Les impostures de Léo Taxil

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Lionel Ratichaux
Magazine Sept (p. 8-14).

LES IMPOSTURES DE LÉO TAXIL

par LIONEL RATICHAUX



Voilà un homme, Léo Taxil, qui parvint à la célébrité la plus tapageuse (et la plus grossière) par les éclats d’un anticléricalisme fanatique, tempétueux, outrageur jusqu’à se moquer de toute décence et de toute vérité.

Quand son nom est devenu synonyme de l’anticléricalisme le plus violent, celui du plus intransigeant fanatisme, Léo Taxil se déclare converti, en termes si touchants, avec une si parfaite intelligence du vocabulaire catholique — lui, l’odieux énergumène de la veille, — un appel si émouvant aux religieux de sa famille, à sa tante entrée au couvent par sa conversion, qu’on peut croire en effet au miracle de ce retour inimaginable.

Alors, son fanatisme demeuré dans toute sa violence attaque la Franc-Maçonnerie. Devenu apôtre de la vérité, il prétend démasquer et démolir l’église du mensonge. Il est entraîné par sa nature, ses habitudes, ses procédés. Comme il enrichissait l’anticléricalisme de ses fourberies, il se met à grossir et à matérialiser tels obscurs mystères maçonniques. Il fait du roman, — pour l’amour du succès ou pour celui de duper ? Il est seul à connaître une certaine Diana Vaughan, prêtresse de l’enfer devenue ange de douceur. Cette Diana Vaughan, on dispute dans le monde catholique sur son existence, jusqu’à ce que, — déjà démasqué par des religieux et des journalistes perspicaces, — Taxil dénonce lui-même son imposture, et s’avoue l’auteur de la plus ignominieuse des comédies.

*

Faut-il raconter cette histoire déjà presque oubliée ? Nous avons hésité longtemps, et nous prévenons les âmes sensibles qu’elle n’est pas écrite pour elles.

Pareille aventure est à faire reculer d’horreur, par ses détails, ou cocasses, ou douloureusement blessants, comme par son ensemble.

Les honnêtes gens, et c’est le principe du drame, ne peuvent imaginer quelles audaces cyniques se sont ici déployées. On voudrait que tout cela ne fût que du roman, et alors, on se garderait bien d’en réveiller les échos. Mais c’est de l’histoire, hélas, authentiquement de l’histoire : et à cause de cela nous devons avoir la virilité d’oser la regarder en face. Aussi bien pouvons-nous toujours en tirer des leçons.

I. — Trois anticléricalismes.

L’Anticléricalisme, au xixe siècle, qu’il ne serait pas inutile d’étudier, se manifeste sous trois formes différentes :

1° Un gallicanisme ou un jansénisme, ou un sentiment plus vague qui en découle. Ceux qui vivent dans cet état d’esprit demeurent très attachés à l’essentiel des réalités catholiques ; ils ont la foi, mais souhaitent ce qu’ils nomment une religion raisonnable ; dans l’intérêt de la religion même, ils repoussent tout ce qui leur paraît d’une dévotion excessive ; pèlerinages, miracles, leur paraissent d’une autre époque. Ils combattent sans cesse « les empiètements du clergé », l’ultramontanisme, etc. Des catholiques sincères comme Silvestre de Sacy du Journal des Débats, se trouvent ainsi d’accord avec l’irreligieux M. Havin du Siècle. Si Veuillot souvent s’exaspère, c’est qu’il a à lutter contre des incroyants qui affectent de soutenir contre lui l’intérêt bien entendu de la religion ;

2° Une philosophie panthéistique ou matérialiste de la création, qui amène par différents moyens à juger fausse parce qu’illusoire, une religion professant un au-delà [impossible]. Sur cette conception de l’univers s’épanouit le scientisme. Il s’agit ici d’une lutte d’idées, pas toujours courtoise parce qu’on professe un virulent dédain du catholicisme, mais qui se tient cependant à une certaine hauteur de l’esprit ;

3° Ce qu’il faudrait proprement nommer l’Anticléricalisme : un désir brutal d’émancipation, se traduit par une offensive qui fait appel aux bas instincts. Contre la religion même, on reprend les plaisanteries libertines de Voltaire, donnant de basses explications des mystères. Contre les prêtres, c’est une propagande intensive exploitant les défaillances de mœurs, vraies ou supposées, de prétendues captations d’héritages, et tout ce qui peut ou leur nuire ou les ridiculiser.

C’est dans ces plates-bandes assez immondes qu’a fleuri Léo Taxil.

II. — Une cervelle creuse de Marseillais.

Si nous le prenions au sérieux, ce Léo Taxil, il serait trop infâme. Faisons lui le crédit de le considérer comme un homme léger. Nous connaissons de ces esprits en l’air, que tous les vents entraînent, qui parlent sans songer que les mots appellent des réalités. Mais le pire est que, chez Léo Taxil, à ces défauts s’unissait une invincible perversion de conscience.

À l’entendre, il est d’une famille solidement chrétienne. De son véritable nom, il s’appelle Gabriel Jogand-Pagès. Il est né à Marseille le 21 mars 1854. Son père est « catholique avant tout », et dans son arbre généalogique figureraient — nous dit-on ! — saint François Régis, le P. Claude de la Colombière. Sa mère se rattacherait à une famille languedocienne connue, les Pagès, et compterait Mgr Affre dans sa parenté. Ces détails nous sont donnés par Taxil lui-même, et comme nous n’avons pas eu l’occasion de les vérifier, nous ne les reproduisons que sous caution. Quand Taxil dit quelque chose, il y a autant de chance pour que ce soit faux que vrai, même s’il s’agit des faits les plus simples.

Son enfance fut plutôt mouvementée. Il raconte qu’on le mit pendant quelques années chez les jésuites, à Mongré, près de Villefranche-sur-Saône. Il aurait fait là, à son dire, une excellente première communion, ce pourquoi ses maîtres n’auraient jamais désespéré de son retour à la foi. Puis, placé dans un autre collège religieux près de Marseille, il aurait rencontré le fils d’un franc maçon, lui-même « louveteau », qui l’aurait entraîné dans les voies de l’incroyance et de la révolte.

Bref, le jeune homme se lance dans les milieux révolutionnaires de Marseille. Séduit par le prestige de Rochefort, il s’enfuit avec son frère de la maison familiale pour aller retrouver en Belgique le pamphlétaire de la Lanterne. On rattrape les deux fugitifs, et par mesure de correction paternelle, le futur Taxil est enfermé à Mettray.

La punition ne le calme pas, au contraire. II se révolte de plus belle, si bien qu’on lui rend sa liberté. De retour à Marseille, il entre au lycée, s’en fait exclure, et se lance dans la bohème politique.

En 1870, il a seize ans. La République proclamée, des Clubs révolutionnaires se créent dans Marseille. Jogand y propose les motions les plus extrémistes, comme l’institution de la guillotine en permanence. Férocité ? C’est plutôt un jeu pervers.

Au Club de l’Alhambra, chaque soir on fusillait un général en effigie. Le Président de la séance donnait lecture des dépêches reçues dans la journée :

— Citoyens, — voici ce qui se passe dans les Vosges : le général Cambriels vient de résigner son commandement entre les mains du général Michel.

Voix nombreuses : Cambriels est un traître ! À mort ! À mort !

Le Président agitait sa sonnette :

— Que ceux qui sont d’avis que le général Cambriels doit être fusillé lèvent la main.

Toutes les mains se levaient. Cambriels était condamné à mort, et personne ne se demandait comment on ferait venir des Vosges à Marseille ce général pour subir son châtiment. Ni d’ailleurs pourquoi on le condamnait à Marseille.

Pourtant, on se prenait si bien à la galéjade, que deux jours après, on condamnait à mort le général Michel parce qu’il n’avait pas passé par les armes le général Cambriels. Plus exactement, Taxil dit qu’on « le fusilla » : une condamnation, cela pourrait être sérieux. À l’Alhambra marseillais, on fusille, directement.

Jogand proposa lui-même l’exécution de l’évêque de Marseille. Heureusement, il se contentait de paroles, mais on voit dans quelle atmosphère de réalité noyée de romanesque il vivait. Cela nous fait comprendre en partie le toupet de ses impostures.

Il paraît que ses motions incendiaires, publiées dans les journaux, faisaient mauvais effet ; ce serait alors que, pour ne pas blesser sa famille et sur l’objection de son père, il aurait pris du nom d’un roi indien, le pseudonyme de Léo Taxil, qu’il devait si largement déshonorer. Le père Jogand eut bon nez, qui préféra que son nom ne traînât point dans les aventures de son espèce de fils !

III. — Son frère « Le Littérateur »

Nous ne suivrons pas Léo Taxil dans sa carrière brouillonne de journalisme qu’il mène tant bien que mal en province de 1870 à 1880. Contentons-nous de le retrouver à cette date, quand il arrive à Paris[illisible]

Il y accompagne, ou il y suit, son frère Maurice Jogand, qui a rédigé à Marseille, de 1876 à 1879 un pamphlet hebdomadaire Le Vengeur et vient le continuer à Paris sous le titre : La Mascarade, simple feuille de chou, qui combat à la fois Gambetta et le cléricalisme.

Léo Taxil semble avoir eu peu de relations avec son frère Maurice. L’existence de ce dernier ne peut pas cependant être passée sous silence. Il fut célèbre, lui aussi, comme romancier populaire sous le nom de Marc Mario. Il écrivait des romans dont le titre sensationnel était le premier mérite : L’Enfant de la Folle, L’Évadée de la Salpêtrière, La Moucharde, Les Mystères du Grand Monde, la Belle Policière, etc…

Ce genre de romans se fabrique au gré des sentiments que l’on suppose à la foule, et pour les flatter. Il n’y a point de vérité psychologique ni d’art qui tiennent. Tout est subordonné au besoin de séduire les foules. « Marc Mario », naturellement, faisait aussi le roman historique : Les Amours de Dumollard, Les Drames de l’Inquisition

Rien ne nous permet de l’associer à Léo Taxil et nous nous en gardons bien. Mais dans ce que fait Taxil, il y a beaucoup de feuilletonage populaire ; s’il y ajoute, c’est dans l’entraînement du genre.

Notons, à titre de curiosité que Marc Mario s’est occupé d’occultisme. Il a publié des prédictions astrologiques en 1885. On lui doit un « roman merveilleux », Les Drames et les Mystères de l’Occultisme, mais qui n’est que du feuilleton comme le reste, quoique publié chez l’éditeur spécialiste Chacornac. Au total, un solide industriel, qui trouve aussi normal de débiter de la littérature au gré du public que de servir en été des bocks bien frais. C’est un commerce, et qui satisfait tout le monde : le lecteur, qui a sa pâture d’imagination frelatée ; l’auteur, qui gagne de l’argent, son unique but.

Les succès feuilletonesques de Marc Mario, Taxil essaie de les trouver dans une autre voie. À la bassesse de la littérature, il ajoutera comme inconsciemment une imposture infâme.

IV. — La supercherie anticléricale.

Vers 1880, l’anticléricalisme, selon la troisième manière que nous avons décrite, coulait à pleins bords.

Les quotidiens lui faisaient largement sa part. Une infinité de publications hebdomadaires en vivaient exclusivement. C’était de petites brochures à deux sous, imprimées sur papier à chandelles avec un grossier dessin sur la couverture.

C’est à ce genre de publications qu’appartenait La Lanterne de BocquiIlon, restée célèbre par son excessif simplisme. On n’attendrait rien de mieux de La Semaine Anticléricale, dont le premier numéro parut le 25 octobre 1879, sous la direction de Victor Poupin avec Victor Hugo et Louis Blanc dans le comité de patronage comme présidents d’honneur.

La Semaine Anticléricale tient gazette des enterrements et mariages civils, de tous les petits faits dont on peut faire grief aux curés. On y raconte de vieux crimes imputés à des cléricaux. On s’élève parfois à une philosophie scientifique assez curieuse : par exemple, un statisticien a établi par une enquête chez les chapeliers que, dans le quartier de Saint-Sulpice, on vend davantage de petites pointures, ce qui preuve indéniablement que le clergé n’a pas le cerveau développé. « Les sulpiciens, dit en propres termes, le docteur Gaston Delaunay, ont le front moins large et moins haut que les normaliens »[1]. On y publiait de spirituelles réclames : « Guérison radicale des plus rebelles maladies de l’esprit, préjugés, intolérance, superstition, fanatisme, par un abonnement de six mois à La Semaine anticléricale ; avec un abonnement d’un an, pas de rechute possible » et d’autres annonces d’un esprit semblable et d’un goût douteux.

Toutes ces beautés trouvaient de nombreux lecteurs. Taxil se sentit capable de faire autant et mieux. Pour réussir, il se lança dans la surenchère. Là où les autres étaient grossiers, il devint ignominieux. À toutes les injures, il ajouta une note salace. Il dénonça un grand nombre de scandales, car il en inventait à la douzaine. Bref, les plus enragés anticléricaux pâlissaient devant son fanatisme.

Il ne possédait aucune espèce de talent d’écrivain, mais sa verve grossière aimait le tape à l’œil des titres énormes et des mots violents. Il faisait populaire, dans la plus basse acceptation du terme. Tous ses volumes auront leurs titres imprimés en caractères d’affiches.

V. — Le Roi des Anticléricaux

De 1880 à 1885, Léo Taxil devint le roi des anticléricaux, et l’on verra que, si une foule énorme le suivait, quelques libre penseurs se faisaient au moins l’honneur d’en être dégoûtés.

Il lança pour ses débuts une brochure tapageuse, À bas la Calotte, qui tira à 130.000 exemplaires. Il y romançait son passage à Mettray et mettait en scène Mgr Guibert, archevêque de Toul. Plus tard Léo Taxil reconnut qu’il n’avait jamais vu le prélat, et qu’il ne l’avait fait figurer dans son dialogue « que pour donner plus de piquant au récit ». Là comme ailleurs, il se montre incapable d’exprimer la vérité, et soucieux seulement de ce qui va duper le lecteur.

Ensuite paraît un hebdomadaire, L’Anticlérical, qui tirera jusqu’à 60.000 exemplaires. C’est un instrument de diffamation par excellence. Chaque numéro contient les accusations les plus croustillantes et les plus infâmes, avec un grand renfort de détails qui donnent l’illusion de la vérité. Chez Léo Taxil, le mensonge est essentiellement cet art du détail, de l’affirmation tellement précise qu’elle semble vraie et qui n’en est que plus fausse : il suffit le plus souvent d’y aller voir, mais Taxil sait bien que pour un curieux qui vérifiera, cent mille lecteurs croiront dur comme fer ce qu’il a affirmé.

Tout ce que l’on peut soulever pour ridiculiser la religion catholique et la rendre odieuse est mis en œuvre dans L’Anticlérical. Plaisanteries obscènes, philosophie simpliste, exploitation tendancieuse de l’histoire, traits d’avarice chez les prêtres, de brutalité ou d’immoralité, c’est une perpétuelle agitation des plus basses matières sans aucun souci de la vérité ni d’authenticité : il s’agit de flatter un nombreux public auquel on fait tout croire parce qu’il a admis d’avance que « les curés » sont capables de tout et qu’il n’a comme moyen de vérification que la chronique scandaleuse de son milieu.

On appliquait la méthode historique de Léon Bienvenu, qui se fit une espèce de célébrité avec de bas coq à l’âne signés Touchatout. Il disait : « On ne peut pas connaître tous les crimes commis par les papes ; en en racontant deux ou trois fois plus qu’on n’en sait, on restera donc toujours sûrement au-dessous de la vérité. »

Taxil appuie son journal d’une librairie qu’il installe en plein quartier Latin, rue des Écoles ; c’est la Librairie Anticléricale d’où partiront pendant des années des milliers de volumes aux titres raccrocheurs et aux allures infâmes.

Tous les bouquins de Léo Taxil, — c’est sa marque de fabrique, — portent des titres en capitales énormes, qui occupent toute la largeur du volume. Les couvertures sont de couleur criarde, souvent d’un rouge sang de bœuf. L’œil est accroché, bouché, halluciné. Taxil est par excellence tapageur. Cet homme n’a rien fait de discret.

On citera, et il n’en faut pas plus pour donner une idée du genre, quelques-uns des volumes dont il fit la pâture de la bourgeoisie française, et aussi du peuple. Cela s’appelle Les Soutanes grotesques, La Chasse aux Corbeaux, Les Pornographes sacrés, etc. Dans le genre tintammaresque de Touchatout, Taxil bâcle une ignoble Vie de Jésus, avec des dessins qui sont tout autant une dérision de l’art que des choses pieuses. Il fait semblablement une Bible amusante. Et pour atteindre le disciple après le maître, il écrit d’effroyables histoires sur les papes.

La Papauté sera toujours l’objet de l’obscène dilection de Léo Taxil. Il lui réservera ses pires ordures dans sa première phase, comme après sa « conversion » il s’efforcera particulièrement de la compromettre par ses baisers de Judas ; et c’est contre elle que démasqué, il lâchera ses derniers blasphèmes. L’un des mystères que l’on rencontre en cet homme, c’est qu’il est hurluberlu, léger, blagueur, sans plus de science que de foi ; et que pourtant il obéit sans cesse à une sorte de génie obscur, qui le guide vers ce qu’il y a de plus ignoble, de plus pernicieux, de plus malfaisant. Qu’y avait-il derrière Taxil ?

Dans ses romans contre les Papes, tant il poussait loin une audace calomniatrice que personne n’a jamais dépassée, il ne se souciait aucunement même d’être vraisemblable, bien loin de chercher à être vrai. Rencontrant des légendes toutes faites que ses lecteurs ne lui eussent pas permis de négliger, il se contentait de les reprendre, de les amplifier et de les enrichir. L’histoire de la Papesse Jeanne prenait sous sa plume tous les caractères qu’il faut pour que le lecteur anticlérical soit bien gorgé de scènes scabreuses, d’aventures plus infâmes les unes que les autres, de tout ce qui peut permettre de croire que le Vatican a toujours été le lieu le plus extravagamment débauché de la terre.

Mais Taxil n’avait même pas besoin de ce fond de légende quand il s’agissait de la période moderne. Avec le cynisme le plus désinvolte, il inventait toute une chronique crapuleuse qu’il plaçait sans la moindre apparence dans les couvents et chez les princes de l’Église. Il était tellement inepte et révoltant qu’il échappait à toute réfutation ; pour le bon public, c’était imprimé.

Parmi l’élite des libres penseurs, ces infamies n’étaient pas vues de bon œil ; c’est la foule qui applaudissait. Le succès était grand, et la Librairie Anticléricale faisait des affaires d’or. Taxil devint tellement le grand homme de l’anticléricalisme que les journaux de province qui voulaient se lancer lui demandaient des feuilletons. C’est ainsi que fut écrite une des œuvres les plus ignobles du temps : Les Amours secrètes de Pie IX. La calomnie y est aussi atroce que basse. On peut dire à ce propos que les Papes ont été les plus injuriés des hommes.

