Les pères du système taoïste/Tchoang-tzeu/Chapitre 26. Fatalité

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Imprimerie de Hien Hien (p. 441-447).



Chap. 26. Fatalité.


A.   Les accidents venant de l’extérieur ne peuvent être prévus ni évités, pas plus par les bons que par les méchants. Ainsi Koan-loung-p’eng et Pi-kan périrent de male mort, Ki-tzeu ne sauva sa vie qu’en contrefaisant l’insensé, No-lai perdit la sienne, tout comme les tyrans Kie et Tcheou. La plus parfaite loyauté n’empêcha pas la ruine de ministres tels que Ou-yuan et Tch’ang-houng. La piété filiale la plus exemplaire n’empêcha pas Hiao-ki et Tseng-chenn d’être maltraités. — La ruine sort, des circonstances en apparence les plus anodines, des situations en apparence les plus sûres, comme le feu naît de deux bois frottés, comme le métal se liquéfie au contact du feu, comme le tonnerre sort des ruptures d’équilibre du yinn et du yang, comme le feu de la foudre jaillit de l’eau d’une pluie d’orage. — Le pire, c’est qu’il est des cas où l’homme est pris entre deux fatalités, sans échappatoire possible ; où il se tord, sans savoir à quoi se résoudre ; où son esprit, comme suspendu entre le ciel et la terre, ne sait pas que décider ; la consolation et l’affliction alternant, le pour et le contre se heurtant, un feu intérieur le dévorant. Cet incendie consume sa paix d’une ardeur qu’aucune eau ne peut éteindre. Tant et si bien, que sa vie périclite, et que sa course s’achève prématurément.


B.   Tchoang-tcheou connut ces grandes extrémités. Un jour la misère le réduisit à demander l’aumône d’un peu de grain, à l’intendant du Fleuve Jaune. — Très bien, lui dit celui-ci ; dès que l’impôt sera perçu, je vous prêterai trois cents taëls ; cela vous va-t-il ? — Piqué, Tchoang-tcheou dit : Hier, quand je venais ici, j’entendis appeler au secours. C’était un goujon, gisant dans un reste d’eau de pluie au fond d’une ornière, et qui allait se trouver à sec. Que veux-tu ? lui demandai-je. — J’ai besoin d’un peu d’eau, me dit il, pour pouvoir continuer à vivre. — Très bien, lui dis je. Je vais, de ce pas, à la cour des royaumes de Ou et de Ue. En revenant, je te ramènerai les eaux du Fleuve de l’Ouest. Cela te va-t-il ? — Hélas ! gémit le goujon, pour vivre, il ne me faudrait qu’un petit peu d’eau, mais il me la faudrait tout de suite. Si vous ne pouvez faire pour moi que ce que vous venez de dire, ramassez moi plutôt et me donnez à un marchand de poisson sec ; j’aurai moins longtemps à souffrir.


C.   Quand la fatalité pèse sur lui, il ne faut pas que le Sage s’abandonne. Qu’il tienne bon, et la fortune pourra tourner en sa faveur. Jenn-koung-tzeu s’étant muni d’un bon hameçon, d’une forte ligne, et de cinquante moules pour servir d’appât, s’accroupit sur la côte de Hoei-ki et se mit à pêcher dans la mer orientale. Il pêcha ainsi chaque jour, durant une année entière, sans prendre quoi que ce fût. Enfin, soudain, un poisson énorme avala son hameçon. Dûment ferré, il chercha en vain à s’enfoncer dans les profondeurs, fut ramené à la surface, battit l’eau de ses nageoires à la faire écumer, fit un bruit de diable qui s’entendit fort loin ; finalement il fut dépecé, et tout le pays en mangea ; enfin cette histoire fut racontée, chantée, admirée dans les âges suivants. Supposons maintenant que, fatigué de sa longue attente au bord de la mer, Jenn-koung-tzeu s’en soit allé pêcher au goujon dans les mares, jamais il n’aurait pris cette belle pièce, ni acquis sa célébrité. Ainsi ceux qui, désertant l’idéal, s’abaissent à flatter de petits maîtres.


D.   Certains sont victimes de la fatalité même après leur mort. De jeunes lettrés étaient en train de violer une tombe antique pour s’assurer si les anciens faisaient vraiment, pour les morts, tout ce qui est dit dans les Odes et les Rituels. Leur maître qui montait la garde au dehors, leur cria : Dépêchez ! l’orient blanchit ! où en êtes vous ? — De l’intérieur, les jeunes gens répondirent : Il nous reste à inspecter ses vêtements. Mais nous avons déjà constaté que le cadavre a bien, dans la bouche, la perle dont parlent les Odes, dans le texte : « il est vert, le blé, sur les collines ; cet homme qui n’a fait aucun bien durant sa vie, pourquoi a-t-il, après sa mort, une perle dans la bouche ? » Ensuite, ayant écarté les lèvres du cadavre en tirant sur sa barbe et ses moustaches, ils lui desserrèrent les mâchoires avec le bec d’un marteau en fer ; avec précaution, non à cause de lui, mais pour ne pas blesser la perle, dont ils s’emparèrent.


