Les précurseurs Italiens - Massimo d’Azeglio

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Les précurseurs Italiens - Massimo d’Azeglio
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 67 (p. 880-914).
LES
PRECURSEURS ITALIENS

II.
MASSIMO D'AZEGLIO

I. I Miei Ricordi, di Massimo d’Azeglio, 2 vol. ; Florence, Barbera, éditeur, 1867. — II. L’Italie de 1847 à 1865, correspondance politique, de Massimo d’Azeglio, avec une introduction par M. Eugène Rendu ; 1 vol. in-8°. Didier, 1866. — III. Commemorazione di Massimo d’Azeglio, discorso di Giuseppe Massari ; Bari, 1866, etc.

Les hommes font les révolutions, les révolutions dévorent les hommes, et avant même d’être achevées elles ont épuisé la génération dont elles sont l’ouvrage. Tandis que les événemens se déroulent sans trêve, ils s’en vont un à un, jour par jour, tous ces héros de l’esprit ou de l’action, ces guides de la veille qui le lendemain semblent se perdre dans un mouvement dont ils ont été la force ou le génie, la prudence ou l’audace. L’un disparaît avant d’avoir vu poindre l’aube du jour que son âme a pressenti ; un autre est frappé dans l’éclat des premières victoires sans avoir touché le but sur lequel son regard mourant reste fixé. S’ils ne sont pas tous à la gloire, ils furent tous à la peine, et cette transformation qui s’accomplit est le couronnement de leurs espérances, le prix de leurs vaillans efforts, la réalisation d’une pensée dont ils ont été les porte-drapeaux. La cause triomphe, les hommes restent en chemin ; la légion des initiateurs se disperse au vent de la mort. L’Italie existe aujourd’hui ; ceux qui l’ont faite, qui l’ont conduite d’étape en étape, qui ont souffert et pensé, voulu et agi pour elle, qui ont su tirer parti même des fautes et renouer patiemment une œuvre dix fois interrompue, ceux-là ne sont plus déjà ou disparaissent d’heure en heure ; ils ont fait leur journée, et jusque dans la mort où ils se rejoignent ils gardent ce je ne sais quoi des générations qui ont porté en elles une grande destinée ; ils prennent aussitôt je ne sais quel air de figures historiques. C’est la dynastie presque éteinte des vrais et légitimes fondateurs de l’indépendance italienne.

Un jour, en 1857, lorsque cette indépendance qui s’achève aujourd’hui n’avait d’autre refuge libre que le petit Piémont, un homme, seul avec lui-même, après avoir réglé ses affaires, écrivait d’une main ferme, — d’une main qui avait tenu l’épée, — cette belle page, sorte de testament religieux et politique, qui n’est pas seulement l’expression d’une volonté dernière, qui est comme le programme rétrospectif de toute une vie. « Premièrement je prie mon seigneur Dieu de recevoir mon âme immortelle, de lui accorder le pardon et de la conduire au lieu pour lequel elle a été créée et tenue sur cette terre. Il sait que tous les jours de ma vie je l’ai prié dans la sincérité de mon cœur, que j’ai eu toujours pour assuré qu’aimer la justice, la vérité, le sacrifice de soi-même, était la meilleure manière de l’adorer et de le servir. — Je le prie pour cette malheureuse patrie à laquelle j’ai porté tant d’amour, afin qu’il lui accorde d’être libre et maîtresse d’elle-même. — Je rappelle aux Italiens que tel est leur droit, et j’ai la certitude que, si je n’ai pas été jugé digne de voir le jour saint et béni de leur pleine indépendance, ce jour se lèvera infailliblement. Que les survivans d’alors n’oublient pas ceux qui ont contribué à le préparer ; j’espère qu’ils voudront bien me faire une place parmi ceux-ci, car si je n’ai pas su ou si je n’ai pas pu travailler efficacement à l’œuvre, j’y ai travaillé, Dieu le sait, autant que tout autre avec bonne volonté. — Je rappelle encore aux Italiens que l’indépendance d’un peuple est la conséquence de l’indépendance des caractères. Qui est esclave des passions municipales ou des passions de secte ne peut se plaindre d’être esclave de l’étranger. Le jour de la concorde, du sacrifice de toute rivalité, de toute haine, de tout intérêt privé, sera la veille du jour de l’indépendance… — Je n’ai jamais haï personne, et jamais, autant que je me souvienne, je n’ai voulu offenser personne ; si involontairement cela m’est arrivé, j’espère qu’on me le pardonnera, et si au contraire quelqu’un croit avoir besoin de mon pardon, je le lui donne plein et entier. Ainsi que Dieu nous ait tous en miséricorde ! que ma mémoire reste dans le cœur des honnêtes gens et des vrais Italiens. Ce sera le plus grand honneur qu’on puisse me rendre et que je sache imaginer. » Celui qui écrivait cette page était justement un de ces hommes qui sont déjà des ancêtres pour l’Italie nouvelle ; c’était Massimo Taparelli d’Azeglio qui s’éteignait doucement à Turin il y a un an à peine, après avoir vu luire dans sa splendeur ce jour qui en 1857 lui semblait encore lointain. Cette indépendance dont il parlait, il l’avait servie en effet d’un cœur chaud, d’un esprit alerte et ingénieux, d’une raison indépendante et vive ; il l’avait servie surtout par le caractère, par une virile et séduisante droiture devenue l’originalité de ce chevalier patriote, de ce gentilhomme libéral qui avait été tout ce qu’on peut être, soldat par tradition de famille d’abord, puis par occasion au jour du péril, artiste par instinct et par goût, romancier par inspiration nationale, polémiste quand il le fallait, diplomate au besoin, président du conseil par dévouement plus que par ambition, et qui à travers toutes ses métamorphoses, dans toutes les situations, était toujours resté un homme bien né, sans reproche et sans peur.

Turin a perdu sa couronne, elle a gardé ses saints ; je veux dire que sur ses places et sur ses promenades, aujourd’hui un peu solitaires, elle garde religieusement les statues de ceux qui ont été les premiers ouvriers de l’indépendance, qui représentent pour elle l’alliance de l’esprit piémontais et de l’esprit italien : le roi Charles-Albert au visage soucieux et énigmatique, Balbo aux traits dantesques, Gioberti à l’extérieur tout moderne de bourgeois philosophe. Il y a un homme qui est la personnification plus fidèle encore peut-être de cette alliance dans sa lune de miel, c’est d’Azeglio ; il l’avait réalisée en lui-même, dans sa nature à la fois exquise et forte, gracieuse et sensée, opiniâtre et facile. Né en Piémont, il avait gardé la sève de son petit pays subalpin ; mais en même temps il était le plus Italien de tous les Piémontais. Il avait toujours vécu à Florence, à Rome, à Milan ou à Gênes plus qu’à Turin. Il était devenu sans effort, non-seulement par l’impulsion d’un sentiment national agrandi et excité au feu des luttes contemporaines, mais encore par goût, par habitude, le citoyen de cette Italie dont il avait été l’hôte familier avant d’être un de ses guides, et c’est à lui qu’on pourrait appliquer ce mot qu’il inscrivait au frontispice de quelques pages émues et touchantes sur Collegno : une vie italienne ! — une vie qui se déroule entre le roman et l’histoire, entre l’imagination et la politique, ou plutôt une vie qui s’ennoblit et s’épure en passant par toutes ces phases d’une adolescence un peu agitée, d’une jeunesse volontairement asservie au travail, d’une maturité dévouée à la patrie commune, jusqu’au jour où elle va se confondre dans la résurrection d’un peuple. Cette vie embrasse toute une époque. Massimo Taparelli d’Azeglio était né à Turin le 24 octobre 1798. C’était le quatrième fils d’une famille qui, par une particularité bizarre, était venue autrefois de Bretagne, « et c’est peut-être pour cela, remarque-t-il avec bonne humeur, que tous dans notre maison nous avons la tête un peu dure. » L’un des frères est mort jeune, officier d’artillerie ; un autre était le marquis Roberto d’Azeglio, sénateur, mort il y a peu d’années ; le troisième est devenu le père Taparelli, jésuite, directeur de la Civilta cattolica à Rome. Ils avaient tous grandi dans un de ces foyers d’autrefois où se perpétuaient les traditions, et c’est d’Azeglio lui-même qui, au souvenir de ce foyer de famille, dit dans les aimables mémoires qu’il a laissés : « Lorsqu’en ouvrant les yeux à la lumière et les lèvres au premier souffle on s’est trouvé placé dans une atmosphère d’honnêteté, de loyauté, le caractère en reste tellement imprégné, que malgré toutes les erreurs et les escapades il garde toujours par instinct le sens du devoir et de l’honneur. » Son père, le marquis César d’Azeglio, était un des types de cette vieille noblesse piémontaise, simple, fidèle, peu brillante, attachée à ses mœurs et à ses croyances, dure pour elle-même parce qu’elle était accoutumée à toutes les peines, pauvre parce qu’au premier appel elle était toujours prête à livrer sa fortune avec sa vie « pour son pays et pour sa maison de Savoie. » Le marquis César d’Azeglio avait jeté quatre cent mille francs dans les guerres de la révolution. Pris dans un combat et conduit en France, où il était un instant réduit à vivre presque d’aumônes, il n’avait accepté la liberté que lorsqu’on la lui avait rendue sans l’humiliante condition de ne plus servir son pays. Il disait quelquefois d’un ton moitié plaisant, moitié sérieux : « Quand un Piémontais a les jambes et les bras rompus et deux estocades à travers le corps, alors et pas avant il peut dire : Vraiment, oui, je ne me sens pas trop bien. »

C’était un homme sévère, mais en même temps d’une bonté délicate, humain de cœur, attentif pour les siens. Ardent ennemi de tout ce qui était révolutionnaire, absolutiste par tradition et par fidélité, il ne manquait ni de lumières, ni de culture d’esprit, ni de sagacité. Un jour, bien plus tard, il écrivait à un de ses fils : « Que l’Europe tout entière et l’Italie elle-même tendent aux constitutions, cela peut être vrai, la réalisation a beaucoup de probabilités ; le temps dira si elles sont fondées et le plus ou moins de bien qui en résultera pour ceux qui vivront alors… Si le Piémont devenait constitutionnel, comment cela arriverait-il ? Par rébellion ? Je ne sais par quelles épreuves on passerait, mais je sais bien quelle serait ma conduite. Certainement je m’opposerais aux rebellés de tout ce que j’aurais d’intelligence, de vigueur et de crédit… Si cela se faisait par l’initiative du roi, que ce fût l’effet de la persuasion ou de la crainte d’un plus grand mal, je me rangerais à la volonté royale, et, le nouveau système une fois établi, j’en serais le plus tenace défenseur. » C’est là peut-être d’un mot l’explication la plus claire du rôle invariable de cette noblesse piémontaise, fidèle à la maison de Savoie sans la devancer, la suivant dans ses bonnes fortunes comme dans ses malheurs, prête à se faire avec elle libérale et italienne, fût-ce en regrettant un peu le vieux temps, et marchant aujourd’hui au signal de Charles-Albert ou de Victor-Emmanuel, comme elle marchait autrefois au signal d’Emmanuel-Philibert ou de Victor-Amédée.

