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Les hypocrites/1/7

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LE SEUIL D’UNE SAISON EN ENFER

C’était un trou, avec des restes insolites. Il y avait au rez-de-chaussée la salle à manger de la patronne, et des meubles qui se touchaient, tant ils étaient nombreux et lourds et cossus. Non seulement parce que la pièce donnait sur une cour étroite et les murs d’autres maisons (un arbre maigre au milieu, sur le gravats, et qu’on ne voyait que les beaux midis, avec la surprise d’une verdure foncée encore vivante), la salle à manger restait obscure aussi, parce que les stores étaient toujours baissés sur ces richesses respectables. On entrevoyait un immense dressoir, à moins que ce ne fût un buffet, surchargé comme un tram-boat, les escales d’aubaines. Ce meuble penchait sur une patte, enfonçant dans le parquet qui s’abaissait de ce côté, et l’on craignait qu’il ne s’écroulât avec sa vaisselle, ses fruits de cire, ses verres verdâtres, et la glace noire au tain écaillé qu’on voyait luire par instants. Il y avait une suspension qui touchait presque la table couverte d’un lourd tapis et de maints coffrets, chandeliers, bougeoirs, plateaux et corbeilles : le plafond était si bas qu’on croyait que le parquet, qui, par une marche, surplombait le couloir, s’affaissait en même temps, pour garder les distances.

Du reste, dans cette maison, dès l’entrée, tout était obscur, et cela ressemblait à un lupanar désaffecté, malgré l’absence de lumières roses et rouges, si bien que, la première fois qu’il y jeta un regard, Philippe se souvint, par associations d’images, à cette grue qui avait, dans « le temps des Fêtes » une crèche dans sa chambre et aussi à ce sous-sol aux meubles branlants où, avec Dufort, il avait eu tellement peur un dimanche d’hiver : la grue était une métisse japonaise ou chinoise et, dans la chambre, il entendait des coups frappés avec force, si bien qu’il sortit et vit un homme avec une hache :

— Pis ensuite, je fends mon bois, cette affaire, avait dit le souteneur au peureux.

Cependant, si l’on parvenait à la cuisine de cette maison, on écarquillait les yeux : devant la porte, une grande fenêtre qui s’ouvrait sur une ruelle, avec toute la ville au fond. Dans les chambres du deuxième étage aussi, qui plongeaient sur les cours de l’hôpital, il y avait du soleil à profusion, les jours que le soleil, cet automne, montrait un nez anachronique parmi ces vieilleries ; le premier avait le parquet lumineux alors et le reste dans l’ombre, parce que les murs l’obscurcissaient à mi-corps.

Ce fut une grosse courte qui ouvrit et lui « fit ses conditions ». Devant Philippe, elle eut d’abord un regard de dédain. Il n’avait pour tout bagage que la vieille serviette, le manteau poilu et un béret qu’il venait de tirer d’une poche et qu’il avait enfoncé sur sa tête jusqu’aux oreilles. Tout à l’heure, dans les cabinets du bureau de poste, se rasant avec une lame ébréchée, il s’était fait de longues balafres sur les joues.

— C’est payable d’avance, et on ne reçoit pas d’ivrognes ni de mauvaises femmes.

En guise de références, Philippe, alors, tira la lettre de son mécène, la lettre qui avait accompagné le chèque, ce qui changea l’air de la bonne femme.

— Dans ce cas, je vas vous donner le 7. Vous serez tranquille : à côté, j’ai un Français qui a porté la robe, puis un docteur…

Les voisins attiraient déjà Philippe, qui était sûr maintenant d’employer ses bloc-notes.

La chambre, couverte d’un papier jaunâtre et maculé de taches, était froide à l’œil, avec son lit à courtepointe jaune aussi, et ses deux calendriers, dont l’un était religieux : un immense saint Joseph, avec ses rayons, qui faisait tout de suite penser à quelque statue de la Liberté, qui veillait non pas sur le port de New-York, mais sur ce havre à punaises. La logeuse avait dit en effet :

— On n’a jamais eu de punaises, excepté quand des chambreurs qu’on avait pris sans prendre de références en ont emporté… Vous voyez, j’ai mis de l’huile à lampe en tout cas.