Taxil s’est défendu d’être l’auteur de ce livre, tout en reconnaissant en avoir fourni l’idée et la matière. Un certain Georges Moynet, rédacteur au Figaro, qu’il laissa nommer, s’en défendit en lui infligeant une volée de coups de canne. Il importe peu de savoir quel obscur tâcheron a tenu la plume, puisque c’est pour le compte et sous l’inspiration de Taxil. Pour donner une idée de ses procédés, il nous suffira de retenir cet aveu, qu’il a cyniquement formulé lui-même : « La moralité étant la vertu souveraine d’un pape, il fallait donc représenter le pontife défunt comme un homme perdu de débauches… mais ce n’était pas tout. Il s’agissait, pour donner plus de saveur à l’œuvre, d’inventer un curé Meslier quelconque. Nous créâmes donc de toutes pièces un imaginaire camérier secret du pape, à qui fut donné le nom de Carlo-Sébastiano Volpi, et le roman parut avec cette signature apocryphe. Même, j’écrivis une lettre du prétendu camérier, laquelle fut publiée en guise de préface et contribua à mieux duper le public. »

On voit ici le procédé à nu : on invente, comme s’il s’agissait d’un feuilleton, avec la même liberté que si l’on mettait en scène des personnages imaginaires ; et on allèche le public en employant des personnages réels et supposés pour donner l’illusion que c’est de l’histoire. La réussite d’une aussi totale imposture vient de son énormité même. Comment croire qu’un homme ose ainsi raconter de pareilles histoires, en les appuyant de semblables autorités, s’il n’y a rien de vrai, rien absolument ? Cet absolu du mensonge déconcerte les honnêtes gens. Taxil le pratiquait en maître ; Thérive devrait bien nous laisser dire en super maître !

Au cours de l’imposture Diana Vaughan, nous le verrons agir exactement de la même manière : cette fois, c’est la lettre d’un aumônier de couvent, qu’il invente pour mettre en préface d’une élucubration pieuse attribuée à sa luciférienne convertie.

Pour l’honneur du public méridional, moins intoxiqué à cette époque que le public parisien, il faut dire que le journal où parut l’infâme feuilleton de Taxil dut en suspendre la publication, devant les réclamations de la clientèle : dans les journaux d’alors, si l’opinion radicale plaisait au mari, le roman devait convenir à la femme, encore catholique. L’œuvre de Taxil, trop brutale et trop crue, nuisait à la prospérité du journal. Un roman si immonde ne pouvait être perdu pour si peu. Taxil en recommença la publication dans son Anticlérical, en attendant de l’éditer en livraisons.

Quant à ses procédés de lancement, on pourrait leur consacrer toute une étude. Il faisait, par exemple, une énorme publicité sur ce thème : Réaliser un bénéfice de 300.000 fr., et avoir, en outre, l’avantage de connaître en détail la profonde perversité des prêtres ; cela signifiait qu’à tout acheteur d’une publication sur les livres secrets des confesseurs, on donnerait une participation de moitié dans un billet de la Loterie des Arts décoratifs.

Parmi les plus grossières inventions de Léo Taxil, il y eut les billets de la Sainte Farce. C’était une parodie du billet de banque, avec des caricatures ridiculisant des prêtres et des religieuses ; sur quelques-uns on voyait le pape en costume de galérien avec le chiffre 13. Ces billets étaient signés : Ernest Renan, encaisseur des anathèmes, et vu pour le contrôle, Léo Taxil.

On voit jusqu’où allait dans la propagande anticléricale cette imagination effrénée. Taxil fut un des premiers à employer les messageries des journaux pour la vente populaire de ses volumes, et il fait aux dépositaires la remise alors inconnue de 40 %.

VI. — Les menus ennuis d’une industrie prospère.

Les publications de l’Anticlérical et de sa librairie étaient toujours de grosses réussites financières. Taxil prétend avoir payé au collaborateur de son roman, plus haut désigné, 60.000 francs pour une seule année (il faudrait multiplier aujourd’hui par le coefficient huit) : les affaires étaient magnifiques.

On rencontrait quelquefois cependant des obstacles. Le neveu de Pie IX, le comte Girolamo Mastaï, intenta un procès en diffamation devant le Tribunal de Montpellier, à la suite de la publication du livre ignoble de Taxil sur le Pape défunt. Un jugement du 29 décembre 1881 prononça une condamnation à 60.000 fr. de dommages-intérêts, et 5.000 fr. d’insertion dans 60 journaux. Taxil se réfugia dans le maquis de la procédure et sut assez habilement faire traîner les choses en longueur jusqu’à ce qu’une prescription de délai l’eût tiré d’affaire. Il semble cependant avoir gardé de ces lourdes condamnations une sorte de frayeur.

Ne croyez pas qu’il ignorait la correctionnelle. Il en était devenu l’habitué, car il arrivait que des prêtres traînés dans la boue le poursuivissent : pas assez souvent ! Entre autres condamnations, le Tribunal d’Auch lui infligea, le 15 novembre 1879, pour diffamation envers l’abbé Duc, directeur de la Semaine religieuse d’Auch, 50 francs d’amende, 500 francs de dommages-intérêts, 350 francs d’insertion ; la Cour d’Angers, le 3 mai 1880, pour diffamation envers les Frères des Écoles chrétiennes, 300 francs d’amende, 3.000 francs de dommages-intérêts, 800 francs d’insertion ; à Paris, le 13 avril 1883, il écope 12,000 francs de dommages-intérêts pour diffamation envers six congrégations religieuses. Un séminaire de Dinant le fait aussi condamner à 4.000 francs de dommages-intérêts pour diffamations réitérées ; : un desservant du Var n’obtient que 200 francs, etc., etc. Cette liste suffit à montrer de quelle sûreté étaient les informations de l’Anticlérical.

Ce qui est surprenant et ne plaide guère en faveur de la justice, c’est qu’une pareille industrie ait pu vivre sans succomber sous les amendes. Ce qu’avait à payer Taxil lui était sensible, peut-être parce que ses bénéfices ne lui restaient pas tout entiers ?

Une autre aventure lui survint, dont il ne se tira pas sans un nouveau discrédit.

Naturellement, la librairie anticléricale reproduisait, dans des volumes à bon marché, toute la pouillerie d’ouvrages antireligieux qui traîne dans les bas fonds des bibliothèques. Taxil se vante d’avoir « amplifié le mensonge de Voltaire » en réimprimant, sous le nom du faux curé Meslier, et les œuvres qu’on lui avait prêtées déjà, et d’autres œuvres encore.

Son habitude de la tromperie était si bien une seconde ou sa véritable nature qu’ayant, par défi, envoyé certains de ses ignobles ouvrages à Rome, il annonça lui-même qu’ils étaient mis à l’Index. La nouvelle devenue vraie, il publia une prétendue bulle d’excommunication qui aurait été fulminée contre lui. Les journaux de son parti reproduisirent cette bulle en se moquant à qui mieux mieux de son absurdité. Taxil révéla plus tard qu’il avait pris le document dans le Tristram Shandy, de Sterne, C’est la manie du faux dans toute son horreur. Il serait trop simple de n’y voir qu’une farce. Peut-être cependant Taxil trompe-t-il encore, même quand il dénonce sa turpitude.

L’histoire qui le rendit ridicule parmi ses propres amis vint de cet absolu manque de scrupules. On lui apporta un jour un recueil de poésies anticléricales, signé Auguste Roussel. Or, c’était le nom d’un des principaux collaborateurs de Veuillot à l’Univers, un homme des plus estimables et dont les convictions n’avaient jamais varié. Mais pour Taxil, auteur entre autres répugnants ouvrages d’une Vie de Veuillot Immaculé, l’Auguste Roussel de l’Univers n’était pas plus respectable que personne. Il imagina, avec quelques confrères de la presse antireligieuse, de présenter le recueil de poésies en question comme un péché de jeunesse du journaliste catholique ! Le moindre souci d’information eût montré que c’était là une stupidité pure ; mais Léo Taxil préfère ne pas s’informer.

Il réimprima donc le volume, Les Sermons de mon Curé, à grand renfort de réclame, dans un des fascicules à bon marché qui paraissaient tous les trois mois sous le titre général : Bibliothèque Anticléricale.

Nous ne savons pas ce que fit le rédacteur de l’Univers, dont la solide réputation pouvait dédaigner une attaque aussi basse. Mais c’est d’ailleurs que se produisit une réclamation. L’auteur du bouquin, qui signait dans ses derniers jours A. Roussel, de Méry, avait légué ses œuvres à un ami, Émile de Beauvais. Celui-ci intenta un procès à Taxil, et il obtint en première instance des dommages-intérêts qui furent doublés en appel. « Mais, protestait Taxil, ce n’est pas à M. de Beauvais que je voulais nuire ! C’est à M. Auguste Roussel, de l’Univers ! — Raison de plus, ripostait le Tribunal, choqué de ce cynisme. » Sur quoi Taxil fut plus malin. Il transigea avec l’héritier d’Auguste Roussel, en lui offrant une réédition nouvelle à son bénéfice des Sermons de mon Curé. Il se tirait du procès par une bonne affaire, mais sa réputation plus que douteuse de forban de lettres avait acquis son lustre définitif. La conversion même ne lui ôtera plus ces aspects trop luisants.

VII. — La Franc-Maçonnerie dégoutée de Léo Taxil

L’Anticlérical ayant ses affaires embarrassées par des procès gênants, Léo Taxil le met en sommeil. La librairie était au nom de sa femme, qu’il en avait nommée la directrice et la gérante. Il crée un nouveau journal, tout semblable au précédent, avec un peu plus d’audace dans l’ordure : La République Anticléricale.

Ce papier, indigne même du nom de pamphlet, paraissait deux fois par semaine et coûtait deux sous. Le premier numéro, paru le 10 mai 1882, fut distribué gratuitement par les soins de tous les marchands de journaux. On commençait la publication d’un feuilleton sensationnel, dont le titre seul voulait déshonorer Léon X, que l’on mettait grossièrement en scène : Les maîtresses du Pape. Tumultueusement, on annonçait les titres des chapitres. : Comment on canonise un pouilleux, la chasse aux juifs, l’église du défroqué, la Papauté tend la main à l’Allemagne, le jubilé des courtisanes, etc. Nous passons les plus orduriers.

La République Anticléricale exécutait donc la même besogne que le précédent journal de Taxil. L’homme savait appuyer sa propagande par des gestes utiles. Il participait, bien que n’y étant pas toujours bien accueilli, aux Congrès anticléricaux. On le voit, en 1882, qui s’inscrit pour 50 francs sur une liste de souscription en faveur d’un Congrès pour la séparation des Églises et de l’État, alors que les autres souscripteurs versent modestement cinquante centimes, vingt sous ou cinq francs.

Il faisait des conférences en province, où son thème favori était les crimes de l’Inquisition. À l’appui de ses dires, il exhibait un bizarre instrument de torture, qui ne manquait pas d’exciter l’horreur de l’auditoire, et qu’il avait tout bonnement, selon son aveu, fait fabriquer chez Mazet, serrurier, 6, rue de Bièvre, pour la somme de 50 francs.

l’apprenti franc-maçon

Sa propagande relevait de la Libre Pensée, et non des Loges maçonniques. Ça se ressemble et ça peut se rejoindre, mais ce n’est pas nécessairement la même chose. Taxil resta quelque temps en dehors de la Maçonnerie. Il finit par s’y présenter, mais il ne lui appartint qu’un an ou dix-huit mois et ne dépassa pas le grade d’Apprenti. Le fait est extrêmement curieux, si l’on considère que Léo Taxil devait se faire une spécialité de révéler les secrets de la Franc-Maçonnerie, où l’on s’était bien gardé de les lui confier. En pareille affaire, tout est surprenant.

C’est à la Loge parisienne, le Temple de l’honneur français, que s’était fait inscrire Taxil. Comment un anticlérical si militant ne jouissait-il pas parmi ses F∴ d’une grande popularité ? L’évidence est qu’on ne l’aimait pas. On lui reprochait de protester contre les cérémonies du rituel, de rire des convocations au nom du Grand Architecte de l’Univers, de dire que les réunions maçonniques devraient être publiques, de ridiculiser les épreuves de l’initiation. Bref, d’être mauvais maçon. Visiblement, il n’a rien compris à la Franc-Maçonnerie et se conduit en hurluberlu ; mais les autorités maçonniques ne se donnent pas la peine de « l’éclairer », Au contraire, ils lui cherchent noise.

Une Loge narbonnaise demande Taxil pour une conférence ; le Grand-Orient revendique son droit de désigner un autre conférencier ; Taxil y va tout de même ; on l’assigne devant le Conseil maçonnique de sa Loge, une première fois.

Là, on évoque notamment l’affaire Auguste Roussel. Taxil obtient un non-lieu. Il en triomphe et accentue son attitude d’enfant terrible. Mais une seconde plainte le fait revenir devant le tribunal maçonnique. C’est une autre affaire Roussel, en apparence plus grave.

Ce journal de Montpellier, Le Midi Républicain, que Taxil a contribué à fonder, a publié deux lettres d’encouragement et de félicitations signées de Victor Hugo et de Louis Blanc, alors les pontifes suprêmes de l’anticléricalisme. Or, le haut maçon Paul Bert, fâché que ce journal l’eût attaqué, fait publier dans toute la presse une lettre où Victor Hugo et Louis Blanc protestent qu’ils n’ont jamais rien adressé au Midi Républicain.

L’affaire a du retentissement. Taxil riposte que c’est une manœuvre de Paul Bert, et que ni Hugo ni Louis Blanc n’ont guère de mémoire… La Loge maçonnique qui connaît son bonhomme sans scrupules croit le prendre en flagrant délit de faux et le fait comparaître. Le procès dure plusieurs audiences. « Produisez les originaux, demande-t-on à Taxil. » Il répond qu’il ne les a plus, qu’il ne sait ce qu’il en a fait. Pourtant, à l’audience suivante, il les a retrouvés, et il les présente. Le Conseil maçonnique s’incline.

Il est si peu convaincu cependant que l’affaire reprend tout de suite. Taxil est à nouveau cité devant le tribunal maçonnique. Cette fois on lui reproche de n’avoir pas déposé les documents aux archives de la Loge, et de les avoir entourés de commentaires injurieux pour Hugo et Louis Blanc, dans son journal où il les a publiés en fac similé. Le 27 octobre 1881, Taxil est exclu de la Maçonnerie. Comme il ne lui appartenait pas encore en 1879, il n’a donc fait qu’y passer.

Petit fait singulier, et dont l’interprétation est difficile : en accusant réception de son avis d’exclusion, Taxil envoie à sa Loge cent francs pour ses œuvres de bienfaisance. La Loge, dédaigneusement, les refuse. C’est une des habiletés de Taxil que de savoir donner de l’argent. Il en connaît étrangement le pouvoir amollisseur, et il aime à se faire croire désintéressé : il l’était peut-être. Quand il est en plein dans sa comédie religieuse, c’est par des offrandes adroites qu’il détourne les soupçons, et « miss Diana Vaughan » emploiera filialement le même procédé. Si le véritable Amphitryon est celui où l’on dîne, comment ne pas croire à la réalité d’une « miss Diana » qui payait ?

pourquoi la maçonnerie a chassé taxil

En prononçant l’exclusion de Taxil pour « supercheries littéraires », la Maçonnerie semble avoir saisi tout bonnement un prétexte. Taxil était bien capable d’avoir publié des documents faux, d’en avoir ensuite « rétabli » les originaux ; mais l’en soupçonner sans commencement de preuve est injuste, quel qu’il soit. D’autant plus qu’il était parfaitement possible que le père Hugo, dont les secrétaires envoyaient à jet continu des bénédictions laïques dans tous les coins de France, ait oublié d’en avoir honoré Le Midi Républicain.

La Maçonnerie détestait Taxil, et se débarrassait vaille que vaille d’un farceur encombrant et compromettant. On voulait bien que l’anticléricalisme bénéficiât de ses ignobles publications. Mais on ne tenait pas à en partager les responsabilités. La Maçonnerie d’alors était très bourgeoise : des « notables », dont M. Daniel Halévy a conté la fin, s’y égaraient volontiers. Cela exigeait une certaine respectabilité

taxil, victor hugo et louis blanc

Taxil prétend donner à ses dissentiments avec la Maçonnerie une origine plus noble. À l’entendre, le Grand-Orient lui en aurait voulu de l’action qu’il mena à partir de 1881 pour fédérer les Sociétés de libre pensée en une grande ligue anticléricale. Pareille besogne avait réussi en Italie, avec le concours de l’organisation maçonnique. En France, nous voulions rester indépendants, dit Taxil. Ce n’est évidemment qu’une piètre et insuffisante excuse. Si la Maçonnerie avait adopté Taxil, elle aurait adopté avec lui sa ligue anticléricale.

Une hypothèse favorable à Léo Taxil supposerait une duplicité calculée dans l’attitude de la Maçonnerie à son égard. On voudrait qu’elle eût eu l’air de le mettre dehors pour mieux lui permettre sa manœuvre d’espionnage dans le clan catholique. Mais alors n’eût-il pas été plus intéressant de laisser Taxil claquer les portes, et d’arriver ailleurs fier de son indignation, et non pas exclu ?

La vérité est que, si nous voulons faire voir la Maçonnerie telle qu’elle est, comme l’a demandé Léon XIII, nous devons nous garder de méconnaître ses habiletés, qui sont quelquefois des vertus. Le souci d’une propagande antimaçonnique a souvent empêché ceux qui traitent de la question de voir clair. Quand on observe exactement la Maçonnerie, on est obligé de constater qu’une de ses forces principales est la soigneuse utilisation de ses hommes là où ils peuvent être le mieux placés. Nous sourions de la sottise des vulgaires maçons, mais cette sottise où il faut est le ferment utile. Dans les ateliers supérieurs, et par exemple chez les Très Sages Athirsatas, autant que nous pouvons nous en rendre compte, il y a une réelle sélection d’hommes de valeur. Chose curieuse, tels hauts maçons ne semblent pas utiliser à leur profit leur situation ; soit qu’on ne les élise que parce qu’ils sont désintéressés pour eux-mêmes, soit qu’ils considèrent que leur dignité maçonnique ne peut s’exposer aux désordres de la politique ou des affaires. Oswald Wirth, Albert Lantoine, André Lebey, semblent ainsi vivre dans la tour d’ivoire de leur initiation supérieure. (Si quelque irréfléchi s’avise que cette constatation devrait être évitée parce qu’elle peut être favorable à la Maçonnerie, rappelons-lui que c’est comme s’il voulait se dissimuler la profondeur d’une rivière qu’il lui faut traverser. On ne luttera efficacement contre la Maçonnerie que quand on aura exactement établi ce qui constitue les divers modes d’action de son pouvoir, et c’est là une besogne autrement difficile que de contenter son public et soi-même avec d’agréables balivernes. La vérité qui nous déplaît est tout de même la vérité.)

taxil s’enfonce dans l’ignominie

Après cela, nous voulons bien reconnaître que la Maçonnerie envers Léo Taxil fut ingrate, et que cette ingratitude même fut consciemment ou non habile, puisqu’elle contribua à enfoncer l’inventeur de la Librairie anticléricale dans ses effroyables impostures.

