Les petits romans de Géraldine

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Contes facétieux
Contes de Caliban (p. 156-190).

LES PETITS ROMANS DE GÉRALDINE


I

L’AIL


Nul n’ignore, sur les boulevards, que notre bonne Géraldine — celle-là même dont j’ai mis en scène de mon mieux, au théâtre du Vaudeville, l’aventure véridique avec Tacoman, roi de Chaonie[1] — s’appelait au civil, qui est le triste réel, Aldine Gérat, et qu’elle était de Marseille.

Elle y avait débuté, hélas ! de toutes les manières, à la fleur printanière de ses ans, non que les Phocéennes y soient plus précoces que les autres, mais par l’effet d’une prédestination qui, vous vous en souvenez, rayonnait de toute sa personne. Lorsque le bon Dieu se mêle de les faire lui-même, il les fignole, et il n’y a plus qu’à tomber à genoux ou fuir, car elles dégagent l’irrésistible.

Géraldine a toujours évoqué en moi l’image de ces filles de la mer que l’amoureux Sanzio accroche à la conque triomphale de Galatée et dont il fait, autour d’elle, flotter les perfections rivales. Mais c’était la brune, l’aînée du soleil, la plus statuaire, celle qui dessine le mieux sa forme nacrée, aux contours pleins et sinueux, sur le saphir bordé de corail de la Méditerranée. Je pense toutefois que Raphaël lui eût perdu les mains dans le casque à torsades de ses cheveux d’ébène et noyé les pieds peut-être parmi les écumes de la conque, car elle avait les extrémités lourdes, mal venues et, pour parler un peu la langue de mon temps, tranchons le mot, les abatis canailles.

Le journaliste marseillais, félibre ardent, qui le premier en fit sa muse, l’avait découverte à la halle aux poissons, un jour férié de bouillabaisse. A la jucher de là sur le plateau d’un beuglant oriental de notre sainte Canebière, il n’avait pris que le temps de l’initier à l’un des services de l’emploi d’artiste, et je dois dire que l’élève en avait remontré au maître tout de suite. « Ah ! qu’elle était douée ! » me disait-il encore longtemps après, au souvenir de ces leçons délicieusement inutiles. Pour les autres, il s’était borné à lui composer par mode d’anagramme, un nom d’affiche aussi transparent que typique, et sans grand effort de génie, il avait renversé Aldine Gérat en Géraldine. Là-dessus, elle était partie pour la gloire.

Si cette charmante vierge folle avait ainsi payé son virginal tribut à la Provence, sa lumineuse terre natale, j’ai pu me convaincre qu’elle avait totalement oublié — ce qui est assez rare — jusqu’au nom du sacrificateur. Ce trait-la peint en raccourci. Géraldine, en amour, n’aima jamais que l’amour même, et le dernier, pour elle, fut toujours le premier. Pourtant, le félibre lui avait décerné des vers ; mais que voulez-vous ? elle ne pouvait pas fermer la patte toujours ouverte où palpitait son cœur de tourterelle. De tous les heureux qu’elle a faits en ce monde, le seul que, la porte passé, elle n’ait jamais oublié fut Tacoman, roi de Chaonie. Il est vrai qu’ils étaient créés : l’un pour l’autre, car Dieu aussi les appareille.

Laissez-moi vous conter leur première rencontre.

L’histoire ignorera toujours quel fut celui qui, de Marseille, l’amena à Paris, et les interviews les plus pénétrantes n’ont jamais tiré d’elle à ce sujet qu’un geste navré d’insouvenance.

— Tout ce que je puis vous dire, déclarait-elle, c’est que je n’y suis pas venue seule, ça, j’en suis sûre. Mais qui ? Voilà. Un blond, peut-être ?

Toujours est-il qu’elle y était venue et qu’en deux tours de reins, ceux des néréides autour de la conque de Galatée, elle y avait tombé les maîtresses du genre. Un souper sans Géraldine, il y a dix ans, à Paris, n’était qu’un souper de province, quelque lugubre médianoche. Aussi les forts experts en joie, ne s’en offraient-ils qu’avec elle. Elle s’en réveillait sous la pluie des pierreries enveloppées de chèques, comme des pralines de devises, et elle les croquait sans compter, pour suivre la comparaison, au vif déplaisir de sa fidèle Pepetta, soubrette à l’âme pessimiste.

Pour Pepetta ?… à moi, Emmanuel Frémiet !… car, en vérité, le grand animalier pourrait seul silhouetter la guenuche. Elle aussi, elle était Marseillaise, mais pratiquante, irréductible sur l’accent vainement raillé, sur la cuisine à l’huile, sur les coutumes, les modes, les croyances de terroir et sur le légendaire orgueil séparatiste des Provençaux. Ah ! se retirer là-bas dans le bastidon, sur la côte, y semer des aulx, y battre la brandade, y élever le porc et les poules, et vivre là jusqu’à mourir, « sans homme », tel était le rêve du petit singe. L’arrondissement de sa pelote lui eût permis de le réaliser plus d’une fois, car la place était bonne entre les meilleures, mais toujours, au moment du départ, la « tuile » tombait dans le potage. Incapable de résister au moindre béguin, la patronne y usait tous les protecteurs. Du sein ouaté de l’opulence, on retombait aux maigres bras de la dèche, et Pepetta grinçait en se grattant les crins : « Madame vient encore de perdre sa position ! » Et elle vidait sa réserve sur les genoux de Géraldine, le seul être humain qu’elle aimât. Hélas ! le pauvre bastidon « sans homme », quand y battrait-elle la brandade ?