E.   Critiquer, juger, attire le malheur. Le disciple de Lao-lai-tzeu, étant sorti pour ramasser du menu combustible, rencontra Confucius. Quand il fut rentré, il dit à son maître : J’ai vu un lettré, au torse long, aux jambes courtes, voûté, les oreilles assises très en arrière, ayant l’air d’être en peine de tout l’univers ; je ne sais à quelle école il appartient. — C’est K’iou, dit Lao-lai-tzeu ; appelle-le. — Quand Confucius fut venu, Lao-lai-tzeu lui dit : K’iou, laisse là ton entêtement et tes idées particulières ; pense et agis comme les autres lettrés. — Confucius salua, pour remercier de l’avis reçu, comme les rits l’exigent ; puis, quand le sourire rituel se fut effacé, son visage parut triste et il demanda : — Vous pensez que mes projets de réforme n’aboutiront pas ? — Bien sûr qu’ils n’aboutiront pas, dit Lao-lai-tzeu. Incapable que vous êtes de supporter les critiques des contemporains, pourquoi provoquez-vous celles de toute la postérité ? Tenez-vous délibérément à vous rendre malheureux, ou ne vous rendez-vous pas compte de ce que vous faites ? Solliciter la faveur des grands, briguer l’affection des jeunes gens, comme vous faites, c’est agir d’une manière bien vulgaire. Vos jugements et vos critiques vous font de nombreux ennemis. Les vrais Sages sont bien plus réservés que vous n’êtes, et arrivent à quelque chose grâce à cette réserve. Malheur à vous, qui vous êtes donné mission de provoquer tout le monde, et qui persévérez avec opiniâtreté dans cette voie dangereuse !


F. Il en est qui savent présager la fatalité qui menace les autres, et ne s’aperçoivent pas de celle qui les menace eux-mêmes. Une nuit, le prince Yuan de Song vit en songe une figure humaine éplorée se présenter à la porte de sa chambre à coucher et lui dire : Je viens du gouffre de Tsai-lou. Le génie du Ts’ing-kiang m’a député vers celui du Fleuve Jaune. En chemin, j’ai été pris par le pêcheur U-ts’ie. — À son réveil, le prince Yuan ordonna que les devins examinassent son songe. Ils répondirent : L’être qui vous est apparu est une tortue transcendante. — Le prince demanda : y a-t-il, parmi les pêcheurs d’ici, un nommé U-ts’ie ? — Oui, dirent les assistants. — Qu’il paraisse devant moi, dit le prince. Le lendemain, à l’audience officielle, le pêcheur se présenta. — Qu’as-tu pris ? lui demanda le prince. — J’ai trouvé dans mon filet, dit le pêcheur, une tortue blanche, dont la carapace mesure cinq pieds de circonférence. — Présente-moi ta tortue, ordonna le prince. — Quand elle eut été apportée, le prince se demanda s’il la ferait tuer ou s’il la conserverait en vie. Il fit demander aux sorts la solution de son doute. La réponse fut : tuer la tortue sera avantageux pour la divination. La tortue fut donc tuée. Sa carapace fut perforée en soixante-douze endroits. Jamais aucune baguette d’achillée n’en tomba à faux. — Confucius ayant appris ce fait, dit : Ainsi cette tortue transcendante put apparaître après sa capture au prince Yuan, mais ne put pas prévoir et éviter sa capture ! Après sa mort, sa carapace continua à faire aux autres des prédictions infaillibles, et elle n’avait pas su se prédire à elle-même qu’elle serait tuée ! Il est clair que la science a ses limites, que la transcendance même n’atteint pas à tout. — Oui, l’homme le plus avisé, s’il s’est fait beaucoup d’ennemis, finit par devenir leur victime. Le poisson qui a échappé aux cormorans est pris dans un filet. À quoi bon se donner alors tant de préoccupations stériles, au lieu de se borner à considérer les choses de haut ? À quoi bon s’ingénier et deviser, au lieu de s’en tenir à la prudence naturelle ? L’enfant nouveau-né n’apprend pas à parler artificiellement par les leçons d’un maître ; il l’apprend naturellement par son commerce avec ses parents qui parlent. Ainsi la prudence naturelle s’acquiert par l’expérience commune, sans efforts. Quant aux accidents extraordinaires, à quoi bon vouloir les calculer, puisque rien n’en sauve ? C’est la fatalité !


Les fragments suivants, jusqu’à la fin du chapitre, sont disloqués, dit la glose, avec raison.