Discuté par les siens, il ne faisait que plus de zèle ; il dépassait les bornes, non pas auprès du grand public qui encaissait tout et dont la sottise ne discutait pas, mais auprès d’une certaine élite républicaine et maçonnique : les fondateurs de la République étaient encore vivants, et ils avaient servi un idéal qui comportait une bonne tenue morale, si erronés que nous en paraissent les principes. Vers 1884, Taxil publiait en livraison à deux sous l’un de ces ignominieux romans sur les papes, avec des illustrations odieusement raccrocheuses. Il n’insultait pas que la religion, la vérité historique, la pudeur : il révoltait le bon sens public, même acharné dans l’esprit de parti. Les injures à un pontife régnant, représenté en France par un ambassadeur, firent annoncer des poursuites judiciaires, cette fois à la requête du Parquet.

Les journaux républicains protestèrent, pour le principe, mais quelques-uns ajoutaient des commentaires désagréables pour Léo Taxil, et regrettaient d’avoir à plaider dans la circonstance la cause d’un personnage infâme.

On a beau avoir la foule pour soi : de telles manifestations de mépris pèsent lourd sur un homme. Taxil y voit la manœuvre de la Maçonnerie ; mais pourquoi la Maçonnerie le haïssait-elle ainsi ? En réalité, Taxil commettait l’erreur commune aux écrivains grossiers : ils croient pouvoir faire fond sur le grand public, qu’ils savent atteindre, et dédaignent l’élite représentant leur opinion. Mais avec le temps, c’est toujours l’élite qui l’emporte. Dans ses campagnes antimaçonniques, Taxil recommencera exactement la même erreur. Il ne s’attachera qu’à amuser la foule, et ne se rendra pas compte que l’élite, dont il se moque, le démasquera.

L’amertume de se sentir lâché et combattu par les journalistes qu’il considérait comme ses amis contribua, nous dit Taxil, à son retour à la foi.

Il faudrait connaître les profondeurs de son âme pour savoir si réellement il fut touché de repentir, ou si, tout simplement le fait de se sentir brûlé le décida à une périlleuse et retentissante volte-face. Nous arrivons à la péripétie cruellement douloureuse et terriblement énigmatique de la conversion de Léo Taxil. Fut-elle sincère, au moins un instant ? Qui sait !

VIII. — Taxil se déclare catholique

Nous nous excusons d’avoir fait traverser au lecteur toutes ces flaques de boue. Il fallait bien que nous montrions de quelle œuvre infâme, entièrement bâtie d’énormités calomniatrices, devait surgir, en 1885, s’humiliant et s’abaissant pour prendre la blanche robe du repenti, le Léo Taxil.

Parce que c’est un être d’iniquités, pourquoi ne se convertirait-il pas ? Du fond d’une pareille boue, ne peut-on ressentir davantage la nostalgie des étoiles ?

Aujourd’hui, il nous semble que pas un instant il ne fut possible de croire qu’un pareil homme, à l’imagination si abjecte et au cœur absent, ait pu se transformer en fils pieux et dévoué de l’Église. Nous croyons que la comédie ne nous eût pas trompé.

Eh bien, songeons que ceux qui eurent à apprécier la conversion de Taxil, pour ne point connaître comme nous la suite de l’histoire, n’accueillirent pas cet anticlérical patenté sans un sentiment d’horreur et sans le mettre à l’épreuve.

Il est trop simple de les traiter de naïfs et de croire qu’ils se laissèrent aisément illusionner.

Comment un grossier manieur d’énormités mystificatrices comme Taxil aurait-il pu duper des prêtres fins et froids, auxquels on était venu déjà raconter d’autres histoires ?

Nous ne nous permettrons pas de juger à quel degré un Taxil put être sincère dans sa conversion, s’il le fut totalement ou pas du tout. Il nous semble qu’une pure comédie, montée de toutes pièces, n’eût que trop difficilement réussi.

Pour l’honneur de la nature humaine, au surplus, il faut souhaiter que Taxil n’ait eu aussi totalement ce caractère d’imposteur infâme.

Son attitude, quand ce lépreux guéri alla se montrer aux prêtres, rien ne l’a fixée. Ceux qui ont eu à l’accueillir, à lui pardonner, ont gardé le silence.

Mais Taxil a écrit, il a signé le témoignage de sa conversion. Nous avons ses Confessions d’un ex-Libre Penseur, et s’il n’y a que farces et attitudes dans ce livre, il faut avouer que Tartufe serait un saint auprès de Taxil ; jamais on n’aurait aussi impudemment menti.

Comment ce personnage, dont tout le talent consistait à étaler avec un balai la grosse blague de ses inventions, serait-il devenu brusquement si habile qu’il va, pour décrire sa conversion, parler comme un cœur sincère ? Aujourd’hui encore, si l’on sent bien dans les Confessions d’un ex-Libre Penseur des dissimulations et des arrangements, il y a cinq, six endroits où l’on se dit : il n’est pas possible que cet homme mente !

Il ouvre son volume par deux citations : l’une de Michelet, sur la nostalgie de la foi, l’autre de Lacordaire, le beau passage où le grand dominicain dépeint un homme perdu de crimes et que sauve la larme du repentir ; comme l’un et l’autre s’appliquent exactement à Taxil !

Mauvais écrivain, quand il raconte sa vie, il n’échappe pas à la vantardise, et il s’applique au ton cafard. Il manie le vocabulaire catholique comme s’il ne s’était jamais servi d’un autre. Couplets pieux sur ses anciens maîtres, sur sa première communion, sur ses égarements. Cela ne prouve rien ni pour, ni contre sa sincérité du moment.

S’il veut faire frémir ses bons lecteurs en leur racontant une communion sacrilège, dramatiquement mise en scène, ou en citant avec complaisance un poème de révolte écrit à Mettray, c’est qu’il ne veut rien perdre de son passé. Même réellement converti, Taxil n’est pas détaché de la vanité mondaine. À vérifier ses anecdotes, je pense qu’on en trouverait de fausses : une foi réelle même ne lui eut pas fait perdre si vite ses habitudes de conteur qui enjolive tout ce qu’il dit.

Nous le voyons dénoncer lui-même les procédés calomnieux qu’il employait pour écrire ses livres ; en même temps, il dénonce les camarades ; il explique comment la presse anticléricale est toujours prête à accueillir n’importe quelle calomnie, dès qu’elle est dirigée contre le clergé ; il nous raconte qu’il y a, dans ce qu’il appelle « les ouvriers de la besogne impie », des mystificateurs, qui mentent par plaisir !

« C’est en se moquant du public pour lequel ils écrivaient, ose-t-il énoncer en propres termes, que mes collaborateurs travaillaient à ces mystifications effrontées qui étaient intitulées : Le Secret de Tropmann, Marat ou le Héros de la Révolution, Les Amours secrètes de Pie IX, Histoire scandaleuse des d’Orléans, etc., etc. »

« Qu’allons-nous raconter au bon peuple dans notre prochaine livraison, se demandait-on quotidiennement. Et l’on imaginait les aventures les plus extraordinaires. » Il donne quelques exemples des bourdes que l’on énonçait imperturbablement, et il ajoute que leurs inventeurs concluaient : « Allons, la bêtise humaine n’a pas de limites ! »

Est-ce par sympathie pour lui-même qu’il montre parmi ces virtuoses de la mystification ce qu’il nomme « des menteurs sincères ? ». « Ceux-là sont des exaltés du plus haut degré. C’est avec une gravité étonnante qu’ils affirment les faits les plus insensés, lesquels n’ont jamais existé que dans leur cervelle ; mais ils ne les croient pas moins vrais, ils en sont sûrs, et cela de très bonne foi… » C’est assez cocasse qu’il les dépeigne si exactement et ne s’y reconnaisse pas… Il se classait parmi les mystificateurs conscients.

Tous ces aveux, si compromettants qu’ils fussent, car enfin ils ne pouvaient être repris, n’étaient-ils que le prix de la confiance que Taxil entendait acheter des catholiques ?

Il reste autre chose. Telle note émouvante sur les anciens prêtres tombés dans l’anticléricalisme : « J’en ai connu quelques-uns… J’ai été le confident de leurs souffrances… Ils sont beaucoup à plaindre… Ils sont les plus malheureux des hommes. Si, au lieu d’être un indigne, j’étais un saint Vincent de Paul, je créerais une œuvre pour faciliter le retour de ces infortunés coupables. La tâche serait plus facile qu’on ne croit… » Cela va trop loin pour être inventé. Nous ne sommes pas ici dans le conventionnel clérical ; il y a l’accent d’un homme qui a vu.

Tel autre passage, à propos de la directrice d’un pensionnat où l’athéisme est enseigné aux jeunes filles. Taxil, en déplorant l’aveuglement de cette directrice, ne craint pas de dire qu’elle est le dévouement incarné. Un comédien se serait-il permis cette franchise ?

Enfin, ce qui serait suprêmement odieux s’il n’y avait là rien de vrai (et nous devons reconnaître que c’est possible !) c’est le chapitre XII, où Taxil raconte que Joséphine Jogand, sœur de son père et sa marraine, ne cessait de prier pour sa conversion. Quand il entreprit sa campagne contre Pie IX, Joséphine Jogand, ou la prétendue Joséphine Jogand, prit une résolution héroïque :

— Puisque mes prières ne suffisent pas, dit-elle, je me sacrifierai tout entière.

Elle donna ses biens aux pauvres et entra au couvent de N.-D. de la Réparation, à Lyon, sous le nom de sœur Marie des Sept Douleurs. « Son sacrifice fut tel, dit Taxil, que je ne puis l’exposer dans toute sa splendeur, elle vivante. J’ai à compter avec l’humilité de cette sainte fille, qui éprouverait du chagrin si je divulguais aujourd’hui les délicatesses de son abnégation… Ah ! soyez mille fois bénie, vous qui vous êtes offerte en holocauste au Seigneur pour l’expiation de mes crimes… »

Ou cette histoire est inventée de toutes pièces, et tout l’échafaudage de Taxil pouvait sombrer devant la démonstration rapide d’un tel mensonge ; ou elle est vraie. Taxil avait assez d’audace pour l’imaginer, mais si elle est vraie, comme cela tout de même reste probable, que penser du monsieur qui ose, sur le sacrifice de sa tante et marraine, dresser le tréteau de sa comédie. Allons, il faut dire qu’elle n’est pas vraie, ou que Taxil un seul instant fut sincère. La canaillerie, l’impudence et la légèreté ont des bornes.

Il est assez frappant que le marseillais Taxil, montant une galéjade religieuse, n’ait pas donné un rôle à la « Bonne Mère », N.-D. de la Garde. Il y a là, ou du respect pour une ancienne piété que l’on réserve, ou de la sincérité.

IX. — Les étapes d’une conversion

Nous avons dit comment Taxil, rayé de la Maçonnerie, avait éprouvé quelque amertume quand la presse républicaine ne craignit pas de le blâmer à propos des poursuites exercées contre ses élucubrations sur Pie IX. Taxil était si peu disposé à se rendre qu’à ces poursuites, il organise une riposte. La Lanterne l’a énergiquement défendu, et sans réserves. À partir du 22 avril 1885, elle offre en prime gratuite à ses abonnés l’ouvrage de Taxil : Pie IX devant l’histoire, trois volumes, et elle continue pendant plusieurs mois cette propagande.

C’est presque à cette date même que Taxil fixe son retour à la foi : 23 avril 1885.

À l’entendre, il travaillait à son ouvrage sur Jeanne d’Arc, dont la publication en livraisons était commencée. Dans cet ouvrage, La Vérité sur Jeanne d’Arc, Taxil annonçait qu’il ferait la lumière sur le double crime commis par le clergé, qui avait non seulement assassiné, mais aussi profané « la sublime patriote plébéienne ». Deux livraisons chaque semaine à deux sous révélaient ces effroyables forfaits dont « les preuves indéniables existent », ne manquait pas de jurer Taxil,

Son travail était une compilation des procès, avec ablation de ce qui le gênait. Pour un Taxil, cette besogne n’était pas plus dégoûtante qu’une autre. Il advint qu’elle lui répugna, dit-il, et qu’il eut à ce propos une conscience plus vive de sa mauvaise foi, — une mauvaise foi qu’il nous expose et avoue ingénument. Le 23 avril, après avoir écrit un article pour répondre aux confrères qui avaient blâmé son livre sur Pie IX, il reprend sa Jeanne d’Arc arrangée ; brusquement il éprouve une secousse, Le surnaturel, patent dans l’histoire de Jeanne, le subjugua ; il se met à genoux, il pleure et il prie.

Le lendemain 24 avril, il écrit à un vieil ami, catholique marseillais, pour lui annoncer sa conversion.

Le même jour, il entre à Saint-Merri pour se confesser. Il s’agit d’un « cas réservé », et le prêtre le prie de revenir.

Le 27 avril, il donne sa démission de secrétaire de la ligue anticléricale. Sa conversion n’est pas encore publique. Un congrès des ligues anticléricales internationales a lieu à Rome du 30 mai, anniversaire de Voltaire, au 2 juin, anniversaire de Garibaldi. Taxil, qui a été un de ses organisateurs, se croit obligé de continuer sa tâche, en se bornant aux questions d’administration du Congrès. Pendant qu’il est en Italie, un journal annonce son mariage ; Taxil, qui a pris femme depuis quatre ans, envoie un démenti.

Le 23 juillet 1885, L’Univers, ayant reproduit une note du Salut Public à propos de la démission de Léo Taxil, celui-ci écrit à Auguste Roussel une lettre fort digne et très sobre où il annonce son « repentir, sincère et absolu ». À la suite de quoi il est expulsé de la Ligue Anticléricale comme un traître et renégat. Après une retraite de quelques jours, il accomplit sa pleine réconciliation avec l’Église.

« Triste recrue que font là les cléricaux !… » Ainsi parlent, plus ou moins dépités, les libres penseurs. Assurément, triste recrue ; mais avec ce bois d’infamie, l’Église a parfois fait des saints. Le bon larron, triste recrue, lui aussi, a sa lignée… Il n’y a pas d’ignominies qui ne se rachètent.

Ici, le monde ne comprenait pas que l’Église accueillit Taxil, mais c’est qu’il ne sait rien de l’Église. Mille fois plus ignoble encore, elle n’eût pas refusé celui qui apportait les manifestations de son repentir. Tout le poids de son imposture, si elle fut, retombe sur le cœur de celui qui ose jusque-là mentir.

X. — Chartreux ou Apôtre ?

Il est bien évident que, quand on a le passé de Léo Taxil, le poids d’une conversion est bien lourd à porter dans le monde. Il l’entrevit, et conçut le projet de se retirer chez les Chartreux.

Du moins, il le prétend. L’eût-il fait, si on l’avait pris au mot ? Sa comédie, si théâtre il y a, eût été bien vite terminée.

On se demandera si cette retraite définitive n’était pas d’une sagesse tellement impérative qu’on eût dû la lui ordonner…

Mais Taxil était marié. Il ne pouvait pas se séparer de sa famille.

La Librairie Anticléricale était dirigée par Mme Taxil, que son mari avait complètement amenée à ses idées. La pauvre femme fut indignée de la conversion de son mari, qu’elle ne comprenait pas ; si indignée qu’elle le quitta, Mais la séparation eut peu de durée. L’existence commune reprit, sur le terrain d’une tolérance réciproque, après un mois ou deux à peine.

Mme Verlaine écrivit ses mémoires ; que n’avons-nous ceux de Mme Taxil ! Est-ce la comédie qui l’indigna ? où la conversion ? Fut-elle touchée de la sincérité de son mari ? ou prit-elle délibérément sa part dans le stratagème ? Il y a peut-être là une des clefs du mystère.

La volte-face de Taxil ruina la Librairie Anticléricale. « Elle était déjà en déconfiture, dirent les ennemis, et voilà pourquoi le diable se fait ermite ». Taxil prétend au contraire qu’au début de 1885 sa maison possédait un actif de 600.000 francs, et faisait un chiffre d’affaires de 25 à 30.000 francs par mois. On ne voit pas en effet des raisons pour que son commerce de publications grossières ait cessé de prospérer. La preuve est que cette ruine de la Librairie Anticléricale ne fut que momentanée. Quelque temps après, Mme Taxil reprit l’exploitation et la vente fructueuse des anciennes œuvres de son mari, qui se trouvait ainsi souffler le froid et le chaud. Hélas, nous verrons comment son démon favori du mensonge avait été ramené.

Taxil prétendait qu’il n’avait pas un sou, parce que tout l’argent par lui gagné allait à la propagande. S’il ne se faisait pas chartreux, il lui fallait vivre, et de son métier. Les méchants diront qu’il allait exploiter son repentir. À cette minute précise, où la justice et la charité nous inclinent à croire que la conversion fut sincère, il est tout naturel que Taxil songe à réparer le mal qu’il a fait, en mettant au service de la vérité par lui acquise la même ardeur qu’il avait eu le malheur de déployer contre elle.

La misère fut qu’il n’en était pas digne. Un converti n’est pas un saint. Les mêmes faiblesses (en l’occurrence un excès de zèle qui ne craint pas d’employer le mensonge pour arriver au but} qui ont causé la vilenie de l’athée, peuvent aussi bien avilir le croyant et étouffer sa foi.

XI. — Une campagne antimaçonnique

Encore qu’on y relève des accents de sincérité, certes, Les Confessions d’un ex-Libre Penseur ne sont pas un de ces livres qui réconfortent et soulèvent l’âme. Taxil n’était ni un écrivain, ni un penseur ; et il n’avait pas grand’chose à dire.

Ne pouvant guère devenir le propagandiste des choses de la foi, qu’il eût maniées de pattes trop grossières, Taxil retourna exactement le combat que précédemment il menait. Du côté chrétien comme dans l’autre, il attaqua l’adversaire.

L’adversaire, c’était la Franc-Maçonnerie. Taxil était d’autant plus aise de la combattre que c’était dans l’autre clan déjà sa véritable ennemie. Il lui en voulait fort, car c’est à elle qu’il attribuait tous ses déboires. Cet apôtre, en somme, menait une vengeance.

Premier point qui a pu toucher la blancheur d’une conversion véritable et fragile. Second point, le besoin du mensonge, qui lui vint bien vite.

Taxil se posa comme le vaillant paladin qui allait dévoiler les mystères et les turpitudes de la Franc-Maçonnerie. Il n’y avait qu’un inconvénient : c’est qu’il ignorait à peu près tout de ce qui s’y peut s’y passer.

Dans les Loges, on ne lui avait pas permis de dépasser le grade d’apprenti, et vraiment l’apprenti, s’il n’est plus un profane, ne peut guère se vanter d’avoir percé les Sublimes Secrets.

Taxil, plein de zèle, d’ardeur et peut-être de foi, n’en partit pas moins en guerre contre la Maçonnerie. Ce qu’on ne lui avait pas révélé, il était si simple qu’il l’apprît, en consultant la bibliographie du sujet !

Soyons justes : n’employait-il pas son manque de scrupules et quelques anciennes relations à se faire livrer des documents maçonniques, qui seraient les truffes de ses indigestes compilations ? Peut-être ne s’est-il pas donné tant de mal. Il a pillé à droite et à gauche sans crainte d’inventer et d’embellir au gré des thèses à soutenir, en restant dans une vulgarité grossière. Quant aux ouvrages vraiment rares sur la maçonnerie, il ne semble pas même en avoir soupçonné l’existence, pas plus qu’il n’en a compris les véritables secrets. C’est un badaud, et quand il lui arrive de dire vrai, il ne le sait même pas.