Or, c’était le temps où Tacoman V, futur roi de Chaonie, n’était encore que le prince Omar, dit prince Écrevisse dans les revues de fin d’année — on devine aisément pourquoi si on en a vu une — et étudiait chez nous cet art de connaître les hommes dont la base est le noctambulisme. Au cours de ses libres recherches, celui qui promène les Haroun-al-Raschid dans les Bagdad lui fit, un soir, en l’un des grands bars de la République, rencontrer en Géraldine sa Baudroubouldour éternelle. Il la vit et l’aima. Et comme ce seigneur était un homme d’un esprit infini, il sentit que, précisément parce qu’il l’aimait, il n’en serait pas aimé. Il se prépara donc à être très malheureux, ou, si l’on veut, à aimer seul, car c’est la même chose.

Elle s’étonnait elle-même, que dis-je ? elle s’irritait, la bonne créature, de lui être si rebelle, et, peu versée dans la théorie de son art, elle n’entendait rien à ce qui lui arrivait.

— Comme c’est drôle, Pepetta, celui-là ne me dit rien du tout. Il est pourtant prince !

Mais la guenuche se méfiait, d’instinct, rien, selon son adage familier, n’étant plus rosse que la nature.

Chaque année, au retour de sa fête — car il y a des saints pour tous les chrétiens — Géraldine s’offrait une joie professionnelle dont la saveur est paradisiaque. Ce jour-là elle couchait seule. Elle redevenait Aldine Gérat pour vingt-quatre heures. Pour se préparer à ce spasme commémoratif, elle allait d’abord à la messe, et, si elle se trouvait en fonds, elle versait sa bourse grande ouverte dans le tronc des pauvres. Après quoi, elle se rendait au Louvre, le musée, s’entend celui « où l’on ne va jamais, on ne sait pourquoi », puis, après une lente promenade le long des quais de la Seine, « le plus beau paysage du monde », elle rentrait, vertueuse, au logis, y tirait le verrou de la porte, et seule, bien seule avec Pepetta, s’attablait goulûment devant le balthazar strictement composé de mets à la provençale.

— Tout à l’ail, rien qu’à l’ail, aujourd’hui l’on pue, lançait la petite macaque séparatiste, nous sommes dans le bastidon ! Zut pour les hommes !

Et l’aïoli de succéder à la brandade, puis la divine bouillabaisse, dont les ambroisies se mêlaient en un concert de gueule digne des anges.

— Ah ! que c’est bon ! ça sent Marseille !

— Dis qu’on y est !

— Je vois le port.

— Moi, le cours Belzunce.

— Ça vous remet du Nord.

— Une cigarette là-dessus, et madame n’a plus qu’à se coucher et dormir.

— Seule, Pepetta, pour ma fête !

L’un de ces soirs fériés pourtant elle avait dû forfaire à sainte Aldine. Malgré les ordres donnés, le prince avait franchi la porte, et il avait bien fallu le recevoir, les futurs rois n’étant pas de ceux qu’entrave une consigne. Il avait d’ailleurs annoncé sa visite par un splendide bouquet dont les fleurs jonchaient les cassolettes de l’aïoli et les brûle-parfums de la brandade.

— Tant pis pour lui, qu’il entre, fit Géraldine qui tout de même s’était tamponné la bouche d’un mouchoir parfumé.

Dès le seuil, Omar pensa tomber à la renverse. L’atmosphère était pestilentielle. Il s’avança néanmoins, très pâle, et avec sa souriante galanterie levantine, il s’excusa de son indiscrétion par la nécessité où il était de courir en Chaonie le lendemain, par le premier train, à cause d’une révolution très drôle, où du reste il risquait sa tête, comme dans les opérettes. Il n’avait donc pas voulu disparaître à l’anglaise sans dire adieu à ceux ou celles qu’il aimait, et l’ayant vue, à l’église, derrière un pilier, si désemparée devant le tronc des pauvres, il la priait, en souvenir du prince Écrevisse, de vouloir bien distribuer dans sa paroisse un reliquat de liste civile, qu’il perdrait certainement au jeu s’il retardait son départ d’un jour, et qu’il avait laissé en entrant sur la banquette de l’antichambre.

Ce disant il vacilla et perdit connaissance, car l’odeur de l’ail lui arrachait l’âme par le nez et c’était la chose dont il avait le plus horreur au monde.

Lorsqu’il revint à lui sous les sels et dans l’aération des fenêtres, Géraldine l’éventait doucement, et ne savait que lui dire.

— Je vous aime, murmura-t-il, adieu, vous ne m’aimez pas.

Puis il se leva pour s’en aller. La bonne fille était fortement troublée par cette déclaration à voix douce dont un regard ardent, et d’elle bien connu, confirmait la véracité.