Au fait, Philippe se demandait ce que ça sentait : c’était le pétrole à punaise mêlé au relent d’une pauvre friture.

— Il y a aussi un petit poêle à gaz.

Elle montrait le réchaud sur le chiffonnier.

— Il est disconnecté : si vous voulez vous en servir pour votre café, je charge une piastre d’avance.

Philippe s’installa, posant sa serviette dans un coin, examinant tiroirs et placards, jusque sous le lit de fer. Puis il ouvrit la fenêtre, qui donnait juste sur la rue, et il regardait les paquets de vêtements minables qui circulaient sous les deux arbres du trottoir, à droite. Un quartier pauvre, qui suintait le vice et la misère, avec, à tout instant, l’appel sinistre (il y a peut-être une poésie banale dans ce son, se disait Philippe), cet appel de la voiture d’ambulance qui entrait ou sortait de l’hôpital, d’où parvenaient des bouffées de phénol.

Philippe s’attristait, ce qui lui fit avaler quelques gorgées de jaune. Il se rappelait des pauvres scènes. D’abord les promenades qu’il faisait, dans son enfance, avec un camarade commun. Philippe, lorsqu’il allait le reconduire dans une rue minable, le plaignait toujours d’habiter un tel quartier. Cependant, entre deux pâtés de maisons, il y avait une sorte de vieux cottage, débris d’un autre âge, avant le lotissement de ces quartiers ouvriers, et celui qui plaignait orgueilleusement la pauvreté de l’autre, rêvait d’habiter même cette maison, parce qu’elle était isolée : c’était une manière de noblesse que d’habiter un cottage, comme on disait. Ce Gosselin l’avait invité chez lui un jour, pour « rendre ses politesses ». Ils avaient mangé dans la salle, et la mère, pour la circonstance, s’était plâtré les joues de rouge, d’une façon qui faisait presque pouffer Philippe. Plus tard, Gosselin était tombé malade, il était devenu invalide, et, comme celui-ci le grondait amicalement de ne pas prendre ses études au sérieux, il lui avait répondu :

— Tu vis bien aux dépens de ta mère.

Or ce pauvre garçon, qui avait peur de la mort, savait qu’il mourrait et Philippe avait appris plus tard, qu’il acceptait, qu’il s’offrait, et c’était assez pour que Philippe, dans cette chambre, se jugeât écœurant.

Il fit un tour dans le couloir, et la voix aigre de la patronne lui parvenait de deux minutes en deux minutes. C’était presque chronométré. Sans doute quelqu’un entrait dans la cuisine, refermait la porte, disait quelques mots et revenait ; Philippe l’observa peu à peu, la patronne avait voulu se faire un chez-elle dans cette maison de passants, et elle y avait comme une cellule, tantôt la salle à manger, le plus souvent la cuisine, toujours fermées aussitôt sur les gens qui y entraient, tel le cabinet d’un médecin. Cependant, comme sa voix criarde était aiguë, Philippe put tout de suite, entre deux visites qu’elle accueillait et congédiait, attraper des bouts de phrases qu’il notait et qui sont typiques de la Maureault :

— Il est difficile, il mange pas de n’importe quoi.

— C’est beau, l’argent.

— Elle est pas instruite, elle fait des fautes d’orthographe.

Il faut dire que, deux ans, la Maureault avait été novice chez les sœurs, et qu’elle avait la plus belle main d’écriture.

— Moi, ça m’intéressait pas, les hommes.

C’était une des phrases qu’elle répétait le plus souvent, avec un froncement de ses gros sourcils touffus, et en faisant une sorte de moue hideuse qui mettait en évidence la touffe de poils qu’elle avait sur la joue gauche. En même temps, elle lançait un regard de travers :

— Je vous dis que c’est comme ça, je le sais. Le ton était péremptoire et l’on sentait qu’elle gouvernait ses idées et celles des autres avec l’autorité qu’elle manifestait dans sa maison de chambres, le balai ou le torchon à la main. Ce refuge de ratés et de loques était mené comme un couvent, et, à dix heures et demie, elle venait vérifier si on avait éteint dans sa chambre. Il n’y en avait que deux qui pussent s’éclairer plus tard, à cause d’un supplément qu’ils payaient. Cependant la Maureault ne pouvait s’empêcher de leur crier à travers la porte :

— C’est votre affaire, si vous voulez veiller, c’est vous qui payez, mais vous m’empêcherez pas de dire que la nuit, c’est pas fait pour veiller.

