Les pères du système taoïste/Tchoang-tzeu/Chapitre 19. Sens de la vie

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Imprimerie de Hien Hien (p. 355-367).



Chap. 19. Sens de la vie.


A.   Celui qui a pénétré le sens de la vie ne se donne plus de peine pour ce qui ne contribue pas à la vie. Celui qui a pénétré la nature du destin ne cherche plus à scruter cette entité inscrutable. Pour entretenir le corps, il faut employer les moyens convenables ; sans excès cependant, car tout excès est inutile. Il faut de plus s’efforcer d’entretenir l’esprit vital, sans lequel c’en est fait du corps. L’être vivant n’a pas pu s’opposer à son vivifiement (lors de sa naissance) ; il ne pourra pas s’opposer davantage à ce que un jour (lors de sa mort) la vie ne se retire de lui. Le vulgaire s’imagine que, pour conserver la vie, il suffit d’entretenir le corps. Il se trompe. Il faut de plus, et surtout, prévenir l’usure de l’esprit vital, ce qui est pratiquement impossible parmi les tracas du monde. Il faut donc, pour conserver et faire durer la vie, quitter le monde et ses tracas. C’est dans la tranquillité d’une existence réglée, dans la paisible communion avec la nature, qu’on trouve une recrudescence de vitalité, un renouveau de vie. Voilà le fruit de l’intelligence du sens de la vie. — Reprenons : C’est l’abandon des soucis et des affaires qui conserve la vie ; car cet abandon préserve le corps de fatigue et l’esprit vital d’usure. Celui dont le corps et l’esprit vital sont intacts et dispos est uni à la nature. Or la nature est père mère de tous les êtres. Par condensation, l’être est formé ; par dissipation, il est défait, pour redevenir un autre être. Et si, au moment de cette dissipation, son corps et son esprit vital sont intacts, il est capable de transmigrer. Quintessencié, il devient coopérateur du ciel[1].


B.   Lie-tzeu demanda à Yinn (Yinn-hi), le gardien de la passe, confident de Lao-tzeu : Le sur-homme pénètre tous les corps (pierre, métal, dit la glose) sans éprouver de leur part aucune résistance ; il n’est pas brûlé par le feu ; aucune altitude ne lui donne le vertige ; pour quelle raison en est-il ainsi, dites-moi ? — Uniquement, dit Yinn, parce qu’il a conservé pur et intact l’esprit vital originel reçu à sa naissance ; non par aucun procédé, aucune formule. Asseyez-vous, je vais vous expliquer cela. Tous les êtres matériels ont chacun sa forme, sa figure, un son, une couleur propre. De ces qualités diverses viennent leurs mutuelles inimitiés (le feu détruit le bois, etc.). Dans l’état primordial de l’unité et de l’immobilité universelles, ces oppositions n’existaient pas. Toutes sont dérivées de la diversification des êtres, et de leurs contacts causés par la giration universelle. Elles cesseraient, si la diversité et le mouvement cessaient. Elles cessent d’emblée d’affecter l’être, qui a réduit son moi distinct et son mouvement particulier à presque rien. Cet être (le Sage taoïste parfait) n’entre plus en conflit avec aucun être, parce qu’il est établi dans l’infini, effacé dans l’indéfini. Il est parvenu et se tient au point de départ des transformations, point neutre où pas de conflits (lesquels ne se produisent que sur les voies particulières). Par concentration de sa nature, par alimentation de son esprit vital, par rassemblement de toutes ses puissances, il s’est uni au principe de toutes les genèses. Sa nature étant entière, son esprit vital étant intact, aucun être ne saurait l’entamer. — Soit un homme absolument ivre. S’il tombe d’une voiture, il sera peut être contusionné, mais non tué. Pourquoi cela ? Ses os et ses articulations différent-ils de ceux des autres hommes ? Non, mais, au moment de la chute, l’esprit vital de cet homme, concentré par l’inconscience, était absolument intact. Au moment de la chute, vu son inconscience, l’idée de vie et de mort, la crainte et l’espoir, n’ont pas ému le cœur de cet homme. Lui même ne s’est pas raidi, et le sol ne lui a pas été dur, voilà pourquoi il ne s’est cassé aucun membre. Cet ivrogne a dû l’intégrité de son corps à son état d’ivresse. Ainsi le Sage parfait sera conservé intact par son état d’union avec la nature. Le Sage est caché dans la nature ; de là vient que rien ne saurait le blesser. — Cela étant, quiconque est blessé ne doit pas s’en prendre à ce qui l’a blessé ; il doit s’en prendre à soi-même, sa vulnérabilité étant preuve d’imperfection. Un homme raisonnable ne s’en prend pas au sabre qui l’a blessé, à la tuile qui est tombée sur lui. Si tous les hommes cherchaient dans leur imperfection la cause de leurs malheurs, ce serait la paix parfaite, la fin des guerres et des supplices. Ce serait la fin du règne de cette fausse nature humaine (nature artificielle inventée par les politiciens), qui a rempli le monde de brigands ; ce serait le commencement du règne de la vraie nature céleste (nature naturelle), source de toute bonne action. Ne pas étouffer sa nature, ne pas croire les hommes, voilà la voie du retour à la vérité (à l’intégrité originelle).