Les événemens vont si vite de notre temps et la face des choses a si brusquement, si complètement changé, qu’on a de la peine à se faire une idée de cette vie d’autrefois, de ce qu’était cette Italie du lendemain de la révolution française, lorsque tout ce qu’il y avait de Piémontais fidèles était obligé de s’enfuir devant un reflux de la conquête. Massimo d’Azeglio va maintenant prendre sa place parmi les grands Italiens qui se reposent à Santa-Croce ; il y a soixante-sept ans, il allait pour la première fois à Florence, enfant à peine né, dans les bagages d’une famille qui s’exilait. « Florence, terre d’exil ! » N’est-ce point un blasphème de se servir de ce mot ? semble-t-il dire aujourd’hui dans ses mémoires. C’était pourtant vrai, le marquis César d’Azeglio se considérait comme exilé, et dans son cabinet, vis-à-vis de sa table de travail, il avait placé une vue de Turin au bas de laquelle était écrit le mot : fuit ! Le Piémont a toujours inspiré de ces fidélités touchantes, de ces robustes attachemens, proportionnés à tout ce que coûtait son indépendance incessamment disputée, et qui étaient faits pour devenir le germe d’un sentiment plus large de la patrie commune. Florence réunissait à cette époque une assez nombreuse émigration piémontaise, les Balbo, les Perrone, les Delborgo, les Prié, tous ceux qui ne voulaient ni rester à Turin sous les maîtres étrangers ni renier la cause des princes de Savoie, en ce moment relégués dans l’île de Sardaigne. C’est dans ce demi-exil, entre une mère intelligente et tendre, dont les émotions avaient brisé l’organisation délicate, et un père aux principes sévères, que Massimo d’Azeglio recevait les premières impressions de la vie.

Il aima toujours Florence depuis, il y revenait sans cesse, et qui sait si l’homme mûr ne se souvenait pas encore, sans le savoir, quand l’un des premiers il désignait la ville de l’Arno comme la capitale de l’Italie ? Pour un si petit personnage, il eut d’abord vraiment d’illustres connaissances : c’était le favori à tête blonde de cet autre exilé volontaire qui s’appelait Alfieri et de son amie la comtesse d’Albany. On se réunissait souvent et familièrement dans la maison d’Albany, qui était comme une cour à Florence. « Si je ferme les yeux, dit l’auteur des Ricordi, je vois encore comme si c’était maintenant le chemin en face des fenêtres, et auprès des fenêtres, assise, la comtesse d’Albany avec son vêtement habituel à la Marie-Antoinette ; je vois sur les murs deux tableaux de Fabre, l’un représentant l’ombre de Samuel avec la pythonisse et Saül, l’autre un sujet pris des fouilles de Pompéi… Je vois mon père en conversation politique avec M. Lagensverd, ministre de Suède, avec Carletti, avec Libri ; je vois des deux côtés les deux grands canapés sous les tableaux… » Un de ses premiers souvenirs était celui d’une scène où il se voyait nu sur les genoux de sa mère, posant devant un peintre pour un enfant Jésus et tenu en respect par un homme de haute taille, « tout vêtu de noir, de visage pâle, avec des yeux clairs, les sourcils froncés, les cheveux tendant au roux et rejetés derrière les tempes et le front. » Le peintre était Fabre. Le tableau est, à ce qu’il paraît, dans une église de Montpellier. L’homme noir était Victor Alfieri, à qui l’auteur des Ricordi rend l’hommage de dire qu’il avait trouvé l’Italie métastasienne, qu’il la laissa alfiérienne, en d’autres termes qu’il l’avait trouvée amollie et efféminée, qu’il la laissa virile, qu’il a été le premier initiateur de l’idée moderne de l’Italie-nation. Le marquis César d’Azeglio, qui dans ses loisirs d’exil s’occupait d’études littéraires et qui fit même un journal, vivait familièrement avec son compatriote Alfieri, dont il n’était pas facile d’être l’ami. Ils s’entendaient très bien en politique, tant qu’il ne s’agissait que des Français qui étaient à Turin, de l’envahisseur étranger ; ils ne s’entendaient plus sur les choses religieuses, et au grand chagrin du marquis d’Azeglio Alfieri mourut un jour pendant qu’un père des écoles pies qu’on avait appelé était à la recherche d’une permission spéciale de l’évêque pour administrer le grand et hautain rebelle. Alfieri n’inspirait pas moins du respect à tout ce monde piémontais qui était allé camper à Florence dans l’attente des événemens.

Jusque-là, le Piémont n’avait été qu’envahi, conquis et occupé ; il fut bientôt annexé à la France en attendant que la Toscane elle-même devînt française, et aux yeux de Napoléon, le tout-puissant héritier de la révolution, l’exil volontaire était une protestation, un acte de dissidence qu’il ne souffrait pas. Rien n’est plus facile aujourd’hui que de voir et de reconnaître ce que l’Italie a gagné au passage de la domination impériale ; on ne voit plus, on ne peut plus voir les minutieuses et intimes vexations par lesquelles cette domination s’imposait, les froissemens qu’elle infligeait à des âmes sincères à qui elle ne laissait pas même le choix d’une retraite, le choix d’une école ou d’une carrière pour des enfans. Voici par exemple une famille vivant à Florence dans une obscure et heureuse tranquillité ; voici un homme qui, « après avoir vu tomber ce qu’il aimait le plus au monde, l’indépendance et la dignité de son pays, espère au moins rester ignoré dans son refuge toscan. » La main de Napoléon ne l’atteignait pas moins de toute façon. Il était défendu aux Piémontais, devenus les Français de Turin, d’envoyer leurs enfans dans des maisons d’éducation à l’étranger, et le marquis d’Azeglio, qui avait mis trois de ses fils au collège Tolomei à Sienne, fut obligé de les retirer, Car Sienne était l’étranger. Tous les Piémontais émigrés eurent l’ordre de rentrer dans leur pays et de venir porter leur serment de fidélité au nouveau maître. Ce fut la plus cruelle épreuve pour le marquis d’Azeglio, qui se sentait lié par un autre serment. Il écrivit à son pauvre roi Victor-Emmanuel, en lui offrant d’aller le rejoindre en Sardaigne et de rester le compagnon de ses malheurs ; mais Victor-Emmanuel lui répondit en l’engageant doucement à se soumettre, ajoutant qu’il n’était pas sûr « d’avoir du pain pour lui-même et pour ses serviteurs, » Le marquis d’Azeglio reprit tristement avec les siens la route de Turin, où il se renferma dans l’obscurité, vivant entre quelques amis, observant strictement, en homme d’honneur, le serment qu’il avait prêté par nécessité, mais au fond irréconciliable adversaire. Ce n’est pas tout : laissez passer quelques années ; un jour arrive par le préfet de Turin, A Lameth, un ordre de Napoléon prenant au marquis d’Azeglio deux de ses fils. L’un, celui qui devait être jésuite et qui faisait déjà ses études ecclésiastiques, était désigné pour l’école militaire ; l’autre, celui qui a été sénateur depuis, était enrôlé comme auditeur au conseil d’état avec la fleur de la jeunesse piémontaise d’alors, César Balbo, Prié, Guasco, un des Collegno. Le marquis d’Azeglio n’avait été nullement consulté, et il reçut comme un coup de foudre cette faveur à laquelle il ne pouvait échapper. Tout au plus réussit-il à obtenir un sursis d’une année pour celui de ses fils dont on faisait un soldat malgré lui. Massimo était trop jeune encore pour avoir un rôle ; c’était un écolier d’une humeur libre et vive, qu’un précepteur ecclésiastique avait déjà de la peine à contenir ; mais, comme il le dit, il voyait la tristesse qui était dans la maison : il sentait l’oppression en voyant son père la ressentir.

Et voilà comment le jour où éclataient les sinistres bulletins de la campagne de Russie, la domination napoléonienne en déclin rencontrait dans certaines parties de l’Italie, dans le Piémont surtout, la réaction de tous les sentimens qu’elle avait comprimés ou offensés ! Voilà comment le jour où la déroute définitive s’annonçait par le mouvement effaré des employés, par les marches confuses des troupes regagnant la France, par tous ces signes d’un pouvoir qui tombe, Turin fut dans la joie ! Le Piémont, redevenait indépendant, et c’était assez. On oubliait ce que le régime français avait eu de bienfaisant ; on ne se souvenait, selon le mot d’Azeglio, que de « l’insolence militaire et de la hauteur administrative, » dont on sentait encore le poids, dont on avait hâte d’être délivré.

Au milieu de toutes les restaurations de 1814 et de 1815, cette petite restauration piémontaise, à vrai dire, avait un caractère particulier de cordialité et de bonhomie. On y mettait de la bonne volonté, et le jour de la rentrée du roi ressemblait à une fête de famille en province. C’était une exhumation de tout ce qui se cachait depuis quinze ans, sentimens et uniformes. « Je me trouvais sur la place Château, raconte d’Azeglio, et j’ai bien présent le groupe du roi avec son état-major, Vêtus à la mode ancienne avec la queue et certains chapeaux à la Frédéric II, ils faisaient tous ensemble des figures assez bouffonnes, mais qui nous semblaient très belles et selon l’étiquette… » Le pauvre roi n’avait ni voiture ni chevaux en rentrant à Turin. Le marquis d’Azeglio fut obligé de lui prêter un vieux carrosse de gala qui datait de son mariage, et c’est dans cet équipage que le bon roi Victor-Emmanuel parcourait la ville, montrant à la portière son visage de babby, distribuant des sourires. « Qui n’a pas vu Turin ce jour-là, dit l’auteur des Ricordi, ne sait pas ce que c’est que l’allégresse d’un peuple portée jusqu’au délire. » Ce fut pour Massimo d’Azeglio le signal d’une sorte de majorité prématurée, d’émancipation soudaine. Étudiant la veille, il entrait le lendemain dans la carrière en suivant d’abord son père, envoyé comme ambassadeur à Rome auprès du pape Pie VII, puis en prenant l’uniforme d’officier dans le régiment de Royal-Piémont cavalerie. Cet officier doublé d’un diplomate avait dix-huit ans, de la bonne humeur, une nature ardente, une intelligence souple et hardie, un incroyable besoin de vivre, le diable au corps, comme il dit, — et ne demandait pas mieux que de faire son chemin.

Il y a des hommes qui n’ont jamais su être jeunes, et c’est leur malheur ; il y a des hommes qui veulent l’être toujours, et c’est leur ridicule. Massimo d’Azeglio, qui a su si naturellement s’élever au rôle de patriote quand l’heure est venue, avait tout bonnement commencé par le commencement. Adolescent à peine dans ces années qui suivaient 1815, voyant tout lui sourire, il dépensait sa jeunesse sans compter. Il était de toutes les fêtes et de tous les plaisirs, il remplissait la ville du bruit de ses équipées, et plus d’une fois le soir, après avoir fait son service à la Vénerie, où il était en garnison, il partait pour Turin, d’où il ne revenait qu’après une nuit passée dans une compagnie « que la grâce moderne, dit-il, appelle poliment le demi-monde, mais que nous, plus primitifs, nous appelions autrement. » Une des plus plaisantes histoires de ce temps est celle qu’il raconte. Il avait comploté avec quelques-uns de ses camarades un voyage à Milan. Malheureusement ni les uns ni les autres n’avaient d’argent, — et c’était la grave question sur laquelle le jeune officier de Royal-Piémont méditait un soir dans sa chambre, lorsque ses regards s’arrêtaient tout à coup sur deux tableaux, deux portraits pendus aux murs. L’un de ces portraits était celui d’un des ancêtres de la famille, beau cavalier du XVIIe siècle, le comte de Lagnasco, qui était allé chercher fortune en Allemagne et à la cour du roi de Pologne ; l’autre représentait une femme aux cheveux à la Sévigné, à la robe ouverte et décolletée. C’était une Wallenstein, de la race même du fameux Wallenstein, qui s’était éprise du comte de Lagnasco et l’avait épousé. Les deux portraits, richement encadrés, étaient de Rigault. Massimo, en regardant la belle tête de son aïeul qui lui souriait et semblait l’encourager, eut une idée soudaine et lumineuse avec laquelle il s’endormit, et le lendemain, au jour naissant, il roulait dans une petite voiture sur la route de Milan avec deux compagnons, — plus le comte et la comtesse de Lagnasco, qui étaient du voyage. Ce que devinrent les ancêtres, un brocanteur de Milan le sut. Par malheur on le sut aussi à Turin, où l’aventure fit d’abord scandale ; puis on finit par rire de l’équipée, tant l’idée semblait excentrique, et cela s’appela le voyage avec les ancêtres ou le voyage de famille. Celui qui allait ainsi mettre gaîment ses aïeux en gage à Milan ne se doutait pas qu’avant un demi-siècle il serait gouverneur de la Lombardie au nom d’un prince de Savoie qui n’était pas ne encore.