La première fois que Philippe entendit ces sentences, comme toujours sa dôpe lui suggéra des souvenirs, souvenirs d’horreur.

Étendu dans un garni pire que celui-là, il s’était réveillé la nuit, la gorge sèche, pour boire à sa bouteille de vin aux trois quarts vide. La chambre n’était close que par des légères cloisons qui n’arrivaient pas au plafond. Les voix lui parvenaient, une querelle, avec des gros mots dont il ne percevait que deux sur trois. Philippe se demandait si dans la nuit une femme se refusait à un ivrogne ou si le patron, un gros homme, dont la maîtresse était la plus affreuse maritorne qu’il eût vue, allait la battre. Des voix qui, dans l’ombre et le silence, avaient l’atroce du mélodrame.

Ou l’autre nuit qu’il avait demandé l’hospitalité d’un refuge religieux et que, faute de place, on l’avait fait coucher sur des chaises, dans un parloir minuscule. Il y avait des éclats de voix et des rires, des paroles d’un accent bizarre qui avaient, dans son ivresse, transporté Philippe dans le monde de la dispersion des langues, où il étouffait. Le matin, il avait su que c’étaient les boulangers qui passaient ainsi la nuit et il avait quitté tout de suite le refuge, dégoûté de la charité publique : l’absence de beurre aux repas, et de sucre avait beaucoup étonné ce naïf, aussi, comme ce jour qu’il alla quêter dans un établissement semblable, par expérience, disait-il, et où on lui avait remis des biscuits cassés, dont le goût approchait de l’odeur du poil de chien mouillé. Philippe n’était décidément pas fait pour cette vie de mendigot.

La Maureault disait encore :

— Je tiens propre ma maison, pour éviter les maladies.

À toute heure, elle arrivait dans les chambres :

— J’ai oublié un petit coin : c’est pas surprenant, j’ai tant à faire, puis les hommes sont si malpropres. Des cochons.

Et elle frottait derrière le lit, à exaspérer un ange. Elle montait sur une chaise, décrochait le calendrier et passait son linge derrière.

— C’est péché, jeter des choux gras.

Toujours ce qu’elle disait, lorsque, le lundi et le mercredi, elle venait vider les paniers. Alors, elle avait deux poubelles, qu’elle transportait l’une après l’autre, la première, moins lourde pour les déchets définitifs, pelures d’orange, mégots, cendres de cigarettes :

— Vous fumez trop, mon Français fume jamais, lui. Jamais malade, aussi.

La deuxième poubelle, c’était pour les lacets, « qui peuvent faire encore », des revues, des imprimés :

— Il y en a qui ont rien à lire.

Elle ramassait les vieilles lames de rasoir :

— Ça coupe si bien les étoffes : pourquoi jeter ça ?

Chaque fois qu’on avait un petit ennui :

— Ah ! s’ils m’avaient pas.

Et, la porte s’ouvrant ou se fermant, Philippe entendait, ces jours de sa saison en enfer (ce fut une saison dans un enfer mesquin que son séjour chez la Maureault) il entendait la maritorne :

— Moi, je veux pas avoir besoin des autres… Je vous dis que c’est pas ni ci ni ça, il faut que cette porte soit fermée… Moi, je suis pas plus scrupuleuse qu’une autre, mais…

Elle n’était pas scrupuleuse, mais un jour qu’elle avait vu sur le lit de Philippe des journaux français, elle avait rougi jusqu’à ses tempes qui perdaient leurs cheveux :

— Vous avez pas honte !

C’était quelque dessin court vêtu.

