Les pères du système taoïste/Tchoang-tzeu/Chapitre 6. Le Principe, premier maître

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Imprimerie de Hien Hien (p. 251-263).



Chap. 6. Le Principe, premier maitre.


A.   Savoir faire la part de l’action du ciel et de l’action de l’homme, voilà l’apogée de l’enseignement et de la science. — Savoir ce qu’on a reçu du ciel, et ce qu’on doit y ajouter de soi, voilà l’apogée. — Le don du ciel, c’est la nature reçue à la naissance. Le rôle de l’homme, c’est de chercher, en partant de ce qu’il sait, à apprendre ce qu’il ne sait pas ; c’est d’entretenir sa vie jusqu’au bout des années assignées par le ciel, sans l’abréger par sa faute. Savoir cela, voilà l’apogée. — Et quel sera le critère de ces assertions, dont la vérité n’est pas évidente ? Sur quoi repose la certitude de cette distinction du céleste et de l’humain dans l’homme ?.. Sur l’enseignement des Hommes Vrais. D’eux provient le Vrai Savoir.


B.   Qu’est ce que ces Hommes Vrais ?.. Les Hommes Vrais de l’antiquité se laissaient conseiller même par des minorités. Ils ne recherchaient aucune gloire, ni militaire, ni politique. Leurs insuccès ne les chagrinaient pas, leurs succès ne les enflaient pas. Aucune hauteur ne leur donnait le vertige. L’eau ne les mouillait pas, le feu ne les brûlait pas ; parce qu’ils s’étaient élevés jusqu’aux régions sublimes du Principe[1]. — Les Hommes Vrais anciens, n’étaient troublés par aucun rêve durant leur sommeil, par aucune tristesse durant leur veille. Le raffinement dans les aliments leur était inconnu. Leur respiration calme et profonde pénétrait leur organisme jusqu’aux talons ; tandis que le vulgaire respire du gosier seulement, comme le prouvent les spasmes de la glotte de ceux qui se disputent ; plus un homme est passionné, plus sa respiration est superficielle[2]. — Les Hommes Vrais anciens ignoraient l’amour de la vie et l’horreur de la mort. Leur entrée en scène, dans la vie, ne leur causait aucune joie ; leur rentrée dans les coulisses, à la mort, ne leur causait aucune horreur. Calmes ils venaient, calmes ils partaient, doucement, sans secousse, comme en planant. Se souvenant seulement de leur dernier commencement (naissance), ils ne se préoccupaient pas de leur prochaine fin (mort). Ils aimaient cette vie tant qu’elle durait, et l’oubliaient au départ pour une autre vie, à la mort. Ainsi leurs sentiments humains ne contrecarraient pas le Principe en eux ; l’humain en eux ne gérait pas le céleste. Tels étaient les Hommes Vrais. — Par suite, leur cœur était ferme, leur attitude était recueillie, leur mise était simple, leur conduite était tempérée, leurs sentiments étaient réglés. Ils faisaient, en toute occasion, ce qu’il fallait faire, sans confier à personne leurs motifs intérieurs. Ils faisaient la guerre sans haïr, et du bien sans aimer. Celui-là n’est pas un Sage, qui aime à se communiquer, qui se fait des amis, qui calcule les temps et les circonstances, qui n’est pas indifférent au succès et à l’insuccès, qui expose sa personne pour la gloire ou pour la faveur. Hou-pou-hie, Ou-koang, Pai-i, Chou-ts’i, Ki-tzeu, Su-u, Ki-t’ouo, Chenn-t’ou-ti, servirent tout le monde et firent du bien à tout le monde, sans qu’aucune émotion de leur cœur viciât leurs actes de bienfaisance. — Les Hommes Vrais anciens étaient toujours équitables, jamais aimables ; toujours modestes, jamais flatteurs. Ils tenaient à leur sens, mais sans dureté. Leur mépris pour tout était manifeste, mais non affecté. Leur extérieur était paisiblement joyeux. Tous leurs actes paraissaient naturels et spontanés. Ils inspiraient l’affection par leurs manières, et le respect par leurs vertus. Sous un air de condescendance apparente, ils se tenaient fièrement à distance du vulgaire. Ils affectionnaient la retraite, et ne préparaient jamais leurs discours. — Pour eux, les supplices étaient l’essentiel dans le gouvernement, mais ils les appliquaient sans colère. Ils tenaient les rits pour un accessoire, dont ils s’acquittaient autant qu’il fallait pour ne pas choquer le vulgaire. Ils tenaient pour science de laisser agir le temps, et pour vertu de suivre le flot. Ceux qui jugèrent qu’ils se mouvaient activement se sont trompés. En réalité ils se laissaient aller au fil du temps et des événements. Pour eux, aimer et haïr, c’était tout un ; ou plutôt, ils n’aimaient ni ne haïssaient. Ils considéraient tout comme essentiellement un, à la manière du ciel, et distinguaient artificiellement des cas particuliers, à la manière des hommes. Ainsi, en eux, pas de conflit entre le céleste et l’humain. Et voilà justement ce qui fait l’Homme Vrai.