— Monseigneur, fit-elle enfin, c’est beaucoup d’honneur…. Je ne demanderais qu’à vous croire…. Mais l’amour, cela se prouve… même à nous autres.

— Que dois-je faire ?

— Eh bien ! embrassez-moi ?

Et elle lui tendit les lèvres, gouffre rose de brandade. Tacoman V s’y jeta et il y a laissé son âme. C’est l’acte le plus brave de sa vie, sinon de son règne, qui ne commença que le surlendemain.

II

MUZARÈGNE


Dire que le Père Éternel ne s’occupe pas du bonheur des hommes, c’est proférer, en un blasphème, un paradoxe et un lieu commun. A ceux qui s’y risquent en ma présence, je me borne à répondre : On voit bien que vous n’avez pas connu Géraldine !

Je viens de vous conter l’une de ses belles aventures amoureuses, et j’en sais de plus belles encore. Toutes prouvent à l’évidence la vénérable bonté de Dieu et sa clémence pour les souffrances de l’humanité. C’est sur l’ordre de sa providence que Géraldine n’a jamais dit non à personne. Elle ne le pouvait pas. Ça lui aurait cassé les dents, selon sa propre expression.

Je l’ai toujours vue aller à l’amant comme une martyre chrétienne allait au tigre, résolument, le camélia symbolique à la main, en guise de palme. Lorsque je m’étonnais de la voir se distribuer ainsi comme la manne, elle laissait tomber devant moi les voiles mal agrafés qui drapaient ses attraits consolateurs et elle soupirait :

— Regarde !

Et il n’y avait rien à répondre.

C’était au temps où elle s’était embéguinée de Bricolet, son copain de café-concert. Ce Bricolet n’était assurément qu’un pitre. Son « numéro » consistait à se déformer la caboche, soit en distendant, soit en contractant ses traits élastiques, et à imiter les masques japonais les plus hideux et les plus hilares, par un artifice de grimaces dont le succès était immense. Peut-être vous le rappelez-vous ? Moi, je l’aurais fait guillotiner, mais Géraldine le goba. Pourquoi les plus jolies aiment-elles les monstres ? Les fées nous le disent dans le conte de La Belle et la Bête.

Toujours est-il que son erreur coûta assez cher à la folle divette. L’affreux singe à la mode lui grugea d’abord les quelques banknotes qui lui restaient d’une liaison de demi-caractère avec un gros vivandier des Halles centrales, puis il la battit, comme on bat des pois secs au fléau, à tour de bras, et il voulait l’astreindre au commerce dont la casserole est l’emblème, lorsqu’elle fut sauvée de cette honte par son aventure avec Muzarègne.

La voici :

Il y avait, parmi les instrumentistes de l’orchestre, un petit flûtiste contrefait, à demi bossu, tout à fait cagneux, en outre affligé de strabisme, qui répondait au nom de Muzarègne. Je ne crois pas qu’il eût trente ans alors, mais ce que je puis dire, c’est qu’il excellait en l’art de Tulou et de Taffanel, dont il était le meilleur élève, et que sa place à ce café-concert lut donnait le pain quotidien. Maigre pain, n’en doutez pas, plus souvent bis que blanc et rassis que frais, d’abord parce que la vie pratique réalise peu les promesses du Conservatoire, ensuite parce que, depuis la mort du grand Pan, peu de faunes s’adonnent à la flûte et enfin pour cette raison que le pauvre Muzarègne relevait mal son talent par les charmes de sa personne.

Il se savait laid jusqu’au ridicule et ne s’en consolait que chez lui lorsque, seul avec sa « traversière » d’argent, il adressait, de loin, à Géraldine, tous les chants de son âme éprise. Il l’aimait, en effet, à en périr.

Chaque soirée où, sous les feux du lustre, elle venait étaler banalement aux quinze cents rivaux anonymes de la salle les trésors de sa carnation voluptueuse, lui, renouvelait les affres de sa joie dolente, et si, dans le hasard des jeux scéniques, le regard de l’adorée se posait sur lui, à l’orchestre, il s’effaçait derrière la contrebasse de Violier, son voisin de pupitre et son camarade de la « pépinière », et il y couaquait, effaré, et sans embouchure.

Géraldine, cela va sans dire, ne savait rien de cet amour clos à verrou et à serrure. Non seulement elle n’avait jamais remarqué le tibi-cineur difforme, mais elle a confessé depuis que, dans la masse confuse des accompagnateurs, elle ne l’avait même jamais « vu ». « Pouvais-je me douter ? » demandait-elle. Plusieurs fois, elle avait bien trouvé dans sa case, chez la pipelette, des rouleaux de musique pour flûte, mais ils étaient sans paroles, et pas signés. Comment veut-on que l’on devine ?

