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Les journaux chez les Romains par M. Joseph-Victor Leclerc

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Les journaux chez les Romains par M. Joseph-Victor Leclerc
Revue des Deux Mondes, période initialetome 20 (p. 839-854).


LES JOURNAUX


CHEZ LES ROMAINS


par M. Joseph-Victor Leclerc [1]




L’érudition a bien peu de juges au soleil. Pour l’estimer à son prix, il faudrait la posséder de près et la regarder de loin. Or, quand on s’en est approché et qu’on s’est donné toute cette peine du détail, on est du métier, on y est englué, on ne s’en éloigne plus. On en a le pli, les habitudes, la morgue trop souvent, les précautions et les dédains d’aruspice contre les profanes et les amateurs, les rivalités, les préventions aussi et les entremangeries intestines, comme dit Bayle. Pour juger l’érudition, il ne serait pas mal d’être érudit d’abord, puis, par là-dessus, d’être quelque peu bel-esprit et philosophe, pour ne pas négliger tout-à-fait, en la jugeant, l’agrément et l’idée, ce que l’érudition se retranche si volontiers. Mais les beaux-esprits s’arrêtent le plus souvent en chemin et se rebutent avant d’acquérir le droit d’être juges. Les philosophes sautent à pieds joints et aiment mieux inventer. Les érudits restent entre eux, se dénigrant, se combattant, se louant et se citant. Le public, même éclairé, ne sait trop sur eux à quoi s’en tenir.

L’érudition, en ce qu’elle a de réputé exact et rigoureux, est devenue quelque chose d’aussi spécial que la chimie. Dans la discussion d’un point même d’histoire et de littérature, un digne savant ne se permettra pas plus une idée collatérale qu’un bon chimiste une métaphore dans un narré d’analyse. On ne doit pas trop s’en plaindre il arrive ainsi que des documens, peut-être utiles, s’amassent sans être compromis par les idées de personne.

Il y a pourtant en érudition, comme partout ailleurs, l’invention, le goût, l’esprit, et sous l’appareil des doctes mémoires et l’enchâssement des textes, c’est là qu’il faut aller d’abord pour savoir à quoi bon ? et si quelque chose de véritablement essentiel ou de piquant, d’original en un mot, est en jeu ; c’est à ce fond qu’il faut venir pour classer les œuvres et surtout les hommes.

En érudition, l’œuvre vaut souvent mieux que l’homme. Des esprits sensés, laborieux et patiens peuvent aller loin. M. Joubert, dans une de ses plus vraies et de ses plus ingénieuses pensées, a dit : « Les savans fabriqués sont les eaux de Barége faites à Tivoli. Tout y est, excepté le naturel. Elles ont quelque utilité, mais leurs qualités factices s’évaporent très promptement. Elles ne valent que par l’emploi et non par l’essence. » Combien, dans une académie, de ces savans par art, qui ne valent que par l’emploi, qui ne sont ni originaux ni inventeurs, qui ont tout appris, même l’esprit ! Et plût à Dieu qu’il y en eût beaucoup encore qui eussent appris cela !

Dégager de notre Académie des Inscriptions les savans par essence des savans par art et même sans art, serait chose plus amusante qu’on ne croit. La témérité semblerait grande, mais on est dans le siècle des témérités. Les savans y ont encore échappé toutefois ; on les respecte. Un certain cercle d’ennui les protège et fait brouillard du côté de la foule. La folle insolence de la critique journalière s’est portée ailleurs ; ils sont protégés par notre légèreté même. Pour quelques épigrammes banales qui s’attachent de plus en plus à tort, je le crois, au nom de l’honorable M. Raoul-Rochette, pour quelques bons mots de Courier qui sont piqués comme des étiquettes à quelques noms, et que la politique, dans le temps, a fait retenir, on laisse en paix les estimables travailleurs et les rares inventeurs, les gens d’esprit et les manœuvres ; la méthode apparente est la même ; on les confond ensemble et l’on passe.

Depuis quelque temps, un membre tout novice de l’Académie des Inscriptions, M. Berger de Xivrey, semble s’être fait le trucheman de ses doctes confrères près du public : il faut se méfier pourtant. Il pourrait bien ne pas être avoué de tous. A quelle classe le faut-il rapporter lui-même ? Je ne serais pas embarrassé de le dire, si j’osais me montrer aussi sévère envers M. Berger que M. Berger n’a pas craint d’être injuste récemment envers M. Varin, auteur d’un intéressant travail sur Reims. L’érudition a ses coteries encore ; l’Académie des Inscriptions conserve un reste de parti royaliste. M. Berger est arrivé par là et loue tout ce qui vient de là. Le travail de M. Varin était en concurrence, avec un livre que pousse la coterie dont est M. Berger : voilà l’histoire de cette grande colère. Oh ! si l’on retournait la lance de M. Berger contre ses collègues les plus intimes !… mais ce ne serait pas assez plaisant.

Il y aurait bien plus de profit à découvrir, à dénoncer au public les gens à idées dans l’érudition : ils sont rares. M. Letronne, pour prendre parmi les plus en vue, en est un. Il a de l’invention en critique, une invention très inquisitive et très destructive. S’il a pu dire un non bien net à quelque opinion vague et reçue, s’il a pu déconcerter une chronologie sacro-sainte ou prendre en flagrant délit de fabrication quelque juif hellénisant, s’il a pu mettre à sec un déluge ou faire taire à propos la statue de Memnon, il est content.