Avec ces impatiences de vivre et ces gaîtés de jeune homme, Massimo d’Azeglio était au fond une de ces natures bien douées qui ne sont pas faites pour s’émousser dans les plaisirs vulgaires, qui se forment et mûrissent vite. Il tenait de sa mère la bonne grâce, il avait reçu de son père une droiture instinctive, le sens du devoir et de l’honneur. Son intelligence était vive ; les événemens se multipliaient et trouvaient en lui une âme franche, un esprit ouvert. L’éducation du jeune officier fut rapide. Comme tout le monde à Turin, il avait eu l’enthousiasme du premier moment de la restauration, il avait vu avec joie disparaître le régime français et renaître l’indépendance piémontaise ; mais, sans être un grand politique, avec la vivacité de la jeunesse, il ne tardait pas à être choqué de tout ce qu’il y avait de mesquin et de puéril dans cette restauration qui semblait n’avoir d’autre pensée que d’effacer quinze ans d’histoire, dans cette exhumation de vieilles choses, de vieux bonshommes et d’un bigotisme suranné. « Mon enthousiasme du jour où sur la place Château je vis paraître le roi, dit-il, s’était infiniment refroidi, et ma sympathie pour tout ce système avait disparu entièrement. » Une chose surtout dans cette restauration froissait ses instincts d’équité naturelle. Lorsqu’il se voyait, lui officier imberbe, à côté de vieux soldats qui venaient de Moscou ou qui avaient bruni au soleil de l’Andalousie, et qui, pour rentrer dans l’armée piémontaise, avaient été obligés de perdre un grade, il était mal à l’aise, et il se sentait humilié lorsqu’il voyait ces vieilles moustaches commandées par des majors et des colonels qui ne savaient pas manœuvrer trois hommes, qui étaient réduits à réciter les commandemens militaires un papier à la main. Il avait le sentiment d’une injustice sociale et d’un ridicule. « La conséquence pour moi, dit-il, fut que je conçus une haine profonde pour la noblesse que je voyais au premier rang dans le gouvernement. » Il se désespérait naïvement d’être noble. De là à l’aversion raisonnée de tout privilège et au sentiment de l’égalité civile il n’y a qu’un pas.

Ce n’est pas tout : même au milieu des plaisirs auxquels il se livrait avec tout l’emportement de la jeunesse, Massimo d’Azeglio était tourmenté de je ne sais quelle vague inquiétude, de ce désir secret de s’élever qui est le signe des cœurs bien nés, et plus d’une fois, tout en aimant son métier de soldat, il se demandait, puisqu’on ne voulait plus faire la guerre, si c’était une vie de passer la bagatelle de trente ans à voir panser et étriller des chevaux. Il était lié à cette époque avec le professeur Giorgio Bidone, qui lui avait donné des leçons de physique, et avait gardé pour lui une vive affection. Bidone était un esprit ferme, élevé, qui avait des éclairs d’ironie socratique. Il savait la vie que menait son jeune ami ; il ne faisait rien pour le brusquer, mais il ne négligeait aucune occasion de lui faire sentir l’aiguillon. Quelquefois, en passant avec lui devant un café, il lui montrait les vieux habitués à l’œil éteint, et il lui disait d’un ton caustique : « Voilà comme vous serez dans cinquante ans en suivant la route où vous êtes ; voyez ! » D’autres fois il cherchait à le réveiller en lui citant des exemples tout opposés. « Allons ! lui disait-il, la Providence vous a donné une bonne tête. Du courage ! décidez-vous à faire quelque chose ! » Et quand Massimo d’Azeglio, également attiré par la poésie et par la peinture, demandait : « Que faut-il faire ? » Bidone répondait en souriant : « Faites toujours, faites quelque chose ;… » Bidone, par sa parole austère et vive, souvent caustique, parce que d’Azeglio appelle la science de la gymnastique morale, avait l’art de mordre, pour ainsi dire, sur cette nature généreuse et facile, toujours flottante entre les mauvaises compagnies qui l’enveloppaient et les enseignemens de son maître qui l’attiraient en lui montrant une vie supérieure de l’intelligence et de l’âme. »

Le résultat fut que, rompant un jour brusquement avec toutes ses folies de jeunesse, Massimo d’Azeglio s’enferma chez lui, se levant à l’aube, travaillant, lisant, dessinant et peignant surtout, mais sans direction, avec impétuosité. C’était le nouvel homme qui commençait. Massimo d’Azeglio était déjà passé du régiment de Royal-Piémont dans un régiment provincial de la brigade de la Reine, où il n’avait que quatre mois de service tous les ans et où il avait Santa-Rosa pour capitaine. Ce ne fut qu’après un voyage à Rome, où ses goûts n’avaient fait que s’affermir, qu’il finit par se détacher de tout service militaire pour se consacrer complètement à la peinture, et il entrait dans cette carrière nouvelle en homme sérieux, résolu, qui comprenait qu’on pouvait servir son pays de bien des manières, qui n’en était plus à ressentir ces frémissemens douloureux de patriotisme dont il parle dans ses mémoires : « Je ne puis dire quelle rougeur me faisait monter au visage l’état politique de l’Italie d’alors. Il me semblait en être coupable et porter cette honte gravée sur le front… Un jour, je me souviens, une Anglaise me parlait de patrie, je lui répondis le fiel dans le cœur : Est-ce que les Italiens ont une patrie par hasard ? Elle me regarda avec surprise, et ma mère m’en fit des reproches. Je n’expliquai pas davantage ma pensée, j’éprouvais trop de douleur… » Décidément l’officier de Royal-Piémont avait fait du chemin, et Bidone pouvait être content.

Si d’Azeglio eût été encore dans l’armée, qu’eût-il fait au moment où éclatait cette échauffourée de 1821 qui faisait flotter pendant quelques jours à Turin le drapeau de l’Italie ? Arrivé à un âge plus mûr, il blâmait cette tentative, il blâmait la révolution, non ceux qui l’avaient faite ; il la blâmait, non parce qu’elle était illégitime, mais parce qu’elle était un imprévoyant défi jeté à toute une situation européenne et parce qu’elle était une sédition militaire. Officier de l’armée, avec sa jeunesse, avec son libéralisme de cœur et d’esprit, il eût suivi sans doute par chevalerie ou par entraînement tous ces cœurs généreux dont il était le parent ou l’ami, les Santa-Rosa, les Collegno, les Lisio, et de fait un de ses frères y fut compromis. Ce qui le sauva, ce fut d’avoir quitté déjà l’uniforme, d’avoir pris du service dans cette autre armée des volontaires de l’esprit et de l’art, de n’être plus même à Turin au moment de la révolution. Il était déjà parti pour Rome, où il était revenu pour se consacrer définitivement à la peinture, pour y vivre en artiste laborieux et indépendant. Cette résolution semble bien simple aujourd’hui. A cette époque, c’était une fantaisie révolutionnaire, un vrai scandale dans la société aristocratique de Turin, dans cette société aux traditions surannées, aux mœurs immobiles et aux idées plus immobiles encore. Un gentilhomme infidèle à sa caste, quittant l’armée pour se faire peintre, vendant peut-être ses tableaux, gagnant sa vie ! Tout ce qu’on pouvait dire de moins, c’est que les Taparelli, de père en fils, avaient eu toujours la réputation d’avoir quelque chose dans le cerveau, et que la dernière génération surpassait toutes les autres. L’auteur des Ricordi a tracé avec sa saveur piémontaise la comédie de cet ébahissement de la société turinoise qui ne l’avait point arrêté.

Quand je dis que d’Azeglio était un volontaire, je ne veux pas dire un amateur ; il embrassait au contraire son métier dans tout ce qu’il a de sérieux, de difficile, de pénible même. Fixé à Rome, il passait son temps à prendre des leçons d’un vieux maître flamand, à suivre les ateliers, à faire des études d’anatomie, à copier la nature romaine, sans oublier l’histoire et la littérature. La pension que lui faisait son père était modique du reste, et il était bien obligé d’y suppléer, de se suffire à lui-même. Cela ne lui déplaisait pas. Dans ses idées nouvelles, vivre de son travail était un acte de virilité, un autre genre de noblesse propre à l’homme moderne, le complément de son émancipation, et il est curieux de saisir l’impression de ce jeune homme le premier jour où il reçoit le prix d’un de ses ouvrages. On sent encore le gentilhomme. Il hésite d’abord, « tant il est difficile, remarque-t-il, de se défaire des préjugés, » et il s’impose pour châtiment de recevoir l’argent de la main à la main, le regard fixé sur celui qui doit le lui remettre. « Je raisonnai ainsi, dit-il : si un acte est honteux, il ne faut le faire d’aucune façon ; s’il ne l’est pas, il serait humiliant de l’accomplir comme si on en devait rougir… Donc je pris bravement mon argent ; mais je ne suis pas sûr d’avoir exécuté le programme de point en point et de n’avoir pas baissé un peu les yeux au moment décisif. Le fait est que pour un artiste comme pour un écrivain c’est une grande émotion la première fois qu’il se voit devant une petite poignée d’or, et qu’il peut se dire que cet or, il l’a gagné avec son travail et avec ses « mains… A la satisfaction de l’amour-propre vient s’en joindre une autre plus digne, celle de se voir plus indépendant, de sentir qu’on a en soi-même le moyen de se suffire sans avoir besoin de plier devant qui que ce soit. » Et il ajoutait : « Le sentiment de l’indépendance, il faut l’avoir pour soi-même d’abord ; celui de l’indépendance pour la nation en sera la conséquence nécessaire. »

Donc Massimo d’Azeglio était artiste et menait la vie d’artiste sans fausse honte, sans forfanterie, simplement, gaîment aussi. Il passa près de dix ans à Rome, faisant à peine quelques voyages à Turin ou à Naples, se mêlant à la vie romaine la plus intime ; étonnez-vous qu’il l’ait connue ! Par goût il l’aimait, par l’esprit il la pénétrait et la jugeait. Pendant l’hiver, il restait à Rome. Il aurait pu facilement renouer les relations formées pendant son premier voyage au temps de l’ambassade de son père ; il ne le voulait pas et il ne le pouvait pas avec sa vie nouvelle et ses petites ressources. Il ne voyait guère que le cardinal di Gregorio, bonhomme plus honnête que libéral qui était un ami de son père, et le cardinal Morozzo, qui était son parrain, mais qui restait le plus souvent dans son diocèse de Novare. Massimo d’Azeglio se bornait à des relations plus modestes par goût, par indépendance, et pour mieux voir. C’était alors la Rome de Pie VII et de Consalvi, avant Léon XII et Grégoire XVI, la Rome de la restauration retrouvant une sorte d’éclat après avoir été un instant un simple chef-lieu de préfecture française, réunissant des étrangers, des écrivains, des artistes, Canova, Thorwaldsen, Camuccini, Landi. Pie VII était assurément une nature douce et bienveillante ; Consalvi était un esprit éclairé qui avait le désir de raviver le lustre du pontificat. Par malheur, l’un et l’autre, le pape suivant le ministre, n’avaient trouvé qu’un moyen ingénieux de gouvernement : c’était de continuer l’empire en l’habillant d’une robe rouge ou noire. C’était, selon le mot de l’auteur des Ricordi, Napoléon habillé en jésuite, « la lance d’Achille aux mains de Thersyte, » le despotisme sans les réformes civiles, sans l’ordre administratif et judiciaire, sans l’égalité des classes.

