plus fervens rédacteurs du Catholique des Pays-Bas, formuler ce principe dans son livre remarquable sur les Flandres et la révolution belge.

« Une discussion approfondie sur l’encyclique exigerait un traité spécial : je me contenterai ici, n’envisageant que sous le point de vue politique cet inconcevable manifeste du souverain pontife contre la liberté de l’église même, d’examiner s’il a le moins du monde influé sur la conduite des catholiques belges comme citoyens. Pour ne chercher nos exemples que dans l’assemblée représentative, semble-t-il que MM. Dumortier et Doignon en soient moins opposés à la diplomatie étrangère, MM. de Smet et Liedts aux inconstitutionalités du pouvoir ? Et si MM. Charles Vilain XIV et de Muelenaere professent ou approuvent l’arbitraire large et très large, ce n’est pas l’encyclique apparemment qui a modifié leur conviction ; car nous ne pensons pas que cette malencontreuse conception eût déjà vu la lumière, lorsque le premier vota l’abandon aux Hollandais de la province qui l’avait élu, ou lorsque le second adhéra au message du 11 décembre 1829….. »

Dans un seul paragraphe, voici donc deux des plus influons catholiques aristocrates, et le pape en personne, attaqués par un catholique non moins croyant qu’eux-mêmes, mais qui obéit à une idée politique diamétralement contraire, et l’encyclique, qui condamne les principes de la démocratie, taxée d’inconcevable manifeste et de malencontreuse conception. Et plus loin, M. Bartels ajoute :

« M. Charles Vilain XIV est nommé gouverneur de Gand la veille du quatrième anniversaire d’une révolution accomplie au cri de justice et de liberté ! Ce fait isolé caractérise toute une situation. — Ainsi, nous n’avons que déplacé, nous n’avons pas écrasé le despotisme. Patience !...»

Ces lignes donneront une idée de l’effervescence du parti catholique de l’opposition, qu’on peut nommer sans crainte parti catholique démocrate, quoique tous ses membres n’admettent pas la doctrine laméniste jusqu’au principe républicain inclusivement. Ce parti d’opposition religieuse n’a de représentans parlementaires que MM. Dubus et Dumortier, tous deux députés de Tournay, le premier, vice-président de la chambre, le second, l’un des questeurs ; encore faut-il faire des restrictions avant de placer ces deux membres sur la liste des orateurs de la démocratie. L’opposition de MM. Dubus et Dumortier a toujours été plutôt dirigée contre la personne des ministres que contre un principe bien arrêté. C’est un reste de ce levain de haine qui avait si bien fermenté sous le ministère de M. Lebeau. M. de Theux, ministre de l’intérieur, et l’ex-libéral M. Ernst, ministre actuel de la justice, ont bien encore quelquefois à s’en plaindre ; mais MM. Dubus et Dumortier n’useraient pas de la même violence vis-à-vis de M. de Muelenaere ou de M. Félix de Mérode. Ils sont retenus par une secrète sympathie de famille, qui se fait jour à travers la mauvaise humeur d’un moment. Quand la question catholique pure est en jeu, M. Dubus devient le conseil du parti, et M. Dumortier son orateur par excellence. Mais si la question monarchique montre seulement le bout de l’oreille, M. Dumortier se transforme en tribun populaire et refuse au roi jusqu’au droit de dissoudre les conseils provinciaux. Si les orateurs du ministère parlent de concessions diplomatiques, M. Dumortier se lève et fulmine : « Tant qu’il y aura un drapeau brabançon sur un clocher de la Belgique, je ne désespérerai pas de l’indépendance du pays. » M. Dumortier est un orateur très passionné, mais très inégal dans ses idées et dans son style. Les politesses de tribune lui sont tout-à-fait étrangères, et il pousse volontiers la personnalité jusqu’à l’insulte.

La sentinelle la plus avancée du parti laméniste est l’abbé de Haerne, jeune ecclésiastique âgé de trente ans, qui vota, dans le congrès, pour la république, et qui, aux dernières élections, fut mis à l’index par les catholiques eux-mêmes. On peut citer, après lui, l’abbé de Smet, lequel, étant régent au collège d’Alost, composa un abrégé de l’histoire de la Belgique, que les gendarmes vinrent saisir comme séditieux jusque dans les pupitres de ses élèves. Je ne mentionnerai que pour mémoire, après ces noms, l’abbé Helsen, espèce d’abbé Châtel, qui dit la messe en flamand et fait des brochures contre le célibat des prêtres. Le peuple de Bruxelles, qui n’entend pas raillerie sur ces matières, lui a manifeste son peu de sympathie en brisant ses vitres, tandis que l’archevêque de Malines s’est contenté d’envoyer une circulaire aux curés de son diocèse pour qu’ils voulussent bien prier Dieu d’illuminer le prédicateur schismatique, et de lui inspirer de meilleures idées.


§. III. — PARTI RÉPUBLICAIN.

C’est ici que se touchent, par leurs extrémités, ces deux irréconciliables partis, qu’on appelle les libéraux et les catholiques, les laménistes d’une part, et les républicains de l’autre.

La république, en Belgique, n’a pas encore fait de nombreux adeptes. Nous avons dit qu’elle ne comptait que trois organes dans le sein de la chambre des représentans ; encore ses partisans n’ont-ils jamais cru à la possibilité d’une installation directe. Ce n’est que par la réunion de la Belgique à la France qu’ils espèrent nous faire jouir collectivement du gouvernement républicain. Aussi, malgré leurs constantes dénégations, s’obstine-t-on à n’y pas voir autre chose ; d’où il suit que leur pensée est complètement anti-nationale.

Le club de la rue de la Bergère, qui fit tant de bruit à Bruxelles dans les premiers mois de la révolution, fut clos, pour ainsi dire, par les propres mains du peuple, à qui l’on avait persuadé que ce club était une succursale des saints-simoniens. Son président, M. de Potier, eut à peine le temps de se sauver à la frontière, ce qui lui fut durement reproché par ses collègues, et notamment par M. Gendebien. M. Gendebien, qu’on peut considérer comme l’homme le plus remarquable du triumvirat républicain qui siège aujourd’hui à la chambre, nourrissait d’ailleurs d’autres griefs contre M. de Potter. Il savait que le président du club de la Bergère aspirait tout simplement à la dictature, et que ses ministres, déjà désignés, étaient MM. Tielemans et Lesbroussari.