C.   L’alternance de la vie et de la mort est prédéterminée, comme celle du jour et de la nuit, par le Ciel. Que l’homme se soumette stoïquement à la fatalité, et rien n’arrivera plus contre son gré. S’il arrive quelque chose qui le blesse, c’est qu’il avait conçu de l’affection pour quelque être. Qu’il n’aime rien, et il sera invulnérable. Il y a des sentiments plus élevés que les amours réputés nobles. Qu’au lieu d’aimer le Ciel comme un père, il le vénère comme le faîte universel. Qu’au lieu d’aimer son prince jusqu’à mourir pour lui, il se sacrifie pour le seul motif abstrait du dévouement absolu. Quand les ruisseaux se dessèchent, les poissons se rassemblent dans les trous, et cherchent à se tenir humides en se serrant les uns contre les autres. Et l’on admire cette charité mutuelle ! N’eût-il pas mieux valu, que, de bonne heure, ils eussent cherché, chacun pour soi, le salut dans les eaux profondes ?.. Au lieu de toujours citer comme exemple la bonté de Yao, et comme épouvantail la malice de Kie, les hommes ne feraient-ils pas mieux d’oublier ces deux personnages, et d’orienter la morale uniquement sur la perfection abstraite du Principe ? — Mon corps fait partie de la grande masse (du cosmos, de la nature, du tout). En elle, le soutien de mon enfance, l’activité durant mon âge mûr, la paix dans ma vieillesse, le repos à ma mort. Bonne elle m’a été durant l’état de vie, bonne elle me sera durant l’état de mort. De tout lieu particulier, un objet déposé peut être dérobé ; mais un objet confié au tout lui-même ne sera pas enlevé. Identifiez vous avec la grande masse ; en elle est la permanence. Permanence pas immobile. Chaîne de transformations. Moi persistant à travers des mutations sans fin. Cette fois je suis content d’être dans une forme humaine[3]. J’ai déjà éprouvé antérieurement et j’éprouverai postérieurement le même contentement d’être, dans une succession illimitée de formes diverses, suite infinie de contentements. Alors pourquoi haïrais-je la mort, le commencement de mon prochain contentement ? Le Sage s’attache au tout dont il fait partie, qui le contient, dans lequel il évolue. S’abandonnant au fil de cette évolution, il sourit à la mort prématurée, il sourit à l’âge suranné, il sourit au commencement, il sourit à la fin ; il sourit et veut qu’on sourie à toutes les vicissitudes. Car il sait que tous les êtres font partie du tout qui évolue.