C.   Comme Confucius se rendait dans le royaume de Tch’ou, au sortir d’un bois il vit un bossu qui prenait des cigales au vol, avec une gaule[2], aussi sûrement qu’on prend un objet avec la main. — Vous êtes vraiment habile, lui dit Confucius ; dites moi votre secret. — Mon secret, dit le bossu, le voici : Durant six mois environ, je m’exerçai à faire tenir des balles en équilibre sur le bout de ma gaule. Quand je fus arrivé à en faire tenir deux, peu de cigales m’échappèrent. Quand je fus arrivé à en faire tenir trois, je n’en ratai plus que une sur dix. Quand je fus arrivé à en faire tenir cinq, je n’en manquai plus aucune. Mon secret consiste dans la concentration de toutes mes énergies sur le but à atteindre. J’ai maitrisé mon bras, tout mon corps, de telle sorte qu’ils n’éprouvent pas plus d’émotion ou de distraction qu’un morceau de bois. Dans le vaste univers plein de choses, je ne vois que la cigale que je veux prendre. Rien ne me distrayant, elle est prise, naturellement. — Se tournant vers ses disciples, Confucius leur dit : Unifier ses intentions ; n’en avoir qu’une, qui se confonde avec l’énergie vitale ; voilà le résumé du discours de ce bossu.


D.   Yen-yuan le disciple favori dit à Confucius : Comme je traversais le rapide de Chang[3], le passeur manœuvra son bac avec une habileté merveilleuse. Je lui demandai : comment arrive-t-on à si bien manœuvrer ? Un nageur, dit-il, l’apprend aisément ; un plongeur le sait, sans l’avoir appris. ... Que signifie cette réponse, que je ne comprends pas ? — En voici le sens, dit Confucius (parlant en maître taoïste) : Un nageur pense peu à l’eau, étant familiarisé avec ses dangers qu’il ne craint plus guère ; un plongeur n’y pense pas du tout, étant dans l’eau comme dans son élément. Le sentiment du danger affectant peu le nageur, il a l’usage presque complet de ses facultés naturelles. Le sentiment du danger n’affectant pas du tout le plongeur, il est tout à son bac et le gouverne par suite parfaitement. — Au tir à l’arc, si le prix proposé est un objet en terre de mince valeur, le tireur non influencé aura le libre usage de toute son adresse. Si le prix est une agrafe de ceinture en bronze ou en jade, le tireur étant influencé, son tir sera moins assuré. Si le prix proposé est un objet en or, son tir fortement influencé sera tout à fait incertain. Même homme, même talent, mais plus ou moins affecté par un objet extérieur. Toute distraction hébète et énerve.