M. Fauriel aussi a de l’invention ; il en a trop peut-être pour les doctes habitudes académiques, et il a dû y déroger plus d’une fois. Il ne s’est jamais mis aux champs, soit en histoire soit en littérature, que pour rapporter quelque chose de neuf, d’imprévu, et non-seulement quant aux faits, mais quant aux idées qui s’y cachent. Ceci est trop, je le crois, pour être tout-à-fait apprécié de ses pairs.

Le livre de M. Leclerc, né au sein, de l’Académie des Inscriptions, en est presque aussitôt sorti, et a fait beaucoup d’honneur à l’érudition dans le public. Le choix du sujet, ce titre Des Journaux chez les Romains, avait de quoi piquer ; les journaux ont accueilli à l’envi le D’Hozier qui leur donnait des aïeux. En fait de généalogie, on n’est jamais difficile ; on ne s’est pas trop inquiété de voir à quoi répondait précisément et ce que signifiait en importance ce nom de journaux appliqué à l’ancienne Rome ; on n’a pas assez remarqué que ce n’était là d’ailleurs que la seconde partie et comme l’assaisonnement du savant travail de M. Leclerc.

La première partie de son livre, le premier mémoire, qui traite des Annales des Pontifes ou grandes Annales, a véritablement pour objet de rendre aux premiers siècles de Rome et à son histoire au temps des rois et des premiers consuls une authenticité que les travaux de Niebuhr et de cette école audacieuse avaient pu ébranler dans beaucoup d’esprits. Si en effet l’on parvient à démontrer que, dès les premiers siècles de Rome, le grand pontife traçait chaque année dans sa maison, sur une table blanchie, les faits mémorables ; que ces tables sur bois ou sur pierre ne furent jamais complètement détruites, qu’elles échappèrent à l’invasion des Gaulois, et qu’elles purent être consultées par les historiens à qui l’on doit le récit de ces premiers âges, il en résulte qu’il n’y a pas lieu de tant douter sur les origines, ni de tant attribuer que l’a fait Niebuhr à l’imagination populaire, aux chants nationaux et aux légendes épiques. De ce qu’il y a des fables, ce n’est pas raison de tout rejeter.

Tite-Live, le parrain le plus brillant de cette histoire demi-fabuleuse de Rome au berceau, a été aussi le principal auteur du doute, lorsqu’en commençant son sixième livre il a dit : « Jusqu’ici notre histoire est assez obscure. D’abord on écrivait peu ; ensuite les souvenirs qu’avaient pu conserver les mémoires des pontifes et les autres monumens publics ou particuliers, ont presque tous péri dans l’incendie de Rome… pleraque interiere. » Voilà le passage formel par où le doute s’est introduit ; M. Leclerc, à l’aide d’une multitude de textes de Polybe, de Denys d’Halicarnasse, de Caton, de Cicéron, de Varron,… de Tite-Live lui-même, s’efforce habilement de le combler et de réparer la brèche où se sont précipités sceptiques germains et gaulois, comme à la suite de leurs aïeux barbares.

On commence d’ordinaire par opposer aux novateurs que ce qu’ils disent est inouï ; puis, au second moment, on s’avise de leur répondre que ce qu’ils croient inventer n’est pas nouveau. Pourquoi donc, peuvent-ils répliquer, se tant effaroucher d’abord ? C’est qu’il y a des choses qu’on n’aperçoit et qui ne prennent au vif que du jour où elles sont dites d’une certaine manière.

En France, d’ailleurs, on aime assez que les idées, comme les vins, nous reviennent de l’étranger. Un petit voyage d’outre-mer ou d’outre-Rhin ne fait pas mal pour mettre en vogue. C’est ainsi depuis long-temps dans les plus petites comme dans les grandes choses Dufreny, avant Wathely, avait déjà tenté le genre des jardins dits anglais, qu’on a repris ensuite de l’Angleterre, tout comme Beaufort ou Pouilly nous est revenu par Niebuhr, comme le rationalisme de Richard Simon nous revient par Strauss.

Les idées, sinon les individus, gagnent à ces évolutions. Pour me tenir à l’exemple présent de Niebuhr, je suis singulièrement frappé (à ne juger qu’en ignorant et en simple amateur) du résultat final de toute cette guerre sur la première Rome. Niebuhr passe pour battu, et il ne l’est pas autant qu’on veut bien dire. Sa Rome étrusque a peu réussi, et l’on raille même agréablement ses grandes épopées latines : mais, tout à côté, on raille aussi ces vieilles fables qu’on n’adoptait pas sans doute, mais qu’on relevait peu jusque-là ; on parle très lestement de Tite-Live ; on va même un peu loin peut-être en disant de son pleraque interiere que c’est la facile excuse d’un rhéteur ingénieux qui voulait se soustraire au long travail de l’historien. Dirait-on cela de Tite-Live, si Niebuhr, ce téméraire provocateur, n’était pas venu ?