Son ancien procédé n’a pas changé. L’éditeur catholique auquel il apporte la fortune de ses publications retentissantes devra subir les couvertures voyantes avec gros litres en caractères d’affiches comme les livres de la Librairie Anticléricale. C’est le même mauvais goût, le même tape à l’œil, la même grossièreté. Hélas, c’est bientôt la même couleur d’arrangements mensongers et d’infamies à raconter. Taxil ne sait pas écrire vrai. Il cherchera le succès en prêtant aux Francs-Maçons toutes sortes d’histoires qui amusent le public.

Il va grossir le vrai jusqu’à le déformer et le rendre invraisemblable. Les Papes ont dénoncé dans les Loges l’action diabolique. Taxil, qui ne comprend pas très bien comment cette action s’exerce, la transformera en ridicule fantasmagorie. Mauvaise foi ? peut-être. À coup sûr, ignorance. On ne s’improvise pas docteur en de telles matières.

Sincère ou non, il ne perd pas de temps pour exploiter son nouveau filon. Il utilise le retentissement de sa conversion pour lancer son premier ouvrage antimaçonnique, Les Frères Trois Points, dont la préface est datée du 1er novembre 1885. On voit que depuis juillet, le drame de sa conversion n’avait pas tellement occupé son esprit qu’il n’eût le temps de compléter ses connaissances maçonniques.

À cette date déjà, il annonçait les volumes suivants : Le Culte du grand Architecte, et Les Sœurs Maçonnes, Taxil affirme que dans ses ouvrages la Maçonnerie apparaîtra, telle qu’elle a été dénoncée par le Pape et les Évêques, une institution d’essence réellement diabolique. Il assure qu’après en avoir douté au début de ses investigations, il en a bientôt acquis la certitude absolue. « La Franc-Maçonnerie, avec sa liturgie panthéiste des Chapitres et ses exécrables évocations des Aréopages n’est pas autre chose que le culte de Satan ».

À cet instant de sa conversion, il est probable qu’il ment déjà ; par complaisance, sans doute, et peut-être par espoir de trouver ce qu’on lui a annoncé ; mais toute la suite nous montrera que Taxil ne comprend pas, ne comprendra jamais quelle réalité recouvre l’influence diabolique. Il est étrangement ignorant de tout surnaturel, et c’est pourquoi il matérialisera le diable, au point de lui faire donner une signature cabalistique et de lui emprunter pour des cadeaux quelques poils de sa queue. Il est incapable de parler du démon avec science, comme un théologien, ou tout simplement même comme un Huysmans. Tout ce qu’il raconte à son propos, c’est de la compilation incomprise, ou de l’invention, afin de flatter ce qu’il prend pour une thèse à la mode. Pour qu’il y croie, il lui faudrait la science de ce qu’il dit. Et il rabâche en aveugle. Répétons-le : il lui arrive de dire vrai ; mais il ne le sait pas.

Ses prétendues Révélations complètes sur la Franc-Maçonnerie eurent un gros succès, que nous ne comprenons plus parce que nous ne nous rendons pas compte de l’état d’esprit des catholiques à cette époque. On menait contre eux une guerre habile et savante, qui les expulsait méthodiquement de la vie publique. Le protestantisme espérait de l’école laïque et de l’état républicain une expansion rapide ; le judaïsme voulait une laïcisation des mœurs qui permit aux fils d’Israël de n’être plus choqués par les habitudes chrétiennes ; la libre pensée avait réussi à unir l’idéal républicain, alors glorieusement dans toute sa force entraînante, avec l’anticléricalisme. De partout attaquée, la foi chrétienne avait fort à faire pour se défendre. Le rôle de la Maçonnerie, qui semble avoir mené l’ensemble du jeu, dénoncé à plusieurs reprises, intéressait donc à un haut degré. On voulait tout savoir d’elle, et Taxil exploitait d’autant plus aisément cette curiosité qu’il connaissait l’art de cette grossière propagande à laquelle se laissaient prendre ses contemporains.

XII. — Quand les démons sont de retour…

Peut-on faire à Taxil cet honneur de lui appliquer la parabole évangélique ? Oui, puisqu’il avait une âme, et qui fut l’objet d’un terrible combat. Nous ne devons pas, en une telle affaire, juger comme des incroyants, même s’il nous paraît douteux qu’à aucun moment Taxil ait dû se hisser jusqu’au surnaturel.

La conversion a été profitable à l’ex-directeur de La République Anticléricale. Il gagne beaucoup d’argent avec ses livres et n’a plus de procès. (Mme Taxil aussi fait de beaux bénéfices sur ses ouvrages anticléricaux.) Il a un château à Sévignacq (Basses-Pyrénées). Si, dans la Libre-Pensée, il était Populaire, il avait contre lui les méfiances de la Maçonnerie. Le monde catholique est autrement bienveillant, et sa reconnaissance plus flatteuse. Il y a bien quelques sceptiques qui se méfient de Taxil, mais Taxil est si pieux ! (« Aux catholiques qui se méfient, écrit-on dans L’Éclair de Lyon du 3 février 1887, je ne puis que dire : Lisez les Confessions (d’un libre penseur) et si vous ne sentez pas l’accent de sincérité dans le repentir qu’elles renferment… »)

Le converti sait surtout plaire aux autorités ecclésiastiques ; il sait faire approuver ses livres, et du moindre mot de Rome, de la moindre lettre qu’il obtient de quelque évêque, il abuse avec une insistance qui finira par être trop marquée. Telle lettre romaine, où l’on ne fait guère que prendre acte des bons sentiments qu’il déclare, reviendra comme un refrain dans de multiples préfaces, où elle n’a qu’un rôle de pure esbroufe.

Car Taxil est toujours le même : un faiseur de bruit, un grossier batteur de tambour. L’excellent journaliste catholique L. Nemours-Godre a dit qu’il avait un style de commis-voyageur, toujours préoccupé d’allumer le client. Rien n’est plus exact, sauf que les commis-voyageurs sont francs. Dans ses ouvrages catholiques, Taxil est plus pommadé que dans ses livres anticléricaux, mais sa pommade même est grossière. Il tartine de la piété, sans que la sincérité possible de son langage arrive à émouvoir. Sa conversion a pu être effective, il a bientôt oublié son âme, à force d’extérioriser sa conviction nouvelle, et tout se passe comme s’il vivait dans la convention de son catholicisme.

Quelle a été son évolution ? Il a soutenu douze ans le geste de foi esquissé en 1885. Pendant les premières années, il a ressenti ou affecté une piété profonde ostensible, qui édifiai tous les croyants et lui amenait d’immenses sympathies. Puis, quand il se fut bien installé dans des profits de cette conversion, il se relâcha peu à peu. On a l’impression, sans pouvoir rien affirmer, bien entendu, que le ton de la mise en scène change à mesure que lui-même, intérieurement, se modifie.

Quand on suspecte sa sincérité, il met à la défendre une telle ardeur qu’il lui faudra paraître, s’il ne dit pas vrai, le plus grand des fourbes. Une petite aventure va le montrer.

En 1890, Édouard Drumont, qui n’avait pas encore fondé sa Libre Parole, eut l’idée de se présenter aux élections municipales de son quartier du Gros-Caillou, avec un programme antisémite. Aussitôt, Léo Taxil d’accourir et de poser lui aussi sa candidature, par pur zèle pour le catholicisme qu’il affirmait sans défenseur.

Drumont était mieux renseigné que personne sur les hommes de son temps. Il ne mâcha pas à son adversaire l’expression de son mépris. Parlant des premiers bouquins de Taxil, il faisait remarquer qu’il « ne s’agit pas des railleries d’un Voltaire ou des éloquents blasphèmes d’un Prudhon, c’est de l’abjection pure ». Et il signifiait que les catholiques avaient eu grand tort d’accueillir ce bas fabricant d’ordures en tous genres.

En réponse, Taxil consacra à l’auteur de La France juive tout un petit volume : Monsieur Drumont. Comme il était logique et selon une tradition maçonnique qui remonte au moins au Juif Errant, Taxil attribuait aux autres ce qu’on pourrait lui reprocher à lui-même. Selon lui, Drumont était un « personnage à deux faces », un révolutionnaire de la pire espèce « qui n’avait mis dans ses œuvres quelques déclarations catholiques que pour tromper les conservateurs et vendre des volumes aux gens aisés ».

Ce qu’il nous faut bien retenir de ce bouquin, ce sont d’éclatantes protestations de sincérité. Ayant rappelé son programme électoral, où il poussait la surenchère jusqu’à promettre de verser aux écoles libres son indemnité de conseiller municipal, Taxil écrit : « On reconnaîtra que cette profession de foi était par dessus tout loyale. J’ai été égaré autrefois, j’ai été un de ces haineux sectaires… Mais en tout cas, je n’ai jamais été hypocrite, on me rendra cette justice… Adversaire ou ami, on a toujours su à quoi l’on avait affaire avec moi. On a le droit de condamner mes écarts de plume, mais ma franchise est au-dessus de tout soupçon. »

La franchise de Taxil ! De tels textes dépassent tout ce qu’on peut concevoir dans le domaine de la fourberie. Ils l’écraseront du reste, quand il prétendra faire rire d’une comédie qu’il aurait montée.

Il y a mieux encore, cependant. Taxil ajoute : « Je dis simplement aux catholiques : Il y a aujourd’hui cinq ans, jour pour jour, que je suis rentré dans le giron de l’Église. Je mets au défit quiconque de relever contre moi, depuis ma conversion, un acte, une ligne, une parole qui ne soient pas absolument irréprochables !! »

Quand on voit ce que fut ce misérable chien, on se demande comment il pouvait être assez fort pour lancer un pareil défi, avec la certitude de n’être pas démasqué. Ses amis anticléricaux, auxquels il prétendra plus tard avoir sans cesse donné des gages, n’ont donc jamais eu un sursaut d’honnêteté devant une duplicité si éclatante ?

Le défi n’étant pas relevé, n’était-il pas difficile devant une telle déclaration, de refuser à Taxil la justice qu’il réclamait, et que la foule pieuse, d’ailleurs, lui accordait généreusement et au-delà ? Au surplus, dans cette polémique avec Drumont, si ce dernier était le véritable croyant, c’était tout de même l’autre qui avait raison quand il soutenait que l’Église s’oppose à l’antisémitisme. Drumont ne le justifiait d’ailleurs que par des raisons sociales.

Comme dans la première phase de sa vie, il faudrait demander encore : — Qui donc est derrière Taxil ? On n’a jamais la sensation qu’il agit tout seul.

L’année suivante, en 1891, il va se lancer dans un coup d’audace qui semble bien prouver qu’il ne craint pas d’être démasqué.

Il a cru s’apercevoir, au cours d’un voyage en province, que ses éditeurs le trompaient. Ses livres se publiaient en volumes, puis en livraisons, et cela se multipliait en s’enchevêtrant. Taxil en connaissait là-dessus, pour avoir brillé dans ce commerce, beaucoup plus que ses actuels libraires.

Il n’est pas homme à subir un préjudice. Il tend des pièges à ses éditeurs, et d’autres à leur imprimeur avec lequel il était lié. Dès qu’il a les éléments d’une poursuite, il traduit tout le monde en correctionnelle.

Petit incident, direz-vous. Il se trouve que l’un de ces éditeurs est le neveu d’un prêtre éminent de Saint-Sulpice. C’est à ce prêtre que Taxil va s’en prendre surtout, et avec lui à tout Saint-Sulpice, et même à l’Archevêché, coupables à l’entendre de faire régner la terreur à son préjudice et d’en imposer aux juges…

Mettant en avant qu’il soutient la propriété littéraire, il obtient de toute la presse de nombreux articles, il fait des enquêtes, il cite des témoins. C’est un vacarme qu’il prolonge par des artifices de procédure et qu’il soutient en publiant un gros volume : Le procès des éditeurs de Saint-Sulpice. En vérité, s’il n’impliquait pas Saint-Sulpice dans cette affaire, on dirait qu’elle ne l’intéresse pas. Il ne se contente pas de défendre ses intérêts contre des éditeurs : c’est la soutane qu’il cherche à atteindre, comme jadis.

S’il n’a jamais été sincère, si sa conversion est une comédie montée de toutes pièces, n’est-ce pas l’occasion de lever le masque et de s’en aller bruyamment au vent de ce scandale ? Il ne semble pas y songer un instant. Dans son livre, il prend la peine de réfuter ceux qui lui conseillaient d’éviter un procès dans l’intérêt de la religion. « Je ne vois pas, proteste-t-il, en quoi la religion pourrait être atteinte le moins du monde… La grande famille catholique n’est nullement responsable de ces actes de déloyauté… » etc. Oui, mais il y a le fait, et il y a l’exploitation du fait : cette exploitation, Taxil la mène anticléricalement. Peut-être encore avec sincérité ; rien ne permet de croire le contraire si ce n’est ses futurs aveux. L’instinct l’emporte. Il cherche à nuire.

Après cette affaire, il y a en lui quelque chose qui change. Comme chez le fauve qui a léché le sang. Il est logique qu’un croyant soit heureux ; Taxil, nous l’avons dit, a trop profité de sa conversion, Ce n’est pas la Frappe, c’est Capoue. Et il a, ce qui nous offre au moins un élément certain, une mauvaise hygiène de l’âme. Voilà ce qui nous achemine vers l’abominable dénouement.

Sa popularité dans la foule catholique a résisté ; la confiance qu’il en tire devient trop grande. En 1890, il réimprime un ouvrage de jeunesse, Marat ou les héros de la Révolution ; l’année suivante, il donne sous un nouveau titre : La Corruption fin-de-siècle, un travail qu’il avait publié en 1884 sous le titre : La prostitution contemporaine. Il le présente comme une étude sociale, mais les éléments dont le livre est composé le rendent bassement pornographique. Des éditeurs catholiques auxquels il a eu le front de le proposer et qui ont refusé, ont pu s’apercevoir qu’en 1891, le Taxil de La Chasse aux Corbeaux ne s’est aucunement affiné ni transformé.

Aussi bien, il semble qu’à ce moment la retenue qu’imposent les milieux religieux lui pèse. Un journaliste de province, de passage à Paris, le rencontre dans un caveau du Quartier Latin, où le converti se soulage en chantant des rengaines anticléricales. Le fait sera révélé au cours des polémiques où Taxil affirme que ce sont ses adversaires qui sont des agents de la Maçonnerie. En essayant de nier, il ne fera que provoquer de nouvelles confirmations, et notamment que Mme Jogand-Taxil l’accompagnait dans cette équipée. Au moins à partir de ce jour-là (car il ne s’agit pas, évidemment, de la défaillance d’un croyant), il n’est plus douteux que le prétendu pourfendeur de la Franc-Maçonnerie est un imposteur. Soit qu’il n’ait pas cessé de l’être, comme il aura le front de le soutenir plus tard, — après son défi aux catholiques — soit qu’à un moment inconnu toutes les flammes de convoitises qu’il n’avait su éteindre aient consumé une foi timide et incertaine…

XIII. — Apparition du Docteur Hacks

Quoi qu’il en soit, nous allons arriver aux péripéties finales : un acte en plusieurs tableaux, et où se multiplient les louches personnages comme les crapauds un jour de pluie (soit dit sans injure pour les crapauds).

Jusque-là, Taxil avait compilé et inventé. Sa ratatouille était grossière ; les mensonges n’y caricaturaient pas toujours tellement la vérité, que celle-ci ne parût surnager. Mais à présent il veut quelque chose de plus sensationnel, qui force la vente. Il s’avise d’insister sur les manifestations diaboliques dans la Franc-Maçonnerie.

Précédemment, il a indiqué en accentuant trop et sans y comprendre grand’chose l’inspiration satanique dans les Loges. Il s’agit de faire mieux : « Montrez le sang », conseillait le fondateur du Petit Journal, Moïse Millaud, à ses reporters racontant des crimes. Taxil veut montrer le diable, en plein midi, Il va nous fabriquer un merveilleux de bazar à treize.

La mauvaise façon de son travail ne viendra-t-elle pas d’un collaborateur nouveau, un certain Dr. Hacks, alias le Dr. Bataille ? Taxil a employé fréquemment pour ses livres des collaborateurs avoués, on peut croire qu’il en eut de secrets. Après 1891, on dirait que certains concours lui manquent. En tout cas, il ne pouvait choisir plus mal que ce Docteur Hacks, si tant est que ce personnage infâme et bizarre ne lui ait été imposé.

C’est un ancien médecin de la marine, qu’on retrouvera selon les hasards restaurateur, écrivain ou photographe, en attendant pire. Un cynique, mais qu’un mystère protège. Notre confrère Jules Bois, auquel il intenta un procès pour plagiat, l’apprit à ses dépens, bien que le Tribunal l’ait lavé de l’accusation, Hacks fut de ces aventuriers qui ne s’embarquent pas sans biscuit, et je voudrais bien connaître le fond de son existence.

À partir de 1892, paraît chez Delhomme et Bréguet, en livraisons à deux sous illustrées, une publication intitulée : Le Diable au xixe siècle, dont l’auteur est le Dr. Bataille. Taxil en est le collaborateur officieux, mais il y en a d’autres. Au reste, quand après trois ans de succès Le Diable au xixe siècle fait place à la Revue Mensuelie, en 1895, on annonce comme rédacteurs habituels le Dr. Bataille, A. C. de la Rive, Domenico Margiotta, J.-B. Vernay, Captain Pierre, Adolphe Ricoux, Richard Lenuel, Juvénal Moquerain, Quivis, et comme secrétaire de rédaction Léo Taxil.

Le Diable au xixe siècle apportait sur l’action positive, directe et effective de Satan dans la Franc-Maconnerie et sur son culte dans les Loges des révélations aussi étonnantes qu’effroyables et d’une éclatante précision. On montrait le surnaturel comme la lune dans un seau d’eau, et l’auteur caché du mal devenait visible et pondérable comme un gangster.

Tout n’y était pas faux, ce qui explique qu’aient pu y croire ceux qui reconnaissaient là des éléments de vérité ailleurs aperçue. Une foule de contes bizarres et barbares tournaient autour de révélations sur une mystérieuse secte maçonnique américaine, le Palladium. Ce serait l’ordre le plus secret et le plus élevé de la Maçonnerie du xixe siècle et refleurit sous le nom de Palladium réformé. Son grand maître Albert Pike reprend la tradition de la Haute Maçonnerie. Des autorités plus sérieuses que Taxil et Hacks ont considéré ce Palladium comme un centre actif de luciférisme.

La règle de la vraisemblance ici ne joue pas, car on se trouve en face de la fantaisie mystérieuse des hommes ou d’êtres secrets. Tout est possible, et l’historien est désarmé. Le Dr. Bataille avait belle à mentir. Charleston était présenté dans le Diable au xixe siècle comme le quartier général de la maçonnerie luciférienne. Les triangles du Palladium étaient des loges intimes, où Satan s’exhibe en personne matérialisée. La cérémonie d’initiation au troisième et suprême degré d’un triangle est toujours présidée par le démon lui-même. (Le diable Bitru attestera même sa présence en signant le procès-verbal…)

Il y a entre les maçonneries américaines et européennes des échanges d’initiation diabolique. Nous verrons Albert Pike, le pape luciférien, devenir l’ennemi du grand maître de la maçonnerie italienne, Lemmi. Les femmes ont accès à de hauts grades maçonniques, et certaines se trouvent ainsi élues par les démons : Diana Vaughan est la fiancée d’Asmodée ; Sophie Walder l’est à Bitru qui en fera la grand’mère de l’Ante-Christ, etc.

