Les mystères de Montréal/XI

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Les mystères de Montréal (Feuilleton dans Le Vrai Canard entre 1879 et 1881)
Imprimerie A. P. Pigeon (p. 44-49).

II

L’HOMME AU CHAPEAU DE CASTOR GRIS.


Le lendemain de la visite du docteur Coxis chez le comte de Bouctouche, un personnage mystérieux se promenait entre dix et onze heures du matin sur la rue Saint-Denis, du côté opposé à la maison du comte.

Il n’y avait rien de recherché dans sa mise. Il portait un chapeau de castor gris qui paraissait avoir été bloqué cinq ou six fois. Il était vêtu d’un tweed couleur poivre et sel valant tout au plus une dizaine de piastres. Ses chaussures quoique rapiécées en plusieurs endroits étaient propres et luisantes.

C’était un homme d’une cinquantaine d’années, assez gras et d’une stature au-dessus de la moyenne.

Il portait des favoris, et l’ensemble de sa physionomie dénotait un esprit cauteleux et observateur.

Depuis une semaine, tous les matins vers neuf heures, on pouvait le voir arpentant la rue Saint-Denis en laissant traîner le bout ferré de sa canne sur les grandes dalles de granit qui composent le trottoir.

En passant vis-à-vis de la résidence du comte de Bouctouche, il levait toujours les yeux au balcon au-dessus de la porte et semblait épier les mouvements de tous ceux qui entraient dans la maison ou qui en sortaient.

Ce matin-là, vers onze heures, il vit arriver le notaire Maheu, portant sous le bras plusieurs documents officiels. Le tabellion sonna à la porte du comte et entra.

L’homme au chapeau de castor gris eut un sourire de satisfaction.

Il plaça sa canne sous l’aisselle du bras gauche et se frotta les mains avec un contentement visible.

Il hâta le pas et continua sa marche jusqu’au Carré Saint-Louis.

Il s’approcha de la fontaine des Innocents et y but un peu d’eau dans une des tasses de zinc enchaînées à la petite colonnade en fonte.

Il se tint en arrière de la fontaine de manière à observer tout ce qui se passait devant la résidence du comte.

Le notaire faisait une visite prolongée à son client.

Midi sonna à l’église Saint-Jacques et il n’était pas encore sorti.

Le personnage mystérieux cependant ne perdait point patience.

Il reprit sa promenade vers la Côte à Baron, se retournant à chaque minute pour s’assurer si le notaire n’était pas sorti de chez le comte de Bouctouche.

À midi et demi, au moment où l’homme au chapeau de castor gris traversait la rue Sherbrooke, il vit le notaire sur le perron du comte prenant congé de son client.

Il s’arrêta court et se portant l’index au front il sembla prendre une résolution subite.

Il se dirigea vers la maison du comte, monta le perron et sonna hardiment. La porte s’ouvrit et une servante lui dit d’entrer dans le salon, M. le comte serait à lui dans quelques instants.

L’inconnu se laissa choir dans un fauteuil moelleusement capitonné et recouvert d’une housse. Pendant quelques minutes il admira au salon les globes immenses qui se dressaient dans les cadres d’or sculptés dans tous les coins de l’appartement, les crédenecs recouvertes des vases les plus riches de la Chine et du Japon, les lustres aux cristaux étincelants, les poufs, les divans en brocatelle vert et or, des chefs-d’œuvre d’ébénisterie en laque et en bois de rose. D’épais rideaux en reps qui masquaient les fenêtres, laissant pénétrer dans l’appartement un demi-jour voluptueux, et les plantes exotiques rangées sur une jardinière imprégnaient l’atmosphère des parfums les plus pénétrants.

Le comte de Bouctouche après cinq ou six minutes fit son entrée dans le salon et salua son visiteur d’une légère inclination de la tête.

Le comte, au premier coup d’œil, n’avait pas reconnu son visiteur. S’avançant près de la fenêtre il écarta un des rideaux. La lumière qui envahit le salon lui permit de distinguer clairement les traits de l’inconnu.

Le comte en le voyant se troubla.

— Comment ! s’écria-t-il, vous ici ! Vous, monsieur Caraquette, que je croyais au Nouveau-Brunswick.

— C’est moi-même en personne, dit l’homme au chapeau de castor gris. Ma visite vous dérange peut-être ?

— Au contraire, monsieur Caraquette, rien ne me fait plus de plaisir de vous rencontrer aujourd’hui à Montréal.