Dans les séances du gouvernement provisoire, où les membres discutaient sur le pied de l’égalité, M. de Potter ne manquait jamais de signer, le premier et le plus près possible du texte, les arrêtés et les délibérations. M. Gendebien alors affecta de signer encore plus haut, entre le texte et la signature de M. de Potter, comme pour dissiper la fumée d’aristocratie qui semblait parfois troubler le cerveau de son collègue. Battu sur ce point, M. de Potier prit l’habitude d’arriver le premier aux réunions, et il s’emparait ainsi du fauteuil de présidence, qui de droit n’appartenait à personne, et dont il fît sa chose propre par sa ponctualité à se rendre aux séances une heure entière avant l’heure convenue. Ces petits envahissemens, qui n’avaient rien, du reste, de bien coupable, prirent fin de la manière suivante. En arrivant à son heure habituelle, M. de Potter trouva un soir M. Gendebien installé dans le fauteuil. Il comprit la leçon, et depuis ce temps il renonça à ses projets de dictature. Aujourd’hui M. de Potter a complètement disparu de la scène politique, et M. Gendebien, au contraire, supporte à peu près à lui seul toutes les discussions dans lesquelles l’opinion républicaine se trouve engagée à la chambre ; son thème, du reste, n’est ni long, ni difficile, ni considérablement varié ; il ne sort pas de deux ou trois axiomes qu’il jette à la tête de ses ennemis avec une singulière impétuosité. Son duel avec M. Charles Rogier a fait assez de bruit pour qu’on se le rappelle ; à quarante pas en marchant sur son adversaire, M. Gendebien logea une balle de pistolet dans la bouche de l’honorable orateur : singulière façon de le réduire au silence !

Les deux aide-de-camps de M. Gendebien sont MM. Dérobaulx et Séron. A eux trois, ils forment tout le corps d’armée républicaine. M. Dérobaulx est de toute façon inférieur à M. Gendebien, pour l’influence comme pour le talent ; c’est un ancien avocat du barreau de Liège, orateur prolixe, incolore et sans aucune forme littéraire ; il était libéral-unioniste avant la révolution, et depuis, il est devenu l’antagoniste le plus acharné des catholiques. Ce qui distingue éminemment M. Séron, représentant de Philippeville, c’est qu’il est le seul membre de la chambre qui porte un chapeau à cornes, une queue et des bottes à la Souwarow.


§. IV. — PARTI LIBÉRAL D’OPPOSITION.

Nous voici arrivés au parti libéral proprement dit ; nous parlerons d’abord des principaux membres du libéralisme opposant, et nous rejetterons parmi les libéraux gouvernementaux ou minisiériels, non-seulement ceux qui marchent dans la ligne du ministère d’aujourd’hui, , mais aussi ceux qui prirent part au gouvernement depuis 1830, et que l’on ne saurait classer dans aucune des trois autres catégories. Cette seconde partie de la tache comporte des développemens qui nous obligent d’esquisser la première plus rapidement que nous ne voudrions le faire.

Sur les vingt membres environ dont peut se composer la minorité libérale à la chambre des représentans, ceux dont les noms suivent méritent une attention particulière : ce sont MM. Henri de Brouckère, Fallon, Jullien, Fleussu, Corbisier, Meeus et Rouppe. M. Rouppe, bourgmestre actuel de Bruxelles, remplissait déjà cette fonction quand Bonaparte était premier consul de la république française. L’indépendance de son caractère et la libéralité de ses idées d’administration eurent l’honneur de porter ombrage au grand général, qui, pour débarrasser la Belgique de son influence, envoya un beau matin au paisible bourgmestre un brevet de sous-lieutenant qu’il lui fallut accepter. C’est par cette bizarre circonstance que M. Rouppe fît plusieurs campagnes, au lieu de demeurer tranquillement dans son fauteuil municipal à défendre les intérêts de sa ville. Le gouvernement hollandais le laissa en dehors des emplois publics ; il ne reprit son ancienne position qu’après la révolution de septembre.

MM. Meeus et Corbisier brillent surtout dans les questions financières et industrielles ; mais le dernier se hasarde rarement à prendre la parole en public. C’est alors son collègue M. Fleussu, conseiller à la cour de Liège, qui le supplée à la tribune. M. Fleussu, quoique opposant à la nomination du roi Léopold, fut choisi par le congrès pour faire partie de la députation à Londres. Il est de tous les membres de la représentation nationale celui qui met le plus de sens commun dans ses discours. Cet éloge en vaut bien un autre.

M. Jullien, Français naturalisé Belge depuis trente ans, et qui exerça long-temps à Bruges la profession d’avocat avec une honorable distinction, se pose, au contraire, comme l’homme d’escarmouche du parti. Il sacrifie tout à un sarcasme, et c’est d’ordinaire contre les prêtres qu’il dirige le feu roulant de sa plaisanterie, renouvelée quelque peu des diatribes voltairiennes. M. Fallon se montre aussi mesuré dans sa conduite parlementaire que M. Jullien l’est peu. On ne connaissait à M. Fallon aucun antécédent politique avant 1830. Il avait cédé le champ à son frère cadet, aujourd’hui président de la cour des comptes, et qui, pendant plusieurs années, s’était assis sur les bancs des états-généraux. M. Fallon n’est pas un discoureur brillant ni chaleureux, mais son vote entraîne d’habitude la partie timide de l’opposition.

En regard de M. Fallon, il faut placer M. Henri de Brouckère, jeune homme plein d’énergie, et le plus élégant orateur de la chambre. M. Henri de Brouckère vota au congrès pour l’élection du roi Léopold, et fut l’un des commissaires envoyés à Londres pour le déterminer à accepter la couronne. Il combattit le traité des 18 articles qui enlevait à la Belgique l’arrondissement de Ruremonde dont il est le représentant, ce qui n’empêcha pas le parti catholique de faire échouer son élection en 1832 dans le même arrondissement. Bruxelles le vengea depuis, et il est demeuré l’un des plus vigoureux champions de l’opposition libérale. C’est lui qui a eu l’honneur de demander le premier en Belgique l’abolition de la peine de mort et la révision du Code pénal. Quoique le succès n’ait pas répondu à ses efforts, sa motion n’en demeure pas moins une protestation du siècle qui se lève contre le siècle qui s’en va, et pour lui-même un beau titre de gloire que l’avenir lui conservera.