Un Allemand de beaucoup de savoir et d’esprit, le docteur Hermann Reuchlin, le même qui fait en ce moment là-bas une histoire de Port-Royal, comme moi ici, et qui me devancera, je le crains bien, me disait un jour : « Vous autres catholiques, quand vous allez à la recherche et à la discussion des faits, vous êtes toujours plus ou moins comme une troupe qui fait sa sortie sous le canon d’une place et qui n’ose s’en écarter. Nous autres, protestans, nous osons charger à fond à la baïonnette. » J’aurais pu lui répondre : « Oui, mais prenez garde qu’en devenant victorieux, et l’ennemi chassé, vous ne vous trouviez tout juste à la place qu’il occupait auparavant. » M. Quinet a très bien démontré cela pour les théologiens qui, à leur insu, ont préparé Strauss. Or, en ce siècle, et dans toutes les questions, on est chacun plus ou moins protestant, je veux dire qu’après bien des débats avec l’adversaire, on court fortement risque d’être amené tout proche du camp que l’autre occupait. Les critiques à idées poussent trop loin ; en attendant, les critiques judicieux et sages font du chemin : le juste milieu se déplace. Le succès le plus grand de la plupart des révolutions, en littérature comme en politique, n’est guère peut-être que cela : faire tenir compte aux autres de certains résultats, en passant soi-même pour battu. Niebuhr, dans sa défaite sur le mont Aventin, me fait un peu l’effet d’être battit comme La Fayette en 1830, non sans avoir obtenu bien des choses. Grace à lui, l’histoire des premiers siècles de Rome est à refaire, ou mieux il demeure prouvé, je pense, qu’on ne saurait la refaire. Le docte et habile M. Leclerc, en rétablissant l’authenticité de cette histoire en général, ne nous dit pas en détail ce qu’il continue d’en croire. Là est l’embarras vraiment. Niebuhr, dans sa tentative de reconstruction, a erré et rêvé ; mais, à ne prendre ses hypothèses que philosophiquement et comme manière de concevoir une première Rome autre que celle de Rollin, elles demeureront précieuses et méritoires aux yeux de tous les libres esprits [2].

Ces écoles audacieuses sont d’abord comme un torrent qui passe ; les gens établis dans l’ancienne idée se révoltent et se garent. Attendez ! le torrent a passé : on l’enjambe bientôt, non sans ramasser les débris et les troncs d’arbres charriés. Esprits riverains, ne méprisons pas les torrens : le premier ravage passé, ils font alluvion sur nos rivages.

M. Leclerc nous pardonnera d’être un peu plus indulgent que lui pour Niebuhr, à qui nous sommes redevables d’un service qu’il n’est pas en mesure de reconnaître aussi bien que nous : je veux parler de l’ouvrage même de M. Leclerc. Les critiques comme Niebuhr, ces provocateurs d’idées et de génie, servent à faire produire en définitive aux doctes judicieux et ingénieux ces écrits qui, sans eux et leur assaut téméraire, ne seraient peut-être jamais sortis. C’est comme le produit net du débat : après quoi la clôture.

Il est impossible, ce nous semble, d’apporter une érudition plus complète, mieux munie de tous les textes, de les mieux colliger, épuiser et discuter, de les passer à un creuset plus sévère que M. Leclerc ne l’a fait. En quelques rares endroits, si je l’osais remarquer, son raisonnement, en faveur de l’authenticité historique qu’il soutient, m’a paru plus spécieux que fondé, comme quand il dit par exemple : Les premiers siècles de Rome vous sont suspects à cause de la louve de Romulus, des boucliers de Numa, du rasoir de l’augure, de l’apparition de Castor et Pollux… ; effacez donc alors de l’histoire romaine toute l’histoire de César, à cause de l’astre qui parut à sa mort, dont Auguste avait fait placer l’image au-dessus de la statue de son père adoptif, dans le temple de Vénus [3]. » Une fable qu’on aura accueillie dans une époque tout avérée et historique ne saurait en aucune façon la mettre au niveau des siècles sans histoire et où l’on ne fait point un pas sans rencontrer une merveille. Ailleurs [4], il lui arrive de parler de la candeur des récits consignés dans les Annales pontificales, avant les luttes passionnées du sénat et du peuple ; il m’est impossible vraiment, en songeant à toutes les fables qu’y affichaient les pontifes, et qui entraient dans l’intérêt aussi de leur politique, de me figurer de quelle candeur particulière il s’agit, si ce n’est que ces Annales étaient tracées sur une table blanchie, in albo. Comme goût, même dans ce genre spécial, j’aimerais parfois un peu moins de luxe d’érudition en certaines parenthèses, qui font trop souvenir l’irrévérencieux lecteur de ce joli mot de Bonaventure Des Périers : « Que, comme les ans ne sont que pour payer les rentes, aussi les noms ne sont que pour faire débattre les hommes. » Enfin on se passerait très bien encore çà et là de quelques petits mouvemens comme oratoires, qui sortent de l’excellent ton critique, et qui semblent dire avec Scipion : Montons au Capitole ! Mais, je le répète, et après tout le monde, l’érudition positive de M. Leclerc a épuisé les pièces restantes du procès, en a tiré tout le parti possible ; si l’on doute encore après cela, c’est que le doute est dans le fond même et qu’il ne se peut éviter.