E.   Le duc Wei de Tcheou recevant en audience Tien-k’aitcheu, lui dit : J’ai ouï dire que votre maître Tchou-hien avait étudié le problème de la conservation de la vie. Veuillez me redire ce que vous lui avez entendu dire sur ce sujet. — Que puis-je vous dire ? fit T’ien-k’aitcheu, moi qui étais balayeur dans la maison de Tchou-hien[4] ! — Ne vous dérobez pas, maître T’ien, dit le duc ; je tiens à être satisfait. Alors Tien-k’aitcheu dit : Tchou-hien disait que, pour conserver sa vie, il faut faire comme font les bergers, lesquels, quand un mouton s’écarte, le fouettent pour lui faire rejoindre le troupeau, où il est en sûreté. — Qu’est-ce à dire ? fit le duc. — Voici, dit Tien-k’aitcheu. Dans la principauté de Lou, un certain Chan-pao passa sa vie dans les montagnes, ne buvant que de l’eau, n’ayant aucun rapport avec les hommes. Grâce à ce régime, à l’âge de soixante-dix ans, il était encore frais comme un enfant. Un tigre affamé l’ayant rencontré, le dévora. ... Le médecin Tchang-i était des plus habiles. Riches et pauvres se disputaient ses consultations. À l’âge de quarante ans, il mourut d’une fièvre contagieuse, gagnée au chevet d’un malade. ... Chan-pao soigna son esprit vital, mais laissa dévorer son corps par un tigre. Tchang-i soigna son corps, mais laissa détruire son esprit vital par la fièvre. Tous deux eurent le tort de ne pas fouetter leur mouton (de ne pas veiller à leur sécurité). Confucius a dit : « pas trop d’isolement ; pas trop de relations ; le juste milieu, voilà la sagesse. » Quand, dans un passage dangereux, les accidents sont arrivés assez souvent, les hommes s’avertissent mutuellement, ne passent plus qu’en nombre, et avec les précautions voulues. Tandis qu’ils ne s’avertissent pas des dangers inhérents à une conduite ou à une diététique excentrique. C’est déraisonnable !


F.   Le préposé aux sacrifices étant allé visiter, en grand costume officiel, l’enclos des porcs destinés au sacrifice, tint à ces animaux le discours suivant : Pourquoi mourez-vous de si mauvaise grâce, alors que votre mort vous procure tant d’avantages et d’honneurs ? Je vous engraisse durant trois mois. Avant le sacrifice, je garde, à cause de vous, la continence durant dix jours et l’abstinence durant trois jours. Après le sacrifice, je dispose vos membres en bel ordre, sur des nattes blanches, sur les dressoirs sculptés. N’avez-vous pas tort de faire ainsi les mauvaises têtes ? — Si cet homme avait vraiment songé au bien des porcs, il aurait choisi pour eux de vivre dans leur enclos jusqu’au terme de leurs jours, fût-ce avec de la balle et du son seulement pour nourriture. Mais il songeait à son bien propre, à sa charge, à ses émoluments, à ses funérailles comme fonctionnaire après sa mort. Lui étant content parce qu’il avait ce qui lui convenait, il jugeait que les porcs devaient être contents quoique traités contre nature. Illusion d’optique causée par l’égoïsme.