D.   Or ce tout est le Principe, volonté, réalité, non-agissant, non-apparent. Il peut être transmis mais non saisi, appréhendé mais pas vu. Il a en lui même son essence et sa racine. Avant que le ciel et la terre ne fussent, toujours il existait immuable. Il est la source de la transcendance des Mânes et du Souverain des Annales et des Odes. Il engendra le ciel et la terre des Annales et des Odes. Il fut avant la matière informe, avant l’espace, avant le monde, avant le temps ; sans qu’on puisse l’appeler pour cela haut, profond, durable, ancien.[4] Hi-wei le connut, et dériva de cette connaissance les lois astronomiques. Fou-hi le connut, et tira de cette connaissance les lois physiques. C’est à lui que l’Ourse (le pôle) doit sa fixité imperturbable. C’est à lui que le soleil et la lune doivent leur cours régulier. Par lui K’an-p’ei s’établit sur les monts K’ounn-lunn, Fong-i suivit le cours du Fleuve Jaune, Kien-ou s’établit au mont T’ai-chan, Hoang-ti monta au ciel, Tchoan-hu habita le palais azuré, U-k’iang devint le génie du pôle nord, Si-wang-mou s’établit à Chao-koang[5]. Personne ne sait rien, ni de son commencement, ni de sa fin. Par lui P’eng-tsou vécut, depuis les temps de l’empereur Chounn, jusqu’à celui des cinq hégémons. Par lui Fou-ue gouverna l’empire de son maître l’empereur Ou-ting, et devint après sa mort une étoile (dans la constellation du Sagittaire).


E.   Maître K’oei dit Nan-pai, demanda à Niu-u : Comment se fait-il que, malgré votre grand âge, vous ayez la fraîcheur d’un enfant ? — C’est, dit Niu-u, qu’ayant vécu conformément à la doctrine du Principe, je ne me suis pas usé. — Pourrais-je apprendre cette doctrine ? demanda Maître K’oei. Vous n’avez pas ce qu’il faut, répondit Niu-u. Pouo-leang-i, lui, avait les dispositions requises. Je l’enseignai. Après trois jours, il eut oublié le monde extérieur. Sept jours de plus, et il perdit la notion des objets qui l’entouraient. Neuf jours de plus, et il eut perdu la notion de sa propre existence. Il acquit alors la claire pénétration, et par elle la science de l’existence momentanée dans la chaîne ininterrompue. Ayant acquis cette connaissance, il cessa de distinguer le passé du présent et du futur, la vie de la mort[6]. Il comprit que, en réalité, tuer ne fait pas mourir, engendrer ne fait pas naître, le Principe soutenant l’être à travers ses finir et ses devenir. Aussi l’appelle-t-on justement le fixateur permanent. C’est de lui, du fixe, que dérivent toutes les mutations. — Est ce vous qui avez inventé cette doctrine ? demanda Maître K’oei. — Non, dit Niu-u ; je l’ai apprise du fils de Fou-mei, disciple du petit-fils de Lao-song, disciple de Tchan-ming, disciple de Nie-hu, disciple de Su-i, disciple de U-neou ; disciple de Huan-ming, disciple de San-leao, disciple de I-cheu[7].


F.   Tzeu-seu, Tzeu-u, Tzeu-li, Tzeu-lai, causaient ensemble. L’un d’entre eux dit : celui qui penserait comme moi, que tout être est éternel, que la vie et la mort se succèdent, qu’être vivant ou mort sont deux phases du même être, celui là j’en ferais mon ami. ... Or, les trois autres pensant de même, les quatre hommes rirent tous ensemble et devinrent amis intimes. — Or il advint que Tzeu-u tomba gravement malade. Il était affreusement bossu et contrefait. Tzeu-seu alla le visiter. Respirant péniblement, mais le cœur calme, le mourant lui dit : Bon est l’auteur des titres (le Principe, la Nature), qui m’a fait pour cette fois comme je suis. Je ne me plains pas de lui. Si, quand j’aurai quitté cette forme, il fait de mon bras gauche un coq, je chanterai pour annoncer l’aube. S’il fait de mon bras droit une arbalète, j’abattrai des hiboux. S’il fait de mon tronc une voiture, et y attelle mon esprit transformé en cheval, j’en serai encore satisfait. Chaque être reçoit sa forme en son temps, et la quitte à son heure. Cela étant, pourquoi concevoir de la joie ou de la tristesse dans ces vicissitudes ? Il n’y a pas lieu. Comme disaient les anciens, le fagot est successivement lié et délié[8]. L’être ne se délie ni ne se lie lui-même. Il dépend du ciel, pour la mort et la vie. Moi qui suis un être parmi les êtres, pourquoi me plaindrais-je de mourir ? — Ensuite Tzeu-lai tomba lui aussi malade. La respiration haletante, il était près d’expirer. Sa femme et ses enfants l’entouraient en pleurant. Tzeu-li étant allé le visiter, dit à ces importuns : Taisez-vous ! sortez ! ne troublez pas son passage[9] !.. Puis, appuyé contre le montant de la porte, il dit au malade : Bonne est la transformation. Que va-t-elle faire de toi ? Où vas-tu passer ? Deviendras-tu organe d’un rat, ou patte d’un insecte ?.. Peu m’importe, dit le mourant. Dans quelque direction que ses parents l’envoient, l’enfant doit aller. Or le yinn et le yang sont à l’homme plus que ses parents[10]. Quand leur révolution aura amené ma mort, si je ne me soumettais pas volontiers, je serais un rebelle. ... La grande masse (cosmos) m’a porté durant cette existence, m’a servi pour me faire vivre, m’a consolé dans ma vieillesse, me donne la paix dans le trépas. Bonne elle m’a été dans la vie, bonne elle m’est dans la mort. ... Supposons un fondeur occupé à brasser son métal en fusion. Si une partie de ce métal, sautant dans le creuset, lui disait : moi je veux devenir un glaive, pas autre chose ! le fondeur trouverait certainement ce métal inconvenant. De même, si, au moment de sa transformation, un mourant criait : je veux redevenir un homme, pas autre chose ! bien sûr que le transformateur le trouverait inconvenant. Le ciel et la terre (le cosmos) sont la grande fournaise, la transformation est le grand fondeur ; tout ce qu’il fera de nous doit nous agréer. Abandonnons-nous à lui avec paix. La vie se termine par un sommeil, que suit un nouvel éveil.