Qu’on se demande un peu, toutefois, ce qu’on atteindrait chez nous de vrai et de positif si l’on essayait de reconstruire quelques vieilles annales contemporaines de Grégoire de Tours, ou les grandes Chroniques de Saint-Denys, que M. Leclerc compare ingénieusement aux Annales des pontifes, si l’on essayait de leur rendre crédit moyennant quelque ligne en l’air, quelque à-peu-près échappé à Voltaire ou à Anquetil. On disait les Annales chez les Romains comme on dit chez nous les vieilles Chroniques ; on s’en moquait, on les invoquait, sans les avoir lues. Denys d’Halicarnasse, qui s’y appuie, ne paraît pas les avoir directement consultées. On ne peut d’ailleurs rendre compte du moment ni du comment de la transformation de ces Annales d’abord tracées sur bois ou sur pierre, et plus tard rédigées en livres. Il était naturel et nécessaire que, tôt ou tard, ce changement eût lieu. Car que faire de toutes ces tables de bois ou de marbre, de tous ces album sur mur, où s’écrivait l’histoire de chaque année, durant les siècles où il n’y avait pas d’autre histoire ? Elles étaient fort sommaires, je le crois ; mais elles ne laissaient pas de devoir occuper à la longue une étendue fort respectable, si elles tenaient tout ce qu’on nous a depuis raconté des premiers siècles. Il y eut là de bonne heure de quoi encombrer le vestibule et toute la maison du grand prêtre. Qui fut donc chargé de rédiger en livres ce qui était d’abord en inscriptions ? Quelle garantie de fidélité dans cette révision ? A quelle époque ? C’est ce qu’aucun texte n’a permis à M. Leclerc de conjecturer. J’ai dit qu’après lui, sur cette question, il fallait crier à la clôture. Mais voilà l’endroit faible de la place par où le doute pourrait encore faire brèche de nouveau.

M. Leclerc a exprimé une vue historique très séduisante et très ingénieuse ; c’est que, sous Vespasien, il y eut un renouvellement d’études, et, pour tout dire, une véritable rénovation des travaux historiques : « Cet empereur, renonçant le premier aux traditions, patriciennes de la famille des Césars qui venait de finir dans Néron, lorsqu’il reconstruisit le Capitole incendié par les soldats de Vitellius ou par les siens, ne craignit point d’en faire comme un musée historique où se dévoileraient, aux yeux de tous, les mystères de l’antiquité romaine… Depuis Vespasien et son nouveau Capitole, on connaît mieux la vérité, et le patriciat déchu ne défend plus de la dire. » Ainsi on consulta plus librement alors les vieux titres, les inscriptions sur bronze, et selon M. Leclerc les Annales pontificales, qui durent être pour beaucoup dans cette rénovation. Enfin ce fut un peu comme aujourd’hui, où, grace à la passion des recherches historiques, on revient à mieux savoir le moyen-âge et l’époque mérovingienne que durant les trois derniers siècles.

Ceci est vrai en partie, en partie exagéré. Je soupçonne qu’il y a quelque illusion à penser qu’on sache jamais mieux les choses en s’en éloignant beaucoup. On en saisit mieux certaines masses et certains points isolés, et l’on croit d’autant mieux les tenir que le reste se dérobe davantage. Pour dire toute ma pensée, a-t-on raison de prétendre savoir mieux le moyen-âge aujourd’hui qu’avant la révolution ? Oui et non. Cette quantité de détails sur le clergé, les couvens, les parlemens, les charges de cour, qui formaient la trame sociale, et qui étaient un reste de la vie du moyen-âge, on ne les connaît plus. Tout le monde en était informé alors, on vivait au milieu. Les érudits en retrouvent aujourd’hui et en embrassent des parties ; mais personne n’a plus dans la tête cet ensemble d’organisation. On y gagne, quand on juge le moyen-âge, de le faire dans un esprit plus détaché de toutes les analogies contemporaines ; mais on y perd aussi quelque chose en notions continues. C’est une flatterie à l’homme de croire que du moins tous les résultats positifs restent, et que dans la science on n’oublie pas. A chaque génération, il se fait un naufrage d’idées vives ; une sorte d’ignorance recommence ; une bonne partie du savoir et de l’esprit de chaque époque périt avec elle ; une autre portion s’entasse en de savans dépôts, et ne s’en tire qu’en se dispersant dans quelques têtes de plus en plus singulières. C’est bien moins encore, on le conçoit, à la rénovation historique du temps de Vespasien qu’à la nôtre même, en sa légère exagération, que je me permets d’opposer ce sous-amendement respectueux. En face des érudits et des philosophes également ardens de nos jours et emportés à toutes sortes d’espérances, il est bon de ne pas laisser tout-à-fait tomber ce droit de rappel à l’homme, qui semble relégué chez les défunts moralistes.