En finissant la nomenclature des hommes qui marchent à la tête de l’opposition libérale en Belgique, et après avoir nommé M. Henri de Brouckère, c’est ici le lieu de parler de M. Charles de Brouckère, frère du précédent, quoiqu’il se soit retiré depuis quelque temps du monde politique, et qu’il ne siège même plus parmi les représentans du pays.

M. Charles de Brouckère a été mêlé à toutes les affaires importantes qui se sont débattues en Belgique depuis quatre années. Il a occupé successivement le ministère des finances, celui de l’intérieur et celui de la guerre, et toujours dans les circonstances difficiles, quand les ambitions les plus voraces se tenaient cachées sous la table du festin gouvernemental, craignant que quelque bombe hollandaise ne vint briser les bouteilles et les plats.

Lorsque M. Coghen eut renoncé à diriger les finances d’un coffre vide, c’est M. Charles de Brouckère qu’on vint trouver. Lorsque le désastre de Louvain eut montré la faiblesse de l’armée belge et sa déplorable organisation, opposées à la forte armée du roi Guillaume, encore menaçante, c’est M. Charles de Brouckère qu’on supplia de se laisser investir de la responsabilité du portefeuille de la guerre. Toujours flatté et caressé au moment du péril, toujours éconduit aux jours du triomphe, M. de Brouckère n’a jamais failli à ceux qui ont fait appel à son cœur ou à son bras au nom des libertés belges. Son front pâle et malade dans sa main, les yeux creusés par le chagrin de se voir trompé, méconnu, humilié, calonmié, M. de Brouckère a bu le plus terrible breuvage qu’il soit donné au sort d’approcher des lèvres humaines, à savoir l’ingratitude populaire mêlée au poison de la courtisanerie, abominable mélange de fiel et de vinaigre, comme l’éponge de Jésus sur la croix.

Quoique M. Charles de Brouckère eût voté dans le congrès contre l’élection du prince de Saxe-Cobourg, et qu’il eût quitté le conseil des ministres pour entrer dans les rangs de l’opposition, il fut appelé par le roi Léopold à la direction de l’intérieur le 5 août 1831, c’est-à-dire lorsque le général Chassé venait de dénoncer l’armistice, et que les Hollandais envahissaient le territoire du nouveau souverain des Belges. Le roi Léopold était alors occupé à visiter les établissemens industriels de Liège, quand lui arriva la nouvelle de l’invasion hollandaise. Ce fut un coup de foudre pour tout le monde. Le roi revint en hâte à Bruxelles, ne sachant si l’ennemi n’était pas déjà sur sa trace, et craignant de le voir entrer dans la capitale avant lui. Le général de Failly, qui remplaçait à la guerre le général Daine, demeurait consterné. M. Goblet, général du génie, eut avec le ministre une conférence qui se prolongea une grande partie de la nuit, sans amener le plus léger résultat. Les instans étaient cependant précieux : il y allait du sort d’un royaume. M. Charles de Brouckère se rendit au palais, où le roi le chargea de pourvoir à tout et d’employer son activité bien connue à rallier l’armée au j)lus vite et à mettre au moins la capitale à l’abri d’un coup de main.

M. de Brouckère se transporta immédiatement au ministère de la guerre, où, en vertu des pouvoirs qu’il avait reçus du roi, il ordonna à M. de Failly de partir sans plus attendre pour l’armée de l’Escaut, tandis que M. Goblet courrait s’emparer des deux rivières qui coulent entre Anvers et Malines.

Le roi partit le 4 pour Anvers. M. de Brouckère, ministre de l’intérieur, revêtit son ancien uniforme de colonel d’artillerie, et lui servit d’aide-de-camp. Cependant on reçut au quartier-général la nouvelle de la défaite du général Daine, et ce fut encore M. de Brouckère que l’on chargea de ramener sur Louvain le corps d’armée qui se trouvait dans la province de Liège. En vingt-quatre heures, le ministre de l’intérieur eut réorganisé ses troupes, et les eut pourvues d’armes et d’habillemens. Quand il arriva sur le lieu de l’action, à la tête de dix mille hommes, la capitulation était signée.

De retour à Bruxelles, M. de Brouckère, cédant aux instances de ses amis, consentit à se charger du portefeuille de la guerre. C’était une tâche immense qu’il entreprenait, et si périlleuse, que personne ne voulait en accepter le poids. Il s’agissait, non-seulement de reconstituer une armée, mais de rompre en visière au déchaînement de toutes les ambitions, et de se défendre à la fois contre les petites conspirations de cour et contre les grandes injustices populaires. Le nouveau ministre de la guerre réunit et équipa en quelques mois quatre-vingt mille hommes, prêts à entrer en campagne. Pour le récompenser de son repos sacrifié, de sa santé perdue dans les veilles et le travail, pour couronne civique enfin, on l’accusa d’avoir laissé dilapider les deniers de l’état.

La diplomatie, pendant ce temps, ne cessait non plus de travailler au renversement de M. Charles de Brouckère, qui ne promettait pas de toujours plier aux exigences de sir Robert Adair et aux complaisances que demandait M. Sébastiani. Les ministres eux-mêmes jugèrent à propos de ne point soutenir leur collègue dans les débats du budget de la guerre, et on alla jusqu’à lui chicaner une allocation de cinq cents florins pour le fourrage de ses chevaux. Outré de tant de persécutions mesquines et offensantes, M. de Brouckère se retira du ministère, et dès-lors le roi, qui lui avait donné tant de marques de bienveillance et d’intérêt, cessa de le considérer comme un ami.

Un commérage de famille, parti du château des Tuileries, acheva d’éloigner M. de Brouckère de toute participation aux affaires publiques. Lorsque le roi Léopold quitta Bruxelles, pour aller épouser à Compiègne la fille aînée du roi des Français, toute sa maison militaire reçut l’ordre de l’accompagner ; M. de Brouckère seul ne fut pas invité. Le jour même du départ, il se présenta au palais pour faire son service d’aide-de-camp. Ce fut le suisse qui lui annonça le voyage de la cour et du roi. Le lendemain on se contait en riant, dans les salons de Bruxelles, le motif de l’exclusion de M. de Brouckère. Il s’agissait d’un propos qui aurait été tenu par l’ex-ministre de la guerre sur le compte de l’auguste beau-père de la royauté belge. Ce propos, qui avait paru suffisant pour motiver l’impolitesse dont M. de Brouckère venait d’être l’objet, était tellement grossier, que la supposition qu’il en pût être l’auteur devenait une double insulte pour lui. Il n’hésita donc pas à prier humblement sa majesté de vouloir bien accepter sa démission d’aide-de-camp, la seule place qui lui restât avec le grade de colonel d’artillerie.