G.   Le duc Hoan de Ts’i chassait près d’un marais, le ministre Hoan-tchoung conduisant son char. Soudain le duc aperçut un spectre. Posant sa main sur celle de Hoan-tchoung : le voyez-vous ? demanda-t-il à voix basse. ... Je ne vois rien, dit le ministre. — Quand il fut revenu à son palais, le duc divagua, se dit malade, et fut plusieurs jours sans sortir de sa chambre. Alors l’officier Kao-nao (de sang impérial) lui tint le discours suivant : Vous n’êtes malade que d’une folle terreur ; un spectre ne peut pas nuire à un personnage tel que vous. Quand trop d’esprit vital a été dépensé dans un accès de passion (colère ou terreur), il se produit un déficit. Quand l’esprit vital accumulé dans le haut du corps (excès de yang) ne peut pas descendre, l’homme devient irascible. Quand l’esprit vital accumulé dans le bas du corps (excès de yinn) ne peut pas monter, l’homme devient oublieux. Quand l’esprit vital accumulé dans le centre, ne peut ni monter ni descendre, alors l’homme se sent malade (son cœur étant obstrué, dit la glose). C’est là votre cas : trop de concentration ; distrayez vous ! — Peut-être bien, fit le duc ; mais, dites-moi, n’y a-t-il pas des spectres ? — Si fait, dit l’officier. Il y a le Li des égouts, le Kie des chaufferies, le Lei-t’ing des fumiers. Il y a, au nord est, le P’ei-ah et le Wa-loung ; au nord-ouest, le I-yang. Dans les eaux, il y a le Wang-siang ; sur les collines, le Tchenn : dans les montagnes, le K’oei : dans les steppes, le P’ang-hoang ; dans les marais, le Wei-t’ouo[5]. — Ah ! fit le duc, qui avait vu son spectre près d’un marais, comment est fait le Wei-t’ouo ? — Il est épais, dit Kao-nao, comme un essieu, long comme un timon, vêtu de violet et coiffé de rouge. Il n’aime pas le roulement des chars. Quand il l’entend, il se dresse en se bouchant les oreilles. Son apparition est faste. Celui qui l’a vu devient hégémon (la grande ambition du duc de Ts’i). — Ah ! dit le duc, en riant aux éclats ; c’est bien le Wei t’ouo que j’ai vu. — Aussitôt il se mit à sa toilette, continuant à causer avec l’officier. Avant le soir, il se trouva complètement guéri, par suggestion, sans avoir pris aucune médecine[6].


H.   Ki-sing-tzeu dressait un coq de combat, pour l’empereur Suan de la dynastie Tcheou[7]. Au bout de dix jours, comme on lui en demandait des nouvelles, il répondit : le dressage n’a pas encore abouti ; l’animal est encore vaniteux et volontaire. — Dix jours plus tard, interrogé de nouveau, il dit : — Pas encore ; l’animal répond encore au chant des autres coqs, et s’émeut à leur vue. — Dix jours plus tard, interrogé de nouveau, il dit : — Pas encore ; il est encore trop passionné, trop nerveux. — Dix jours plus tard, interrogé de nouveau, il dit : — Ça y est ! Le chant et la vue de ses semblables ne l’émeuvent pas plus que s’il était de bois. Il est prêt maintenant. Aucun coq ne tiendra devant lui[8].


I.   Confucius admirait la cataracte de Lu leang[9]. Tombant de trente fois la hauteur d’un homme, elle produisait un torrent écumant dans un chenal long de quarante stades, si tourmenté que ni tortue ni caïman, ni poisson même, ne pouvait s’y ébattre. Soudain Confucius vit un homme qui nageait parmi les remous. Le prenant pour un désespéré qui avait voulu se noyer, il dit à ses disciples de suivre la berge, pour le retirer de l’eau, si possible. Quelques centaines de pas plus bas, l’homme sortit de l’eau lui-même, dénoua sa chevelure pour la faire sécher, et se mit à marcher en chantant. Confucius l’ayant rejoint, lui dit : J’ai failli vous prendre pour un être transcendant, mais maintenant je vois que vous êtes un homme. Comment peut-on arriver à se mouvoir dans l’eau avec une aisance pareille ? Veuillez me dire votre secret. — Je n’ai pas de secret, dit l’homme. Je commençai par nager méthodiquement ; puis la chose me devint naturelle ; maintenant je flotte comme un être aquatique : Je fais corps avec l’eau, descendant avec le tourbillon, remontant dans le remous. Je suis le mouvement de l’eau, non ma volonté propre. Voilà tout mon secret. ... Je voulus apprendre à nager, étant né au bord de cette eau. À force de nager, la chose me devint naturelle. Depuis que j’ai perdu toute notion de ce que je fais pour nager, je suis dans l’eau comme dans mon élément, et l’eau me supporte parce que je suis un avec elle.