G.   Maître Sang-hou, Mong-tzeu-fan, Maître Kinn-tchang, étaient amis. L’un d’entre eux demanda : Qui est parfaitement indifférent à toute influence, à toute action ? Qui peut s’élever dans les cieux par l’abstraction, flâner dans les nuages par la spéculation, se jouer dans l’éther, oublier sa vie présente et la mort à venir ?.. Les trois hommes se regardèrent et rirent, car tous en étaient là, et ils furent plus amis que devant. — Or l’un des trois, Maître Sang-hou, étant mort, Confucius envoya son disciple Tzeu-koung à la maison mortuaire, pour s’informer s’il ne faudrait pas aider aux funérailles. Quand Tzeu-koung arriva, les deux amis survivants chantaient devant le cadavre, avec accompagnement de cithare, le refrain suivant : O Sang-hou ! O Sang-hou !.. Te voilà uni à la transcendance, tandis que nous sommes encore des hommes, hélas !.. Tzeu-koung les ayant abordés, leur demanda : Est il conforme aux rites de chanter ainsi en présence d’un cadavre ?.. Les deux hommes s’entre-regardèrent, éclatèrent de rire, et se dirent : — Qu’est ce que celui ci peut comprendre à nos rites à nous ? — Tzeu-koung retourna vers Confucius, lui dit ce qu’il avait vu, puis demanda : Qu’est-ce que ces gens-là, sans manières, sans tenue, qui chantent devant un cadavre, sans trace de douleur ? Je n’y comprends rien. — Ces gens-là, dit Confucius, se meuvent en dehors du monde, tandis que moi je me meus dans le monde. Il ne peut y avoir rien de commun entre eux et moi. J’ai eu tort de t’envoyer là. D’après eux, l’homme doit vivre en communion avec l’auteur des êtres (le Principe cosmique), en se reportant au temps où le ciel et la terre n’étaient pas encore séparés. Pour eux, la forme qu’ils portent durant cette existence est un accessoire, un appendice, dont la mort les délivrera, en attendant qu’ils renaissent dans une autre. Par suite, pour eux, pas de mort et de vie, de passé et de futur, dans le sens usuel de ces mots. Selon eux, la matière de leur corps a servi, et servira successivement, à quantité d’êtres différents. Peu importent leurs viscères et leurs organes, à des gens qui croient à une succession continue de commencements et de fins. Ils se promènent en esprit hors de ce monde poussiéreux, et s’abstiennent de toute immixtion dans ses affaires. Pourquoi se donneraient-ils le mal d’accomplir les rites vulgaires, ou seulement l’air de les accomplir ? — Mais vous, Maître, demanda Tzeu-koung gagné au taoïsme, pourquoi faites-vous de ces rites la base de votre morale ? — Parce que le Ciel m’a condamné à cette besogne massacrante (sic), dit Confucius. Je dis ainsi, mais au fond, comme toi, je n’y crois plus. Les poissons naissent dans l’eau, les hommes dans le Principe. Les poissons vivent de l’eau, les hommes du non agir. Chacun pour soi dans les eaux, chacun pour soi dans le Principe. Le vrai sur-homme est celui qui a rompu avec tout le reste, pour adhérer uniquement au ciel. Celui-là seul devrait être appelé Sage par les hommes. Trop souvent, qui est appelé Sage par les hommes n’est qu’un être vulgaire quant au Ciel.