A travers l’éclat factice et superficiel de cette restauration conduite par un ministre de ton supérieur, Massimo d’Azeglio, tout jeune qu’il fût, démêlait d’un regard fin la vérité essentielle et invariable de la vie romaine ; il voyait un clergé omnipotent, mondain et libre, un peuple à l’allure mâle et fière, mais dépravé par l’ignorance et l’orgueil de l’oisiveté, une aristocratie fille du népotisme, effacée, sans ressort et sans ambition, tenue « entre le marteau et l’enclume, » c’est-à-dire entre le clergé en haut et le peuple en bas, » une bourgeoisie le plus souvent besoigneuse, sans garanties, réduite à se jeter sur les petits emplois ou sur les métiers anonymes, — tout un ensemble enfin original, pittoresque de vétusté peut-être, mais fonctionnant, vivant dans la stagnation, la duplicité et la ruse. Il observait ce monde dont la poésie était le carnaval ou la fête de l’Infiorata ou la manière de faire l’amour.

Une chose le frappait principalement, c’était ce mélange de spirituel et de temporel qui se retrouvait partout, et il en cite un exemple tragique. Dans ce temps de despotisme à outrance et de conspirations secrètes, la police romaine avait mis la main sur quelques conspirateurs dont l’un était le docteur Montanari, beau type de Romagnol, brun, de haute taille, vigoureux, d’esprit hardi et passionné. Les conspirateurs une fois pris, comme on avait joué du poignard, l’affaire était claire. Il y avait deux condamnés à mort. Ils furent conduits sur la place du Peuple, mis en chapelle pendant tout un jour ; aucun d’eux ne voulut se confesser. Des prêtres, des cardinaux même accoururent pour les engager à recevoir les sacremens. Tout fut inutile. On les exécuta. « Selon la foi catholique, dit d’Azeglio, quelles conséquences devait avoir une semblable fin ? Et d’un autre côté, si ce jour-là leur cœur restait fermé au sentiment religieux, qui vous dit qu’il ne se serait pas ouvert un jour plus tard ? Dieu aurait accordé le temps à ces malheureux, il n’était pas dans ses desseins de précipiter ces âmes dans le lieu où le dogme catholique n’admet aucune espérance de pardon. Et c’était le pape qui, corrigeant la divine clémence, les jetait inexorablement dans l’abîme des réprouvés ! », Voilà le conflit poignant de l’autorité temporelle et de l’autorité religieuse réunies : l’une entraîne l’autre à de redoutables inconséquences. L’auteur des Ricordi, à la vérité, voyait à Rome bien d’autres choses moins faites pour assombrir sa verve.

Pendant l’été, d’Azeglio allait à la campagne ; il alternait entre tous les environs de Rome. Une saison il allait à Castel Sant ’Elia, une autre fois à Rocca di Papa ou à Genzano, près du lac Nemi, ou à Marino. Et ce n’était pas en touriste raffiné qu’il faisait ces excursions ; il allait s’établir parmi les habitans, vivait de leur vie, se mêlait à leurs fêtes, tout en travaillant, en prenant des vues de la campagne romaine. Il dessinait ces paysages qu’il reproduit avec la plume, comme celui de Rocca di Papa, ce nid de soldats posé par Alexandre VI au sommet d’une montagne qu’on voit de la porte de Saint-Jean-de-Latran. Il avait sous les yeux le Latium tout entier, au loin la coupole de Saint-Pierre se dessinant dans les vapeurs du soir, les montagnes de Viterbe, de l’Ombrie et de la Sabine, Gennaro, Tivoli, les tours de Grota-Ferratta, et dans l’intervalle la vaste et insalubre région dont parle Alfieri, la campagne romaine, « cette vaste tombe où gît ensevelie l’ancienne puissance romaine. » C’est devant ces spectacles que d’Azeglio, en s’exerçant comme peintre, se formait un jugement sur les choses et sur les hommes. Il avait gagné certainement à ces familières villégiatures, à ces fréquens séjours dans la campagne romaine, de connaître mieux que tout autre ces populations originales, de saisir leur esprit, leur caractère, leurs passions, leurs vices, et il leur a pris des types qui sont passés plus tard, dans ses romans, comme toutes ces grandes vues sont passées dans ses paysages. Je ne cherche pas si d’Azeglio a été un grand peintre ; c’était à coup sûr un artiste habile et ingénieux, ayant le sens du beau, un goût du naturel et du vrai bien différent du réalisme contemporain, et les tableaux qu’il a multipliés se sont répandus dans toute l’Italie. Une partie de ses ouvrages était exposée l’an dernier à Turin.

C’était du reste le trait distinctif de Massimo d’Azeglio d’être l’esprit le moins spécial du monde. Il avait sans effort le goût de tous les arts, et sous ce rapport il ressemblait à ces vieux artistes italiens qui tenaient le pinceau ou la plume et même quelquefois l’épée. Il était peintre comme il était musicien, comme il devenait écrivain, et c’est même par la peinture qu’il arrivait au roman. Un jour, voulant faire un tableau où il pût reproduire quelque épisode de la vie nationale, il choisit le défi de Barletta, ce combat singulier d’autrefois entre Italiens et Français ; il avait déjà fait à demi son tableau lorsqu’il se mit tout à coup à songer que « pour mettre le feu dans le corps aux Italiens, » comme il le disait, il serait mieux de raconter cet épisode que de le peindre. Ce fut l’origine du roman d’Ettore Fieramosca qui répandait bientôt son nom dans toute l’Italie ; mais alors il n’était plus à Rome, d’où il était parti sous le coup d’un de ces mécomptes de cœur qui deviennent quelquefois une comédie et qui changent tous les projets ; il était à Milan. C’est à peine s’il avait passé quelque temps à Turin dans cet intervalle où la révolution de 1830 venait exciter les esprits au-delà des Alpes, et où la petite ville piémontaise restait plus que jamais, avec son absolutisme étroit, ses mœurs ternes et sa vie stagnante, sous les influences jésuitiques. Massimo d’Azeglio avait passé sept ou huit ans à Rome ; il passa douze années à Milan, fixé, établi, marié même, ayant sa maison et ses intérêts. A Rome, il avait eu sous les yeux le gouvernement des prêtres ; à Milan, il avait les Allemands. Ce n’était pas de quoi séduire. Certes cette vie milanaise se ressentait de la domination étrangère. La jeunesse d’alors, quand elle ne s’affiliait pas aux sectes secrètes, se laissait trop Aller à son enthousiasme pour les danseuses, et s’endormait trop aisément dans une énervante oisiveté favorisée par l’Autriche ; mais on respirait malgré tout mieux qu’à Turin, on pouvait même parler, pourvu qu’on ne parlât pas trop fort. Les autorités autrichiennes elles-mêmes, qui n’étaient pas fâchées « de se faire un bon lit dans une ville sympathique, riche, grasse et joyeuse, » savaient au besoin émousser et amortir quelquefois les ordres qui arrivaient de Vienne. Et puis Milan était un des foyers littéraires de l’Italie. Elle se souvenait d’avoir eu Parini, Foscolo, Monti, Porta, Verri ; elle avait encore Manzoni, dont d’Azeglio devint le gendre, Torti, Litta, l’historien des familles illustres de l’Italie, Tommaso Grossi, l’auteur de Marco Visconti, le poète-notaire, bon et caustique, dont la raillerie avait toujours l’air de cacher une pensée sérieuse, et qui disait, non peut-être sans amertume : « Sûrement, pour qui a de l’argent à dépenser, les lettres sont un beau divertissement ; mais je crois, moi, cher Massimo, que nous sommes nés cinquante ans trop tôt… »

C’est dans cette vie nouvelle, différente de celle de Rome, que d’Azeglio mûrissait ; multipliant ses relations et se faisant aimer de tous ceux qui le connaissaient, travaillant toujours à ses tableaux, qui agrandissaient sa renommée, et publiant successivement Ettore Fieramosca, Niccolo de’ Lappi, cet autre tableau de l’histoire nationale, cet épisode pris en pleine vie florentine. Ces romans étaient écrits d’un style net, rapide, chaleureux, et laissaient voir la pensée de l’auteur, qui était d’agir sur les esprits, de réveiller les sentimens virils. Le difficile était d’échapper à la censure. D’Azeglio eut affaire à deux censeurs. Le premier, pour Ettore Fieramosca, était l’abbé Bellisomi, « bon chrétien, sans malice, gros, pesant, un vrai trésor pour un censeur ! » D’Azeglio fit si bien, il l’entoura de tant de prévenances, s’informant de sa santé, causant avec sa servante, que le bonhomme finit par donner l’autorisation sans y regarder de trop près, et quelques mois plus tard il était destitué, tandis que le livre courait l’Italie. Le second censeur, pour Niccolo de’ Lappi, était l’abbé Mauro Colonetti, homme lettré, sérieux et classique, qui reçut l’écrivain sans affectation, sans embarras, en lui faisant des complimens sur son premier roman. Quand d’Azeglio revint pour chercher son manuscrit, Colonetti le lui remit en lui disant d’un air satisfait que l’ouvrage était trop beau pour qu’il osât y toucher, qu’il avait seulement noté quelques phrases dont il demandait l’explication pour n’être pas pris en faute sans le savoir ; puis, se mettant à l’aise, il ajouta : « Caro mio, nous sommes ici jugés comme… comme vous savez, et nous sommes ainsi jugés à tort. Certainement, si j’avais voulu faire du zèle, j’aurais trouvé, sans dépasser les cinquante premières pages, de quoi défendre la publication de Niccolo de’ Lappi’ ; mais je crois qu’on peut faire son devoir sans montrer un zèle nuisible à autrui. Je suis Italien. S’il m’était prouvé que la Lombardie serait mieux sans les Autrichiens, je saurais quel serait mon devoir. Cela ne m’est pas encore prouvé. Je vois même que ce gouvernement-ci est le meilleur qu’il y ait en Italie ; Essayez de publier votre manuscrit hors d’ici, et vous m’en direz des nouvelles. » Le fait est que les deux romans de d’Azeglio, plus heureux avec cette censure autrichienne qu’ils ne l’eussent été avec toute autre, eurent un prodigieux retentissement en Italie, et faisaient de l’auteur un personnage d’autant plus populaire que l’opinion voyait dans l’écrivain comme dans le peintre le patriote, dans le tableau de la Bataille de Legnano comme dans Niccolo de’ Lappi la pensée nationale. Massimo d’Azeglio avait le goût de tous les arts, ai-je dit ; j’ajoute que pour lui les arts n’étaient point le but, ils n’étaient que le moyen. Peinture et roman n’étaient que la manifestation variée et complexe d’une activité généreuse, d’une originalité morale supérieure et attachante.

Ce qu’il y avait de rare en effet chez l’auteur de Niccolo de’ Lappi, ce n’était ni le peintre ni le romancier, c’était l’homme. Massimo d’Azeglio a été de notre temps en Italie un type du galant homme dans ses actions comme dans ses écrits, dans sa vie publique comme dans sa vie privée : vrai galant homme et sincère avant tout ; libéral sans déclamation, patriote sans forfanterie, dévoué jusqu’à l’abnégation, jamais jusqu’à la bassesse ; aisé et simple en tout, alliant une familiarité douce et cordiale à un sentiment de dignité native, sensé avec distinction et enjouement, intrépide avec bonne grâce et sans bruit, ayant vu assez de choses pour être un peu sceptique, et gardant une foi assez vive pour se passionner sous une apparence de calme. Son extérieur même semblait refléter cette nature complexe, séduisante et bien trempée. Dans sa haute taille, qui à la fin s’était un peu courbée, mais qui était restée toujours élégante, il avait encore la tenue et l’allure d’un officier. Son visage long et maigre, surmonté d’un front découvert, avait une noblesse bienveillante et fine. Son regard vif et pénétrant se voilait parfois sans cesser d’être loyal et franc. Dans les manières, dans le ton, dans le geste, il avait une courtoisie simple et avenante, sans effort comme sans exubérance, et dans les derniers temps il avait pris quelque chose de la grâce un peu indolente de l’homme lassé, mais non vaincu. Massimo d’Azeglio avait surtout deux traits qui distinguent le galant homme : il avait la haine de la force et la haine du mensonge.