M. Charles de Brouckère est maintenant directeur de la monnaie, et se tient éloigné des affaires. Après avoir occupé les fonctions les plus éminentes, rendu à son pays les plus utiles et les plus brillans services, il a subi le destin de tout homme de cœur qui apporte une conscience droite au milieu des intrigues de nos gouvernemens modernes ; jeune encore, il sait ce que la vieillesse seule apprit à tant d’autres. Profitera-t-il de son expérience ? Nous craignons qu’il l’oublie, s’il voit quelque jour, nouvel Achille retranché dans sa colère, la patrie, cette mère repentante, les yeux en pleurs et les bras au ciel, appeler à sa défense les enfans que son lait a nourris.


§ V. — PARTI GOUVERNEMENTAL.

Maintenant, nous avons fait connaître les hommes politiques que la passion agite autour de la nouvelle royauté belge ; nous avons montré les efforts des uns peut la défendre, les manœuvres des autres pour l’attaquer, et tous se disputant ses faveurs comme les paladins d’autrefois se battaient dans la lice pour les couleurs d’une maîtresse. Il nous reste à caractériser les hommes qui se groupent autour du gouvernement pour lui-même et sans aucune arrière-pensée d’envahissement ni du côté de l’absolutisme ni du côté des libertés populaires. Ces hommes, ainsi que les précédens, sont nés de la révolution de 1830. Le trône de Léopold est leur œuvre aussi, et la monarchie constitutionnelle représentative est leur dernier mot. C’est sur eux que s’appuie l’espoir de la dynastie ; ils représentent l’arsenal où la royauté prendra toujours ses plus sûres armes. Tous sont en place ou ont rempli des fonctions publiques. L’amour du pouvoir tient plus d’espace dans leur esprit que les affections politiques. Sans éducation première dans les matières ardues de l’administration et de la diplomatie, ils se sont trouvés lancés tout à coup au milieu d’un monde inconnu où les lumières seules de leur raison et de leur intelligence pouvaient leur servir de guides. Quand ils sont venus, après les scènes du combat, mandataires plus paisibles, mais non moins méritans de leur pays, mettre la main au gouvernail pour empêcher le navire de s’en aller à la dérive, d’eux seuls ils avaient reçu leur mission. Lorsqu’il fallut, le désordre j)nssé, renouer ensemble les actes du gouvernement aboli et ceux du gouvernement nouveau, et dresser, comme après une faillite, le bilan de ce royaume improvisé, il se trouva que les pièces manquaient. Les carions des ministères restaient vides ; c’était à La Haye qu’il aurait fallu aller feuilleter les archives de la Belgique. Qu’on se représente l’embarras dans lequel durent se trouver les membres du comité diplomatique par exemple et les députés auprès de la conférence de Londres, chargés de parlementer avec tous les cabinets de l’Europe et de plaider ex abrupto, et dans cet état de dénuement, la cause de la révolution.

L’extrême jeunesse des mandataires belges ne fut pas le moindre sujet de surprise des négociateurs étrangers. M. Paul Devaux, qui fut ministre des affaires étrangères en 1831, n’avait à cette époque que vingt-huit ans, de même que M. Van de Weyer, à qui le régent confia le même portefeuille, et que le roi Léopold envoya depuis à Londres en qualité d’ambassadeur. M. Charles Rogier, nommé ministre de l’intérieur en 1832, atteignait à peine sa trentième année, et M. Nothomb, l’un des membres les plus actifs de la commission envoyée à Londres, et auteur du bel ouvrage qu’il a eu la modestie d’appeler un Essai sur la révolution belge, M. Nothomb ne comptait que vingt-cinq ans.

Avant d’entrer dans quelques détails sur ces jeunes hommes d’état et sur leur collègue M. Lebeau, qui fut comme l’incarnation de leur doctrine collective, nous parlerons d’abord d’un homme à qui échut une destinée singulière, bien rare dans les annales des familles : celle de se trouver tout à coup investi du pouvoir royal sans que la naissance eût rien fait pour lui, et de rentrer presque aussi soudainement dans la condition d’un simple bourgeois après cinq mois de souveraineté effective.

ERASME LOUIS, baron SURLET DE CHOKIER, ex-régent de Belgique, naquit à Liège le 27 novembre 1769. On a prétendu à tort qu’il devait son anoblissement au roi Guillaume, car le nom de Surlet se rencontre fréquemment dans l’histoire de Liège dès le commencement du XVe siècle. A l’entrée de l’armée française républicaine en Belgique, il fut l’un des administrateurs du département de la Meuse-Inférieure, et il quitta ses fonctions lors de la nomination des préfets. Il se rendit alors à Paris où il fit, avec M. Kaisson de Verviers, quelques affaires de banque. Nous le retrouvons en 1812 membre du corps législatif, où il demeure jusqu’en 1814, époque à laquelle il rentra en Belgique pour faire partie des états-généraux du nouveau royaume des Pays-Bas. C’est là que son opposition aux actes du gouvernement hollandais et la singulière causticité de sa parole commencent à le mettre en relief parmi les hommes qui manient les affaires publiques. En 1818, le ministère empêche sa réélection ; il rentre aux états-généraux en octobre 1828, ayant soutenu lui-même sa candidature par une lettre aux électeurs membres des états provinciaux du Limbourg, laquelle lettre fut insérée dans les journaux, chose alors sans exemple.

Dans les sessions de 1828, 1829 et 1830, il soutint, avec Charles de Brouckère et les autres opposans, les pétitions sur les griefs du pays et sur toutes les garanties demandées alors par la Belgique. Les journaux français ont reproduit avec de grands éloges le discours qu’il prononça le 18 mai 1830, sur la royauté dans les états modernes et sur le message du 11 décembre. Cependant ce qu’il fallait louer, c’était plutôt son courage que son éloquence.