Il y avait bien eu cette répétition où, insultée et maltraitée par Bricolet, elle avait été défendue par ce petit machiniste — car elle avait toujours cru que c’était un machiniste — qui s’était jeté entre elle et la brute, et qu’on avait emporté, à demi assommé, couvert de sang, dans l’ombre des coulisses. De quoi se mêlait-il, du reste, le malheureux ? C’était donc lui ? Pourquoi n’avait-il pas reparu à l’orchestre alors ? Tout donnait à supposer qu’après l’esclandre, il avait été remercié par le directeur. Elle s’expliquait les choses, à présent. Était-ce bête, mon Dieu, de ne lui avoir rien dit, à elle, Géraldine, à elle !

Un soir, quinze jours après, Violier, le contrebassiste, était monté dans sa loge, et, tout ému, le brave garçon, il lui avait appris que son camarade, un grand artiste, se mourait « à la lettre » d’amour pour elle. Elle avait cru d’abord à une blague de théâtre. « On nous en fait tout le temps comme ça. Mais cette fois, c’était du vrai, de celui dont on claque. » Violier l’avait tellement bouleversée en le lui racontant, qu’elle s’était mise à en pleurer elle-même toutes les larmes de son corps.

— J’irai, fit-elle, c’est sûr !

— Dépêchez-vous alors.

— En est-ce là ?

— Oui, il veut mourir. Il a brisé sa flûte. C’est le désespoir et la fin.

— Tout de suite après la représentation, alors. Venez me prendre.

— Et Bricolet ?

— Oh ! Bricolet, j’en ai soupé, et on ne laisse pas mourir un homme, c’est ça que le bon Dieu ne veut pas !… A tout à l’heure.

Lorsque, conduite par Violier, elle arriva au logis de Muzarègne, elle voulut entrer sans retard ni préparation, comme on va au devoir, tout droit. Le moribond était couché, et de chaque main, il tenait un tronçon de sa traversière d’argent.

— C’est moi, sourit-elle, vous ne pouviez donc pas me le dire ?

Et soulevant sa voilette, elle s’assit au pied du lit, rayonnante d’être aimée, la bonne Géraldine, comme il faut l’être.

— Ainsi, tu m’aimes ? murmura-t-elïe.

Le contrefait s’était dressé sous le tutoiement, devant l’apparition et dans ses yeux aux regards croisés, une flamme courut, extraordinaire, comme celle qui danse sur les marais. Puis sa bouche s’ouvrit en fleur de béatitude, et il retomba, dénoué de son âme et consolé.

— Trop tard, gémit la courtisane, mais ce n’est pas ma faute, voyons !

Et elle le couvrit de baisers perdus.

Comme l’artiste était sans famille et presque sans relations, ce fut elle qui le mena au cimetière où elle lui acheta une concession dont, jusqu’à son dernier jour, elle entretint le jardinet. Elle avait fait ciseler par le marbrier une flûte brisée sur la dalle funéraire. On l’y voit encore sous le lierre.

De cet amour trop pusillanime, car Dieu veut qu’on ose aussi, et le seul qu’elle n’ait pas couronné, Géraldine fut toujours hantée, même et surtout aux heures brillantes de sa carrière aspasienne. Il lui cuisait au cœur comme un remords. Il creusait un trou noir dans sa vie de bacchante. Il y avait au paradis un homme qui l’avait non seulement désirée, mais aimée, elle, elle, et qu’elle n’avait pu rendre heureux ! Lorsque je la voyais triste, la pensée vagabonde dans le vide, hors des choses et des jours, et que je l’interrogeais sur sa mélancolie, elle dégrafait son peignoir, et, les yeux mouillés de larmes, elle disait :

— Regarde, poète, regarde !

III

LE BEAU PHILIBERT


Encore une, voulez-vous, de notre vieille, amie Aldine Gérat — en religion cythérenne Géraldine — la meilleure fille du monde, et, j’ose ajouter, la plus honnête. Du reste, je vous convie à en juger.

Du temps qu’elle courait, comme le jeune Wilhelm Meister, ses années d’apprentissage, les hasards de sa destinée l’avaient conduite à Bordeaux. Peut-être y avait-elle était « transbahutée », car telle était sa langue, par quelque viticulteur opulent, soucieux de donner une Aspasie à l’Athènes de la Gironde. Toujours est-il que, tout de suite, elle s’amouracha d’un lieutenant de la garnison et qu’elle « plaqua » son Périclès pour cet Alcibiade. Il avait nom Philibert Torbier.

Il faut croire que ce Philibert Torbier était l’un de ces séducteurs nés dont Lovelace est le type en littérature, comme Lauzun l’est en histoire, car ses aventures galantes n’en laissaient pour ainsi dire rien à glaner aux autres, et il n’était poules qui voulussent d’autre coq dès que celui-là, dardant sa crête, chantait. Aussi ne comptait-il plus ses duels, que Vénus, sa mère, lui faisait d’ailleurs, comme dans les poèmes homériques, presque toujours favorables.

Seul, Balzac nous expliquerait par quelle loi de nature un Philibert Torbier doit, logiquement, fatalement, de toute éternité, aimer une Géraldine, mais l’aimer à en mourir et jusqu’à jeter à ses pieds ses armes et son bouclier d’honnête homme.