G.   Le sophiste Hoei-tzeu dit à Tchoang-tzeu : vous ne parlez que de choses inutiles. — Le payant de sa monnaie, Tchoang-tzeu repartit : Si vous savez ce qui est inutile, vous devez savoir aussi, j’estime, ce qui est utile. La terre est utile à l’homme, puisqu’elle supporte ses pas, n’est-ce pas ? — Oui, dit Hoei-tzeu. — Supposé que devant ses pieds s’ouvre un abîme, lui sera-t-elle encore utile ? demanda Tchoang-tzeu. — Non, dit Hoei-tzeu. — Alors, dit Tchoang-tzeu, il est démontré que inutile et utile sont synonymes, puisque vous venez d’appeler utile puis inutile la même terre. Donc je ne parle que de choses utiles.


H.   Tchoang-tzeu dit : Les dispositions naturelles des hommes sont diverses. On ne fera pas vivre en solitude celui qui est fait pour converser avec les hommes ; on ne fera pas converser avec les hommes celui qui est fait pour la solitude. Mais, solitude absolue, conversation immodérée, c’est là excès, non nature. Le misanthrope s’ensevelit vivant, l’intrigant se jette dans le feu. Il faut éviter les extrêmes. — Il ne faut pas non plus poser d’actes extraordinaires, car les circonstances dans lesquelles ils furent posés étant une fois oubliées, l’histoire les jugera peut-être excentriques plutôt qu’héroïques. — Il ne faut pas toujours exalter l’antiquité et déprécier le temps présent, comme font les hommes de livres (Confucius). Depuis Hi-wei, nous savons que personne ne peut remonter le courant. Suivons donc le fil du temps. — Le sur-homme s’accommode des époques et des circonstances. Il n’est pas excentrique, ni misanthrope, ni intrigant. Il se prête aux hommes, sans se donner. Il laisse penser et dire, ne contredit pas, et garde son opinion.


I.   À condition qu’il n’y ait pas d’obstacle, l’œil voit, l’oreille entend, le nez sent, la bouche goûte, le cœur perçoit, l’esprit produit les actes convenables. Dans toute voie, l’essentiel est qu’il n’y ait pas d’obstruction. Toute obstruction produit étranglement, arrêt des fonctions, lésion de la vie. — Pour leurs actes vitaux, les êtres dépendent du souffle. Si ce souffle n’est pas abondant dans un homme, la faute n’en est pas au ciel, qui jour et nuit l’en pénètre ; elle est en lui, qui obstrue ses voies, par des obstacles physiques ou moraux. — Pour la conception, le creux de la matrice doit être bien perméable à l’influx du ciel, ce qui suppose la perméabilité de ses deux avenues (les deux trompes). Pour l’entretien de la vie, le creux du cœur doit être bien perméable à l’influx du ciel, ce qui suppose la perméabilité de ses six valves. Quand une maison est encombrée, la belle-mère et la belle-fille, manquant d’espace, se disputent. Quand les orifices du cœur sont obstrués, son fonctionnement devient irrégulier. — La vue de la beauté séduit l’esprit. La valeur dégénère en ambition, l’ambition en brutalité, la prudence en obstination, la science en disputes, la plénitude en pléthore. Le bien public a produit l’administration et le fonctionnarisme. — Au printemps, sous l’action combinée de la pluie et du soleil, les herbes et les arbres poussent luxuriants. La faux et la serpe en retranchent une moitié ; l’autre reste. Ni les retranchés, ni les restés, ne savent le pourquoi de leur sort. Fatalité !


J.   Le repos refait la santé, la continence répare l’usure, la paix remédie à l’énervement. Ce sont là remèdes curatifs. Mieux vaudraient les préventifs. — Les procédés sont différents. L’homme transcendant a les siens. Le Sage ordinaire a les siens. Les habiles gens ont les leurs. Gouvernants et administrés ont leurs principes. — K. Un même procédé ne produit pas toujours le même résultat. À la capitale de Song, le père du gardien de la porte Yen-menn étant mort, son fils maigrit tellement de douleur qu’on jugea devoir donner la charge de maître des officiers à ce parangon de la piété filiale. Ce que voyant, d’autres firent comme lui, n’obtinrent aucune charge et moururent de phtisie. — Pour éviter le trône, Hu-You se contenta de fuir, Ou-koang crut devoir se suicider. Déçus dans leur ambition, Ki-t’ouo s’exila, Chenn-t’ou-ti se noya.


L.   Quand le poisson est pris, on oublie la nasse. Quand le lièvre est capturé, le piège n’a plus d’intérêt. Quand l’idée est transmise, peu importent les mots qui ont servi à la convoyer. Combien (moi Tchoang-tzeu) je voudrais n’avoir affaire qu’à des hommes pour lesquels les idées seraient tout, les mots n’étant rien[1].


  1. Ce paragraphe est l'exorde disloqué du chapitre suivant.