Les dissertations de M. de Chokier ne répondent pas le moins du monde aux qualités qui constituent le véritable orateur. On fait trop bon marché de ce titre aujourd’hui comme de tous les titres, et l’on peut affirmer que, parmi les Démosthène et les Cicéron qui affluent dans nos chambres représentatives, il n’y a pas dix hommes dont les meilleures phrases, livrées à l’impression, s’élèvent au-dessus de la médiocrité littéraire. Il en est donc de l’éloquence de M. Surlet comme de tant d’autres éloquences qui font beaucoup de bruit chez nous. Il n’y faut pas chercher le côté artiste, ni la puissance de la forme où s’enchâsse l’idée, ni la délicatesse dans le choix des mots, ni l’éclatant coloris qui rend la pensée vivante, et la fixe d’un seul trait dans l’imagination des masses comme un fait qui s’est passé sous leurs yeux. Les discours de M. de Chokier étaient plutôt des causeries que des morceaux de tribune. Ses phrases se présentaient à l’état de trituration, courtes, sans rhythme, sans esprit aucun, complètement dépourvues d’images ; et si parfois une métaphore se faisait jour à travers l’assemblage de ses incolores substantifs, c’était pour revêtir la forme grotesque d’une plaisanterie vulgaire et déchaîner le rire des assistans. De vieilles ruines d’érudition classique lui revenaient souvent à la mémoire, et il parsemait ses étranges plaidoiries de citations d’Horace et de Virgile, qu’il entremêlait de noms hollandais et flamands, prononcés à dessein avec l’accent français, afin de mieux exciter l’hilarité de ses confrères ; ce qui fit dire, au mois de décembre 1830, lorsqu’il fut nommé président du congrès national, qu’il ne savait pas maintenir la dignité de la chambre.

Avant d’arriver à cette présidence du congrès, qui lui valut plus tard la régence du royaume, il quitta Bruxelles avec les autres représentans pour se rendre à La Haye, où le roi Guillaume, espérant encore calmer le premier incendie de la révolution, voulait agiter devant les chambres la question de séparation administrative et la révision de la loi fondamentale. De retour dans la capitale de la Belgique, il vint représenter au congrès le district de Hasselt, et presqu’aussitôt ce même congrès le nomma son président. Ce fut en cette qualité qu’on l’envoya à Paris avec MM. Félix de Mérode, d’Arschot, Lehon, Charles de Brouckère, Marlet, Gendebien, Boucqueau de Villeraie, Barthélémy et de Rodes, pour offrir la couronne de Belgique au duc de Nemours. A cette époque, on fit courir une prétendue conversation de M. de Chokier, qui a été reproduite dans une brochure allemande (der Abfall der Niederlande, etc.) sans que personne ait jamais été à même de nier formellement la rëalité du fait. L’auteur allemand cite la phrase suivante qu’aurait dite M. de Chokier après le refus du roi Louis-Philippe au nom du duc de Nemours : Messieurs, il ne nous reste d’autre parti à prendre que d’élire le prince d’Orange.

Voici deux anecdotes dont nous pouvons garantir l’authenticité, et qui démontrent la fausseté de cette allégation ; la première se J’apporte au roi Louis-Philippe lui-même, et l’autre à lord Ponsomby, ambassadeur d’Angleterre.

M. de Chokier pria le roi des Français de vouloir bien faire deux changemens dans le discours qu’il devait prononcer en réponse à celui de la députation belge. Dans ce discours, le roi disait qu’il ne permettrait à aucun membre de sa famille de s’asseoir sur un trône quelconque de l’Europe. M. de Chokier lui rappela que par ces mots, les membres de sa famille, il semblait exclure les princesses comme les princes ses fils, dans le cas où le nouveau roi des Belges trouverait convenable de rechercher son alliance. Le roi répondit que telle n’était point son intention, et il fit appeler M. Sébastiani, qui promit de substituer ces mots, les princes mes fils. M. de Chokier se retira satisfait. A une heure de la nuit, il fut réveillé par un visiteur inattendu. C’était le rédacteur en chef du Moniteur qui venait le trouver au lit pour savoir s’il était content du changement de rédaction, et qui venait lui demander son bon à tirer, parce qu’il avait ordre de suspendre l’impression du Moniteur jusqu’à ce qu’il l’eût reçu bien en règle. Il est donc évident qu’à l’époque de sa présidence du congrès M. de Chokier agissait déjà dans le sens de l’alliance française.

L’autre fait se passa entre M. de Chokier, alors régent de la Belgique, et lord Ponsomby. A ce moment, l’alliance anglo-française n’était pas encore consommée. L’ambassadeur anglais, après avoir sondé le régent sur la possibilité d’une restauration du prince d’Orange, et l’ayant trouvé de tout point contraire à ses projets, finit par abandonner ce thème, et manifesta ses craintes sur la réunion des provinces belges à la France. Il alla même jusqu’à proposer à M. de Chokier de le faire élire chef définitif de la Belgique, l’assurant de l’assentiment des cinq grandes puissances, à la seule condition de changer les articles de la constitution relatifs aux limites. Le règnent ne répondit pas d’abord à une aussi étrange proposition ; mais lord Ponsomby revenant de nouveau à la charge, son interlocuteur, comprenant bien qu’on lui tendait un piège, se fâcha sérieusement avec l’ambassadeur qu’il cessa de revoir jusqu’au moment où se nouèrent les négociations qui placèrent le prince de Saxe-Cobourg sur ce trône, objet de tant d’intrigues.

La régence de M. Surlet de Chokier dura cinq mois moins cinq jours, et dans ce court laps de temps, il vit passer devant ses yeux ce qui aurait dégoûté du pouvoir l’homme le plus ambitieux. Cette parodie de la royauté commença par une conspiration qui avorta plutôt par le manque d’énergie des conspirateurs que par la prévoyance du gouvernement. A peine échappé à ce premier danger, le régent vit son ministère en butte aux attaques les plus violentes ; il le changea pour un autre qui ne réussit pas mieux, et qui fut inauguré par des émeutes et des pillages. On reprochait au premier de continuer la révolution ; on fît un crime au second de la conduire dans des voies rétrogrades et à la remorque des cabinets étrangers, comme si la Belgique pouvait espérer se maintenir contre le gré des puissances qui la convoitaient déjà du regard.