H.   Yen-Hoei demanda à Tchoung-ni (Confucius) : Quand la mère de Mong-sounn-ts’ai fut morte, lors de ses funérailles, son fils poussa les lamentations d’usage sans verser une larme, et fit toutes les cérémonies sans le moindre chagrin. Néanmoins, dans le pays de Lou, il passe pour avoir satisfait à la piété filiale. Je n’y comprends rien. — Il a en effet satisfait, répondit Confucius, en illuminé qu’il est. Il ne pouvait pas s’abstenir des cérémonies extérieures, cela aurait trop choqué le vulgaire ; mais il s’abstient des sentiments intérieurs du vulgaire, que lui ne partage pas. Pour lui, l’état de vie et l’état de mort sont une même chose ; et il ne distingue, entre ces états, ni antériorité ni postériorité, car il les tient pour chaînons d’une chaîne infinie. Il croit que les êtres subissent fatalement des transformations successives, qu’ils n’ont qu’à subir en paix, sans s’en préoccuper. Immergé dans le courant de ces transformations, l’être n’a qu’une connaissance confuse de ce qui lui arrive. Toute vie est comme un rêve. Toi et moi qui causons à cette heure, nous sommes deux rêveurs non réveillés. ... Donc, la mort n’étant pour Mongsounn-ts’ai qu’un changement de forme, elle ne vaut pas que l’on s’en afflige ; pas plus que de quitter une demeure qu’on n’a habitée qu’un seul jour. Cela étant, il se borna strictement au rite extérieur. Ainsi il ne choqua, ni le public, ni ses convictions. — Personne ne sait au juste ce par quoi il est lui, la nature intime de son moi. Le même homme qui vient de rêver qu’il est oiseau planant dans les cieux, rêve ensuite qu’il est poisson plongeant dans les abîmes. Ce qu’il dit, il ne peut pas se rendre compte, s’il le dit éveillé ou endormi. Rien de ce qui arrive ne vaut qu’on s’en émeuve. La paix consiste à attendre soumis les dispositions du Principe. A l’heure de son départ de la vie présente, l’être rentre dans le courant des transformations. C’est là le sens de la formule : entrer dans l’union avec l’infini céleste[11].


I.   I-eull-tzeu ayant visité Hu-You[12], celui-ci lui demanda ce que Yao lui avait appris. — Il m’a dit, dit I-eull-tzeu, de cultiver la bonté et l’équité, de bien distinguer le bien et le mal. — Alors, demanda Hu-You, pourquoi venez-vous à moi maintenant ? Après que Yao vous a imbu de ses principes terre à terre, vous n’êtes plus capable d’être élevé à des idées plus hautes. — C’est pourtant mon désir, dit I-eull-tzeu. — Désir irréalisable, dit Hu-You. Un homme dont les yeux sont crevés ne peut rien apprendre des couleurs. — Vous en avez, dit I-eull-tzeu, réformé d’autres qui étaient déformés ; pourquoi ne réussiriez-vous pas à me réformer aussi ? — Il y a peu d’espoir, dit Hu-You. Cependant, voici le sommaire de ma doctrine : O Principe ! Toi qui donnes à tous les êtres ce qui leur convient, tu n’as jamais prétendu être appelé équitable. Toi dont les bienfaits s’étendent à tous les temps, tu n’as jamais prétendu être appelé charitable. Toi qui fus avant l’origine, et qui ne prétends pas être appelé vénérable ; toi qui enveloppes et supportes l’univers, produisant toutes les formes, sans prétendre être appelé habile ; c’est en toi que je me meus.