J’omets de vous dire, et pour cause, qu’elle n’esquissa même pas un geste de résistance. Reconnue « sienne » au premier coup d’œil, elle fut aussitôt dans ses bras, docile aux dieux, et elle le suivit, sans même prendre congé du vieil oenophile, à son logis d’officier pauvre. Ils y vécurent l’un de l’autre, insatiables de cette possession qui paraît être la solution la plus scientifique du casse-tête chinois de la vie.

Comment le beau Philibert trouvait en Géraldine toutes les femmes en une seule, c’est ce que, n’étant pas Balzac, je renonce à analyser. Il ressemblait à un explorateur qui, après avoir fait le tour du monde, se borne, satisfait, au philosophique voyage autour de sa chambre et y découvre l’univers. Un soir, dans l’ivresse d’une passion sans cesse accrue, il lui déclara son intention formelle de l’épouser.

Elle le regarda, béante d’abord, et puis elle éclata de rire.

Epouser Géraldine, en justes noces, ah ! par exemple, c’était un comble ! Elle lui avait tout dit pourtant, tout avoué, sans réticence aucune. Le Niagara n’était qu’une « cascade d’enfant » en comparaison de ses cataractes !… Elle, la légitime d’un officier français plein d’avenir, qui serait un jour le général Torbier !… Du reste, le mariage était non seulement contre ses principes, mais au rebours de sa destinée terrestre. A chacun et chacune son sort et son métier et le paradis, à la fin, pour tout le monde ! Que diraient ces dames de Bordeaux et d’ailleurs ?

Il ne l’écoutait même pas.

— J’ai l’honneur de te demander ta main, réitéra-t-il, très calme. Je suis orphelin de père et de mère, libre de mes actes, et je t’aime. Pour le reste, j’ai mon épée.

Et la lutte dura huit jours, acharnée ; ils ne cédaient ni l’un ni l’autre. Géraldine, pour le sauver, alla jusqu’à recourir à la fuite. Il la rattrapa à la gare, la ramena et lui déclara qu’il lui laissait une heure pour décider de son consentement. C’était trop clair, le malheureux était atteint de démence amoureuse, celle que célèbrent les poètes, qui, eux-mêmes, sont des fous.

Je vous l’ai dit, elle était foncièrement honnête. Elle comprit que cet homme se perdait pour elle et que le suicide était au bout du drame. Elle s’avisa donc d’un expédient.

— Eh bien, soit, fit-elle, c’est entendu, on s’épousera. Mais nous n’avons pas le sou, ni toi ni moi, et jamais mise en ménage n’a plus nécessité la fortune. Le luxe est mon élément. Fais-toi riche, et je marche à l’autel.

— Bien, fut sa laconique réponse.

A quelque temps de là, la presse locale annonçait le mariage de M. Philibert Torbier, officier d’infanterie démissionnaire avec Mlle Claire de Mourcey, la charmante petite-fille du comte de Mourcey, le chef de l’aristocratie bordelaise et ancien ambassadeur.

Le lieutenant n’avait pas soufflé mot de cette affaire à sa maîtresse. Elle l’apprit par La Petite Gironde.

— Mes compliments mon cher, lui dit-elle en lui tendant le journal, c’est beaucoup mieux ainsi et de toutes manières. Voilà notre roman fini.

— En quoi ? releva-t-il.

— Comment, en quoi ? Et ta femme ?

— Eh bien ?

— Si tu l’épouses, c’est que tu l’aimes ?

Philibert secoua négativement la tête.

— Alors, c’est elle qui t’aime ?

— Oui, sourit-il, en l’étreignant pour l’embrasser.

Mais elle s’était soustraite d’un bond à l’étreinte.

— Minute, et pas de ça, Lisette ! Je ne suis qu’une pauvre fille perdue, mais je ne vole pas le bonheur des autres. Nous resterons bons amis, si tu veux, mais pour le reste, mon petit, fais-en ton deuil, c’est réglé. Foi de Géraldine, plus personne sous le baldaquin !

Et, cette fois, elle s’en alla tout à fait, « pour de bon ». Il ne la retint pas, mais quand elle eut disparu au tournant de la rue, il s’effondra sur le lit, en sanglotant. Il l’avait vraiment dans les moelles.

La presse ne mentait pas : Mlle Claire de Mourcey était charmante. C’était une fine fleur de noblesse et le dernier bourgeon d’un bel arbre généalogique épuisé de sève et marqué par la grande bûcheronne. Elle avait vingt-deux automnes, car c’est au retour de la saison élégiaque qu’il sied de nombrer les années vécues par ces êtres fiévreux, à la voix brisée, que le poète Millevoye mène au mausolée sur les tapis d’or des feuilles mortes. A défaut de ses père et mère, l’un et l’autre disparus dès son enfance, elle avait été élevée par son grand-père, le vieux diplomate, qu’elle avait en adoration et qui, de son côté, idolâtrait sa chère petite malade. Que n’avait-il pas fait pour la guérir, que ne ferait-il pas encore ? Une partie de sa fortune avait été dépensée à la cure, le reste était à la disposition du sorcier qui lui conserverait son ange par un miracle. Hélas ! où était-il, ce sorcier qui n’avait qu’à venir et frapper le marteau de la porte ?