— C’est pas mon affaire, mais je voudrais pas que vous laisseriez traîner des affaires pareilles.

Philippe l’entendit encore longtemps, cette voix, monter par l’escalier :

— Ils m’ont bien fait payer : il va payer, à cette heure.

Cette pieuse logeuse tenait à ses droits, et, lorsque, par exemple, elle recevait quelque inspecteur de la ville, c’est alors qu’elle était dans sa gloire. Sa grosse personne barrait le vestibule. Elle avait fermé la porte derrière elle, comme pour s’éviter la tentation du recul, et elle affrontait l’ennemi, l’œil droit, et toute tendue. Non pas qu’elle fût insensible à tout argument. Elle disait souvent en effet de n’importe quelle chose difficile :

— Bien sûr que j’accepterais de faire ça pour de l’argent.

Une de ces nombreuses mortifications, l’ascétisme de la cenne.

Ce qui ne l’empêchait de dire aussi :

— Pensez-vous que je fais ça pour mon plaisir ?

On pourrait difficilement écrire une biographie exacte de la Maureault, veuve d’un mari « qui avait été à l’aise et qui l’avait laissée dans le chemin, pourtant » : « Si, comme il y en a, j’avais pas eu de courage… » Elle avait été sœur, pendant quelque temps, aussi, et, maintenant, elle tenait une pauvre pension bourgeoise. C’est tout ce que l’on savait d’elle, ainsi que sa piété, ses messes matinales, ses chapelets et ses recettes pieuses. Par les mots que l’on pouvait cueillir d’elle, elle faisait quand même son portrait, et fort vivant :

— Je suis pas jalouse, mais je tiens…

Non, elle n’était jalouse de personne, mais l’effet en restait le même. L’on songe à ces capitalistes pieux, « les hommes d’affaires qui nous font honneur » et qui ne sont pas avares mais tiennent à leur argent pour distribuer leurs charités à leur guise et comme ils l’entendent : l’effet est aussi le même. La Maureault avait les conceptions sociales de ces industriels pieux :

— Avec quinze piastres, il peut pas se plaindre… Qu’il s’arrange.

Philippe songeait que si la Maureault avait fait de la critique littéraire, comme certains imbéciles, elle aurait rechigné devant une scène qui aurait manqué d’idéal.

On ne lui faisait pas dire ce qu’elle voulait :

— J’ai bien le droit de rire, si j’en ai envie.

Il y avait pour la Maureault un règlement de l’année que rien ne pouvait changer :

— Maladie ou pas maladie, c’est la Toussaint dans quinze jours, il faut que je fasse mon grand ménage.

Certains jours, Philippe se risquait à la critiquer sur le détail :

— Vous pouvez tout de même pas faire ma soupe.

Elle disait de je ne sais quel ménage :

— Il est bon pour elle : il lui donne de l’argent.

L’argent était pour elle, comme pour la plupart de ses coreligionnaires, synonyme de moralité :

— Je veux pas devoir.

Elle tenait aux bibelots les plus invraisemblables, et si quelqu’un entrait dans la salle à manger, pièce sacrée, et qu’il s’avisât de toucher au moindre brimborion, elle pensait tout de suite qu’il voulait l’emporter :

— Je peux pas donner ça, vous savez bien que je peux pas donner ça.

Quand le fameux inspecteur de la ville, qu’elle recevait si bien, se montrait à la porte, elle disait toujours, comme pour conjurer le sort :

— La loi, c’est pas pour nous autres.

Chaque semaine, la Maureault faisait la charité à un jeune ménage, des cousins, dont l’homme était toujours malade et « sans place ». Elle leur portait les fonds de panier de ses chambreurs :

— Si je les faisais pas vivre, qui est-ce qui s’en occuperait ?

Elle se rendait témoignage de son bon cœur.

Et, si, alors, comme elle était sur le point de partir, on allait lui demander quoi que ce fut elle bougonnait :

— Je peux pas toujours rester à la maison.

Ses sorties — l’église, le marché pas loin et ces visites aux cousins de la rue Wolfe — c’était son exotisme, ses voyages et sa poésie, avec sa salle à manger.