Si nous ne nous trompons, ce dut être un beau jour pour M. de Chokier que le 21 juillet 1831, quand il déposa ses pouvoirs entre les mains du président du congrès, et qu’il vit s’avancer le prince de Saxe-Cobourg au milieu des salves et des bravos populaires, pour prendre à son tour ce sceptre si lourd à porter. Avec quel plaisir il dut revoir son petit village de Gingelom, et troquer le trône de la régence contre le bon fauteuil de bourgmestre qu’il occupe aujourd’hui.

Ce n’est pas que pendant ses jours de grandeur il ait eu le temps de se blaser sur les luxueuses jouissances de la vie royale. Il n’avait ajouté à ses habitudes de bon bourgeois qu’une voiture de louage qu’il payait prudemment au mois, ne voulant pas engager dans les liens d’un bail les chances de son éphémère souveraineté. Le jour de son installation comme régent, il fît pour la première fois l’essai de ce remise aristocratiquement vernis et attelé de deux gros chevaux brabançons. Comme on venait de replier le marche-pied derrière lui, il vit tout d’un coup les chevaux disparaître au milieu d’un flot de peuple, et il sentit la voilure s’ébranler sous l’effort de cent bras qui cherchaient à la tirer en avant. Peu habitué à ces sortes d’ovations, le régent eut peur, et il s’échappa en ouvrant brusquement la portière ; puis il courut à toutes jambes à travers le parc, suivi d’une foule immense qui ne voulait pas en être pour ses frais d’enthousiasme. Harassé et haletant, il arriva enfin à son hôtel de la rue Ducale dont il ferma violemment la porte à la barbe des poursuivans.

Le régent commençait d’habitude sa journée par recevoir en robe de chambre et en bonnet de coton les députations de la garde civique et les solliciteurs recommandés. Il présidait ensuite le conseil des ministres sans changer grand’chose à son costume. Puis il donnait une heure aux soins de son empire, c’est-à-dire qu’il signait les pièces ministérielles, et le reste du jour était rempli par des audiences et des causeries. Après dîner, il allait passer une heure avec quelques amis dans une petite maison de Lacken qui avait appartenu au roi Guillaume, et il rentrait à Bruxelles pour recommencer le lendemain.

Un jour par semaine, il y avait audience publique chez le régent, et toute l’audience se passait à distribuer des pièces de 5 francs, empilées sur un bureau, aux malheureux qui venaient réclamer des secours. Ces aumônes patriotiques et les trois dîners par semaine que M. de Chokier se croyait obligé de donner pour rester fidèle à la représentation que lui commandait le budget, absorbaient à peu près les dix mille francs par mois que le souverain provisoire de la Belgique recevait comme émolumens de sa place. Ce roi d’Yvetot, avait, ainsi que celui de la chanson, sa fidèle gouvernante qui partageait avec lui les roses et les soucis de la vie, et qui prenait place au salon dans les réunions d’intimité, donnant son opinion sur les affaires de l’Europe et sur les pâtisseries de la rue de la Madeleine, avec le même aplomb et la même sagacité. Depuis l’expiration du pouvoir de M. de Chokier, Mlle Joséphine s’est mariée, et son protecteur s’est retiré seul dans son village de Gingelom, où il cultive lui-même son champ, et où il élève des moutons mérinos pour se distraire de toute préoccupation politique. Quoiqu’il n’entende pas un seul mot de flamand, les paysans ne veulent pas d’autre arbitre dans leurs querelles ; c’est toute la part de pouvoir qu’il a conservée. La voiture de louage a disparu et fait place à la blouse du simple cultivateur. Une rente de dix mille florins, alloués à vie par le congrès, forment à cette heure la liste civile du quasi-monarque déchu.

C’est bien à tort que l’on s’est escrimé à critiquer l’administration du régent. Le bonhomme avait spirituellement compris sa position. Le régent, disait-il, le régent régente et ne gouverne pas. Fidèle à cette maxime, il changea son ministère quand il eut cessé de rallier la majorité, et cependant plusieurs membres de ce ministère étaient ses amis personnels. Il leur donna pour successeur M. Lebeau, qu’il détestait cordialement, mais que l’opinion de la majorité portait à la tête des affaires. Les pillages du mois de mars 1831 eurent lieu pendant l’interrègne ministériel. Le défaut d’organisation militaire, qui fut si funeste à la Belgique, ne doit donc être imputé qu’au congrès, qui parlait toujours au lieu d’agir, et qui se refusait à l’introduction de capacités étrangères dans une armée neuve et sans expérience.

Le premier ministère du régent mit en relief trois hommes qui eurent une grande influence sur la plus difficile de toutes les questions belges, la question diplomatique, de laquelle dépendait, on peut le dire, tout l’avenir du pays. Parmi ces hommes, les deux premiers soutinrent brillamment leur réputation, soit à la tribune, soit par des publications politiques ; le dernier s’éclipsa presque entièrement dès qu’il cessa de prendre une part directe au gouvernement. Ce triumvirat était formé de MM. Lebeau, Nothomb et Devaux. Tous trois avaient fait leurs premières armes contre !e gouvernement hollandais dans la presse libérale ; tous trois appartenaient, par leur âge et par la direction de leurs idées, au parti qui combattait pour l’émancipation du siècle.

M. Lebeau, qui a long-temps été aux yeux de l’Europe la personnification vivante des doctrines du cabinet belge, ne doit qu’à un hasard de position les deux tiers de la renommée qu’il s’est acquise. En bonne justice, ces deux parts devraient revenir à MM. Nothomb et Devaux, qui l’aidèrent avec tant de succès, le premier comme membre du comité diplomatique d’abord, et ensuite comme commissaire auprès de la conférence de Londres, et le second comme ministre d’état et comme défenseur du traité des dix-huit articles devant la représentation nationale. M. Jean-Louis-Joseph Lebeau est né à Huy, province de Liège, le 2 janvier 1794. Il fut d’abord avocat à Huy, puis à Liège, où il plaida avec bonheur quelques procès criminels. En 1824, il fonda, concurremment avec MM. Devaux et Rogier, un journal d’opposition, le Mathieu Laensberg, plus tard le Politique. C’est dans ce journal que furent exposées les premières idées sur un projet d’union catholique libérale. Dans les années suivantes, M. Lebeau établit une imprimerie d’où sortirent, entre autres publications, des contrefaçons de Mme de Staël, de M. Thiers et de M. Daunou. En 1829, il publia son ouvrage politique ayant pour titre : Observations sur le pouvoir royal, dont la première partie fut surtout remarquée.