L’adoration de la force, — de la force égoïste et conquérante, bien entendu, — lui semblait le plus étrange abaissement de la race humaine, et, comme pour donner plus de relief à sa pensée par un rapprochement inattendu, il prétendait ne pas comprendre comment les hommes de ce temps déifiaient encore Napoléon, qui avait fait périr une génération, qui avait jeté le deuil dans tant de familles, et savaient à peine le nom du bienfaiteur obscur qui, en découvrant la vaccine, avait sauvé des millions d’hommes. A ses yeux, « dix Austerlitz et vingt Wagram ne suffisaient pas à racheter un acte de violence ou le mépris d’un droit. » Toutes les grandeurs du monde étaient trop payées d’une injustice ou de la douleur d’un peuple. — La haine du mensonge n’était pas moins dans sa loyale nature. La fausseté, l’hypocrisie, lui étaient antipathiques. Il assurait même gaîment qu’il ne pourrait pas être infidèle à une femme sans le lui dire, parce que l’infidélité avouée n’est plus une tromperie. Massimo d’Azeglio n’admettait pas que la fraude pût servir, ou même, quand elle avait une apparence d’utilité, qu’on pût l’employer. Il avait pour la vérité ce beau culte de ceux qui sont nés avec un instinct droit et juste, et il a pu sans jactance dire de lui-même : « Depuis une quarantaine d’années, je crois avoir été un des hommes de l’Europe qui ont dit le moins de mensonges, y compris le temps où j’ai été ministre et diplomate, métiers où plus que dans les autres il est important de n’en pas dire, bien qu’on croie précisément le contraire. » C’est ce qui explique aussi la religion de d’Azeglio, religion d’honnête homme sincère avec lui-même, de galant homme qui avait vu beaucoup de choses, qui avait longtemps vécu à Rome, et qui avait fini par en arriver à cette conclusion, à laquelle il revenait toujours dans ses disputes affectueusement vives avec son frère le jésuite, le père Taparelli : « on ne croit pas ce qu’on veut, on croit ce qu’on peut. » Chrétien et même catholique d’âme et de cœur, d’instinct, d’imagination, d’Azeglio l’était certainement comme la plupart des Italiens ; il ne croyait plus au gouvernement temporel, il ne croyait pas à une action sérieuse, efficace de l’église sans une profonde réforme morale dont il crut un instant voir l’aurore dans les premiers temps du règne de Pie IX.

La politique chez d’Azeglio était l’émanation du caractère ; elle s’identifiait avec l’homme. Massimo d’Azeglio a été certainement un des Italiens de ce temps qui ont aimé avec le plus de vivacité, avec le plus de sincérité et de désintéressement l’Italie et la liberté ; mais en même temps c’était le moins conspirateur des hommes. Il n’admettait que la conspiration au grand jour. Sa loyauté naturelle répugnait aux sociétés secrètes, aux sectes, dont il ne fut jamais. L’habitude des combinaisons occultes, selon lui, avilissait un peuple et conduisait à ces insurrections périodiques qui ne faisaient que raviver et exaspérer l’oppression sans la vaincre. Dans sa pensée, la seule politique pour l’Italie était premièrement de s’affirmer sans cesse par l’affranchissement intérieur de l’âme et de l’esprit, par la résistance passive, par la force morale. « La résistance passive, dit-il, n’offre pas les accidens animés, splendides, passionnés, des agressions révolutionnaires. Elle ne sera jamais choisie par la partie jeune de la société, surtout chez nos races méridionales, parce qu’elle exige une trempe inflexible, parce qu’elle suppose des caractères ; mais qu’on dise vrai : quelle est la chose la plus difficile, — assaillir une redoute, une barricade, passer à travers les balles et les baïonnettes, au milieu des cris, de la fumée et du fracas, — ou bien rester dix ans, cinq ans, une année seulement dans une prison où l’esprit s’alanguit dans la tristesse du silence, de la solitude et de l’oubli, où le corps se débilite faute d’air et de mouvement, où l’ennui est si intense qu’un oiseau, un brin d’herbe deviennent des trésors pour le pauvre prisonnier ? Qu’on voie la différence entre la peine qu’on encourt pour avoir assailli un gouvernement — même illégal et tyrannique — et celle qui vous frappe lorsque votre seul crime est de ne pas vouloir renier votre propre droit, ni vous faire complice de la violation de ce droit. Dans le premier cas, il y a toujours quelqu’un qui vous taxe d’imprudence et de folie… Dans le second cas, l’intérêt, la pitié, l’honneur, tout est pour la victime ; l’indignation, l’infamie, toutes pour le bourreau. Que disait la vieille politique de nos pères ? Ne pas faire de martyrs : c’est donc la preuve qu’à un gouvernement injuste le martyre nuit plus que la révolte ! »

C’est pourquoi d’Azeglio considérait comme la nécessité première pour l’Italie de refaire sa trempe morale ; il demandait aux Italiens du caractère. Après cela, l’idéal définitif de d’Azeglio n’était point évidemment la douceur martyrisée et résignée d’un Silvio Pellico. Il comptait bien voir le jour où l’Italie aurait à se lever pour livrer son dernier combat ; mais ce combat, il ne le croyait possible et efficace que par les armes du soldat, par les forces organisées du pays, et c’est pourquoi encore il s’attachait dans ses romans à rallumer les sentimens virils, à évoquer de préférence les souvenirs militaires de la vie nationale, la mémoire d’un Ferruccio, C’est ce phénomène curieux d’un caractère droit et bien trempé perçant sous des talens multiples qui faisait à d’Azeglio une popularité croissante, popularité d’autant plus réelle qu’il était peut-être l’homme personnellement le plus connu dans toutes les parties de la péninsule à la fois, — à Florence comme à Rome, comme à Milan. De là cette autorité qu’il prenait le jour où se posait pour le libéralisme italien la question de là politique à suivre entre des échauffourées toujours renaissantes, toujours avortées, et un système nouveau d’action régulière, ostensible. Massimo d’Azeglio eut bientôt une preuve singulière de cette influence qu’il commençait à exercer Sans le savoir.

Il était à Rome en 1843, dans la pleine maturité de l’âge, « sentant, selon son expression, le besoin d’une grande occupation d’intelligence et de cœur. » L’Italie commençait à s’agiter de nouveau. La Romagne était toujours en fermentation. Le pape Grégoire XVI, déjà déclinant, pouvait mourir d’un instant à l’autre, et sa mort, en allant retentir à Bologne, pouvait devenir le signal d’une explosion nouvelle. — Quelques libéraux romains jetèrent les yeux sur d’Azeglio et le pressèrent de se rendre dans les Légations, en lui offrant tous les moyens d’intelligence dans le pays. — C’était un homme nouveau, indépendant, étranger à toute secte, qui inspirait de la confiance et plaisait par ses talens. Sa présence pourrait exercer une influence heureuse. — Sans se dissimuler ce que cette mission avait de grave et de délicat, d’Azeglio l’accepta. Il se rendit dans les Légations, visita une fois de plus la Toscane, voyageant en artiste, voyant tout le monde. Partout il s’efforçait d’inculquer ces idées, — que l’Italie avait assez des tentatives aventureuses qui n’aboutissaient qu’à faire des victimes nouvelles, qu’elle devait recourir désormais à l’agitation pacifique, — qu’elle ne pouvait aspirer à son indépendance qu’à la faveur de deux choses, une grande occasion naissant en Europe et une force organisée, que cette force ne se trouvait qu’à Turin, où était Charles-Albert, sur lequel on pouvait dire tout ce qu’on voudrait, mais qui était en définitive le seul prince disposant d’une armée, intéressé à l’affranchissement de l’Italie, puisqu’il servirait son ambition. D’Azeglio ne réussit pas assez pour empêcher l’insurrection de Rimini, qui éclatait deux semaines après son passage ; mais il réussit assez pour ramener à ses idées beaucoup d’hommes sur lesquels il avait pris de l’influence par la contagion de sa loyauté et de son esprit. Cela fait, il partit pour Turin, où il demanda une audience à Charles-Albert, et ici se passa une scène curieuse, presque dramatique, qui a certainement sa place dans l’histoire de l’indépendance italienne.

Le roi le reçut par un jour d’hiver, à six heures du matin, selon son habitude. Il était debout auprès d’une fenêtre avec son air mystérieux, mais cette fois nullement décourageant. Il y avait comme une fascination secrète dans son regard énigmatique, dans sa personne élégante et sévère. D’Azeglio lui raconta ce qu’il venait de voir, l’état des choses, l’exaspération des esprits, l’impossibilité de la situation faite à l’Italie et particulièrement à la Romagne, le danger des insurrections, si on n’y portait remède ; il lui exposa les idées qu’il s’était efforcé de répandre, sans lui dissimuler les relations qu’il gardait dans le pays, et il ajouta en finissant : « Maintenant votre majesté me dira si elle approuve ou désapprouve ce que j’ai dit et ce que j’ai fait. » Le roi, après avoir écouté avec une attention silencieuse et visiblement sympathique, répondit d’un ton tranquille et résolu : « Faites savoir à ces messieurs de se tenir en repos, de ne pas bouger, puisque le moment n’est pas venu, mais d’être bien certains que, l’occasion se présentant, ma vie, la vie de mes fils, mes forces, mes trésors, mon armée, tout sera dépensé pour la cause italienne. » D’Azeglio, qui ne s’attendait pas à une déclaration si nette, fut abasourdi, et il reprit en répétant à dessein la phrase du roi : « Ainsi je ferai savoir à ces messieurs… » Le roi fit un signe de tête comme pour assurer qu’il avait été bien compris ; puis il se leva, mit les mains sur les épaules de d’Azeglio," et il l’embrassa. « Cet embrassement, ajoute d’Azeglio, avait en soi quelque chose d’étudié, de froid, presque de funèbre, qui me glaça, et une voix intérieure, le terrible ne te fie pas, s’éleva dans mon cœur : terrible fatalité pour les astucieux de profession d’être suspects même quand ils disent la vérité ! Et il l’avait dite, le pauvre homme, le fait l’a bien prouvé. Qui m’aurait dit, à moi, tandis que nous étions assis dans cette embrasure de fenêtre, sur ces deux escabeaux dorés recouverts de soie verte et blanche, que lorsqu’il offrait par mon intermédiaire aux Italiens ses armes, ses trésors et sa vie, j’étais injuste de ne pas être intimement et subitement convaincu,… qu’à moi, comme premier ministre de son fils, était réservé le triste devoir de le faire ensevelir dans le tombeau royal de Superga ? » Pendant cette conversation, le roi avait dit : « Il serait bon maintenant d’écrire quelque chose. » D’Azeglio y avait bien pensé ; il alla s’enfermer dans la villa de Balbo, son cousin, à Rubatto, et en quelques jours il écrivit les Ultimi casi di Romagna, ce petit livre qui allait remuer l’Italie, qui était tout un programme de politique nationale, et faisait de l’auteur l’homme d’action du mouvement nouveau. Sa position était singulière en ce moment. Il ne pouvait après cela reprendre de si tôt le chemin de Rome ; il pouvait encore moins revenir à Milan ; à Turin même, par une de ces habitudes de réserve extérieure d’où Charles-Albert ne croyait pas devoir sortir, la censure lui refusait l’autorisation d’imprimer un livre que le roi avait presque inspiré ; à Florence, où il était allé chercher un imprimeur, le ministère toscan l’expulsait pour sa popularité. Il se trouvait banni, lui ou son livre, de tous les états ; il restait le citoyen de l’Italie ! D’Azeglio a eu deux beaux jours dans sa vie, celui-ci est le premier.