L’hôtel de Mourcey est voisin de la caserne où le régiment de Philibert Torbier campait alors, et l’une des distractions de la jeune fille était d’y suivre, de sa fenêtre, les manœuvres militaires qui l’emplissaient de sonneries, d’exercices et de mouvement. Elle avait, entre tous, remarqué le beau lieutenant, et peu à peu son cœur dolent s’était pris et rendu à l’attrait que dégage, comme un fluide, le véritable homme à femmes. Une nuit, le comte, qui la couvait jusque dans son sommeil, l’entendit crier en rêve :

— Ah ! pleurait-elle, mourir sans avoir été aimée !… C’est trop ! Aimée, aimée !..

Bouleversé par cet appel douloureux au bonheur, le grand-père l’épia et ne tarda pas à deviner son secret de vierge révoltée. Il alla droit à Philibert.

Le comte de Mourcey n’était pas de ceux qu’embarrasse une situation difficile, et, au cours de sa carrière politique, il en avait tranché d’insolubles.

— Tout en ce bas monde, le bien nommé, disait-il, n’est que question d’argent.

Telle était sa devise, et les renseignements qu’il eut sur le lieutenant Torbier étaient propres à la corroborer. Mais Claire l’aimait. C’était le sorcier demandé peut-être ? Par conséquent, rien sur la terre, dans les cieux ni l’enfer même, ne prévaudrait contre sa volonté de réaliser le rêve de sa moribonde. Claire serait aimée.

L’entretien, commencé dans un café situé près de la Bourse, où il se fit présenter officier, s’acheva le lendemain chez le notaire. La dot de Mlle de Mourcey, formée par l’héritage de ses père et mère décédés, se montait à quatre cent mille francs. Le grand-père y ajoutait un présent de noces de cent mille livres. Le tout, en cas de veuvage, restait au survivant du couple, y eût-il ou n’y eût-il pas d’enfants, en toute propriété, par contrat. En outre, il y avait les espérances, c’est-à-dire la fortune du comte. Elle devait, à sa mort, arrondir du million le portefeuille du ménage.

— Or, je vais avoir mes quatre-vingts ans, monsieur, dit-il à Philibert, avec un beau geste de talon rouge, vous n’aurez donc que peu de temps à attendre, j’espère.

C’était ce mariage que les journaux girondins publiaient, avec ou sans commentaires, dans la stupeur universelle. Il eut lieu cependant, mais il assembla peu de monde à l’église, et le vieux comte de Mourcey comprit à cette abstention respectueuse que, blâmé déjà de la mésalliance par le parti dont il était le chef, il n’y regagnait rien dans l’opinion populaire. Mais que lui importait, Claire était aimée avant de mourir.

Elle ne le fut que trois mois à peine ; l’automne suivant l’emporta dans le premier tourbillon des feuilles mortes. Puis ce fut le tour de l’octogénaire, que rien ne retenait plus en ce monde, et Philibert Torbier eut le million promis — et gagné.

Géraldine, par l’un de ces coups de bascule qui sont la joie à la fois et la philosophie de son art, rayonnait aux plus hauts degrés de l’échelle sociale. Elle était grande usinière métallurgiste, et elle occupait aux alentours du Bois de Boulogne un hôtel, enfin digne d’elle, où douze larbins de haut style faisaient leur pelote. Un après-midi, l’un d’eux, huissier d’antichambre, lui présenta sur un plateau d’argent la carte d’un visiteur : Philibert Torbier.

— Comment ! Il ose ?… Il en a un culot !… Jamais je n’y suis pour ce monsieur, vous entendez, jamais.

Mais il était déjà devant elle.

— C’est moi, je t’aime toujours, je suis riche, j’ai ta parole, viens, ma femme !

Et il tomba à ses pieds, balbutiant, à demi évanoui d’amour, comme l’exilé tombe sur le sol de la patrie rendue. Mais elle s’était jetée sur le timbre d’appel.

— Alors, tu fais les poitrinaires, toi ? cingla-t-elle.

Et s’adressant à deux laquais survenus :

— F…tez-moi cette crapule dehors.

Ils le ramassèrent le lendemain matin sur le paillasson de l’honnête créature, avec deux trous dans la tête.

IV

LE BATEAU DE FLEURS


C’était un yacht, un joli yacht appelé le Coromandel. D’où lui venait ce nom hindoustan, je l’ignore. Rien ne ressemblait moins en effet à ces naïves pirogues, les « schelingues », carènes de cuir et d’écorce cousues de filasse de cocotier, sur lesquelles on aborde en rade de Madras, à travers trois barres terribles d’écume hurlante ; car, non seulement le Coromandel était une merveille de construction nautique, mais encore il ne tenait même pas l’eau en rivière, et il dormait, inutile et dérisoire, dans notre doux port d’Asnières-sur-Seine.