La seconde partie du livre de M. Leclerc, et de beaucoup la plus agréable, traite des journaux chez les Romains. Le sagace dissertateur essaie de les rattacher directement aux Annales des pontifes, et de montrer que, vers le temps même où l’on cessa de rédiger celles-ci, on commence à voir apparaître une publication ou journalière ou assez fréquente, qui les remplaça avec avantage. D’après cette conjecture, les journaux seraient comme une bouture sortie du vieux tronc pontifical : ils n’en seraient que la prolongation et l’émancipation au dehors ; ils auraient eu, comme le théâtre, comme la statuaire en bien des pays, leur période hiératique avant d’avoir leur existence populaire. Les Annales pontificales, c’était, si vous voulez, un journal annuel à un seul exemplaire, sur bois ou sur marbre, affiché dans le vestibule du grand-prêtre ; c’était un essai informe de Moniteur, très mélangé de Mathieu Laensberg. Les journaux, dès l’année 626 environ, y auraient suppléé et auraient rendu compte des affaires publiques, des édits, des procès scandaleux, des orages, pluies de sang et autres phénomènes atmosphériques, etc. ; les actes de l’assemblée du peuple, selon la conjecture très avenante de M. Leclerc, auraient été l’objet principal de ces journaux, environ soixante huit ans avant les actes du sénat, lesquels (on le sait positivement) ne commencèrent à être publiés qu’en l’an de Rome 694, sous le premier consulat de César : ce fut un tour que cet ennemi de l’aristocratie joua au sénat, un peu comme lorsque notre révolution de juillet introduisit la publicité dans notre chambre des pairs. Mais gardons-nous de trop pousser ces sortes d’analogies. Ni sur la fin de la république, ni sous l’empire, les journaux à Rome ne furent jamais rien qui ressemblât à une puissance ; ils étaient réduits à leur plus simple expression ; on ne saurait moins imaginer, en vérité, dans un grand état qui ne pouvait absolument se passer de toute information sur les affaires et les bruits du forum. M. Leclerc a très bien indiqué le moyen de se figurer ce que renfermaient les journaux de Rome entre le premier consulat et la dictature de César. On a dix-sept lettres de Célius à Cicéron, alors proconsul en Cilicie, et qui lui demandait de le tenir au courant ; Célius fait ramasser de toutes mains des nouvelles, il paie des gens pour cela, et Cicéron n’est pas trop content toujours des sots propos qu’ils y mêlent. Mais ce serait se faire un trop bel idéal, je le crois, des journaux de Rome que de se les représenter par les lettres de Célius ; c’est précisément parce que les journaux, qui y sont à peine indiqués en passant, ne disent pas l’indispensable, qu’il y supplée si activement près de Cicéron. Il va jusqu’à lui copier au long un sénatus-consulte, faute du Moniteur du jour apparemment. Quand on lit cette suite de lettres, on en reçoit une impression qui dément plutôt l’idée d’un service officiel et régulier par les journaux. Après tout, aux diverses époques de la république expirante ou de l’empire, dans les rares intervalles de liberté comme sous la censure des maîtres, il n’y avait à Rome que le journal en quelque sorte rudimentaire, un extrait de moniteur, de petites affiches et de gazette de tribunaux ; le vestige de d’organe, plutôt que l’organe puissant et vivant. M. Leclerc a fait comme ces curieux anatomistes qui retrouvent dans une classe d’animaux ou dans l’embryon la trace, jusque-là imperceptible, de ce qui plus tard dominera. Si M. Magnin a su montrer la persistance et faire comme l’histoire de la faculté dramatique aux époques même où il n’y a plus de théâtre ni de drame à proprement parler, M. Leclerc à son tour a pu trouver preuve de la faculté du journal chez les Romains. Cette faculté humaine, curieuse, bavarde, médisante, ironique, n’a pas dû cesser dès avant Martial jusqu’à Pasquin. Mais qu’on n’en attende alors rien de tel (M. Leclerc est le premier à le reconnaître) que cette puissance de publicité devenue une fonction sociale ; ceci est aussi essentiellement moderne que le bateau à vapeur. Le véritable Moniteur des Romains se doit chercher dans les innombrables pages de marbre et de bronze où ils ont gravé leurs lois et leurs victoires ; les journaux littéraires du temps de César sont dans les lettres de Cicéron, et les petits journaux dans les épigrammes de Catulle : ce n’était pas trop mal pour commencer. S’il y avait eu des journaux dans ce sens moderne qui nous flatte, au moment où se préparait la rupture entre César et Pompée, on aurait vu Curion soudoyer, courtiser des rédacteurs, César envoyer des articles tout faits il y aurait eu escarmouche de plume avant Pharsale. Mais rien : le journal à Rome manqua toujours de premier Paris aussi bien que de feuilleton ; est-ce là un aïeul ?

Et sous les empereurs, après Néron et dans les interrègnes, s’il y avait eu de vrais journaux à Rome, chaque prétendant y serait allé en même temps qu’aux prétoriens, pour se les assurer. Et Trimalcion et Apicius, dans leurs digestions épicuriennes, auraient songé à en acheter un, pour être quelque chose.

C’est à nous, bien à nous, notre gloire et notre plaie que le journal : prenons garde ! c’est la grande conquête, disions-nous hier ; nous le redisons aujourd’hui, et, plus mûr, nous ajoutons : c’est le grand problème de la civilisation moderne.

En attendant, une histoire des journaux est à faire ; les doctes travaux de M. Leclerc en rendent facile la préface pour ce qui concerne l’antiquité. Il lui resterait à parler des Grecs et à y rechercher, comme il l’a fait pour les Romains, le vestige de l’organe. Il paraît peu disposé à le croire très développé : « La vie politique des Grecs, dit-il en un endroit [5], non moins active que celle de Rome, mais resserrée dans leurs petits états, n’appelait point un aussi rapide et aussi énergique instrument de publicité que cet immense empire dont les armées conquérantes détruisirent en peu d’années Carthage, Corinthe et Numance. » On a vu que cet énergique instrument de publicité ne joua jamais que très peu à Rome ; et, puisqu’il s’agit de la faculté plutôt encore que de l’usage, j’ai peine à croire qu’Athènes, par exemple, n’en ait pas fait preuve, même dans son cercle très resserré. Il serait piquant d’éclairer cela avec précision. On a voulu voir le premier exemple des journaux littéraires dans la Bibliothèque de Photius, et faire de lui l’inventeur des Éphémérides. M. Leclerc indique, en passant, une quantité d’éphémérides historiques des Grecs qui ne sont pas plus des journaux proprement dits, destinés aux nouvelles publiques, que la Bibliothèque de Photius n’est un journal littéraire. Il paraît pourtant qu’un des premiers journaux des Romains fut rédigé par un Grec appelé Chrestus : il n’a dû importer à Rome que ce qui était déjà dans son pays. A priori, on peut affirmer que le journal, à l’état primitif au moins, n’a pas dû manquer à la Grèce.