J.   Yen-Hoei le disciple chéri, dit à son maître Confucius : J’avance. ... Comment le sais-tu ? demanda Confucius. ... Je perds, dit Yen-Hoei, la notion de la bonté et de l’équité. ... C’est bien, dit Confucius, mais ce n’est pas tout. — Une autre fois, Yen-Hoei dit à Confucius : Je profite. ... A quoi le reconnais-tu ? demanda Confucius. ... J’oublie les rites et la musique, dit Yen-Hoei. ... C’est bien, dit Confucius, mais ce n’est pas tout. — Une autre fois, Yen-Hoei dit à Confucius : Je progresse. ... Quel signe en as-tu ? demanda Confucius. ... Maintenant, dit Yen-Hoei, quand je m’assieds pour méditer, j’oublie absolument tout[13]. — Très ému, Confucius demanda : qu’est-ce à dire ? — Yen-Hoei répondit : dépouillant mon corps, oblitérant mon intelligence, quittant toute forme, chassant toute science, je m’unis à celui qui pénètre tout. Voilà ce que j’entends par m’asseoir et oublier tout. — Confucius dit : c’est là l’union dans laquelle le désir cesse ; c’est là la transformation, dans laquelle l’individualité se perd. Tu as atteint la vraie sagesse. Sois mon maître désormais !


K.   Tzeu-u et Tzeu-sang étaient amis. Une fois la pluie tomba à verse durant dix jours de suite. Craignant que Tzeu-sang, qui était très pauvre, empêché de sortir, ne se trouvât sans provisions, Tzeu-u fit un paquet de vivres, et alla le lui porter. Comme il approchait de sa porte, il entendit sa voix, moitié chantante, moitié pleurante, qui disait, en s’accompagnant sur la cithare : Ô père, ô mère ! Ô ciel, ô humanité !.. La voix était défaillante, et le chant saccadé. Tzeu-u étant entré, trouva Tzeu-sang mourant de faim. Que chantiez-vous là ? lui demanda t il. — Je songeais, dit Tzeu-sang, aux causes possibles de mon extrême détresse. Elle ne vient pas certes, de la volonté de mes père et mère. Ni, non plus, de celle du ciel et de la terre, qui couvrent et sustentent tous les êtres. Aucune cause logique de ma misère. Donc c’était mon destin[14] !


  1. Parce qu’ils étaient uns, dans ce principe, avec les forces naturelles, lesquelles ne mouillent, ne brûlent, ne blessent, ne détruisent, que leurs contraires. Quiconque est un avec le Principe universel, est un avec le feu et l’eau, n’est ni brûlé ni mouillé, etc.
  2. Illusions, passions, goûts, tout cela est contraire à la vérité. L’air pur est, pour les taoïstes, l’aliment par excellence des forces vitales.
  3. Glose : Être actuellement un homme, c’est un épisode dans la chaîne de dix mille transformations successives.
  4. L’absolu n’admettant pas d’épithètes relatives. Glose.
  5. Réminiscences ou fiction ? Rien à tirer des gloses. Je renvoie la question aux savants.
  6. Phases, périodes, de l’évolution une.
  7. Sont ce là des surnoms d’hommes ? C’est possible, mais pas probable. Ces mots signifient, et peuvent s’interprêter ainsi : Je n’ai pas tiré cette doctrine de mon imagination. Je l’ai découverte, à force de méditer sur le mystère de l’origine.
  8. Comparez chapitre 3 C note.
  9. Lequel exige plutôt le calme, comme l’entrée dans le sommeil.
  10. Les deux alternances de la révolution cosmique, agents supérieurs du Principe, donnant la vie ou la mort tandis que les parents, agents inférieurs, déterminent la vie seulement.
  11. Avec le Ciel, la Nature, le Principe, ajoute la Glose.
  12. Comparez chapitre 1 D.
  13. Dès qu’il s’est délivré de ce qui constitue essentiellement le Confucéisme, bonté, équité, rits, musique, Yen-Hoei atteint à la contemplation taoïste, et Confucius est obligé de l’approuver !
  14. Voilà le dernier cri ; l’acquiescement aveugle au tour de la roue universelle, qui l’emporte toujours et qui le broie parfois ; le fatalisme taoïste.