Or, ledit Coromandel avait bel et bien coûté les cent mille francs à son propriétaire, jeune armateur de fantaisie surpris en pleine bohème par le gros lot d’un héritage colossal, et décidé à se payer en un seul coup tous les plaisirs dont il avait été sevré pendant les années d’apprentissage. Charpenté en bois rares et exotiques, reluisant de cuivreries miroitantes et aménagé pour les longs voyages, il était tapissé de délicieuses lices mythologiques, meublé de pièces de haute ébénisterie d’art et muni d’une artillerie culinaire propre aux plus rudes combats de gueule. Et le fond de cale s’y lestait d’une provende de ces bouteilles à tête d’argent, qui sont la gloire de la Champagne. Pourtant, il demeurait amarré, le joli yacht, au port pacifique d’Asnières, sans équipage, sans pilote ni capitaine, et comparable au petit navire de la chanson, qui n’avait jamais navigué.

Il advint que les sieurs Titubard et Polanson, artistes dépourvus de commandes, et quelquefois même de pitance, errant sur les bords de la Seine, remarquèrent l’abandon du bateau de plaisance. Informations prises, ils surent qui en était le propriétaire. Ils l’avaient connu au temps de la « mélasse », où ils avaient d’ailleurs barboté ensemble, et comme ils chassaient à « l’idée » de fortune, ils en attrapèrent, au vol, une qui leur parut tomber du ciel. Le lendemain matin, ils sonnaient à la porte du millionnaire, qui les reçut à bras ouverts.

— Nous ne venons pas l’emprunter d’argent, dit Titubard ; d’abord parce que nous sommes trop fiers….

— Pour te le rendre, interrompit Polanson.

— Il s’agit d’une affaire….

— D’or !…

— Qu’est-ce que tu fais du Coromandel ?

— Rien, leur répondit-il ; il ne marche pas, il est mal fait, manqué ; il ne vaut que son bois de flottage. Je cherche à le vendre.

— Combien ?

— Je ne sais pas, moi. Ce qu’on voudra. Auriez-vous acquéreur ?

— Si c’est plus de cent sous, non, fit le facétieux Polanson. Mais il y a locataire.

— Qui ?

— Nous, ou les rats qui le rongent.

— Quels rats ?

— Tous ceux d’Asnières. C’est un crible, le Coromandel ! Donne-nous la préférence.

— Sur les rats ?

— Oui, au même prix.

Le jeune armateur se mit à rire.

— Elle est bien bonne. Mais, qu’en voulez-vous faire ?

— Oh ! rien à te cacher : un bateau de fleurs.

— C’est la seule chose qui manque à la Ville Lumière, résuma Titubard, l’homme pratique du couple.

— Tiens, mais ce n’est pas bête, avait acquiescé le maître du yacht.

Et, gaiement, il leur prêta le petit navire, en souvenir du bon temps de la vache enragée.

— Mais dépêchez-vous de le prendre, ajouta-t-il, parce qu’on va me donner un conseil judiciaire.

Huit jours après, quarante invitations, lancées d’une main sûre, atteignaient à domicile l’élite de ce Tout-Paris des premières sans laquelle rien ne se fonde ni ne se consacre. Notre vieille amie Géraldine, qui en était, à cette époque, par sa liaison avec un gentilhomme fameux dans nos fastes galants, reçut individuellement la sienne. Titubard et Polanson avaient négligé de convier le prince à la fête, et cet oubli voulu suffisait déjà à en fixer le caractère bien japonais et libre de toute servitude sentimentale. A l’inauguration d’un bateau de fleurs, il ne faut que fleurs sans attaches.

— Comprends-tu ma déveine, me disait-elle, en montrant la charmante carte illustrée par Willette, c’est pour mardi !…

— Eh bien ?

— Comment, eh bien ? Le mardi, c’est le jour du prince. Je suis à lui tout entière, le mardi, c’est réglé comme du papier à musique !

Et elle soupirait, vertueuse :

— Pour une fois qu’on a l’occasion de s’amuser !…

Le Coromandel stationnait au pont de la Concorde, où il avait été remorqué à grand’peine. Grâce au crédit des actionnaires, — car ils avaient trouvé des actionnaires ! — dûment réparé, calfaté et mis en état d’équilibre, il rivalisait de stabilité avec les établissements de bains dont la chaude saison orne la Seine. L’été, cette année-là, était admirable. Dans les ténèbres légères et transparentes des nuits de juillet, la ville luisait, diamantée, comme les gemmes et les pierreries dans le velours bleu des écrins, et la rivière, semée de reflets et de feux, semblait y doubler la Voie lactée. La soirée, en vérité, était si amoureuse qu’elle eût rendu le moins païen crédule à l’influence magnétique de Vénus sur les êtres et les choses, et je m’attendais, en arrivant, à la voir présider à l’ouverture du commerce dont Titubard et son copain allaient doter solennellement la France.

Si l’Aphrodite n’y était pas, elle était du moins représentée par les meilleures prêtresses de son culte, et notamment par Géraldine, que j’aperçus, dès le seuil, en écartant les tentures.

— Eh bien, mais… et le prince ? grondai-je.

— Que veux-tu, mon petit, je n’ai pu y résister. On ne voit pas ça tous les jours. Du reste, il n’arrive jamais là qu’à minuit, au sortir du cercle, et il n’est que neuf heures. Le temps de croquer quelques sandwichs, de les arroser de deux ou trois coupes et de faire un tour de valse, soit avec toi, soit avec un autre, et je vole au devoir professionnel, hélas ! Mon coupé est là-haut qui m’attend sur le quai.