Arracher l’Italie à l’ombre des conspirations pour l’amener sur le terrain nouveau d’une agitation morale et pacifique, l’unir dans une même pensée de progrès intérieur et de nationalité, donner à ses aspirations d’indépendance une sorte d’authenticité avouée et reconnue, c’était là le service que d’Azeglio avait rendu, non avec le talent d’historien ou de philosophe d’un Balbo ou d’un Gioberti, mais avec la vivacité entraînante d’un esprit juste allant droit au nœud d’une situation. Lorsqu’il parcourait la Romagne, excitant les tièdes, contenant les impatiens, disant à tous de se préparer en attendant l’occasion, il ne se doutait pas lui-même, il l’avoue, que cette occasion était si près de naître, qu’elle allait avoir pour prologue l’avènement d’un pape transformé par l’opinion en initiateur, et que tout cela allait passer comme un rêve. Ce mouvement, il l’avait préparé ; il le servit du conseil et de l’épée au jour de l’action, il en sauva l’honneur et la dernière espérance dans le naufrage. Ramené à Rome aux premiers temps du règne de Pie IX, il campait là en quelque sorte au centre de cette Italie frémissante de 1847. C’est de Rome que partait le signal, le reste l’inquiétait peu ; il ne donnait pas trois mois aux autres princes italiens « pour se mettre au pas. » Le Piémont l’inquiétait encore moins avec sa lenteur à se mettre en mouvement. « Je pense, dit-il, que c’est affaire de calcul et de préparation. Le roi veut prendre son moment, et une fois lancé il ne reculera pas. » L’essentiel pour lui était donc Rome, où un pape séduit, entraîné, poussé, prenant pour une initiative ce qui.lui était imposé chaque jour par les événemens, se faisait l’inaugurateur d’une politique nouvelle dont il ne soupçonnait pas lui-même la portée.

Sans être Romain, comme Italien, Massimo d’Azeglio devenait un conseil pour tous, un guide qui portait le drapeau, et qui commençait par le programme pour l’opinion nationale cette série de brochures fines, chaleureuses, sensées, où se retrouve tout le sel de la révolution italienne. Les libéraux de Rome voyaient en lui un chef ; le pape lui-même le voyait avec plaisir. Il y a deux traits que je veux noter. D’Azeglio ne se dissimulait pas ce qu’il y avait de confus, d’exubérant, d’un peu étourdissant quelquefois dans cette agitation dont s’enivrait l’Italie, et il ne ménageait à ses compatriotes ni la sévérité ni les conseils ; mais en même temps, par une généreuse susceptibilité, il défendait ce mouvement contre les politiques du dehors qui ne voyaient que le ridicule et tournaient tout en raillerie. Il écrivait à ses amis de France : « Si on voyait un homme qu’on aurait roué de coups, affaibli et garrotté pour le voler, et qui, réussissant à recouvrer l’usage d’un bras, tenterait quelque chose pour sa délivrance, il y aurait sans doute de la gaucherie dans ses efforts ; mais serait-ce drôle, et des gens de cœur pourraient-ils s’en amuser ? Au reste, considérant que la race humaine n’est pas généreuse, ce sera à nous de faire en sorte qu’on nous prenne au sérieux, — et patience ! » Autre trait : d’Azeglio fut évidemment de ceux qui eurent l’illusion de Pie IX, d’une papauté rajeunie et transformée. Il faut s’entendre cependant ; ce n’était pas chez lui une illusion sans conditions. « Si Pie IX veut, dit-il dès ce moment dans sa correspondance, s’il consent à être ce que l’opinion fait de lui, la papauté est définitivement la force dirigeante… S’il s’y refuse, je ne sais ce qui arrivera… La Providence n’offre pas deux fois une occasion telle que celle-ci… » En d’autres termes, la papauté temporelle, soit ; — mais une papauté se transformant, prenant l’initiative du progrès, cessant d’être le gouvernement des prêtres pour rester une souveraineté nominale, un grand pouvoir moral, sinon non. C’était là à peu près, selon lui, ce qui se débattait à Rome et en Italie. Et ce qu’il voyait surtout à travers ce mouvement grandissant, ce qui lui apparaissait mieux encore lorsque les Autrichiens impatientés violaient le territoire pontifical en entrant à Ferrare, c’était la guerre. La crise semblait se rapprocher de jour en jour, et il partait pour la Romagne afin « de se mettre à portée de ce qui pouvait arriver, » selon son expression. « Je m’égosille à prêcher qu’on se prépare, écrivait-il, car tôt où tard la partie doit être jouée… Je me suis arrêté à Pesaro, où j’attends le dénoûment. Si les choses avaient tourné autrement et que les Autrichiens se fussent avancés, je suis convaincu que le terrain aurait été disputé… Quant à moi, j’ai mis de côté dans cette occasion mon éternel sermon sur la modération, et je prêchais tout le contraire… »

Ce n’était pourtant ni du pape ni de l’Autriche que venait le signal de la guerre ; il partait de Paris, où éclatait la révolution de février, de Milan, où l’insurrection des cinq jours répondait à la révolution de France, de Turin, qui s’ébranlait dans la commotion universelle pour se porter au secours des Lombards, — et ce jour-là, après avoir lancé comme un cri de guerre les pages émouvantes des Lutti di Lombardia, d’Azeglio se retrouvait soldat. Il était soldat à sa manière, à ses frais, pour avoir le droit de combattre, et pour avoir aussi, comme il le disait, « voix au chapitre. » Il avait je ne sais quel grade d’adjudant-général dans l’armée pontificale, conduite par le général Durando jusqu’en Vénétie, tandis que de leur côté les Piémontais arrivaient d’un trait sur le Mincio. Singulière armée que cette armée pontificale de 1848 ! C’est d’Azeglio lui-même qui, dans une lettre écrite au bivouac, la peint dans sa marche avec son carroccio portant un autel, et son gonfalone aux couleurs de l’église avec viva Pio nono d’un côté, et de l’autre Dio lo vuole ! « Notre armée, écrit-il, a vraiment l’air d’une croisade. Outre la ligne, qui est très bien, nous avons une armée de volontaires et de paysans avec costumes de fantaisies lances, fourches et toute sorte d’instrumens dont on a fait des armes, de plus des prêtres, des moines qui, au reste, pourraient bien ne pas porter tous ces pistolets et ces poignards ; mais le moyen de le leur faire comprendre ? Enfin tout ceci ne manque pas de couleur, locale. » La position de cette armée était au moins étrange : elle faisait de Pie IX un Alexandre III malgré lui, en l’engageant dans une guerre qu’il désavouait. Si elle combinait ses opérations avec celles de l’armée piémontaise sur le Mincio et sur l’Adige, les tacticiens des clubs accusaient les chefs d’être vendus à Charles-Albert ; si elle s’enfonçait dans la Vénétie, on se plaignait au camp piémontais qu’elle ne servît à rien. Le fait est que, placée dans une situation fausse, avec ses marches et ses contre-marches, elle fit peu de chose, Elle n’eut qu’un moment brillant à Vicence, où elle se défendit trois fois avec succès dans une ville ouverte, et où, attaquée une dernière fois par quarante-cinq mille hommes, elle ne céda le terrain qu’après douze heures de combat, avec une capitulation qui lui laissait les honneurs de la guerre. C’est là, à la défense du Monte-Berico, que d’Azeglio était blessé d’un coup de feu qui lui fracassait le genou. Je serais tenté de croire que ce vaillant homme recevait cette blessure avec plaisir, tant il trouvait naturel de se dévouer, tant cela lui semblait peu pour une si belle cause, et il était à coup sûr plus heureux d’avoir trempé d’un peu de son sang la terre italienne que tous ceux qui criaient sans combattre. Et cependant il traînait sa blessure pendant près d’un an, faute de pouvoir jamais se résigner au repos.

Une pensée avait surtout obsédé Massimo d’Azeglio depuis le premier jour : faire la guerre d’abord, concentrer tout ce qu’on avait de forces dans la lutte de l’indépendance ; la politique ne viendrait qu’après. C’est tout le contraire qui arrivait. La guerre, il ne la voyait pas finie, et il ne se sentait pas encore découragé malgré les défaites qui commençaient. C’était la politique qui le préoccupait. Retiré à la villa Almanzi, auprès de Florence, souffrant cruellement de sa blessure, il souffrait encore plus en voyant de jour en jour les divisions éclater, les passions s’envenimer, l’anarchie submerger l’Italie sous le nom de parti démocratique, et, frémissant d’impatience, retrouvant toute sa verve, il revenait à la polémique, lançant dans un journal de Florence des articles rapides, pleins de raillerie et de feu, celui notamment où il disait ce mot qui courut l’Italie : « Les procédés des rois, se disant nos pères m’avaient fait désirer d’être orphelin, les faits et gestes des révolutionnaires se disant nos frères me font désirer d’être fils unique. »

Aussi hardi contre ; les faux patriotes et les démagogues qu’il l’avait été contre l’absolutisme, il tenait tête à l’orage révolutionnaire au risque de passer à son tour pour codino, selon le mot appliqué à tout ce qui était conservateur. Il écrivait coup sur coup les Timori e esperanze et la Lettre aux électeurs de Strambino ; où il disait avec une fierté virile : « Vous vous en prenez de nos désastres aux gouvernemens, aux ministres, aux-souverains… Vous ne voulez pas comprendre que chez un peuple comme le nôtre il ne s’agit pas de changer les formes, mais de nous changer, nous, — de nous régénérer nous-mêmes, de secouer notre inertie, de nous arracher à la fange des lâches habitudes, de cesser d’être à la fois des vantards et des incapables, de devenir une nation, vive Dieu ! qui ait des mérites et des vertus, au lieu d’être une race abaissée, avilie, objet de la risée des forts ! Ayez au moins le courage d’entendre ces paroles, Italiens, j’ai bien le courage de les dire ! » D’Azeglio combattait avec plus de courage que de confiance. Si dans cet intervalle de l’été de 1848 à la bataille de Novare où tout allait en s’aggravant, s’il y eut un instant où il crut que tout pouvait être réparé, ce fut quand Gioberti, devenu premier ministre à Turin, conçut la pensée d’aller à Florence, même à Rome si c’était possible, de faire de l’armée piémontaise la gardienne d’un ordre restauré et maintenu dans les limites d’une liberté constitutionnelle. Cette idée avait séduit d’Azeglio, et un moment il suivit même un petit corps avec lequel le général La Marmora manœuvrait du côté de Sarzana. L’illusion dura le temps que Gioberti mit à tomber du pouvoir, le temps que les ministres démocratiques ses successeurs mirent à pousser l’armée piémontaise à Novare, — et alors, retenu encore par sa blessure à la Spezzia, il écrivait ces paroles où il semblait ensevelir les émotions généreuses et les espérances d’une année : « Vous le savez, à cette heure tout est fini !… Avoir travaillé toute sa vie dans une seule pensée sans espérer jamais qu’une occasion se présentât, la voir arriver surpassant toute prévoyance raisonnable, et puis sentir tout cet édifice s’écrouler en un jour ! Après de pareils coups, on ne garde plus que les apparences de la vie ; l’âme et le cœur sont morts. Je ne verrai plus ma pauvre chère patrie délivrée du joug. Que la volonté de Dieu soit faite !… Je suis à la Spezzia tâchant de me rétablir : ma blessure est toujours ouverte. Je ne vois plus rien à faire pour le moment. Il faut rouler jusqu’au fond de l’abîme pour voir où l’on s’arrêtera et pour se reconnaître. Alors nous recommencerons ; mais ce n’est pas moi qui cueillerai le fruit. Souvenons-nous que l’amour de la patrie est sacrifice et non jouissance ! »

Massimo d’Azeglio, sous le coup étourdissant de Novare, crut évidemment tout perdu : il ne tenait plus qu’à une chose, c’est qu’on sût que l’armée s’était bien battue ; pour le reste, il fallait épuiser jusqu’au bout l’amertume de la défaite avant de retrouver « un nouveau point de départ. » Il touchait cependant, sans le savoir, au second de ces deux beaux jours de sa vie dont je parlais. Il faut se rappeler où en étaient l’Italie et le Piémont à ce lendemain de Novare. L’Autriche restait partout victorieuse au-delà des Alpes, et l’air de réaction qui soufflait en Europe n’était pas propre à la retenir. Le Piémont succombait d’épuisement avec un trésor à sec et une armée ulcérée, à demi désorganisée. La paix avec l’Autriche n’était point encore signée. On se voyait obligé de réduire par la force Gênes insurgée. Le parlement de Turin, où dominait le parti révolutionnaire, s’agitait dans le vide. Un ministère tel quel, formé en toute hâte avec un honnête conservateur, M. de Launay, pour président, n’était fait ni pour en imposer ni pour désarmer les défiances. L’incertitude était partout. A quoi tint en ce moment la destinée du régime constitutionnel à Turin ? A ceci tout simplement, à l’apparition d’un ministère formé par Massimo d’Azeglio, que le roi Victor-Emmanuel allait chercher à la Spezzia. A roi galant homme galant homme ministre, c’est l’histoire de cette heure délicate et décisive. Par son passé, par son caractère, par un libéralisme aussi ferme que modéré, par le patriotisme qui avait fait sa popularité et qu’on le savait homme à ne point abdiquer, par cette blessure même dont il souffrait encore, d’Azeglio était une garantie pour tous.