Le Diable au xixe siècle orchestre savamment, pour les déformer et les grossir, toutes les manifestations de l’occultisme contemporain, à ce moment particulièrement actif. Il utilise tendancieusement telles données qui figurent dans les ouvrages singuliers, fallacieux et composites, de Saint-Yves, d’Alveydre, Éliphas Lévi, Stanislas de Guaita. Bien entendu, il fait un sort aux aventures de messes noires trop complaisamment racontées par Huysmans dans Là-Bas. Il fabrique à la légère des prêtres lucifériens avec de simples curieux de l’occultisme, comme M. Jules Bois, ou de fantaisistes mages comme Péladan.

Tout ce merveilleux sinistre et sans vérité profonde est extériorisé, matérialisé, rendu accessible à la foule par de mirifiques détails inventés et grossièrement arrangés. Avant tout on cherche l’extraordinaire ; on surcharge l’extraordinaire. Entre vingt contes extravagants, deux histoires furent célèbres. Le Dr. Bataille racontait par exemple que sous le détroit de Gibraltar les démons avaient installé de vastes arsenaux où se fabriquaient des engins ensorcelés et où se cultivaient en bouteilles les microbes de la peste et du choléra. Ou bien qu’une table tournante s’était changée en crocodile ailé, lequel avait joué au piano une mélodie langoureuse en jetant des regards expressifs sur la maîtresse de la maison.

Ces absurdités trop évidentes n’étaient que des broderies sur un fond qui pouvait paraître sérieux. Un des premiers et des plus ardents adversaires de Bataille et de Taxil, notre confrère des Publicistes chrétiens, Georges Bois (qu’il ne faut pas confondre avec l’auteur des Petites Religions de Paris, Jules Bois) a écrit en propres termes : « Il y avait les éléments d’un travail possible sur le diabolisme au xixe siècle. Bataille a dit que les catholiques étaient des imbéciles, à cause du succès ; c’est lui qui s’est trompé. Le succès eût été plus grand et plus durable si le Diable au xixe siècle avait été une histoire mieux composée et plus exacte. » Au lieu d’histoire, Bataille a fait du roman.

Opinion de catholique. Mais M. Jules Bois, qui ne l’était pas alors, et qui était à même d’être bien renseigné, puisqu’il étudia à cette époque toutes ces questions dans Le Satanisme et la magie, Le Monde invisible, etc., outre ses Petites religions, a professé : « Est-ce à dire que sous ce tas de sottises (celles du Diable au xixe siècle), il n’y eut pas quelques lueurs involontaires de vrai ? J’ai déjà dit que si. La tactique de Hacks et de Taxil a été bien simple, envelopper de racontars prodigieux et de légendes quasi folles et incroyables un fond de doctrine assez exact et qui peut s’intituler, en effet, le luciférisme… de telle sorte que la vérité et l’erreur puissent être mises également au panier ; les ridicules apparitions du diable en même temps que les doctrines antiques, l’ésotérisme vénéfique d’un Albert Pike, qui, lui, n’est pas une chimère, comme une Diana Vaughan. »

Malgré ce mélange du vrai et du faux, ou à cause de lui, des méfiances s’éveillent ; c’est une erreur de croire que les catholiques avalèrent tout ce roman sans piper. Il y avait des badauds ; il y eut des sceptiques. À l’Univers, « Aigueperse » en veut depuis longtemps à Taxil ; dès le 19 juin 1893, Georges Bois écrit dans La Vérité que Le Diable au xixe siècle est une fumisterie violente. On provoque une réunion publique où le Dr. Hacks se présente. Il affirme qu’il a vu tout ce qu’il a raconté, et, avec le plus grand aplomb, fait sans réticences une profession de foi chrétienne. Il mentait impudemment, nous le saurons ; à ce degré, le mensonge en impose aux bonnes âmes. Qui voudrait supposer chez son prochain de si effroyables vilenies ? On en croit sa parole plutôt que son propre sens.

XIV. — Taxil forme une escouade

S’imagine-t-on d’ailleurs qu’il n’y avait rien pour soutenir une imposture aussi audacieuse ? En vérité, une construction savante semble l’avoir supportée, qui dépasse les moyens de ce vulgaire Taxil.

On emploie tout un fourmillement de publications pour créer l’atmosphère. L’histoire de Diana Vaughan, qui va se développer et s’épanouir, oblige à consolider les histoires de sœurs maçonnes racontées par Taxil, et qui ont soulevé quelque scepticisme, au moins par certains détails. Un volume paraît chez Téqui fort opportunément : L’Existence des femmes dans la Franc-Maçonnerie affirmée par Monseigneur Fava et Léo Taxil, par Adolphe Ricoux. Monseigneur Fava, alors l’évêque respecté de Grenoble, a beaucoup combattu la secte maçonnique. Taxil et ses complices ne manquèrent pas de le compromettre abondamment. Quel écrivain avait l’audace, même à cet instant où Taxil paraissait encore un apôtre, d’accoler son nom à celui d’un évêque ? Hé ! cet Adolphe Ricoux, c’était Taxil lui-même ; ou au moins, il avait fait faire le volume et traité de son édition.

Ce n’est pas un personnage imaginaire, comme on aurait pu le croire, que ce Domenico Margiotta, qui surgit sur ces entrefaites. Il se flattait d’avoir tenu de hauts grades dans la maçonnerie italienne ; il fut notamment 90e du rite Misraïm, qui n’est d’ailleurs peut-être qu’un de ces champignons fantaisistes fourmillant sur la maçonnerie, et il exhibe de sensationnels parchemins. Au demeurant, un pauvre diable sans plus de morale que de ressources, selon ce que nous savons de lui ; qui n’est peut-être pas sans naïveté et semble en tout cas moins fripouille que Taxil et Hacks. Il a été un instrument entre les mains du premier, sans bien savoir toujours le secret des choses. Qui l’envoya à Taxil, voilà ce qu’il serait curieux de savoir.

Taxil avait un traité avec Margiotta qui l’obligeait à utiliser les documents qu’il lui passait. Pour éviter tout soupçon de compérage, Margiotta s’en alla habiter Grenoble, et il y publiait ses bouquins. On racontait qu’il vivait dans l’ombre de Mgr Fava et cela lui donnait une sorte de prestige. L’évêque de Grenoble n’y pouvait rien, même si sa ferveur antimaçonnique et une documentation qui lui permettait d’illusoires références ne l’avaient aveuglé.

Margiotta corroborait de ses révélations le Diable au xixe siècle, et pour qui ignorait les complicités occultes, ces confirmations étaient impressionnantes. C’est appuyé sur ses parchemins maçonniques que Margiotta racontait dans son volume : Adriano Lemmi, Chef suprême des Francs-Maçons, des anecdotes surprenantes, dont quelques-unes si ignobles qu’un journal italien, pour les avoir reproduites, fut condamné à 2.500 francs d’amende. En 1895, Margiotta publiait, toujours à Grenoble, chez Falque, un second volume : Le Palladisme, culte de Satan Lucifer dans les triangles maçonniques. C’était une source nouvelle de révélations sur le Palladium, et surtout sur Diana Vaughan, dont le Diable au xixe siècle était en train de populariser la figure. Croira-t-on un personnage de roman, celui dont dix auteurs raconteraient les aventures à la fois et en concordance ?

Il faut bien augmenter cette escouade taxilienne d’un écrivain catholique sans doute de bonne foi, mais qui concourut effectivement et efficacement au succès de la comédie. Dupe, oui ; d’autant plus utile. Il s’agit de M. A. Clarin de la Rive. On le connaissait par quelques ouvrages d’histoire populaire catholique. Il publia en 1894 un volume : La femme et l’enfant dans la maçonnerie moderne, qui entrait en plein dans l’imposture Taxil, et complétait heureusement le chœur des voix qui s’unissaient des quatre coins de l’horizon pour attester cette sorte d’épiphanie du diable qui marquait la fin du xixe siècle. Clarin de la Rive collaborait à diverses publications catholiques, et même à des Semaines religieuses. Il avait en Diana Vaughan une foi touchante, confirmée par diverses manifestations de cette mystérieuse personne et par les secrets que lui en confiait Taxil. La confiance qu’il inspirait dans certains milieux servait abondamment l’imposture. Il croyait trop en Diana Vaughan, Miss Diana, disaient avec tendresse les fidèles, pour ne pas faire partager sa conviction.

Enfin, et sans avoir la prétention d’être complet, introduisons un autre cavalier dans cette escouade. Chez les éditeurs même du Diable au xixe siècle, Delhomme et Bréguet, paraît en 1895 un volume signé Jean Kostka : Lucifer démasqué. Le dessin de la couverture s’apparente à ceux du Diable et il s’agit toujours de l’influence diabolique dans les Loges.

Mais ici, c’est autre chose que chez le Dr. Bataille. Ce Jean Kostka, on ne sait pas si on doit le prendre tout à fait au sérieux. S’il n’est pas fou, ce qu’il raconte serait significatif. C’est au moins un illuminé. Bibliothécaire à Orléans, Kostka, de son vrai nom Stanislas Doinel, a retrouvé une vieille charte gnostique. Selon les lois de la résurrection des sectes, il s’attribue la transmission des pouvoirs, se sacre lui-même évêque de Montségur, et ouvre à Paris, l’an 1 de la nouvelle ère gnostique qui concorde avec l’an du Christ 1890, une petite chapelle rue de Trévise.

Cet évêque gnostique est revenu au catholicisme, et il nous dit son repentir dans Lucifer démasqué. Il a réellement appartenu à telles sectes plus ou moins conjointes à la Maçonnerie, et dont les pratiques, pour ne pas tomber dans le satanisme à la Dr. Bataille, sont éminemment suspectes. Ce qu’il en rapporte n’a pas toujours valeur certaine ; par exemple, à propos du Martinisme, rénové par Papus, il interprète différemment tel ou tel rite, encore qu’on ne sache à qui donner raison, à lui ou à Papus. Au moins semble-t-il avoir de la sincérité, même si son zèle lui fait trop oublier ses ignorances. Son esprit est déformé par les abus du symbolisme auxquels se livrent les tenants des petites religions, dont le néant se cache entre les plis innombrables et compliqués de leur ésotérisme. Toutefois, il est curieux de voir comment Doinel-Kostka, au lieu de la fantasmagorie taxilienne, nous donne simplement une interprétation satanique des rituels francs-maçons. Selon lui, là où les vulgaires maçons ne voient que des formules, des initiés exprimeraient leur foi démoniaque ; il ne s’agit plus de Satan présent en personne ; il s’agit d’une présence secrète en telle ou telle circonstance ressentie…

Ce livre de Jean Kostka manque de critique et de science véritable ; il est plus près de la vérité possible que ceux de Bataille, Taxil et Margiotta. Le fait qu’il paraît en même temps que les autres, et qu’il profite de la même publicité, en constituera bon gré, mal gré, un appui pour l’équipe voisine. Sait-on d’où viennent les éléments d’une conviction établie ? Les plus solides parfois sont ceux mêmes qui détruiraient cette conviction, s’ils étaient isolés et vérifiés.

Ajoutons, car il ne convient pas de donner plus d’autorité qu’il n’en vaut, et peut-être est-ce guère, à ce Lucifer démasqué, que Stanislas Doinel ne resta point fidèle à sa conversion. Il retourna à son église gnostique, en s’attribuant dans sa libérale fantaisie un évêché d’Aleth et Mirepoix. Nous manquons d’éléments pour expliquer comme il le faudrait ces maniaques de l’hérésie.

XV. — Diana Vaughan, la fiancée d’Asmodée

Toutes ces histoires diabolico-maçonniques ne pouvaient atteindre la grande foule que si on y ajoutait l’élément essentiel du roman-feuilleton : la brune et la blonde ; l’héroïne chaste et persécutée, et sa coquine de rivale et persécutrice, la vamp comme on dit au cinéma.

Dans un de ses premiers volumes, Y a-t-il des femmes dans la Franc-Maçonnerie ? Taxil avait mêlé à des documents authentiques d’extravagantes histoires de sacrilèges qui ne l’étaient probablement guère, au moins dans le cadre qu’il leur prêtait. Quelques « biographies de sœurs maçonnes », d’allure assez fantaisiste, ne dépassaient pas l’attrait du document (vrai ou faux).

Dans le Diable au xixe siècle, on a vu, à mesure que les livraisons paraissaient, se dessiner la figure curieuse et somme toute sympathique, d’une sœur maçonne luciférienne, Diana Vaughan. Elle est sympathique parce qu’elle souffre persécution d’une autre sœur maçonne : celle-ci, c’est Sophia Walder, Sophia-Sapho, démoniaque par essence, la vamp.

Toute l’escouade de Taxil va nous entretenir de Diana Vaughan, nous raconter son histoire, nous dire ses faits et gestes, nous entretenir de ses angoisses et de ses recherches, ou célébrer ses générosités. Si Margiotta publie une lettre officielle émanant, selon la suscription, du « Grand Lieutenant général du Suprême Conseil de la Fédération maçonnique italienne du Rite écossais ancien accepté », à Palerme, on a bien soin qu’un paragraphe indique : « Je profite de l’occasion pour vous dire qu’en juillet dernier Diana Vaughan nous a fait parvenir différentes sommes pour secourir les frères malheureux ». Ce document officiel maçonnique, une revue en publie l’original en fac simile. Qui doute, à l’heure où cela paraît, de Margiotta et de sa lettre ? Et par conséquent qu’il existe une Diana !

On fait à Diana Vaughan une généalogie, dont quelques éléments sont authentiques. On nous raconte qu’elle eut pour ancêtre Thomas Vaughan, frère jumeau de Henry Vaughan le Siluriste, et qui fut au XVIIIe siècle le chef des Rose-Croix. Son association ne se proposait rien de moins que le renversement de la Papauté. Le 25 mars 1645, il signe un pacte avec Satan, où il s’assurait 33 ans de vie pour propager le luciférisme. Il passe en 1646 en Amérique, s’établit dans la tribu des Lenni-Lenape, où il reçoit la visite de Vénus Astarté, qui s’offre à partager sa couche et lui présente, onze jours après, une fille, Diana. Il laisse cette singulière métisse aux Indiens, et retourne en Angleterre en 1648. Diana, fille de Vénus et de Thomas Vaughan, épouse le grand chef de la tribu indienne ; elle en a un fils qui, en 1675, est transporté pour quelques heures à Hambourg auprès de son père, puis ramené chez les Lenni-Lenape. C’est de ce fils que descend Diana Vaughan, la palladiste.

Elle est née le 29 février 1864, en France, dit-on quelquefois. Sa mère est française ; elle la perd à quatorze ans. Son père est un ardent palladiste, qui a fondé à Louisville le grand Triangle des Onze Sept. Il initie de bonne heure sa fille au luciférianisme, tout en lui épargnant les épreuves immondes. Diana Vaughan reste vierge même dans ses fiançailles avec Asmodée. À dix-neuf ans, elle est apprentie maçonne à Louisville le 15 mai 1883 ; compagnonne le 20 décembre ; maîtresse le 1er mai 1884 ; le 28 octobre 1884, elle passe officiellement au Palladisme avec l’initiation d’Élue.

Sur l’ordre de Lucifer, elle est officiellement présentée à son fiancé dans le Sanctum Regnum de Charleston. Asmodée apparaît dans une majestueuse beauté, assis sur un trône enrichi de diamants. Au milieu de merveilles, il annonce à Albert Pike qu’il sacre Diana Vaughan grande prêtresse et interprète de sa volonté, et il enjoint qu’on lui témoigne le respect le plus profond. Pike signe un décret, qui est communiqué à tous les triangles. « Miss Diana » racontera elle-même, dans des récits dédiés aux « jeunes filles de France, sœurs de Jeanne d’Arc » les voyages aériens que lui faisait faire Asmodée en la tenant dans ses bras. Elle en sortait pure, dit-elle, et sentant la rose. De tels détails révélaient la patte de Taxil aux attentifs comme notre confrère Nemours-Godré ; pour les autres lecteurs, ces étrangetés se noyaient dans la masse ou se brisaient contre de plus forts arguments. On racontait aussi que Diana avait pour la protéger les 93.324 légionnaires d’Asmodée. Pour avoir mal parlé d’elle, le F∴ M∴ Bordone eut sa tête retournée à l’envers, le visage du côté du dos. Après trois semaines, Diana revint d’Amérique et le guérit.

En 1885, Diana est en France, où elle participe aux travaux de quelques loges françaises. Sophie Walder la fait inscrire à l’atelier qu’elle préside, le Triangle Saint-Jacques.

Sophie Walder, c’est l’édition revue, corrigée et fructifiée d’une des biographies contenues dans le bouquin de Taxil sur les sœurs maçonnes. Elle est la fille putative d’un pasteur franc-maçon, Philéas Walder, et née réellement du commerce de Lucifer avec Ida Jacobsen, femme ou maîtresse de Philéas. Entre autres merveilles, elle se fluidifie pour passer à travers les murs. Bataille raconte qu’elle se déshabillait jusqu’à la ceinture, et qu’un serpent animé par le diable écrivait sur son dos, avec l’extrémité de sa queue, des prophéties sur le règne des Papes.

Les prédictions annoncent qu’en 1896 Sophie Walder ira à Jérusalem, où le 29 septembre elle enfantera une fille, du démon Bitru. Cette fille aura, trente-trois ans après, du démon Decarabia, une fille également, qui, encore trente-trois ans après (1962) enfantera l’Antechrist. Bitru l’a dit ; il l’a même signé. Comme grand’mère de l’Antechrist, cette Walder est vénérée des Palladistes. Pike lui a donné à Charleston une éducation spéciale.

Or, Diana Vaughan, au cours de son initiation comme grande maîtresse, Chevalière templière au Triangle Saint-Jacques, présidé par Sophie Walder, a refusé d’effectuer le cérémonial qui consiste à cracher sur l’hostie consacrée et à la percer d’un poignard. Immédiatement, elle est dénoncée aux F∴ de Louisville et déclarée dangereuse. Qu’en pensera Asmodée ? Diana retourne en Amérique, se présente devant ses juges ; aucun ne peut voter contre elle, car une pesanteur inexplicable leur retient le bras. Elle revient à Paris, se représente au Triangle Saint-Jacques, est ajournée. Elle se fait donc proclamer grande maîtresse à Louisville le 15 septembre 1885 ; d’où conflit entre les Orients, querelle à mort entre Sophie et Diana. Le 8 avril 1889, Albert Pike impose la paix, et en 1890 il crée Diana inspectrice générale en mission permanente.

En 1893, elle représente la province de New-York et Brooklin au Grand Convent de Rome pour l’élection du grand pontife de la Maçonnerie universelle. Lemmi est nommé malgré les protestations des triangles américains. Un mouvement se dessine contre le nouveau grand maître. Diana crée des loges palladistes indépendantes. La secte luciférienne prend, grâce à elle, tous les caractères d’une religion ; rien ne lui manque pour faire gagner à ses adeptes le ciel de Lucifer ; il y a des formules de prières qui singent les prières chrétiennes.