Encouragé dans cette voie de recherches par le prompt succès de son livre, M. Leclerc, nous assure-t-on, s’occupe activement de suivre au moyen-âge la trace du journal. De journaux privés, il n’en manqua jamais même alors : on écrivait à la dernière page de sa Bible ses bons ou mauvais jours ; le moine ou le bourgeois de Paris notaient dans l’ombre les évènemens monotones ou singuliers. Mais lorsqu’on entend par journal une feuille plus ou moins régulière, périodiquement publiée, on a plus de peine à en découvrir, et c’est à M. Leclerc que revient le soin d’en dépister. On a cru volontiers jusqu’ici que les gazettes étaient nées au XVIe siècle seulement, et les journaux littéraires au XVIIe. « C’est une des plus heureuses inventions du règne de Louis-le-Grand, » dit solennellement Camusat en tête de son ébauche d’histoire. Les véritables précédens des journaux littéraires sont dans la correspondance des savans du XVIe siècle et de leurs successeurs de Hollande. Quoi qu’il en soit, toutes ces investigations préalables ne serviraient qu’à fournir une bonne introduction à l’histoire des journaux, et c’est à ce travail que je voudrais voir quelque académie ou quelque librairie (si librairie il y a) provoquer deux ou trois travailleurs consciencieux et pas trop pesans, spirituels et pas trop légers. Il est temps que cette histoire se fasse ; il est déjà tard ; bientôt on ne pourrait plus. On est déjà à la décadence et au bas-empire des journaux. Bayle nous en marque l’âge d’or si court, le vrai siècle de Louis XIV. Il réclamait déjà lui-même une histoire des gazettes. L’essentiel d’abord serait de former un bon corps d’histoire, d’établir les grandes lignes de la chaussée ; les perfectionnemens viendraient ensuite. Il y aurait danger, si l’on n’y faisait attention, de demeurer attardé dans les préparatifs de l’entreprise et perdu dans les notes : je sais un estimable érudit qu’on trouva de la sorte dans son cabinet, assis par terre, à la lettre, et tout en pleurs, au milieu de mille petits papiers entre lesquels il se sentait plus indécis que le héros de Buridan : Sedet oeternumque sedebit infelix Theseus. Camusat lui-même n’a laissé qu’un ramas de notes. Malgré tout le soin possible, il faudrait se résigner dans un tel travail à bien des ignorances, à bien des inexactitudes : on saura de moins en moins les vrais auteurs, je ne dis pas des articles principaux, mais même des recueils. Quelqu’un a trouvé l’autre jour très spirituellement que les journaux sont nos Iliades, et qui ont des myriades d’Homères ; en remontant toutefois, le nombre des Homères se simplifie. Par malheur, ceux qui seraient en état d’éclairer, de contrôler pertinemment ces origines de journaux, manqueront de plus en plus. C’est là un des préjugés et une des morgues de l’érudition que d’attendre, pour attacher du prix à certains travaux, qu’il ne soit presque plus temps de les bien faire. Le beau moment académique pour reconstruire une civilisation, c’est lorsqu’il n’en reste plus qu’une écriture indéchiffrable ou des pots cassés.