Et elle se perdit, de bras en bras, éclatante de joie, folle de baisers, innocemment lascive, telle que Dieu l’avait créée, la belle bacchante, dans les soutes du Coromandel.

— Le patron du bateau, s’il vous plaît ?

La question venait de m’être adressée par un personnage galonné, au visage rébarbatif, aux façons cassantes, qu’il ne me fut pas difficile d’identifier fonctionnaire. C’en était un, en effet, l’inspecteur des berges. Et Polanson parut.

— Qui vous donne le droit de stationner ainsi sous le pont, le long du quai, et où est le papier qui vous y autorise ?

— J’ignorais, fit le tenancier, qu’il en fallût un, et vous m’étonnez. Le bateau est de création nouvelle et c’est le premier de ce genre que l’on voie dans la chrétienté.

— Circulez, fût la réponse.

— Soit.

Et Polanson fut détacher l’amarre.

A moins de débarquer piteusement les quarante invités, distributeurs de gloire, de rater ainsi le lancement et de voir l’affaire sombrer à jamais sous le ridicule d’une telle débandade, il n’y avait que cela à faire, en effet : détacher l’amarre. Titubard, esprit prompt, fut de cet avis, et comme le bateau commençait à glisser doucement dans le courant, il n’hésita pas à se mettre à la barre, tandis que Polanson sautait au poste de vigie.

Ce fut charmant d’abord. Illuminé de lanternes vénitiennes multicolores en guirlandes, au rythme des czardas de l’orchestre tzigane, le Coromandel descendait la rivière constellée, tantôt à droite, tantôt à gauche, parfois au centre, avec une fantaisie incomparable. Ainsi, de Paphos à Lesbos, la conque aérienne de l’Anadyomène attelée de colombes. Mais, comme le voyage n’était pas dans le programme, quelques têtes passaient aux écoutilles et d’autres se dessinaient à la rampe de l’entrepont, visiblement interrogatives.

— Où allons-nous donc ?

— Je ne sais pas, leur criait Polanson, du haut de la vigie, mais si ce n’est pas au poste, c’est au Havre.

Entre ceux et celles à qui la plaisanterie semblait mauvaise, Géraldine la trouvait détestable, et jamais belle Géorgienne enlevée pour le harem par des marchands d’esclaves ne poussa de cris plus aigus sur la troïka de ses ravisseurs.

— C’est ma position, clamait-elle, on me fait perdre ma position !

A présent, le Coromandel avait pris l’allure folle de ce « bateau ivre » chanté par le poète verlainien. C’était miracle qu’il ne se fût pas brisé sur la culée d’un pont. Des barques s’étaient mises à notre poursuite. Les tziganes râclaient éperdument. Les rives fuyaient. Le bateau de fleurs n’était plus qu’un bateau de perruches sur lesquelles un vautour plane. Géraldine menaçait de se jeter à l’eau toute habillée, ce qui n’était pas beaucoup dire. Titubard était calme à la barre. Polanson nommait les paysages à tue-tête : « L’île de Billancourt… les Moulineaux… le Bas-Meudon…. » comme un guide. Ce fut là que nous abordâmes, je n’ai jamais su comment, par la clémence de Neptune sans doute, et un nouveau fonctionnaire monta à bord, plus rébarbatif que le premier, et non moins galonné, je vous assure. Celui-là, c’était l’inspecteur de la navigation.

— De quel droit circulez-vous sur la Seine ?

— Du droit d’épave, sonna Polanson.

— Avez-vous un constat de navigabilité ?

— Naviguer, c’est l’avoir, jeta Titubard, de fait sinon de droit.

— Voyons votre machine ?

— Quelle machine ?

— Pascal a dit : « Les fleuves sont des chemins qui marchent. » Nous venons du pont de la Concorde en nous laissant aller, par une simple loi de physique. Lisez Pascal.

— Votre yacht n’est pas en état de tenir l’eau. Il y faudrait pour vingt mille francs de réparations.

— Prêtez-les-nous. D’ailleurs, où votre magistrature voit-elle un yacht là où il n’y a qu’un ponton d’amour ?

— Je vous arrête.

— Ah ! monsieur, quel service vous nous rendez ! s’était écriée Géraldine qui était le bon sens même. Et, se tournant vers moi :

— Quelle heure est-il ?

— Ecoute, fis-je….

Minuit sonnait au cadran de l’église… l’heure du prince !… Elle venait de perdre sa position.

Quant au Coromandel, il reprit la sienne, celle de petit navire, qui ne s’arrête ni ne circule, et les rats de Meudon y achevèrent en six mois la besogne des rats d’Asnières.

— Ce qui prouve, disait Titubard à Polanson, qu’il n’y a rien à faire en France pour les idées neuves et hardies et que l’avenir est au Nouveau-Monde, décidément.


  1. PETITE MÈRE, comédie en quatre actes, 29 avril 1903, théâtre du Vaudeville (Voir Théâtre d’Emile Bergerat).