Trois mois auparavant, il avait refusé la présidence du conseil du roi Charles-Albert, qui l’avait appelé auprès de lui, parce que s’il croyait que la guerre était pour le moment une désastreuse aventure, il ne se sentait pas le courage de faire la paix avant le combat et de la signer. Après Novare, tout avait changé. Le devoir lui apparaissait avec une netteté redoutable. D’Azeglio vit devant lui une situation ruinée où tous les subterfuges, toutes les habiletés, encore plus toutes les jactances étaient inutiles, où la loyauté seule pouvait trancher le nœud. Il vit, il sentit qu’accepter une paix douloureuse était une inexorable nécessité, mais en même temps que le maintien du régime constitutionnel était pour le Piémont la seule manière d’assurer son indépendance, de garder l’honneur vis-à-vis de l’Autriche en réservant l’avenir de l’Italie, — et il accepta ce marché du patriotisme vaincu, faire la paix en gardant la liberté à Turin. — Rien n’était plus simple, direz-vous. — Ceux qui parlent ainsi sont justement ceux qui ont trouvé depuis que rien n’était plus facile que de faire l’Italie. Il était bien plus facile de laisser l’Italie telle qu’elle était, et il était plus facile encore en 1849 de laisser sombrer le régime constitutionnel à Turin. C’était même le moyen de faire une paix matériellement plus avantageuse avec l’Autriche. Les partis extrêmes, de leur côté, faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour pousser à cette extrémité, par une absurde résistance à la nécessité, et le pays ne se serait point levé à coup sûr pour défendre le statut. Il fallut par deux fois dissoudre le parlement, qui revenait toujours le même parce que le scrutin était déserté des électeurs, et qui refusait toujours de ratifier la paix. La dernière fois il fallut une sorte de coup d’état qui s’est appelé la proclamation de Moncalieri, qui valut à Victor-Emmanuel d’être appelé un Charles X, et à son premier ministre d’être appelé un Polignac ; il fallut que d’Azeglio mît le roi en avant et lui fît tenir ce langage : « Si les électeurs me refusent leur concours, ce n’est pas sur moi que retombera la responsabilité de l’avenir. Ce n’est pas à moi qu’ils auront à s’en prendre, c’est à eux-mêmes. » C’est la première fois dans l’histoire, je pense, qu’on voit un coup d’état accompli sans nulle violence, par l’autorité de la persuasion, et pour sauver la liberté… Le pays comprit, la paix fut signée, le statut resta intact, et d’Azeglio put garder le pouvoir qu’il appelait le devoir.

C’était le ministère d’un galant homme, ai-je dit, un ministère de loyauté, d’honnêteté et de réparation ; ce ministère dura trois ans, et il n’eut pas toujours la vie facile, puisqu’il eut à tenir tête à toute cette agitation religieuse née d’une simple loi sur l’abolition des privilèges ecclésiastiques, et qu’il eut aussi à traverser la crise des réactions européennes de 1852. D’Azeglio eut à l’occasion de ces événemens et d’une loi sur la presse qu’il avait été obligé de présenter par prudence un mot qui le peint. « Je suppose, disait-il devant la chambre, que tous tant que nous sommes nous eussions à traverser ces régions où vivent les bêtes féroces ; je suppose que nous dussions passer près d’un antre où dormirait un lion, et que l’un de nos guides nous dît : Ne parlez pas, ne faites pas de bruit, afin qu’il ne se réveille pas. Si à quelqu’un de nous il plaisait de chanter ou de faire du bruit, je crois que nous tous d’accord nous lui mettrions la main sur la bouche et nous lui dirions : S’il te plaît d’être dévoré, nous ne voulons pas l’être. Je vais encore faire une supposition : il se pourrait que malgré toute la prudence, toutes les précautions possibles, le lion se réveillât et s’élançât sur nous ; alors, si nous sommes des hommes, il faut combattre.. ! » Massimo d’Azeglio était de ce petit nombre d’hommes qui n’ont rien de factice : sa politique, c’était sa personne ; ce qu’il était dans la vie ou dans l’opposition, si l’on veut, il l’était au pouvoir, simple, facile, libéral, désintéressé, refusant de garder pour lui les droits de chancellerie qu’il pouvait recevoir pour la signature de la paix, et laissant les journaux dire qu’il était vendu à l’Autriche, n’arrêtant la presse que là où elle pouvait compromettre le pays.

Un jour, un homme de plus d’esprit que de sens, grand révolutionnaire d’imagination, Angelo Brofferio, qui est mort, lui aussi, l’an dernier, allait le trouver pour lui demander de laisser revenir à Turin un émigré sicilien, journaliste fougueux, dont le ministre de l’intérieur avait ordonné l’expulsion. D’Azeglio restait assez froid, ne voulant pas désavouer son collègue. « Je comprends, dit Brofferio ; vous lui en voulez, c’est un de ceux qui ont dit le plus de mal de vous. — Oh ! alors, répondit d’Azeglio, c’est une autre question, je me sens tout porté à aider ce brave Sicilien de fantaisie si féconde. Je ne puis pourtant pas, pour le seul plaisir de lire ses injures, faire révoquer un ordre. — Ce n’est pas nécessaire, reprit Brofferio à voix basse, il est ici, chez moi, caché ! — Et maintenant, ajouta Brofferio d’un air de triomphe, je défie Massimo d’Azeglio de faire de cette confidence un mauvais usage. » Voilà l’opinion que ses adversaires avaient de lui. Sans avoir ni hauteur ni morgue, d’Azeglio portait au pouvoir une certaine vivacité de point d’honneur. Un ministre de France, faisant la chasse aux émigrés, lui avait adressé un jour, une communication où il lui disait à peu près qu’il suffisait de ne pas valoir grand’chose pour avoir sa protection et celle du gouvernement piémontais. D’Azeglio lui envoya ses témoins, dont l’un était le général de La Marmora, et le billet fut retiré. Au milieu des occupations du pouvoir, cet étrange président du conseil restait d’ailleurs volontiers écrivain et peintre, et quelquefois Victor-Emmanuel arrivait jusqu’à son petit cabinet du ministère des affaires étrangères en disant : « Peut-on voir le peintre ? » Victor-Emmanuel aimait ce premier ministre artiste et gentilhomme, patriote et libéral.

Deux hommes ont relevé le Piémont depuis 1848 et ont préparé ses destinées nouvelles, d’Azeglio et Cavour, l’un en maintenant la liberté dans un moment où tout chancelait, l’autre en se servant de la liberté pour remettre en marche la politique piémontaise. Lorsque peu après son entrée au pouvoir d’Azeglio proposait dans un conseil d’appeler au ministère du commerce le comte de Cavour, dont il était l’ami et qui s’était déjà signalé avec éclat dans le parlement comme dans la presse, le roi dit en souriant : « Je le veux bien, mais rappelez-vous qu’il vous prendra tous vos portefeuilles. » D’Azeglio n’était pas homme à s’effrayer beaucoup de perdre un portefeuille. Ce que disait le roi ne se réalisait pas moins. L’antagonisme commençait à poindre ou plutôt à devenir public à l’occasion de la loi sur la presse en 1852. Cavour, ne prenant conseil que de lui-même, saisissait le prétexte d’un discours de M. Ménabréa, aujourd’hui général, alors colonel du génie, député de la Savoie et l’un des orateurs les plus éminens de la fraction conservatrice de la chambre, pour rompre ouvertement avec la droite, sur laquelle s’était appuyée jusque-là la politique ministérielle, et pour nouer avec la gauche cette alliance, qui dans l’histoire parlementaire du Piémont s’est appelée connubio ; il croyait le moment venu de faire un pas, et il le faisait avec une audacieuse dextérité. D’Azeglio, sans céder à aucune velléité de réaction, ne croyait nullement à cette nécessité de s’avancer vers la gauche, de changer ce qu’il appelait la dynamique du ministère. De là des conflits intimes qui se dénouaient une première fois par la retraite de Cavour. Ce n’était pas une solution, puisque le cabinet, avec Cavour de moins, se trouvait affaibli, diminué, également menacé par l’hostilité ou par le dangereux appui d’un homme qui déjà commençait à exercer une autorité souveraine sur le parlement. D’Azeglio le sentit, et cette fois, après une courte expérience, c’est lui qui se retirait, laissant la place à son heureux et impatient émule. Cavour montait au pouvoir pour huit ans, sauf une interruption de quelques mois après la paix de Villafranca, et ces huit ans ont fait l’Italie.

Au fond, cet antagonisme de deux hommes qui avaient le même but, les mêmes instincts libéraux, les mêmes aspirations patriotiques, cet antagonisme avait sa logique secrète, et tenait moins à une lutte vulgaire d’ambitions qu’à la différence des caractères, aussi bien qu’au progrès naturel des choses. A la lumière des événemens, rien ne semble plus simple aujourd’hui. D’Azeglio avait été l’homme d’une situation, il n’était pas l’homme de toutes les situations. Il y avait dans sa nature plus d’élévation et de finesse que de facultés pratiques ; le goût de l’influence morale était plus puissant chez lui que la passion du gouvernement, et s’il avait été le plus séduisant, le plus efficace des premiers ministres dans un moment où la droiture était tout, il n’avait pas la vanité de se donner pour un politique complet ou pour un administrateur habile. C’est lui-même qui le dit avec ingénuité dans sa correspondance. « Outre que je ne suis pas dévoré d’ambition, je n’en puis plus physiquement, et les affaires eussent fini par en souffrir. J’ai à me reprocher, je vous le dis franchement, de n’avoir pas mis assez d’activité dans les dernières affaires de Rome. On a fait quelques sottises qu’une action plus minutieuse de ma part aurait sans doute prévenues. »