J.   K’ing le sculpteur fit, pour une batterie de cloches et de timbres, un support dont l’harmonieuse beauté émerveilla tout le monde. Le marquis de Lou étant allé l’admirer, demanda à K’ing comment il s’y était pris. — Voici, dit K’ing. ... Quand j’eus reçu commission d’exécuter ce support, je m’appliquai à concentrer toutes mes forces vitales, à me recueillir tout entier dans mon cœur. Après trois jours de cet exercice, j’eus oublié les éloges et les émoluments qui me reviendraient de mon travail. Après cinq jours, je n’espérai plus le succès, et ne craignis plus l’insuccès. Après sept jours, ayant perdu jusqu’à la notion de mon corps et de mes membres, ayant entièrement oublié votre Altesse et ses courtisans, mes facultés étant toutes concentrées sur leur objet, je sentis que le moment d’agir était venu. J’allai dans la forêt, et me mis à contempler les formes naturelles des arbres, le port des plus parfaits d’entre eux. Quand je me fus bien pénétré de cet idéal, alors seulement je mis la main à l’œuvre. C’est lui qui dirigea mon travail. C’est par la fusion en un, de ma nature avec celle des arbres, que ce support a acquis les qualités qui le font admirer.


K.   Tong-ie-tsi se présenta au duc Tchoang, pour lui exhiber son attelage, et son talent de conducteur. Ses chevaux avançaient et reculaient sans la moindre déviation de la ligne droite. Ils décrivaient, par la droite ou par la gauche, des circonférences aussi parfaites, que si elles avaient été tracées au compas. Le duc admira cette précision, puis, voulant s’assurer de sa constance, il demanda à Tsi de faire cent tours de suite, sur une piste donnée. Tsi eut la sottise d’accepter. Yen-ho qui vit, en passant, ce manège forcé, dit au duc : les chevaux de Tsi vont être éreintés. Le duc ne répondit pas. Peu après, de fait, les chevaux de Tsi éreintés durent être ramenés. Alors le duc demanda à Yen ho : comment avez-vous pu prévoir ce qui arriverait ?.. Parce que, dit Yen ho, j’ai vu Tsi pousser des chevaux déjà fatigués[10].


L.   L’artisan Choei traçait, à main levée, des circonférences aussi parfaites que si elles avaient été tracées avec un compas. C’est qu’il était arrivé à les tracer sans y penser ; par suite ses cercles étaient parfaits comme les produits de la nature. Son esprit était concentré en un, sans préoccupation ni distraction. — Un soulier est parfait, quand le pied ne le sent pas. Une ceinture est parfaite, quand la taille ne la sent pas. Un cœur est parfait, quand, ayant perdu la notion artificielle du bien et du mal, il fait naturellement le bien et s’abstient naturellement du mal. Un esprit est parfait quand il est sans perception intérieure, sans tendance vers rien d’extérieur. La perfection, c’est être parfait sans savoir qu’on l’est. (Nature, plus inconscience.)