La grande division qui séparerait naturellement cette histoire des journaux français en deux tomberait à 89 : histoire des journaux avant la révolution, et depuis. Cette dernière partie, pour être plus rapprochée et pour n’embrasser que cinquante ans, ne serait pas, on le conçoit, la moins immense. Mais même pour la première, on ne s’imagine pas, si l’on n’y a sondé directement par places, l’immensité et la multiplicité de ce qu’elle aurait à embrasser dans l’intervalle de cent vingt-quatre ans, depuis 1665, date de la fondation du Journal des Savans, jusqu’en 89. L’utilité et le jour qui en rejailliraient pour l’appréciation littéraire des époques qui semblent épuisées, ne paraissent point avoir été assez sentis. Dans l’histoire qu’on a tracée jusqu’à présent de la littérature des deux derniers siècles, on ne s’est pris qu’à des œuvres éminentes, à des monumens en vue, à de plus ou moins grands noms : les intervalles de ces noms, on les a comblés avec des aperçus rapides, spirituels, mais vagues et souvent inexacts. On a trop fait avec ces deux siècles comme le touriste de qualité qui, dans un voyage en Suisse, va droit au Mont-Blanc, puis dans l’Oberland, puis au Righi, et qui ne décrit et ne veut connaître le pays que par ces glorieux sommets. Le plain-pied moyen des intervalles n’a pas été exactement relevé, et on ne l’atteint ici que par cette immense et variée surface que présente la littérature des journaux. Il y a en ce sens une carte du pays à faire, qui, à l’exemple de ces bonnes cartes géographiques, marquerait la hauteur relative et le degré de relèvement des monts par rapport à ce terrain intermédiaire et continu. Jusqu’ici encore, on a, par-ci par-là, rencontré et coupé des veines au passage ; il y a à suivre ces veines elles-mêmes dans leur longueur, et bien des rapports constitutifs et des lois de formation ne s’aperçoivent qu’ainsi. Ce sont des enfilades de galeries qu’on ne se figure que si l’on y a pénétré. On aurait beau dire d’un ton léger : « Que voulez-vous tant fouiller, et pourquoi s’embarrasser de la sorte ? Ces morts sont morts et ont bien mérité de mourir ; qu’ils dorment à jamais en leurs corridors noirs. Cette littérature oubliée était juste à terre en son vivant ; elle est aujourd’hui sous terre ; elle n’a fait que descendre d’un étage. Allez aux grands noms, aux pics éclatans ; laissez ces bas-fonds et ces marnières. » Mais il ne s’agirait pas ici de réhabiliter des noms ; les noms en ce genre sont peu ; les hommes y sont médiocrement intéressans d’ordinaire, et même les personnes morales s’y trouvent le plus souvent gâtées et assez viles ; il s’agirait de relever des idées et de prendre les justes mesures des choses autour des œuvres qu’on admire. Quand on a vécu très au centre et au foyer de la littérature de son temps, on comprend combien, en ce genre d’histoire aussi (quoiqu’il semble que là du moins les œuvres restent), la mesure qui ne se prend que du dehors est inexacte et, jusqu’à un certain point, mensongère et convenue ; combien on surfait d’un côté en supprimant de l’autre, et comme de loin l’on a vite dérangé les vraies proportions dans l’estime. Eh bien ! au XVIIIe siècle c’était déjà ainsi ; tout ce qu’on trouve de bonne heure dans les journaux d’alors est une source fréquente d’agréable surprise. Le Mercure, le plus connu, n’en représente guère que la partie la plus fade et la moins originale. Quand on aura parcouru la longue série qui va de Desfontaines, par Fréron, à Geoffroy, on saura sur toute la littérature voltairienne et philosophique un complet revers qu’on ne devine pas, à moins d’en traverser l’étendue. Quand on aura feuilleté le Pour et Contre de l’abbé Prévost, et plus tard les journaux de Suard et de l’abbé Arnaud, on en tirera, sur l’introduction des littératures étrangères en France, sur l’influence croissante de la littérature anglaise particulièrement, des notions bien précises et graduées, que Voltaire, certes, résume avec éclat, mais qu’il faut chercher ailleurs dans leur diffusion. Si les Nouvelles ecclésiastiques (jansénistes), qui commencent à l’année 1728 et qui n’expirent qu’après 1800, ne donnent que la triste histoire d’une opinion, ou plutôt, à cette époque, d’une maladie opiniâtre, étroite, fanatique, et comme d’un nerf convulsif de l’esprit humain, les Mémoires de Trévoux, dans les portions qui confinent le plus au XVIIe siècle, offrent un fond mélangé d’instruction et de goût, le vrai monument de la littérature des jésuites en français, et qui, ainsi qu’il sied à ce corps obéissant et dévoué à son seul esprit, n’a porté à la renommée le nom singulier d’aucun membre [6]. Il serait fastidieux d’énumérer, et moi-même je n’ai jamais traversé ces pays qu’en courant ; mais un jour il m’est arrivé aux champs, dans la bibliothèque d’un agréable manoir, de rencontrer et de pouvoir dépouiller à loisir plusieurs années de cette considérable et excellente collection intitulée l’Esprit des Journaux, laquelle, commencée à Liége en 1772, s’est poursuivie jusque vers 1813. Je ne revenais pas de tout ce que j’y surprenais, à chaque pas, d’intéressant, d’imprévu, de neuf et de vieux à la fois, d’inventé par nous-mêmes hier. Cet Esprit des Journaux était une espèce de journal (disons-le sans injure) voleur et compilateur, qui prenait leurs bons articles aux divers journaux français, qui en traduisait à son tour des principaux journaux anglais et allemands, et qui en donnait aussi quelques-uns de son cru, de sa rédaction propre. Voilà un assez bel idéal de plan, ce semble. L’Esprit des Journaux le remplissait très bien. Que n’y ai-je pas retrouvé dans le petit nombre d’années que j’en ai parcourues ! Nous allons oubliant et refaisant incessamment les mêmes choses. Cette toile de Pénélope, dans la science et la philosophie, amuse les amans de l’humanité, qui s’imaginent toujours que le soleil ne s’est jamais levé si beau que ce matin-là, et que ce sera pour ce soir à coup sûr le triomphe de leur rêve. Savez-vous qu’on était fort en train de connaître l’Allemagne en France avant 89 ? Bonneville et d’autres nous en traduisaient le théâtre. Cette Hroswita, si à propos ressuscitée par M. Magnin, était nommée et mentionnée déjà en plus d’un endroit ; sans l’interruption de 89, on allait graduellement tout embrasser de l’Allemagne, depuis Hroswita jusqu’à Goethe. Les poésies anglaises nous arrivaient en droite ligne ; les premiers poèmes de Crabbe étaient à l’instant analysés, traduits. Savoir en détail ces petits faits, cela donne un corps vraiment à bien des colères de La Harpe, aux épigrammes de Fontanes. L’Allemagne de Mme de Staël n’en est pas moins un brillant assaut, pour avoir été précédé, avant 89, de toutes ces fascines jetées dans le fossé. Mon Esprit des Journaux me rendait sur Buffon [7] des dépositions originales qui ajouteraient un ou deux traits, je pense, aux complètes leçons de M. Villemain. Dans une préface de Mélanges tirées de l’allemand, Bonneville (et qui s’aviserait d’aller lire Bonneville si on ne le rencontrait là ?) introduisait dès-lors cette manière de crier tout haut famine et de se poser en mendiant glorieux, rôle que je n’avais cru que du jour même chez nos grands auteurs. Jusqu’à plus ample recherche, c’est Bonneville qui a droit à l’invention. Mais on était encore en ces années dans l’âge d’or de la maladie, et un honnête homme, Sabatier de Cavaillon, répondant d’avance au vœu de Bonneville, adressait, en avril 1786, comme conseils au gouvernement, des observations très sérieuses sur la nécessité de créer des espions du mérite [8]. « Épier le mérite, le chercher dans la solitude où il médite, percer le voile de la modestie dont il se couvre, et le forcer de se placer dans le rang où il pourrait servir les hommes, serait, à mon avis, un emploi utile à la patrie et digne des meilleurs citoyens. Ce serait une branche de police qui produirait des « fruits innombrables… » Voilà l’idée première et toute grossière, me disais-je ; celle de se dénoncer soi-même et de s’octroyer le bâton n’est venue qu’après.