— Monsieur le comte, il a fallu des affaires de la plus haute importance pour m’obliger à faire un voyage aussi long, pendant la saison où je suis le plus occupé.

— Où voulez-vous en venir ?

— Prenez patience, monsieur le comte, j’aime les situations nettement définies ; il y a trois ans, mon ami, monsieur de Saint-Simon, un des armateurs les plus riches des Îles de Saint-Pierre et Miquelon me nommait son exécuteur testamentaire. Il laissait une fortune de deux millions de dollars en or déposée dans les banques, plus la dernière cargaison de diamants qu’il avait tirés de ses mines au Brésil.

Vous avez épousée, dix-huit mois avant la mort de M. St-Simon, sa nièce, Mlle Malpecque, avec l’espérance d’hériter un jour d’une des fortunes les plus considérables de l’Amérique. Lecture vous a été faite des différentes clauses du testament de feu M. St-Simon. Ses biens mobiliers et immobiliers, ont été légués par substitution au jeune vicomte de Bouctouche, âgé de trois mois, à la mort de son grand oncle.

Advenant la mort du vicomte sans héritiers, la fortune tout entière doit retourner au marquis de Malpecque ou à ses collatéraux. Lorsque vous avez quitté la Baie des Chaleurs, j’ai cru remarquer que la santé de votre fils s’affaiblissait. Le médecin de l’endroit m’a dit qu’il


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M. Caraquette.

avait dans la poitrine le germe de la maladie qui devait l’emporter.

La semaine dernière, l’échevin Thibault de Montréal, était à la Baie des Chaleurs.

Il allait faire des discours aux Acadiens du Nouveau-Brunswick, sur la loi des écoles. Il m’apprit que votre fils était atteint d’une maladie mortelle et que l’on désespérait de sa guérison.

À cette nouvelle je me décidai à partir immédiatement pour Montréal.

Avant de me mettre en route je m’agenouillai près de la tombe de M. St-Simon et je demandai au ciel de prolonger la vie de votre enfant, l’espoir de votre race.

J’avais une longue route à parcourir avant d’arriver à la première station du chemin de fer Intercolonial. Je recueillis tous les documents relatifs à votre famille, je fis seller ma jument et je dis adieu à ma femme.

En arrivant à Montréal, je me rendis chez M. Liboire Maheu, le notaire de la famille de St-Simon.

Je lus pour la première fois un cocidille du testament de mon ancien ami.

Une clause m’obligeait dans le cas du décès de votre enfant, d’aller faire moi-même les inscriptions nécessaires sur les registres de l’état civil et de procéder immédiatement à l’exécution des dernières volontés de M. de St-Simon.

Je n’ai pas voulu vous troubler pendant la maladie du jeune vicomte. Tous les jours je me suis promené sur la rue près de votre résidence, tous les jours j’avais des nouvelles de sa chère santé.

Aujourd’hui, sachant que la mort de votre enfant…

La mort de mon enfant ! interrompit le comte de Bouctouche, mais M. Caraquette, je vois que vous avez été mal informé. Du reste je ne m’explique aucunement l’excès de zèle que vous portez à l’exécution du testament de M. de St-Simon.

— M. le comte de Bouctouche, ne vous faites pas d’illusions. Vous avez vécu jusqu’aujourd’hui dans un luxe et un faste qui vous aveugle sur votre situation. Je ne veux pas qu’après la mort de votre fils vous soyez laissé dans la débine. Trois ou quatre mille dollars vous seront comptés par moi afin que votre épouse ne souffre point des atteintes de la misère. Je ne désire pas faire d’éclat et je suppose que vous êtes un homme trop intelligent pour vous lancer dans des contestations judiciaires à propos d’une succession.

— Savez-vous, M. Caraquette, que votre conversation est loin d’être agréable. Tenez, vous me sciez le dos avec une latte. Je ne suis pas pour me laisser enfirouaper par un bommeur de votre espèce. Si vous ne fichez pas votre camp au plus tôt de chez moi, je vais vous faire passer par cette fenêtre.

— Ah ! ah ! dit M. Caraquette, c’est sur ce ton que vous le prenez !

Je pars mais vous aurez bientôt de mes nouvelles.

L’homme au chapeau de castor gris sortit de chez le comte en grommelant quelques paroles inintelligibles et se dirigeant vers le faubourg Québec en faisant des moulinets avec sa canne.