M.   Sounn-hiou étant allé trouver maître Pien-k’ing, lui tint ce discours étrange : On m’a fait injustement la réputation d’un propre à rien, d’un mauvais citoyen. Or si mes terres ne rapportent pas, c’est que les années ont été mauvaises ; si je n’ai rien fait pour mon prince, c’est que l’occasion m’a manqué. Et voilà qu’on ne veut plus de moi, ni au village, ni en ville. O ciel ! qu’ai je fait pour qu’un pareil destin me soit échu ? ! — Le sur-homme, dit maître Pien, s’oublie, au point de ne pas savoir s’il a ou non des viscères et des sens. Il se tient en dehors de la poussière et de la boue de ce monde, loin des affaires des hommes. Il agit sans viser au succès, et gouverne sans vouloir dominer. Est-ce ainsi que vous vous êtes conduit ? N’avez vous pas plutôt fait montre de vos connaissances, au point d’offusquer les ignorants ? N’avez vous pas fait étalage de votre supériorité, et cherché à briller, jusqu’à éclipser le soleil et la lune, vous aliénant ainsi tout le monde ? Et après cela, vous vous en prenez au ciel ! Le ciel ne vous a-t-il pas donné tout ce qui vous convient, un corps bien conformé, une durée de vie normale, et le reste ? N’est ce pas au ciel que vous devez, de n’être ni sourd, ni aveugle, ni boiteux, comme tant d’autres ? De quel droit vous en prenez-vous au ciel ? Allez votre chemin ! — Quand Sounn-hiou fut sorti, maître Pien s’assit, se recueillit, leva les yeux au ciel et soupira. — Qu’avez vous, maître ? demandèrent ses disciples. — Maître Pien dit : J’ai parlé à Sounn-hiou des qualités du sur-homme. C’est trop fort pour lui. Il en perdra peut-être la tête. — Soyez tranquille, maître, dirent les disciples. Sounn-hiou a, ou raison, ou tort. S’il a raison, il s’en apercevra, et ce que vous lui avez dit ne lui fera aucune impression fâcheuse. S’il a tort, ce que vous lui avez dit le tourmentant, il reviendra pour en apprendre davantage, ce qui lui sera profitable. — J’ai eu tort quand même, dit maître Pien. Il ne faut pas dire à un homme ce qu’on comprend soi-même, si lui n’est pas capable de le comprendre. ... Jadis le prince de Lou fit des offrandes et donna un concert à un oiseau de mer qui s’était abattu aux portes de sa ville[11]. L’oiseau mourut de faim, de soif et de terreur. Le prince aurait dû le traiter, non pas à sa manière, mais à la manière des oiseaux ; alors le résultat aurait été différent, favorable et pas fatal. J’ai agi comme le prince de Lou, en parlant du sur-homme à cet imbécile de Sounn-hiou. ... Conduire une souris avec char et chevaux, donner à une caille un concert de cloches et de tambours, c’est épouvanter ces petites créatures. Je dois avoir affolé Sounn-hiou.


  1. C’est à dire, dit la Glose, qu’il passe de la catégorie des êtres influencés par le ciel et la terre, dans la masse influençante ciel et terre, dans le grand tout comme partie intégrante. Notion taoïste de la coopération avec le ciel, à comparer avec la notion indienne du retrait en Brahman.
  2. Les commentateurs expliquent de deux manières. Il les piquait au vol, disent les uns ; peu croyable. Le bout de la gaule était enduit de glu, disent les autres ; très probable. Comparez Lie-tzeu chap. 2 J.
  3. Comparez Lie-tzeu chap. 2 H.
  4. Humilité rituelle du disciple, qui doit craindre de faire tort à son maître, en rapportant mal son enseignement.
  5. Folklore du temps. Le Wei-t’ouo, alias Wei-i.
  6. La santé et la raison sont des résultantes de l’équilibre parfait de la nature. Les spectres sont subjectifs, non objectifs. Extériorisation de désordres intérieurs, comme les rêves, les hallucinations, etc.
  7. Comparez Lie-tzeu chapitre 2 Q.
  8. Glose : Il est concentré en un, sur une chose. Son activité rentrée est fondue avec son principe vital.
  9. Comparez Lie-tzeu chapitre 2 I.
  10. Tout effort est contre nature. Rien de ce qui est contre nature, ne peut durer, parce que c’est contre nature, et que la nature seule dure.
  11. Comparer chapitre 18 E.