En somme pourtant, cette histoire des journaux français avant 89 ne serait pas infinie. Les Beuchot, les Brunet, les Quérard, doivent en posséder par devers eux la plupart des élémens positifs. Je sais dans la bibliothèque de Besançon une chambre pas très grande et qui n’est garnie que des collections de ces vieux journaux littéraires ; en s’enfermant là pendant quelques mois, et non sans le docte Weiss (genius loci), on ferait beaucoup.

Mais c’est à dater de 89 surtout que les difficultés et les exigences du sujet se multiplieraient, et que le complet (littéraire et politique) deviendrait plus indispensable et plus insaisissable à la fois. Hélas ! ne nous exagérons rien : combien peu de gens, d’ici à quelques années, seront encore à même de contrôler et de contredire en ce genre l’approximatif de nos travaux ! Les Roederer, les Fiévée, les Michaud, ont déjà emporté le plus vif de cette histoire dans la tombe.

Et l’entreprise que je propose en ce moment et que je suppose, cette espèce de rêve au pot au lait que j’achève en face de mon écritoire, cette histoire de journaux donc, dans son incomplet même et son inexact inévitable, se fera-t-elle ? J’en doute un peu. On est entraîné, le vent chasse, le courant pousse, le rivage se perd de vue. L’incomplet est le propre de l’homme ; il laisse tout monument voisin de la ruine. A côté d’une aile qui finit, l’autre demeure en suspens ; les plus beaux siècles ne sont que des Louvres inachevés. Et quand il achèverait, le temps y met bon ordre en détruisant. Que ce débris vienne du temps ou de l’homme même, c’est bientôt de loin la seule marque qui reste de lui. Ce qui n’empêche pas qu’il ne nous faille travailler chacun à son jour, et faire vaillamment à son poste comme si tout devait durer et se finir. La vie humaine, il y a long temps qu’on l’a dit, ressemble à la guerre : chacun n’a qu’à tenir son rang avec honneur et qu’à faire sa fonction, comme si la mort n’était pas là dans tous les sens, qui sillonne.

Qu’on nous pardonne ces graves rêveries qu’ont amenées insensiblement et que justifient peut-être ces idées si contrastantes de Rome et de journaux, ce bruyant passé d’hier et cet antique et auguste passé, tous les deux à leur manière presque sans histoire ; la ville éternelle en partie douteuse et ses cinq siècles de grandes ombres, la société moderne avec sa marche accélérée, conquérante, ses mille cris assourdissans de triomphe, et son bruit perpétuel de naufrage !


SAINTE-BEUVE.

  1. Firmin Didot, rue Jacob, 56.
  2. M. Leclerc rappelle très bien et cite l’agréable plaisanterie de l’abbé Barthélemy, oit, sous le titre d’Essai d’une nouvelle Histoire romaine, il montre qu’il ne croit à peu près rien des premiers siècles de l’ancienne. Bayle, dans l’article Tanaquil de son Dictionnaire, après avoir soigneusement déroulé le tissu de contes qui se rattachent à cette princesse, ajoute que si l’on avait fait faire à de jeunes écoliers des amplifications sur des noms de personnages héroïques, et qu’on eût introduit ensuite toutes ces broderies dans le corps de l’histoire, on n’aurait guère obtenu un résultat plus fabuleux. « Cela eûtt produit de très grands abus, dit-il avec son air de maligne bonhomie, si les plus jolies pièces de ces jeunes gens eussent été conservées dans les Archives, et si, au bout de quelques siècles, on les eût prises pour des relations. Que sait-on si la plupart des anciennes fables ne doivent pas leur origine à quelque coutume de faire louer les anciens héros le jour de leur fête et de conserver les pièces qui avaient paru les meilleures ? Ces bonnes pièces, ces bonnes copies, comme on dit dans les classes, c’est une manière plus prosaïque d’exprimer la même chose qu’on a depuis appelée magnifiquement du nom d’épopées. Mais tout ce scepticisme, avant Niebuhr, n’était pas sorti d’un cercle restreint ; il souriait silencieusement au bas d’une note de Bayle, ou se jouait avec l’abbé Barthélemy dans le salon de Mme de Choiseul ; il s’enfermait avec Pouilly et Lévesque au sein de l’Académie des Inscriptions ; maintenant il s’est produit en plein jour et a passé à l’état vulgaire. Cette vaste tentative d’incendie par les Germains l’a tout d’un coup trahi de toutes parts et éclairé.
  3. Page 166.
  4. Page 115.
  5. Page 224.
  6. Je suis tenté vainement de citer le nom de Tournemine comme se rattachant le plus en tête à la rédaction des Mémoires de Trévoux : Tournemine a-t-il obtenu ou gardé quelque chose qui ressemble à de la gloire ?
  7. Juin et juillet 1788.
  8. Esprit des Journaux, avril 1786 (extrait du Journal Encyclopédique.)