Toutes ces histoires extravagantes, y compris l’élection du pape maçon Lemmi, sont assez habilement contées pour qu’un beau jour on puisse déclarer que si Diana fait de nombreux adeptes au luciférisme, sa propagande pourrait bien atteindre des résultats opposés. De fervents catholiques ont admiré la lutte vaillante qu’elle soutient contre une partie de la maçonnerie et notamment contre l’odieux Lemmi : ils lui savent gré de s’être refusée aux pratiques orgiaques et obscènes des Loges. Le jour où Diana témoigne d’une prédilection pour Jeanne d’Arc, les âmes pieuses y voient un signe : elles prient pour sa conversion. Taxil nous le dit, et ce fut probablement vrai. Son habileté était de provoquer ces prières par d’adroites suggestions ; et d’essayer de les multiplier en les annonçant. Ici comme dans toutes ses impostures, l’audace avec laquelle il abuse des choses saintes est si grande qu’elle éloigne les soupçons. Pour assurer son crédit, il mêle à cette comédie infâme la même sainte Jeanne d’Arc invoquée dans sa propre conversion. Il n’a pas de limites dans l’horreur.

Quant aux braves gens auxquels il en impose, elle leur apparaît si courageuse, cette « Miss Diana », dans les contes qu’on leur en fait ! Elle a la hardiesse de consommer un schisme dans la haute maçonnerie en publiant, à partir de mars 1895, une revue : Le Palladium régénéré et libre. Directrice miss Diana Vaughan. Le premier numéro est daté du 1er Pharmuti 000895 (21 mars 1895), le second du 1er Pachon. On y exposait une doctrine adaptée du vieux catharisme où l’on essayait une distinction entre Lucifer et Satan. Les diables inspiraient toute la revue, et on y racontait les plus bizarres miracles lucifériens ; notamment l’aventure d’un franc-maçon belge qui voulait de l’argent pour les élections : il évoque Jelbéros en parfait Triangle, lequel le renvoie à Abaddon. Abaddon ne vient pas, mais envoie Suclagus avec les 2.000 fr. demandés. Toutefois, Suclagus se borne à montrer l’argent, et il ne le donne pas, parce que le maçon belge a mal parlé de Diana Vaughan…

Ce qui n’est pas moins cocasse que le reste, c’est que cette revue prétendue maçonnique n’a d’autres lecteurs que des catholiques. Léo Taxil, qui la patronnait et l’introduisait, par lequel seulement on en savait l’existence, feignait d’en déconseiller la lecture aux bonnes âmes ; d’une telle manière que la curiosité n’en était que plus excitée. Quant aux francs-maçons réels, ils évitaient avec agacement toutes ces histoires, dont ils ne savaient pas toujours démêler le vrai et le faux, et dont le but leur échappait. La plèbe maçonnique n’y voyait que des calomnies, comme à leur jugement les infâmes cléricaux sont toujours prêts à en inventer. La haute maçonnerie savait bien que ses secrets sont à l’abri des Taxil, et que ce qui par hasard en percerait d’authentique ne pourrait surnager dans le flot des fables.

Bien entendu, le prétendu schisme qu’on nous disait créé par Diana Vaughan, était aussi réel que le découpage de la lune en quartiers, encore qu’on s’arrangeât pour le faire croire véritable.

Comme les catholiques s’occupent beaucoup d’elle, « Miss Diana » se met à avoir des préoccupations catholiques. On la voit venir à la vraie foi ; parbleu ! On lui écrit de nombreuses lettres ; elle répond bien régulièrement, en datant sa correspondance des quatre coins de l’Europe. Des lettres de Sophie Walder paraissent également dans des journaux ; elles sont injurieuses tandis que Diana laisse voir de la bonne volonté ; elle envoie de l’argent pour les pauvres ; elle aime Jeanne d’Arc.

Voici même qu’elle ne dédaigne pas de rencontrer des catholiques. En 1893, elle vient à Paris et descend à l’hôtel Mirabeau, où elle passe huit jours. Elle assiste à un déjeuner où se trouvent Léo Taxil, le Dr. Bataille, le commandeur Lautier, directeur d’un journal pieux alors florissant, Le Rosier de Marie, et le dessinateur Enault. Comme elle disait se rendre à Rome, Lautier lui proposa de lui obtenir l’audience d’un cardinal. Elle refusa vivement. De toute la conversation, le commandeur Lautier retira l’impression que Diana était une femme remarquable, « d’autant plus dangereuse », ajoutait-il. Il fut convaincu que la scission dans la haute maçonnerie était réelle.

Dans un tel déjeuner, où trois des augures au moins étaient des complices, l’atmosphère de farce régna sans doute, quoique échappant au naïf Lautier. Nous n’en retiendrons que ce trait, qu’il copie lui-même. Aux liqueurs, Diana Vaughan prit du cognac. On lui offre de la chartreuse, elle refuse avec un grand geste :

— Une liqueur adonaïte ! Cela n’est pas pour moi !

Ce trait montre que la comédie était un peu chargée ; Lautier fut impardonnable de ne pas s’en rendre compte. Mais peut-être le repas était-il bon, et comment douter d’une Diana Vaughan avec laquelle on dîne ?

XVI. — Miss Diana convertie

Quand on a commencé une pareille histoire, il faut bien l’achever. Mais l’auteur s’avoue dépassé par sa matière, et découragé par la bassesse odieuse de la farce. Il n’en veut pas au lecteur qui cesse de le suivre. Au contraire, il partage son sentiment. Pourtant il faut bien que le procès-verbal de cette horrible mystification soit établi. Nous risquerions d’en laisser le récit monopolisé par des Henry Charles Lea, qui, naturellement, le tourne entièrement contre l’Église. L’historien est impartial, mais il choisit entre les documents qui sont en abondance pour mettre en valeur la vérité telle qu’il la voit ; et c’est une vérité insuffisante, parce qu’elle exclut l’existence du surnaturel, alors que c’est cette existence, précisément, qui forme le ressort du drame.

Au point où nous arrivons, nous aurons le spectacle pénible d’un Taxil singeant sa conversion pour machiner celle de Diana Vaughan. Et dans quelles conditions ! Il faut demander pardon avant de les dire de ce que des hommes puissent être si ignoblement bas.

On prie pour Diana, nous l’avons dit. « Miss » y est sensible, elle se rapproche de jour en jour de la foi, et de suaves confidences courent sous le manteau. Qui dira l’effet de ces histoires secrètement transmises, auxquelles on croit d’autant plus qu’on s’imagine seuls à les savoir ! Et moins la presse en parle, et plus elles sont fausses, et plus on en est certain !

Taxil entremêle savamment la confidence et la publicité. On sait par lui des choses terrifiantes, et d’autres consolantes. D’une part, le Palladium régénéré, grâce aux vertus de Diana Vaughan, fait à l’entendre des progrès foudroyants. La création de groupes familiaux, consacrés à l’adoration de Lucifer, menace d’entraîner une foule d’esprits faibles et de centupler les effectifs de la maçonnerie. D’autre part, miss Diana éprouve de plus en plus de répugnance pour les rites lucifériens. Le dimanche de la Sainte Trinité, au retour de la Messe, Taxil l’a trouvée chez lui, qui venait le voir. Elle lui a confié que Jeanne d’Arc lui était apparue, assez triste. Diana croyait que Jeanne d’Arc jouissait du ciel de Lucifer, son dieu-bon. Elle l’a dit à Asmodée, qui s’est montré fort mécontent, et elle a fini par le chasser au nom de Jeanne d’Arc.

Bref, Diana n’est pas convertie, mais elle penche vers le catholicisme, qui serait ainsi sauvé du grand danger palladique. Dans le n° 3 de son Palladium régénéré, cette évolution de la luciférienne est visible. Diana publie une lettre qui lui a été adressée par un prêtre catholique, et dans laquelle il lui demande en termes touchants (« vous qui êtes vierge, au nom de la vierge Jeanne d’Arc ») de ne plus mal parler de la Mère du Sauveur : et Diana promet. Dans une note de la petite correspondance, elle prévient une religieuse qu’elle ira passer vingt-quatre heures dans son couvent : cette religieuse serait une ancienne amie de sa mère, etc…

Ces prodromes réjouissent les catholiques : ne doivent-ils pas indigner les francs-maçons ? Taxil, soyez-en sûr, y pourvoira… Le Comité permanent de la Fédération Palladiste Indépendante à Londres a écrit, nous apprend-il, une lettre sévère à Miss Diana, pour désavouer et interdire sa revue. La prétendue organisation maçonnique reproche vivement à sa déléguée la publication de documents ultra-secrets et ses « compromissions adonaïtes ». Elle lui retire ses pouvoirs et on lui interdit de se servir du nom de Palladium régénéré et libre.

Cette fausse lettre qui forme péripétie, qui fait croire qu’il se passe quelque chose dans des milieux maçonniques purement imaginaires, est habilement conçue. Moins habilement toutefois que le récit fait par Léo Taxil, avec un ton cafard où il a fini par exceller, et en terminant par une belle et longue citation latine des perplexités religieuses de Diana Vaughan. Comme il fallait bien connaître le bonhomme, pour y déceler la fraude !

Le 14 juin 1895, miss Diana fait savoir qu’elle envoie trois cents francs à La Croix pour payer le voyage à Lourdes de malades pauvres : à ceux-ci, elle demande de prier pour sa conversion ; elle a besoin, dit-elle, de lumières sur plusieurs points qui l’inquiètent.

L’effet suit la cause. Une grande joie éclate chez les catholiques admirateurs de « Miss Diana » : brusquement on annonce que la luciférienne s’est radicalement convertie.

Sa revue palladique cesse de paraître. Elle fait place, le 1er juillet 1895 (chez le même éditeur !) à une autre : Miss Diana Vaughan, mémoires d’une ex-palladiste. Ceux que mécontenteraient ce changement sont avisés qu’on remboursera leur abonnement.

Le premier numéro s’ouvre par le récit de la querelle entre Diana et le convent de Londres. Diana annonce sa conversion au catholicisme et sa résolution de consacrer sa vie à la réparation du mal qu’elle a commis.

Sa conversion, raconte-t-elle, a été hâtée par la visite qu’elle a reçue, le 6 juin, de Belzébuth, Astaroth, Moloch, Asmodée. Cette imposante délégation de diables la querella parce que, dans son respect pour Jeanne d’Arc, Diana avait promis de ne plus mal parler de la Sainte Vierge. Les démons voulant lui faire un mauvais parti, Diana invoqua Jeanne d’Arc : Belzébuth et sa compagnie reprirent leur vraie forme et s’enfuirent.

Doutez-vous d’une semblable conversion, ou de la sincérité de ce récit ? Sachez que, dès le lendemain du retour d’une pécheresse aussi considérable, un religieux est mort, qui venait d’offrir sa vie pour le salut de Diana Vaughan. Il s’agit du P. Alfred Delaporte, des missionnaires du S. C., président de l’Union des œuvres ouvrières. « J’ai connu ce religieux, dit L. Nemours-Godré ; c’était un saint homme au cœur pur et bon, à l’âme droite et candide. Je n’ai point entendu de témoin de ses derniers moments. Il est possible qu’il ait été touché par l’histoire de la luciférienne et offert sa vie. Ce que je sais, c’est que l’auteur de notes habilement dosées tira grand parti de l’anecdote… » Quand Nemours-Godré écrivait ces lignes, on n’avait pas la preuve que Diana n’existait pas. La question apparaît plus simple, quand on sait que Léo Taxil pouvait aisément faire coïncider la conversion de Diana avec la mort d’un religieux, puisqu’il fabriquait un roman. Un peu de présence d’esprit, voilà tout. Mais l’effet produit est considérable, autant que l’audace du procédé.

Nous ne sommes pas encore au bout des horreurs. Diana est entrée dans un couvent, dont le nom est soigneusement caché, parce que toute la Maçonnerie est, dit-on, déchaînée contre elle et qu’elle court les plus terribles dangers. Les vrais francs-maçons devaient bien rire !

On nous tient fidèlement au courant de ce qu’elle pense et fait. Dans son couvent, Diana a été baptisée par une religieuse qui a craint qu’elle ne fût assassinée avant d’avoir reçu le baptême. Sur observations, on déclare que les cérémonies de baptême ont été supplées. Elle a reçu les noms de Jeanne-Marie-Raphaëlle. L’abbé Mustel, de Coutances, nous apprend avec une grande joie dévotieuse qu’elle a fait sa première communion le samedi 24 août, et nous dépeint avec émotion sa ferveur, sa reconnaissance. « Je voudrais mourir, a-t-elle dit, si Dieu ne me commandait pas la lutte. Bien à plaindre sont les catholiques qui négligent la communion… » Bien entendu, on supposait que M. Mustel connaissait ces choses de source certaine ; lui-même de bonne foi le laissait croire. En fait, il rapportait des contes de Taxil, et n’en avait absolument aucune autre information. On ne se méfie jamais assez de ce que l’on ne sait pas directement.

Entre sa première et sa seconde communion, Diana Vaughan fait une neuvaine d’action de grâces et de réparation. Ses méditations au cours de cette neuvaine sont si édifiantes qu’on les publie en brochure. Cela s’appelle Neuvaine Eucharistique pour réparer, par Mlle Jeanne Vaughan : une petite brochure in-32, « Suaves pensées, impressions vives de l’âme, éloquents épanchements du cœur », dit le sous-titre que nous répugnons à citer tout entier (cette profanation est des plus odieuses).

Jamais en peine de préfaciers, Léo Taxil fait précéder la brochure de quelques pages signées : J.-B., aumônier, aumônier comme le préfacier des Amours secrètes était camérier. Le faux J. B. nous dit la grande piété de Diana, et explique qu’il ne peut publier un imprimatur, puisque ce serait mettre sur la trace du couvent où s’est réfugiée l’ex-palladiste et l’exposer à de grands dangers. Il cite à l’appui l’exemple de récents crimes maçonniques.

L’industrie taxilienne publiait en même temps un Hymne à Jeanne d’Arc, chant populaire contre la Franc-Maçonnerie, paroles et musique de Diana Vaughan :

L’ennemi dans son noir repaire
Se dit outré de votre sort.
Ô Jeanne d’Arc, en cette guerre,
L’enjeu, c’est la vie ou la mort.
Bataille ! et suivons ton exemple,
Ou lentement nous périssons.
De Satan détruisons le Temple,
Dieu le veut ! plus de francs-maçons !

Pas la peine d’avoir été la fiancée d’Asmodée, ô André Gide, pour bafouer à ce point la poésie pure. Cette facture révélait Taxil, comme probablement on l’aurait retrouvé dans l’Imitation de Jeanne d’Arc, que l’éditeur annonçait sous le nom de Diana Vaughan.

Duquel de ses collaborateurs secrets pouvait bien être le volume, signé de Diana Vaughan, qui parut en 1896 : Le 33e Crispi, un palladiste homme d’État démasqué ? C’est dans cet ouvrage qu’entre autres histoires faribolantes Diana Vaughan donnait le fac similé d’un procès-verbal d’apparition du diable Bitru dans une séance de la Loge le Lotus des Victoires. Le diable Bitru aurait signé ce procès-verbal, faut-il dire en toutes lettres ? au moins de tous ses signes, où figure naturellement la fourche. Pour qu’on ne puisse douter de l’authenticité de cette signature, elle était certifiée par Adriano Lemmi lui-même, le pape de la maçonnerie italienne : comme un simple commissaire de police légalise la signature de votre concierge et le sous-préfet celle d’un maire de village.

C’est ce fameux document, dans lequel Bitru déclare en propres termes que Sophie Walder est son épouse, et que le 29 septembre 1896 naîtrait une fille qui serait la grand-mère de l’Antechrist. Pour le prendre au sérieux, il fallait une conviction solidement enracinée dans le terreau d’autres faits. À lui seul, il révélait la fumisterie, et on ne se priva point de le dire. Son latin témoignait d’énormes ignorances, et entre autres, l’un des signataires, oubliant qu’il était Italien, signait Aug. pour l’abréviation de son prénom Auguste, au lieu de Ag., Agostino. Tant il était troublé par la présence du diable, explique Taxil que l’on ne prenait pas sans vert. On voit ce que vaut cette excuse !

Autour de cette extraordinaire aventure, les milieux catholiques et les autres discutaient ferme, en France et ailleurs. Que d’arguments laissaient supposer l’imposture ! D’autre part, pouvait-on dédaigner des révélations où il y avait tout de même du vrai ! Comment douter d’une Diana Vaughan qui écrivait dans ses Mémoires d’une ex-palladiste : « J’ai quitté le couvent hier soir. On m’y apprit à mon départ que plusieurs prêtres, religieux et religieuses, avaient offert à Dieu leur vie afin d’obtenir que je ne sois plus luciférienne. Je ne le suis plus. Mais, ô mon Dieu, ne prenez la vie d’aucun de vos saints prêtres, d’aucune de vos religieuses, si méritantes ; prenez ma vie plutôt. Notre-Dame des Victoires, Notre-Dame du Sacré-Cœur, priez pour moi, Jeanne d’Arc, combats pour moi… » Qui émet des doutes devant de pareils élans semble odieux.

N’est-ce pas au péril de sa vie que « Jeanne-Raphaëlle » parle à présent et entreprend son apostolat ? N’y at-il pas, — c’est elle qui nous le raconte, — une sœur maçonne qui fut jetée toute vive en pâture aux rats dans le sous-sol d’une arrière-loge après qu’on l’eût bâillonnée et ligotée avec des tuyaux de plomb ? Ici, le trait est trop fort, comme pour la chartreuse. Il est plus facile d’arranger en mystère la mort d’un certain comte Ferrari, assailli et tué dans la rue : ce sont des francs-maçons qui le mirent à mort, parce qu’il avait emporté des documents destinés à Miss Diana, et notamment le pacte signé Bitru. Miss Diana reçoit d’épouvantables menaces : les francs-maçons la feront périr dans les plus effroyables tortures s’ils s’en saisissent… « Surtout, ne vous montrez pas ! » lui crient les bonnes âmes.

XVII. — To be or not to be.

Dans un volume publié en 1927, Les Aventuriers du mystère, et qui d’ailleurs ne donne qu’un court chapitre au satanisme, M. Frédéric Boutet écrit : « Quant à Diana Vaughan, elle semble bien avoir été inventée de toutes pièces par Léo Taxil pour les besoins de la cause. » Elle semble bien… N’attachons pas trop d’importance à ce dubitatif, qui vient trente ans après la fin de l’histoire. Il montre seulement que la question n’était pas si simple qu’il y paraît.

Ne jugeons pas selon notre état d’esprit. Nous savons comment la comédie se termina, sinon comment elle fut machinée (nous ne prétendons pas en découvrir le mystère…) Ceux qui vécurent en ce temps-là se trouvèrent devant un problème difficile : les adversaires même de Taxil en témoignent.

On pouvait, en vérifiant les assertions de Diana Vaughan, établir que sur quelques points, sinon sur tous, elle trompait le public. Ainsi elle racontait impudemment avoir dénoncé un nid de palladistes à l’archevêque d’Édimbourg et que ce prélat l’en avait remercié avec sa bénédiction. À un rédacteur de l’Univers qui s’informa, l’archevêque déclara n’avoir jamais rien su de Diana Vaughan. L’ex-palladiste se scandalisa de ce qu’un archevêque pouvait à ce point manquer de mémoire.