Lorsque vint la révolution de septembre, le gouvernement provisoire nomma M. Lebeau à la place de secrétaire-adjoint de la commission de constitution, où siégeait comme secrétaire M. Nothomb. Le district de Huy ne tarda pas à envoyer M. Lebeau au congrès, où s’effectua l’alliance dont nous avons parlé entre MM. Lebeau, Devaux et Nothomb. Ils soutinrent la monarchie d’après les idées anglaises. Toutefois, les deux premiers se montrèrent souvent hostiles au comité diplomatique ; ce ne fut que plus tard qu’ils s’associèrent, avec certaines modifications, au système de politique extérieure représenté par M. Nothomb.

A l’époque de la députation de M. Chokier à Paris, MM. Lebeau, Nothomb et Duval de Beaulieu, qui connaissaient d’avance le refus de la couronne par Louis-Philippe, au nom du duc de Nemours, firent, auprès du prince de Ligne, cette singulière démarche qui depuis leur a été si souvent reprochée. Ils se rendirent au château de Rœulx, qu’habitait le prince, pour lui offrir la lieutenance-générale du royaume de Belgique, en lui donnant à espérer que bientôt le congrès pourrait substituer à ce titre celui de souverain. Le prince, avec cette finesse d’esprit qui semble un héritage de famille, répondit à ces messieurs : Je ne puis accepter la couronne belge, parce que je suis déjà chambellan de l’empereur d’Autriche.

Cependant la terreur panique qui avait poussé les deux hommes d’état en herbe à la démarche que nous venons de citer, se dissipa peu à peu, et ils effacèrent jusqu’au souvenir de cette légèreté par le talent qu’ils déployèrent au milieu des graves événemens qui suivirent.

M. Lebeau devint ministre de l’extérieur ; M. Devaux lui fut adjoint comme ministre d’état sans portefeuille, et M. Nothomb, en conservant son titre de secrétaire-général des affaires étrangères, apporta à ses deux amis l’expérience du comité diplomatique et du premier ministère du régent. On peut affirmer que pendant cette période ils tinrent entre leurs mains les destinées de la révolution belge. Tout leur système se réduisait à ceci : — Sauver l’indépendance du pays en nommant au plus vite un roi qui pût être reconnu par les puissances ; transiger avec la conférence sur les limites et les autres conditions d’existence du nouvel état ; profiter de la peur inspirée par les révolutions de France, de Belgique, d’Italie, de Pologne, et ne pas attendre le retour du calme en Europe pour constituer la Belgique. Ce fut sur ces principes que reposa tout l’édifice diplomatique du ministère de M. Lebeau.

J’ai dit que M. Nothomb, quoique simple secrétaire-général des affaires étrangères, devait être placé sur la même ligne que M. Lebeau, quant à l’influence exercée sur les affaires diplomatiques. Je ferai donc marcher de front sa biographie politique avec celle du ministre, son ami et son collègue actuel à la chambre des représentans.

M. Nothomb, membre de la députation qui alla notifier à Londres au prince de Saxe-Cobourg le décret qui l’appelait au nouveau trône de Belgique, était chargé en outre par le ministre, ainsi que M. Devaux, d’une mission secrète et non officielle. Il s’agissait de faire accepter par la conférence un nouveau système d’enclaves, qui, au moyen d’une petite supercherie historique, agrandissait considérablement le territoire de la partie belge des Pays-Bas. Cette délimitation, basée sur les droits hollandais en 1790, était l’ouvrage de M. Nothomb. Il résultait de l’article 2 des bases de séparation du 27 janvier 1831 que la souveraineté de Maëstricht, qu’on avait crue indivise, appartenait à la Belgique seule, du chef des anciens princes de Liège, dont M. Nothomb se réservait plus tard d’appuyer les droits au moyen de vieilles chartes retrouvées à propos. Les plénipotentiaires des puissances consentirent à cette délimitation sans comprendre la portée de l’engagement qu’ils prenaient. Mais au moment où les commissaires belges se réjouissaient de ce triomphe, ils furent appelés chez lord Palmerston, où tout faillit être renversé. On leur apprit que les projets d’arrangement devaient être remis par le prince Léopold, non signés, avec l’assurance donnée par son altesse royale que l’acceptation de ces conditions satisferait pleinement la conférence. Ceci équivalait à une impossibilité pour le prince d’accepter une couronne dont rien ne lui garantissait la tranquille possession. Les commissaires belges firent leurs remontrances, et ils quittèrent l’hôtel de lord Palmerston en déclarant qu’ils n’avaient plus qu’à retourner auprès de leur gouvernement. Comme ils étaient réunis chez le prince pour se plaindre à lui de cette perfidie des négociateurs, on apporta à son altesse royale un billet de lord Palmerston, qui déclarait que les commissaires devaient rester, et que la conférence prendrait le traité des dix-huit articles sous la garantie de ses propres signatures. Ce fut ainsi que dans cette affaire si compliquée M. Nothomb, à peine âgé de vingt- six ans, et qui portait le poids le plus rude de la lâche, sut se tirer avec bonheur des embûches de la vieille diplomatie européenne, et même l’attirer à son insu sur un terrain dangereux pour elle. Malheureusement pour sa science et sa prévision, les événemens postérieurs changèrent complètement les premières conventions que la conférence avait acceptées.

Ce fut M. Nothomb qui apporta de Londres le traité des dix-huit articles, et qui, dans un comité secret, en rendant compte de sa mission, découvrit à l’assemblée le projet de partage que M. de Talleyrand avait proposé. Dans sa défense des dix-huit articles devant le congrès, il excita de violens murmures, parce que, discutant les chances de victoire dans une guerre contre la Hollande, il dit qu’il n’était pas convaincu de la lâcheté des Hollandais. L’événement de Louvain le justifia bientôt aux yeux des plus aveugles patriotes ; il défendit aussi le traité des vingt-quatre articles, et il domina généralement dans toutes les discussions qui s’établirent sur les actes diplomatiques du gouvernement. Quand M. Lebeau quitta le ministère, M. Nothomb n’en garda pas moins sa place, parce que le système de politique extérieure se trouvait maintenant dans son intégrité : l’homme seul était changé. Les faits qui signalèrent les deux ministères de M. Lebeau sont trop connus pour que je les rapporte ici ; j’ajouterai seulement que sa disgrâce fut l’ouvrage des diplomates étrangers, qui le minèrent sourdement dans l’esprit du roi. Le peu de caractère et de présence d’esprit qu’il montra pendant les scènes de pillage des 6 et 7 avril, lui portèrent le dernier coup, et dès-lors des démarches furent faites à son insu pour le remplacer. On agit envers cet homme d’état comme avec un laquais que l’on veut congédier ; MM. Ernst et d’Huart avaient déjà accepté des portefeuilles, que M. Lebeau ignorait encore ce qu’on tramait contre lui.