On la discutait donc, et vivement, comme nous le verrons tout à l’heure. La discuter, ce n’était pas toujours nier son existence. Au contraire. Dispute-t-on un mythe ? Pour aller au fond de la querelle et discerner l’inanité de cette Diana Vaughan si bruyante et si agissante, il fallut plus de pénétration que nous ne supposons.

Tout se passait comme si Diana était un être réel. Elle ne se laissait voir que de privilégiés, mais ses lettres couraient partout. Elle agissait, puisqu’elle avait créé un schisme dans la haute maçonnerie et qu’on l’en avait exclue. Elle publiait des livres, dont elle faisait soigneusement hommage aux autorités ecclésiastiques. Elle entretenait une nombreuse correspondance, qui témoignait de fréquents voyages. Elle versait de l’argent et en recevait.

Pour ses œuvres, elle avait mis en loterie ses ornements maçonniques, et un prêtre toulousain, l’abbé de la Tour de Noé, son plus fidèle et obstiné partisan, s’honorait d’avoir reçu d’elle, en lot gagné, le cordon rituel de sœur du Palladisme équivalent à l’insigne de Maîtresse Souveraine Templière, un baudrier superbe.

Si elle ne se montre guère en public, c’est par discrétion et modestie, parce qu’elle aime la retraite, et aussi à cause des effroyables dangers qui la menacent. D’ailleurs, on laisse entendre que d’éminents évêques l’ont vue ; seulement chacun de ceux-ci suppose que c’est l’autre… Quand on va la demander chez les éditeurs où se publient ses ouvrages, elle n’est pas là, mais les employés s’imaginent qu’ils la connaissent, et le disent. S’ils n’ont vu qu’une figurante, comment le savoir ?

En 1893, Clarin de la Rive avait reçu d’elle sa photographie, il la montrait, il la publiait dans un de ses livres.

Mieux : ne voilà-t-il pas, qui désole les taxiliens, et confirme leur croyance, que des querelles se sont élevées entre Diana Vaughan et Domenico Margiotta, l’auteur du livre sur Lemmi ? Margiotta voulait épouser Diana et pensait obtenir d’elle un prêt de 100.000 fr. pour racheter en Italie le château de ses pères. Diana mariée, elle que le démon Asmodée lui-même a laissée vierge ? Cela ne peut se concevoir. Aussi Diana refuse. Alors Margiotta en colère feint d’émettre, lui aussi, des doutes sur sa sincérité. À l’entendre, il y aurait, non pas une, mais deux Miss Diana ; l’une aux États-Unis, se moquant des catholiques, l’autre en Europe.

XVII. — Les adversaires de Léo Taxil

Des mensonges d’une si prodigieuse audace qu’on ne peut les supposer tels ; une part de vérité plus ou moins inconsciente ; les plus sacrés mouvements de l’âme dont il jouait impudemment : c’est avec cela que Taxil faisait des dupes. Il ne faut pas s’imaginer qu’il ne rencontra point de perspicaces adversaires.

Henry Charles Lea, l’historien de l’Inquisition, qui n’a pas dédaigné de raconter cette aventure, fait grand état de quelques lettres extorquées aux autorités religieuses par le faux converti. À les regarder de près, c’est tout autre chose.

Quel est le véritable fond de la maçonnerie ? On ne le sait guère. Andrieux, l’ancien préfet de police, dit plaisamment dans ses mémoires comment il fut initié et comment il fut exclu des loges pour avoir raconté son initiation : « Si le Vénérable m’avait dit : Promettez-moi de ne rien révéler, je me serais fait couper les deux mains plutôt que d’écrire cette page ; mais quand il eut ajouté : sous peine d’avoir la tête coupée, la langue arrachée, le corps jeté dans l’océan pour être éternellement roulé par le flux et le reflux, je me rappelai que j’étais dans un atelier, et que les maçons comme les peintres aiment à rire. » Ce passage de ses mémoires est intitulé : Pour voir si j’aurai la tête coupée. Il raconte encore que, dans une loge à Besancon, on conduisait le profane devant une tête coupée, en lui disant : « Voilà comment nous traitons les parjures ! » Il s’agissait d’un truc de foire. Un profane, un jour, reconnut le patient : « Eh ! mais ! c’est le père Cassard ! — Taisez-vous, profane ! » rugit le décapité parlant.

La plupart des maçons ne voient dans leurs rites que des gestes sans importance en eux-mêmes, de petits trucs pour être entre soi, écarter les sots et les gêneurs. Mais la loi de l’initiation exige des degrés ; à quel moment commence la vraie science ? Il est possible que le Secret fameux ne recouvre décidément rien ; il ne serait pas illogique de supposer le contraire.

Qu’il existe autour des loges maçonniques tout un enchaînement d’énigmes à dévoiler, qui en doute ? Vers la fin du xixe siècle, en France, les études antimaçonniques excitées par l’action anticléricale incessante des Frères Trois Points furent enrichies par un apport considérable. En 1882, un franc-maçon converti, Paul Rosen, vendit au chanoine Brettes une importante bibliothèque sur la franc-maçonnerie. De ce fond indiscutable sortirent de nombreuses études, et Taxil lui-même lui emprunta plus ou moins directement ce qu’il eut de relativement sérieux.

Dès 1887, Paul Rosen avait indiqué, dans une lettre publique, les sources des ouvrages antimaçonniques de Taxil, en prenant soin de mentionner ses ignorances. En 1893, Rosen n’hésite pas à écrire à La Vérité que le Diable au xixe siècle est un tissu de farces.

La Vérité menait dès cette époque une Campagne suivie contre Léo Taxil. La première opposition aux prétendues révélations du Diable s’était produite au Monde : le vieux M. Levé, alors directeur de ce journal honorable et trop peu répandu, avait senti la fraude. Il encourageait son jeune confrère Georges Bois, membre du Comité anti-maçonnique et de la Corporation des Publicistes chrétiens, qui devenait rédacteur à La Vérité naissante, à dire hautement toutes se suspicions à l’égard de Taxil et de ses racontars.

La guerre n’était pas commode, Taxil, devant toute attaque, disait : « C’est Saint-Sulpice qui se venge », et, en même temps : « C’est une diversion maçonnique. » Il se couvrait des haines que ses campagnes avaient dû lui valoir,

Dans son Eugène Tavernier, M. Joseph Ageorges rappelle que ce, bel et franc journaliste, neveu de Louis Veuillot, l’homme droit par excellence et le chrétien le plus convaincu qui soit, ayant attaqué Taxil dans L’Univers, Diana Vaughan riposta par un passage, dans ses Mémoires, où elle disait que « les lueurs étranges de ses yeux et le rictus démoniaque de sa bouche présentaient les caractères de la possession ». Toujours les mêmes règles : accuser l’adversaire de ses tares.

Quant à Georges Bois, Léo Taxil avait entrepris de démontrer qu’il n’était qu’un vil agent de la maçonnerie, et cette calomnie faisait si bien son chemin qu’un autre rédacteur de La Vérité, L. Nemours-Godré, dut intervenir pour défendre son camarade. Il publia une brochure : Diana Vaughan et ses répondants, courageuse et d’une netteté parfaite. La fin de l’aventure y était clairement prévue. Ce fut un coup assez rude pour les imposteurs.

Sans doute, à Coutances, M. le chanoine Mustel, avec le talent et la vigueur d’une bonne foi, hélas mal éclairée ! soutenait, autorisait le groupe Taxil-Margiotta, qui s’assurait ici et là d’autres concours encore ; mais l’abbé Jannaud, dans La Semaine Religieuse d’Autun, les Semaines Religieuses de Saint-Claude, Besançon, etc., prenait position en appuyant les courageux journalistes décidés à en finir avec Taxil.

Vers 1896, la presque unanimité des journaux catholiques a dénoncé la farce. Eugène Veuillot, dans L’Univers ; l’abbé Garnier, dans Le Peuple Français ; Auguste Roussel et Georges Bois, dans La Vérité ; Victor de Marolles, dans le Bulletin de la Corporation ; l’abbé Naudet, dans La Justice Sociale ; et aussi bien Gaston Mery à La Libre Parole ; F. I. Mouthon, dans La France Libre ; le baron Angot des Rotours, dans Le Correspondant ; comme Georges de Fonsegrive, à La Quinzaine… Et Les Études allaient bientôt porter un coup décisif. Il faut citer tous ces noms pour bien situer l’action, et montrer que si la vérité avait moins de prestiges que l’erreur aux yeux de la foule, l’élite ne l’abandonnait pas.

XIX. — Le Congrès antimaçonnique de Trente

Alertée comme il convient, la prudente autorité prend d’ailleurs des moyens pour être fixée sans erreur possible.

Afin d’amener un peu de clarté dans les débats qui se multiplient autour de la Maçonnerie, et qui avaient leur répercussion dans les divers pays catholiques, l’organisation d’un Congrès antimaçonnique international fut décidée, Le Pape ayant recommandé qu’on y participât, cette manifestation apparut comme devant être importante.

Menace directe contre Taxil : dans son phénoménal toupet, ou sa naïve duplicité confiante en on ne sait quels secours, n’imaginez pas qu’il la craint. Le comité français est présidé par son partisan, l’abbé de Bessonnies, directeur de La Franc-Maçonnerie démasquée, une revue vaillante et courageuse, mais qui se laissa duper en cette affaire. Les membres du Comité sont Taxil lui-même, Gabriel Soulacroix, le chanoine Mustel, C. de la Rive, Lautier, tous les fidèles de Diana Vaughan.

Pour les frais du congrès, une souscription fut ouverte. La Franc-Maçonnerie démasquée publiait deux listes ; dans la première, les sommes reçues directement ; dans la seconde, les sommes reçues par l’intermédiaire de miss Diana Vaughan. Ces dernières étaient les plus nombreuses et les plus considérables. Miss Diana s’inscrivait elle-même pour 100 francs, et cette souscription est d’une cocasserie prodigieuse. On lisait des phrases touchantes : Un petit médecin de campagne, 10 francs ; une alliée de la guerre maçonnique, 3 francs ; pour le règne de Jésus, 2 francs ; D. X…, qui prie pour la conversion des francs-maçons comme il a prié pour celle de miss Diana, 10 fr., etc. Mélanie Colrat, la bergère de la Salette, envoyait 7 francs à l’ex-luciférienne !

Mais à Trente, où le Congrès se tint du 26 au 30 septembre 1896, on n’était plus dans la comédie. Il y avait là le cardinal Haller, archevêque de Salzbourg, et quatorze évêques. Le prince de Lowenstein présidait. Taxil, présent avec son comité, dut sentir le frisson.

Les résolutions prises attestent le sérieux des travaux. Tout d’abord, le Congrès recommande aux écrivains catholiques « de ne dire que ce qu’ils savent avec certitude, de s’appuyer sur des documents sûrs et authentiques, d’éviter de produire des livres dont le succès est peut-être plus facile et la vente plus copieuse, mais dans lesquels il est impossible de discerner ce qui est vrai de ce qui est faux, et ce qui est réel de ce qui est uniquement le produit de l’imagination de l’auteur ».

À ce premier succès des bonnes méthodes s’en ajoute un second. Le Congrès décida la création d’un Comité central d’action antimaçonnique ayant son siège à Rome et qui donnerait sa direction aux Comités des divers pays. Ces Comités auront une mission délicate à remplir. « Des transfuges de la maçonnerie, ou soi-disant transfuges, se présentent et viennent offrir de combattre dans nos rangs en dénonçant les secrets et les crimes qu’ils ont pu connaître. Parmi ceux-là, les uns, réellement convertis, n’ont pas la prudence et la discrétion nécessaires, et quelquefois ne comprennent pas suffisamment que les fautes graves dont ils se sont rendus coupables, les erreurs auxquelles ils ont participé, semblent leur imposer une retenue et une humilité qu’ils ne savent pas toujours pratiquer. D’autres cherchent trop leur intérêt personnel en exploitant l’intérêt qui s’attache à leur conversion. Une dernière catégorie est composée d’hypocrites et d’espions qui se disent convertis quand ils ne le sont point, qui ne cherchent qu’à tromper notre crédulité en nous racontant de soi-disant secrets et à s’infiltrer parmi nous pour renseigner sur nos agissements ceux qui sont toujours leurs chefs. »

À côté de ces directions générales, on étudie plus spécialement le cas de Diana Vaughan. Contre elle et Taxil, la délégation allemande paraissait fort montée. Elle faisait circuler un article de la Kolnische Volkszeitung où le P. Grüber, l’auteur de l’étude sur Comte et le positivisme, concluait nettement, après étude de la littérature antimaçonnique et une enquête à Paris, que les révélations de Diana Vaughan étaient une escroquerie. Tous Îles Allemands partagèrent cette opinion, car l’autorité était de poids.

Dans la quatrième section du Congrès, Mgr Gratzfeld, représentant le cardinal Klementz, archevêque de Cologne, attaqua vivement Diana Vaughan qu’il déclara une imposture. Le 29 septembre, un rapport de l’abbé de Bessonies conclut à l’existence de Diana ; ses motifs ne purent convaincre les congressistes. Mgr Baumgarten réclama des preuves précises : un extrait d’acte de naissance, une attestation du prêtre qui avait reçu l’abjuration de Diana et de celui qui l’avait admise à la communion, entre autres.

On lui répondait par la difficulté d’avoir des actes de l’État civil aux États-Unis, et par l’impossibilité de produire publiquement des attestations qui permettraient de déduire l’endroit où Diana s’est réfugiée, ce qui serait pour elle la mort certaine. Taxil se déchaînait ; il disait que les doutes de Mgr Baumgarten provenaient de manœuvres de la Franc-Maçonnerie, avide d’exercer sa vengeance. Trois évêques ont entendu Diana en confession, affirmait-il ; doutez-vous de ces évêques ? — Nommez-les ! — Impossible, cela découvrirait où est Diana. Il dénonce à tort et à travers. Tel prêtre, à l’entendre, en veut à Diana parce qu’elle lui a refusé un don de quinze cents francs ; etc…

On conclut prudemment en renvoyant l’affaire à une commission qui sera déléguée par le Comité romain. Toutefois un important résultat est acquis. Taxil ne peut faire de déclarations publiques, mais on obtient de lui qu’il dira confidentiellement à un prélat, Mgr Lazzareschi, le nom de l’évêque qui a admis Diana Vaughan à la communion ; Mgr Lazzareschi le transmettra au Pape, qui sera, de cette manière, instruit sans que le secret de la retraite de Diana soit divulgué.

XX. — Où le Dr Hacks est vomi

L’Allemagne catholique, on l’a vu, prenait énergiquement parti dans la querelle, à l’encontre des Taxiliens. Ceux-ci ne s’en démontaient pas, au contraire ; ils jouaient de l’argument patriotique : l’Allemagne alliée de la Maçonnerie, rien de plus naturel à les entendre.

Fariboles qui s’évanouissaient au contact des faits. La Kolnische Volkszeitung, offensée que son enquête n’ait pas résolu le problème comme elle le jugeait acquis, non sans raison, cherchait de nouveaux arguments. Le 13 octobre 1896, elle porta un coup décisif.

Ce qu’elle révèle est impossible à réfuter : le Dr Hacks-Bataille avait daté du 29 septembre 1892, « fête de Saint-Michel », la préface du Diable au xixe siècle, dans laquelle il s’affirmait catholique. Quelques mois après, il renouvelait la même protestation de foi dans une réunion publique.

Or, le 26 décembre 1892, le même Dr Hacks publiait, chez Marpon et Flammarion, un volume intitulé Le Geste, dans lequel il faisait profession d’athéisme. La religion y est traitée de mômeries, le christianisme de foi névrosique, etc…

Le Geste existant en librairie, il était facile de constater si le journal allemand disait vrai. Hacks prit le parti d’avouer.

Dans une lettre à la Kolnische, il se contenta de prétendre qu’il n’était qu’un collaborateur du Diable, que le pseudonyme de Dr Bataille ne lui appartenait pas, tout en reconnaissant que Le Geste contenait ses véritables opinions sur la religion catholique.

À un collaborateur de La Vérité, il fit, le 6 novembre 1896, un exposé cynique, trop franc peut-être, de la comédie où il venait de jouer un rôle.

Il racontait qu’à la suite d’une encyclique contre la Franc-Maçonnerie, il avait pensé que c’était matière à battre monnaie avec la crédulité connue et l’insondable bêtise des catholiques. D’autres ayant eu la même pensée, Hacks s’entendit avec eux et Taxil pour fonder le Diable au xixe siècle. Il se garda de dire qui avait mis en rapports ces compères, et comment il put savoir que Taxil, catholique avoué, était en réalité autre chose.

« J’avais voyagé comme médecin à bord de paquebots des Messageries Maritimes, disait Hacks ; j’avais visité de nombreux pays et je racontais des scènes abracadabrantes que je plaçais dans des contrées exotiques, certain que personne n’irait y voir. Les catholiques avalèrent tout sans broncher… »

On a vu que ce n’était pas vrai, et qu’il avait fallu audacieusement mêler des vérités et des mensonges, attester le tout par de grands serments, en défendre l’authenticité par menaces sans réussir au total à dissiper les plus lourdes suspicions.

Hacks reprenait, quasi textuellement, ce que disait Taxil dans ses Confessions d’un libre-penseur, mais il parlait cette fois des catholiques : « C’est que je les connais bien, allez ! Ainsi parfois, quand je lançais quelque bourde un peu trop forte, mes collaborateurs riaient aux larmes en disant : — Vous allez, trop loin, vous allez tout gâter. Je leur répondais : Bah ! laissez donc, ça passera. Et ça passait. »

Non, précisément, ça ne passait pas : et la preuve est que Bataille s’en trouvait démasqué, obligé par le flagrant délit à avouer son imposture. Cet aveu qu’il faisait, ce n’était pas de son plein gré !

Comme le rédacteur de La Vérité lui demandait quel avait été son but, il répondait sans ambages :

— Gagner de l’argent, parbleu ! et je l’ai atteint. Au bout de quelque temps, j’ai lâché la baraque et je me suis séparé des ratichons dont j’avais plein le dos ; il n’y a pas de gens plus embêtants, voyez-vous.

Sur Léo Taxil, Hacks disait : « Je crois au fond qu’il était sincère. Nature complexe, difficile à analyser. » Sur Diana, il réplique drôlement : « Je ne l’avais pas dans mes attributions. » Son aveu n’était pas entier.

Si les Allemands ne s’en étaient chargés, Hacks eût été démasqué quand même. Il venait d’être percé à jour par Gaston Mery, à propos de « la voyante de la rue Paradis », Mlle Couedon. On a oublié aujourd’hui cette « prophétesse » qui fut célèbre au moins un an par ses prédictions uniformément rimées :

Ces vérités
qui vous sont révélées,
il faut les écouter
ou vous serez fauché.

Toujours sur ce ton-là, Gaston Mery avait été le lanceur de Mlle Couedon et s’en faisait le cornac. Comme elle présentait certains phénomènes, une commission de recherches psychiques constituée sous la présidence du chanoine Brettes se chargea d’examiner la voyante. Hacks en faisait partie à titre de médecin. Il conclut à la supercherie, mais révéla une singulière conscience.

Homme aux trente-six métiers, il était devenu reporter à L’Illustration ; son journal lui demanda une photo de Mlle Couedon, chose difficile, car la prophétesse refusait de laisser publier ses traits. Hacks déclara au chanoine Brettes qu’une photo lui était indispensable pour son rapport de la commission de recherches psychiques ; quand il l’eut, il l’alla tout bonnement porter à son journal. On douterait d’une pareille histoire, si l’invergogneux Hacks ne l’avait racontée lui-même.

On pense bien qu’un pareil procédé attira l’attention de Gaston Mery sur ce singulier expert. Ce fut l’origine d’une brochure : La Vérité sur Diana Vaughan, après laquelle toute la comédie devait éclater au grand jour. Hacks, particulièrement, n’avait plus qu’à plier bagages.

Balayons : ce bizarre médecin, en quittant L’Illustration, se fit photographe ; puis il acheta un restaurant populaire, boulevard Montmartre ; un tel gargotier devait offrir de bien vilaine cuisine. Aux dernières nouvelles que l’on a de lui, il s’était associé avec un certain Dr Macaura, inventeur d’un traitement aussi coûteux qu’inutile à l’aide de prétendues ceintures électriques. Macaura fit de nombreuses dupes, qui le menèrent en police correctionnelle, et Hacks avec lui. L’ex-Dr Bataille encaissa pour sa part six mois de prison. C’était en mai 1914, et M. Jean Bernard nous en a laissé trace dans sa Vie de Paris.

XXI. — E finita la commedia

Le 14 novembre 1896, le R. P. Portalie publie, dans les Études, un article précis, clair, irréfutable, et qui dit tout dès le titre : Le Congrès antimaçonnique de Trente et la fin d’une mystification.

Après cet article, la cause est entendue. Il n’y a plus pour défendre Taxil que les obstinés, ceux qui se sont engagés trop profondément dans l’affaire, ceux qui n’y virent plus clair à force d’avoir trop regardé. Quelques-uns aussi, auxquels tout ce merveilleux paraissait une confirmation de la foi ; on a pu leur reprocher leur exaltation, comme au contraire à quelques contradicteurs allemands un hypernaturalisme.

L’erreur est si tenace que le Dr. Bataille lui-même, après son cynique aveu, continue de recevoir des lettres confiantes : « Je ne comprends rien à ce qui se passe, aux propos qu’on vous prête, lui écrit un curé ; hier même, j’ai reçu une lettre de miss Diana Vaughan, qui m’écrit d’aller vous voir et que je me trouverai bien de vos soins. » Comment douter de l’existence d’une miss Diana qui recrute de la clientèle à son médecin !

Pour d’autres, « on renonce à Hacks, écrit Nemours-Godré, mais on se raccroche à Taxil ». En vain, un article de l’Éclair annonce que Taxil pourrait bien, pour se tirer d’un embarras croissant, avouer comme Hacks, et dire qui est téellément Diana : « La pseudo Diana Vaughan nous est connue, dit l’auteur de l’article. Elle est de l’entourage de Léo Taxil. » — C’est Mme Jogand, dit-on ailleurs. — Non, reprend L’Éclair, Mme Jogand s’est tenue à l’écart des frasques de son mari. Bref, on nous fait comprendre qu’il s’agit tout bonnement d’une dactylographe.

Ainsi, malgré qu’on en ait, le voile continue de se déchirer. Le commandeur Lautier qui, même après le Congrès de Trente, jurait de l’existence de miss Diana, se ravise et prend une attitude plus prudente. Domenico Margiotta, sans qu’on sache si ses démêlés avec la luciférienne sont réels ou de comédie, raconte que la Diana Vaughan convertie est un mythe, que la vraie est une hystérique insatiable. À quoi miss Diana répond que Margiotta est demeuré fidèle à la maçonnerie, et Taxil que le même Margiotta a essayé de faire arrêter Miss Vaughan par la police. Convulsions. Le fluide s’échappe. La mystification est malade.

Le 22 janvier 1897, une commission romaine déclare que l’existence de Diana Vaughan n’est pas démontrée et condamne les artifices employés. Comment Taxil, qui prétendait avoir l’appui des autorités religieuses contre ceux qui l’attaquaient, pourrait-il survivre à cette décision ?

Il va essayer de tirer un dernier bénéfice de cette lamentable farce, dans laquelle il n’a peut-être été qu’un pantin dont on tire les ficelles, sinon à quelque moment une victime. Il déclare que, puisque l’on nie de cette manière l’existence de Diana Vaughan, la luciférienne convertie va braver tous les périls qui menacent sa vie et se manifester.

Les Mémoires d’une ex-palladiste annoncent, dans leur numéro du 25 février 1897, que Diana Vaughan paraîtra en public à la Salle de la Société de Géographie le lundi de Pâques 19 avril. La séance sera réservée à la presse ; des rédacteurs de tous les journaux d’Europe et d’Amérique seront convoqués. Rien ne sera épargné pour que la vérité se manifeste. Aux dangers que va courir leur chère Miss Diana, les Taxiliens tremblent. Les autres prévoient la fin de la comédie, encore que certains détails leur apparaissent, ou comme troublants, ou comme d’un raffinement bien inutile dans la farce.

En effet, Diana Vaughan annonce en même temps qu’après cette réunion à Paris, elle entreprendra un vaste voyage de propagande en province et à l’étranger. Chose extraordinaire, le n°20 des Mémoires d’une ex-palladiste publie le programme détaillé, jour par jour, de cette fort problématique tournée, qui devait durer du 19 avril au 17 août. Ce programme prévoit tout, jusqu’au moindre détail. Le 20 avril, par exemple, Diana sera à Avranches : « Réception d’ecclésiastiques seuls. » Le trajet comporte des pèlerinages au Mont Saint Michel, à la Salelte, à Fourvières, etc… » En cas de fatigue survenant pendant ces voyages, dit une note, telle conférence pourra être supprimée, mais l’itinéraire ne sera pas modifié pour cela. » Miss Diana fait des confidences : « Je ne resterai en Italie que vingt-deux jours. Mon voyage de rentrée en France ne sera pas public, en compagnie d’une famille amie à qui j’ai promis de faire avec elle le pèlerinage de Lourdes. » Ce Français douteux peut-il passer pour de l’humour ?

« J’espère, conclut Diana pieusement, que le bon Dieu entretiendra mes forces pendant mes voyages. Dans ce but, je demande à tous mes amis leurs ferventes prières. »

Rien n’est épargné pour faire croire aux apparences. Le 7 mars 1897, le chanoine Mustel reçoit de Diana Vaughan une étonnante lettre qui commence par cette invocation : « Vive Jésus, roi des rois. » La prétendue convertie dénonce des pièges qu’on lui tendrait et notamment celui d’une fausse Diana Vaughan que l’on voudrait lui opposer et dont elle entend vaincre l’imposture ; la lettre se termine par cette formule pieuse : « Me recommandant plus que jamais à vos prières, je me dis, Monsieur le Chanoine, votre reconnaissante et à jamais dévouée en Jésus, Marie, Joseph et Jeanne. »

XXII. — Une réunion publique et contradictoire

Donc, à la salle de Géographie, boulevard Saint-Germain, le lundi de la Pentecôte 1897, taxiliens et antitaxiliens confrontaient leurs impatiences.

Toute la presse était représentée, de France et d’ailleurs. Un Canadien, fanatique de Miss Diana, était venu tout exprès à Paris pour cette réunion. De grands espoirs flottaient, pour bien peu de temps.

En effet, sur l’estrade, nous dit un des reporters qui rendirent compte de cette mémorable séance, sur l’estrade on pouvait voir Diana Vaughan, la vraie, c’est-à-dire l’auteur de ses Mémoires, Diana Vaughan en costume masculin, un homme chauve, un peu gras, au menton duquel pendait une barbe longue presque blanche. On lui eût donné soixante-cinq ans, il n’en avait que quarante-trois : Léo Taxil.

L’homme se mit tout à trac à raconter qu’il avait mystifié tout le monde. À l’entendre, il était farceur de naissance et de profession. À dix-neuf ans, il avait fait croire à la Ville de Marseille qu’une bande de requins dévastait la rade ; d’où une expédition nécessairement infructueuse. Plus tard, à Genève, il avait simulé la découverte d’une ville préhistorique au fond du lac, etc…

Après une encyclique du Pape sur la Maçonnerie en 1884, il avait résolu de montrer le diable aux catholiques. (On remarquera que Hacks s’était servi du même argument, à propos d’une autre encyclique. Ces messieurs les lisent donc avec tant d’attention ? Et pourquoi Taxil aurait-il voulu défendre la maçonnerie, qui l’avait expulsé ?)

L’orateur raconte audacieusement que, dans sa comédie de conversion, il avait avoué à son confesseur, après trois jours d’hésitations, un assassinat imaginaire, basé sur un fait divers du temps. C’était pour que les prêtres fussent convaincus qu’ils me tenaient bien, explique Taxil.

En réalité, si l’on accepte l’hypothèse d’une comédie, on supposera plutôt que l’imposteur voulait provoquer une violation du secret de la confession : Taxil dénoncé pour un crime n’aurait pas eu de peine à s’en disculper et aurait à son tour dénoncé le confesseur : triomphe anticlérical. A-t-il vraiment rêvé de cette propagande par le fait ? Si l’on pouvait être sûr qu’il s’est en effet accusé d’un assassinat imaginaire en confession, il serait prouvé qu’il ne fut à aucun moment sincère. Là-dessus, nous n’aurons jamais que son témoignage, qui vaut beaucoup moins que rien.

Taxil continue son discours en disant qu’après s’être vanté de cet assassinat, il va commettre un véritable infanticide, en tuant le palladisme qu’il a inventé. Non : Taxil n’a inventé que les broderies.

Il se vante d’avoir parfaitement trompé le Pape, les évêques, les religieux, les fidèles ; il se moque des bénédictions qu’il a reçues, d’un triduum qu’il demanda au Sacré-Cœur en action de grâces pour la conversion de Diana, des carmélites qui envoyèrent à Diana un tableau représentant Sainte Catherine consolant Jeanne d’Arc dans sa prison.

Devant ces cyniques déclarations, l’assistance commence à gronder. Il n’y a plus ni taxiliens ni antitaxiliens, de catholiques ni d’anticléricaux : c’est l’honnêteté foncière de tout homme qui se révolte et s’indigne.

L’invraisemblable Taxil n’y prend garde : il raconte à présent que la prétendue Diana Vaughan n’est qu’une dactylographe, employée d’une maison américaine de machines à écrire. Il l’a connue en faisant faire des copies dactylographiées, et il l’a décidée à jouer, moyennant 150 francs par mois, le rôle de correspondante. On l’indemnisait spécialement quand elle était obligée à des frais supplémentaires, comme le séjour à l’hôtel Mirabeau. Par l’intermédiaire d’une agence, la fausse Diana faisait mettre ses lettres à la poste dans les diverses capitales européennes. La comédie l’amusait…

Dans l’auditoire, on en sait assez. Le malaise s’accentue. Un rédacteur du Temps se lève ; il déclare que ce qui se passe est intolérable et qu’il ne peut en entendre davantage. Il est expulsé ! Le bouillant Taunay, rédacteur à la Gazette de France, traite Taxil d’immonde canaille et s’en va. Quelques prêtres quittent la salle.

« Jamais je n’ai été véritablement converti », reprend Taxil, à la première minute de calme relatif. Pour le démontrer, il a pris ses précautions dès l’origine. Il rappelle à quelques amis présents dans la salle certaines paroles énigmatiques dont il les avait priés de prendre note ; par exemple, qu’en se convertissant il ne les trahissait pas. Des libres penseurs présents reconnaissent qu’en effet ils ont su que Taxil, sous l’apparence catholique, demeurait avec eux.

L’infamie de Taxil éclate dans toute son étendue, même si l’on ne se souvient pas à ce moment des injures dont il accablait les catholiques mal convaincus de sa sincérité. Vous n’avez pas l’air de vous douter que vous êtes une immonde fripouille, lui crie Julien de Narfon. L’abbé Garnier se lève, et de sa forte voix, rappelle que dans un procès récent intenté au marquis de Morès pour avoir tué en duel le capitaine Crémieu-Foa, Taxil a apporté un témoignage que ses déclarations d’aujourd’hui impliquent de faux. Tout le monde se met à crier et à injurier l’imposteur dont le cynisme essaie un ricanement pénible. On se précipite sur lui : il est obligé de fuir, sous les huées de la foule et de se réfugier dans une dépendance de café qu’il a prudemment retenue. La farce est close, mais il est lui-même confondu et noyé dans le mépris.

Taxil pensait peut-être qu’il ferait rire, au moins les non-catholiques. Il ne voit rien venir, qu’une immense vague de dégoût. Non, ce n’est pas drôle d’avoir à ce point dépassé Tartufe dans la tromperie, la duperie, l’hypocrisie. Non, aucun parti n’est fier de cet exploit, qui révolte l’humanité même.

Aussi, son auteur n’est-il pour tout le monde que « l’immonde Taxil », selon le mot que jette Gaston Méry dans La Libre Parole. Les journaux anticléricaux se gardent bien de le soutenir, L’Intransigeant, alors socialiste et anticlérical, écrit : « Si Monsieur Jogand espère que les libres-penseurs et les démocrates lui ouvriront les bras comme l’ont fait les cléricaux, s’il compte sur la publicité de la presse républicaine pour les besoins de sa réclame, il se trompe. Ses actes comme sa personne nous inspirent un suprême dédain. »

La volonté de la Maçonnerie lui est signifiée par Lucien-Victor Meunier dans Le Rappel : « Les libres-penseurs assistent indifférents à la dernière cabriole de l’homme qui a écrit de la même plume déshonorée les crimes des papes et les mystères de la maçonnerie. Aucune Loge ne recueillera Taxil. »

*

Du côté catholique, les taxiliens devaient s’incliner. Le chanoine Mustel dit que l’enfer lui-même sera dégoûté de recevoir Taxil. À un rédacteur du Matin, l’un des auxiliaires inconscients de la comédie, Clarin de la Rive, déclare qu’il a été trompé ; il explique que Diana répondait à des lettres recommandées, ce qui supposait qu’elles avaient été reçues par une personne pouvant signer de ce nom… Taxil pleurait en lui affirmant son existence. Diana lui envoyait son portrait, avec des certificats d’ecclésiastiques… Ces certificats étaient-ils vrais ou fabriqués ?

Comme après Hacks on s’était raccroché à Taxil, il y eut des naïfs pour croire quand même à Diana Vaughan, Au moins un : l’abbé de la Tour de Noé, qui publia une véhémente brochure, La vérité sur Miss Diana la Sainte et Taxil-le-Tartufe.

L’abbé de la Tour de Noé déduit en forme les nombreux motifs qu’il conserve de croire à l’existence de Diana Vaughan, motifs qui ne sont probants que pour lui. Il soupçonne Taxil d’avoir fait disparaître la vierge luciférienne : « Ses irréconciliables ennemis l’ont supprimée et envoyée en paradis rejoindre sa bienheureuse patronne, Jeanne d’Arc. Jeanne partit pour les cieux du milieu des lueurs du bûcher, Diana s’élance du sein des ténèbres épaisses d’un obscur cachot. »

Il est de fait que, dans la logique de son roman, Taxil au lieu d’avouer son infamie, aurait pu raconter que Diana avait été enlevée par les francs-maçons et qu’on l’avait fait disparaître. Une telle péripétie risquait cependant d’attirer l’attention de la justice au moment où la mystification craquait de toutes parts.

XXIII. — Pour reconnaître les tromperies

Après sa palinodie infâme, Taxil ne peut naturellement plus se faire prendre au sérieux d’aucun parti ni d’aucun public. Ses innombrables lecteurs de jadis ne se retrouveront plus.

Il réédite en 1900 un ancien roman pornographique, chez un éditeur spécialisé dans ce bas commerce ; là, Taxil réimprime aussi ses ignobles caricatures de la Bible et de l’Évangile, ses livres secrets des confesseurs. Pitoyable exploitation du scandale et de ses anciennes horreurs, qui ne va pas loin.

Il se fait son propre éditeur pour réimprimer en 1901 ses Amours secrètes de Pie IX, dont il a déclaré lui-même la fausseté. Croit-il le public, non seulement idiot, mais canaille ? En 1903, il essaie d’exploiter son aventure dans les milieux catholiques en publiant des Notes et croquis du pays noir ; Nos bons Jésuites, étude vécue de mœurs cléricales et contemporaines. Il a mis six ans pour préparer cette flaque de boue où l’enchaînement des mensonges sombre dans le pire ennui. Il est trop méprisé pour qu’on le lise.

Léo Taxil est bien fini. Sa carrière se continue sous des pseudonymes dans la fabrication de piètre littérature industrielle. Sans doute en a-t-il besoin pour gagner son pain. Il publie en 1902 sous le nom de Prosper Manin Le Journal d’un valet de chambre, graveleuse réplique à un roman de Mirbeau ; en 1904, sous le même nom, Marchands de chair humaine ; de tels volumes ne relèvent pas de la librairie, mais de l’excitation à la débauche.

Il essaie d’une industrie différente, et la plume qui signait Diana Vaughan signe Jeanne Savarin un ouvrage populaire : La bonne cuisine dans la famille, qui eut deux éditions, en 1904 et 1906. Les familles étaient bien servies !

Mais il y a mieux, Taxil, avec une atonie parfaite du sens de l’humour, publie sous le même pseudonyme de Jeanne Savarin l’ouvrage suivant, dont il faut donner le titre en entier : L’art de bien acheter, guide de la ménagère mise en garde contre les fraudes de l’alimentation, Moyens pratiques de reconnaître toutes les tromperies, in-16, 1904.

Ce bouquin ne coûtait que 75 centimes, Taxil donnant le moyen pratique de reconnaître toutes les tromperies, n’est-ce pas inimaginable — ces tromperies n’eussent-elles rien de commun avec les siennes ? Une telle aventure ne pouvait se terminer que par là.

*

Taxil s’était retiré à Sceaux, où il mourut le 29 mars 1907 ; comme il avait vécu ? Qui sait ? À force de se tromper lui-même et les autres, put-il se reconnaître ?

lionel ratichaux
  1. Comme nons ne voudrions pas qu’on nous prit pour un simple Léo Taxil, nous citons notre référence : La Semaine anticléricale, n° 3, du 8 novembre 1879 ; p. 35, Histoire naturelle du Dévot, par le docteur Gaston Delaunay : « Suivant moi, écrit encore le docteur, la religiosité correspond à un petit volume de la tête et s’évanouit dès que le cerveau a acquis un certain développement. Je n’en veux pour preuve que le fait suivant : M. B…, maître de conférences à Saint-Sulpice en 1847, avait la tête tellement grosse que le chapelier de l’établissement lui disait : « Monsieur, je n’ai jamais coiffé de tête aussi grosse que la vôtre. » Qu’est-il arrivé ? C’est que M. B… a fini par perdre la foi et quitter Saint-Sulpice. Aujourd’hui, il est libre-penseur comme vous et moi… » Il est bon que l’on n’oublie pas que ces blagues énormes, en 1880, étaient de la Science (au moins pour les badauds).