Quelque antipathie que l’on ait pour le système de conduite politique suivi par M. Lebeau, il est impossible de ne pas rendre justice à son talent d’orateur, et au noble désintéressement qui l’a toujours distingué. M. Lebeau s’est retiré du ministère sans fortune ; pendant dix mois, il a refusé d’accepter, comme ministre, le traitement auquel il avait droit, se bornant aux 5,000 francs que lui rendait sa place de conseiller à la cour de Liège. Plus tard il se démit de cette même place, s’exposant à quitter le ministère sans pouvoir reprendre d’autres fonctions, le rang de conseiller ne pouvant se conférer directement par le roi. Le plus grand reproche qu’on puisse lui adresser, c’est d’avoir trop souvent obéi à un sentiment de vanité incompatible avec la circonspection dont un homme d’état ne doit jamais s’écarter. C’est ainsi que ces intempestives paroles de M. Lebeau : — Nous sauverons la Pologne et nous aurons le Luxembourg, lui attirèrent cette juste incrimination de M. Gendebien. — Vous n’avez pas sauvé la Pologne et nous n’avons pas le Luxembourg.

M. Lebeau est maintenant gouverneur de la province de Namur et membre de la chambre des représentans. Malgré les griefs qu’on lui suppose contre le gouvernement, il vote la plupart du temps avec le ministère, et forme avec MM. Nothomb, Devaux et Charles Rogier, un parti de juste-milieu monarchique entre les catholiques et les libéraux.

Un des plus beaux titres de M. Nothomb, c’est sa belle défense de M. Lebeau, devant la chambre, contre les accusations de M. Gendebien à propos des extraditions, où le jeune orateur, retraçant avec feu les services politiques de son ami, fit accueillir son éloge par les applaudissemens d’une assemblée prévenue d’avance contre lui.

M. Nothomb n’a pas trente ans, et l’on peut affirmer, sans craindre de se voir démenti par les événemens, qu’il deviendra l’homme politique le plus remarquable de son pays. Dans les affaires délicates qu’il a été appelé à traiter, il a fait preuve à la fois des qualités les plus incompatibles. A, la vigueur et à l’activité d’un jeune homme, il a uni la prudence et la sagacité d’un vieillard ; son éloquence n’est pas une avocasserie de convention portée sur les roulettes des vieilles métaphores de tribune ; son style et ses idées sont de bon aloi, logiques et littéraires, deux conditions de vie hors desquelles il n’y a pas d’orateur. L’Essai historique et politique sur la révolution Belge, publié par M. Nothomb, en 1835, est parvenu, en moins d’un an, à sa troisième édition ; il a pris sa place de lui-même dans toutes les bibliothèques, et il restera comme le document de l’histoire contemporaine le plus profondément pensé et le plus élégamment écrit que les matières arides de la diplomatie aient jamais su produire. Encore quelques années, et M. Nothomb prendra certainement la direction du cabinet belge, du moins pour les affaires étrangères. Les intrigues de l’aristocratie catholique s’opposeront bien quelque peu à l’élévation d’un plébéien qui étudiait encore, il y a dix ans, sur les bancs des écoles ; mais les lumières gouvernementales de MM. Ernst et d’Huart ne suffiront pas long-temps à éclairer les ténèbres qui nous envahissent.

Après MM. Lebeau et Nothomb, il faut mentionner MM. Rogier, Van de Veyer et Lehon parmi les défenseurs de la nouvelle monarchie belge. Tous sont également sortis de la presse libérale pour occuper les premiers postes du gouvernement. M. Charles Rogier, collaborateur de MM. Lebeau et Devaux dans le journal le Mathieu Laensberg et dans le Politique, a été successivement gouverneur de la province d’Anvers en 1831, ministre de l’intérieur en 1832, et il a repris sa place de gouverneur lorsqu’il s’est retiré du ministère en août 1834. M. Van de Weyer, l’un des rédacteurs du Courrier des Pays-Bas, eut le portefeuille des affaires étrangères et de la marine, sous la régence de M. Surlet de Chokier. Il accompagna le roi Léopold à Compiègne, où il fut fait officier de la Légion-d’Honneur par le roi des Français, à l’occasion du mariage de la nouvelle reine des Belges. Dans le même moment, les chambres lui votaient à Bruxelles la décoration révolutionnaire appelée la Croix de fer. D’honneurs en honneurs, le ci-devant rédacteur du Courrier des Pays-Bas parvint jusqu’à l’ambassade de Londres, où on l’envoya, dit-on, représenter la Belgique parce qu’il parle parfaitement anglais. J’ignore si ce fut au même titre que M. Lehon fut mis en possession de l’ambassade de Paris.

Maintenant, si à tous ces noms l’on veut joindre encore ceux des généraux Goblet et Evain, on aura la liste à peu près complète des hommes qui exercent à cette heure de l’influence sur les affaires en Belgique.

Dans ce long article, je me suis efforcé moins d’écrire une histoire des partis, de caractériser leur conduite politique et de pressentir quelque chose de leur avenir, que de fournir au lecteur des notes, la plupart inédites et recueillies sur les lieux, à l’aide desquelles il pourra lui-même étudier ce pays, dont la destinée est si étroitement liée à la nôtre. Je terminerai sans rien arguer des faits que j’ai produits : la conclusion de ceci n’est pas dans le présent. Quand les armées combattent, le champ de bataille n’appartient qu’à Dieu.


ALPHONSE ROYER.

Bruxelles, ce 1er mars 1835.

  1. Cette cinquième faculté se compose ; 1° du droit public interne et externe ; 2° de l’histoire politique, traités, diplomatie, etc. ; 3° de l’économie politique ; 4° de la science financière ; 5° de la statistique ; 6° du droit administratif ; 7° de l’histoire des assemblées délibérantes, chartes et constitutions.