D’Azeglio avait la dignité du pouvoir dans le libéralisme et le patriotisme, il n’en avait ni la dévorante activité ni les âpres ambitions. Et puis, sans avoir moins de foi aux destinées italiennes, il ressentait peut-être par momens une certaine lassitude, à laquelle les souffrances de sa blessure n’étaient point étrangères. Il avait fait tout ce qu’une inspiration honnête et une courageuse sérénité pouvaient faire ; ce n’était pas l’homme aux desseins compliqués, à l’esprit fertile en expédiens, aux initiations soudaines et hardies dans une situation nouvelle. Cavour était au contraire, à cette époque, le génie de l’action dans son épanouissement, s’appliquant à tout, également apte à tout, — aux finances, aux travaux publics, à la marine, à la direction de la politique extérieure. — Il avait à peine le portefeuille du commerce qu’il mettait déjà la main sur les finances, et par cette double action il transformait tout le système économique du pays. Il était le chef réel du cabinet avant de l’être de nom, et il y avait deux ans à peine qu’il était président du conseil lui-même, que déjà il méditait toutes ces combinaisons qui faisaient entrer le Piémont dans la guerre d’Orient, qui le conduisaient aux retentissantes délibérations du congrès de Paris au sujet de l’Italie. Cavour avait la passion des affaires jointe à la passion d’un grand dessein auquel toutes ses conceptions se coordonnaient, combinaisons intérieures, travaux de la marine à la Spezzia, chemins de fer, alliances commerciales. Cavour n’avait pas un instinct plus libéral et plus italien que d’Azeglio ; mais en homme pratique il cherchait sans cesse les moyens d’arriver au but, et il se servait de tout, il saisissait toutes les occasions pour faire un pas de plus. La force de d’Azeglio était dans le sentiment ; la force de Cavour était dans l’intelligence. Je me souviens d’avoir entendu un Italien dire spirituellement un mot profond sous un air de paradoxe. « Ce que Cavour a fait, disait-il, d’Azeglio n’aurait jamais pu le faire. D’Azeglio nous connaissait trop ; Cavour a réussi parce qu’il ne nous connaissait pas ou qu’il nous connaissait moins ; rien ne l’a arrêté. »

Et voilà comment cet antagonisme, qui naissait un jour entre deux hommes engagés dans la même voie, se dénouait, non au profit d’une ambition ni au détriment d’une autre ambition, mais en réalité dans l’intérêt de l’Italie, et ce jour-là d’Azeglio écrivait : « J’avais accepté le gouvernail quand il était démontré que j’y pouvais manœuvrer avec plus de profit qu’un autre pour le pays. J’ai eu le bonheur de le tirer d’un bien mauvais pas et de nous sortir des écueils sans trop d’avaries. Maintenant le navire est radoubé, et j’ose dire que ses voiles pourront flotter au vent. Je quitte mon banc de quart : à un autre ! — Cet autre que vous connaissez est d’une activité diabolique et fort dispos de corps comme d’esprit. Et puis cela lui fait tant de plaisir !… » D’Azeglio mettait une parfaite bonne grâce à s’effacer devant son jeune et heureux rival, qui à son tour prenait le gouvernail en maître, et plus d’une fois même il lui vint en aide dans ces années de féconde élaboration de toute une politique. Il l’appuyait surtout dans l’affaire de la participation du Piémont à la guerre d’Orient, et il accompagnait le roi à cette époque dans ses voyages à Paris et à Londres. « La présence de d’Azeglio, disait Cavour, prouvera à l’Europe que nous ne sommes pas tout a fait infectés du venin révolutionnaire. » Et lui-même, entrant dans le jeu, il disait gaiement à Paris : « Je suis ici comme un paratonnerre. » Cependant d’Azeglio avait été un peu froissé, il y a lieu de le croire, et ce froissement secret, il le portait dans la vie modeste où il rentrait, refusant tout ce qui aurait pu lui donner de l’aisance, reprenant au besoin le pinceau pour se suffire. D’Azeglio n’approuvait pas en tout d’ailleurs la politique de Cavour : il trouvait que Cavour allait trop vite et qu’il surmenait un peu le Piémont, il s’effrayait surtout de ce mouvement d’accélération imprimé à la politique piémontaise au lendemain de 1856 ; mais, le moment venu où cette politique semblait toucher à la crise suprême, il ne discutait plus, il offrait ses services et son dévouement. Un des Italiens qui ont le mieux connu ces deux hommes, M. Giuseppe Massari, raconte qu’un matin de février 1859 Cavour recevait de Gênes une lettre dont il reconnut aussitôt l’écriture : il l’ouvrit d’un air d’impatience et de doute ; il la lut rapidement, et ses yeux se remplirent de larmes. C’était Massimo d’Azeglio qui lui écrivait et qui, après lui avoir rappelé leurs dissentimens, ajoutait : « Maintenant ce n’est plus le moment de discuter ta politique ; c’est le moment de la faire triompher, de réunir tous les efforts pour la faire réussir… » Et il se mettait à la disposition de Cavour. il Ainsi, disait-il, me voilà enrôlé et cavourien ! J’ignore à quoi je puis être bon et j’attends. » Il n’attendit pas longtemps.

Cette politique après tout, elle n’était que la conséquence, un peu précipitée peut-être, mais invincible, de cette autre résolution prise un jour à Turin, dix ans auparavant, de maintenir le Piémont dans une ligne d’invariable fidélité à la cause italienne et au libéralisme. Elle n’était que l’application de ce mot : nous recommencerons ! Cavour la faisait triompher. C’était d’Azeglio lui-même qui l’avait préparée, et il n’était pas dans sa nature d’attendre que le péril fût passé pour se rallier au drapeau qu’il voyait engagé. Que pouvait-il ? comme il le disait. Il fut d’abord envoyé à Rome sous prétexte de porter le collier de l’Annonciade au prince de Galles, et en réalité pour s’entendre avec les libéraux romains. Il eût aussi une mission à remplir à Paris et à Londres, au moment où se multipliaient de toutes parts les négociations pour empêcher la guerre. Ce fut lui qui, la guerre une fois ouverte, fut envoyé le premier à Bologne le jour où la Romagne se séparait du saint-siège. « J’ai la Romagne à conduire, écrivait-il ; comme vous voyez, on me fait là un fameux lot ! Je n’ai jamais reculé devant les difficultés. Ainsi va pour la Romagne 1 » Après la guerre, ce fut lui qui alla un des premiers à Milan, où il eut pendant quelques mois de 1860 le poste de gouverneur de la Lombardie. Eh réalité, le rôle de d’Azeglio, à dater de ce moment, est moins celui d’un acteur que celui d’un conseil, d’un homme considérable employé aux médiations volontaires, consulté, écouté et souvent dépassé, d’un esprit indépendant et toujours sincère qui ne craint pas d’exprimer ses opinions. Il est certain qu’avec sa nature d’Azeglio a pu se trouver par instans un peu dépaysé dans cette confusion violente d’où est sortie l’Italie nouvelle, et pour tout dire il a ressenti plus mécompte, plus d’une blessure. Jusqu’à la paix de Villafranca, il crut à la possibilité d’une fédération ; il croyait peu à l’unité, qu’il appelait « le premier de ses désirs et la dernière de ses espérances. » Pour lui comme pour tant d’autres Italiens, c’est de Villafranca qu’est née l’unité. « Je vois poindre à l’horizon, écrivait-il immédiatement, des complications qui seront la suite de la paix subitement conclue. Ce qui a été dit et fait jusqu’à ce jour pour. l’organisation de l’Italie, les événemens et la force des choses vont rayer tout cela. », Et ici commençaient pour lui les perplexités et les doutes à mesure que l’œuvre se déroulait au milieu de toutes les péripéties.

L’âme libérale et droite de d’Azeglio s’effrayait des procédés sommaires, des arrestations des évêques, des alliances révolutionnaires qu’imposait l’unité, de ce qu’il appelait « les yeux doux faits au mazzinisme, » et tout compte fait, dans cette phase nouvelle des affaires d’Italie, ses doutes, ses dissentimens, ont porté sur deux points essentiels, Naples et Rome. Il faut bien s’entendre cependant. Oui, évidemment l’annexion des provinces napolitaines déconcertait d’Azeglio. Naples lui semblait « une meule que l’Italie s’était attachée au cou. » La guerre même qu’on était obligé de faire au brigandage lui apparaissait comme le signe d’erreurs manifestes commises au-delà du Tronto ; mais lorsqu’il parlait ainsi, ce n’était pas qu’il mît en doute le droit de l’Italie : il croyait tout au plus à de la précipitation, à des impatiences violentes tournant contre le but même qu’on se proposait. En définitive, c’était l’homme qui écrivait dès 1849 : « Quoique je sois modéré, codino, etc., je suis au fond et serai toujours du parti qui sauvera l’Italie. Si les exaltés y parviennent, va pour les exaltés ! » C’était l’homme qui disait au bruit des annexions de 1860 : « Il n’est plus question aujourd’hui du Piémont, de la Toscane, des états romains, de Naples ; , il s’agit de l’Italie, et je dis comme conclusion : Quand on a foulé aux pieds une nation pendant des siècles, quand rois, gouvernemens, peuples voisins, soit par ruse, soit à main armée, se sont réunis contre elle pour l’exploiter à leur profit, pour, la diviser, la partager, la vendre, la torturer, l’anéantir, peut-on s’attendre qu’au jour de son réveil elle respectera les lois, les pactes, les traités qu’on a faits sans la consulter et pour la rayer du nombre des nations ? » C’était l’homme enfin qui à la moindre menace du dehors écrivait : « Si un congrès européen entreprenait de défaire l’Italie, qui se chargerait de l’exécution de l’arrêt ? car il y aurait de Turin à Messine un grand parti, celui qu’on appellerait alors le parti de la dignité nationale, qui s’élèverait pour la défense de l’unité, armata manu, et, vous le pensez bien, j’en serais !… » C’est dans ces limites que d’Azeglio prenait ses libertés d’opinion dans les affaires de Naples.

Il en était un peu de même dans la question de Rome. Oui, évidemment, sur ce point encore, d’Azeglio avait été le premier très opposé à la proclamation de Rome comme capitale de l’Italie. Était-ce sentiment traditionnel, vieille affection pour Pie IX, qu’il avait aimé autrefois, prévoyance politique ? Tout cela se réunissait peut-être. Rome lui apparaissait comme une ville à part, d’un caractère exceptionnel, universelle par nature et par destination, qui ne pouvait être absorbée comme une ville ordinaire de Toscane ou du Napolitain. L’intérêt catholique lui semblait tenir une assez grande place dans le monde pour qu’on lui laissât la dignité et l’inviolabilité d’un asile mis au-dessus des tempêtes de la politique. Ici pourtant comme dans les affaires de Naples il ne faut pas se méprendre sur la nature de ses opinions : ce n’était point qu’il eût le plus léger doute sur la légitimité des annexions des provinces pontificales, qu’il admît la possibilité d’une reconstitution artificielle d’un état de l’église plus ou moins étendu, plus ou moins restreint, — qu’il considérât comme un fait normal et durable le pouvoir temporel. Nul ne condamnait plus que lui le gouvernement des prêtres, nul n’avait mis en relief d’une façon plus saisissante ce que le mélange du spirituel et du temporel avait de funeste pour la religion comme pour la politique. Ce gouvernement, il ne le croyait possible ni dans les provinces qui s’étaient détachées, ni à Rome même, où la papauté devait rester affranchie désormais de toutes les responsabilités politiques, qui devait devenir une grande ville libre, neutre pour la dignité du pontificat, rattachée par tous les liens de la nationalité à l’Italie. C’est sous l’empire de ces sentimens complexes que l’un des premiers, au moment même où on acclamait Rome à Turin, il désignait Florence comme la vraie capitale de l’Italie. Proclamer Rome capitale, c’était à ses yeux déplacer doublement la question : d’abord c’était détourner les esprits du point essentiel et douloureux, — de Venise, sans laquelle la nationalité italienne restait inachevée et toujours menacée ; c’était de plus susciter contre l’Italie toutes les susceptibilités, tous les ombrages du sentiment catholique. Florence conciliait tout, sans exclure d’ailleurs une solution libérale de la question romaine. Sous ce rapport, la convention du 15 septembre 1864 donnait évidemment raison à d’Azeglio, et le calme de l’opinion en Italie a prouvé qu’il n’avait point entièrement tort lorsqu’il croyait voir quelque chose de factice dans le mouvement qui prenait Rome pour but immédiat et exclusif. La convention du 15 septembre, avec toutes ses inévitables conséquences, devait donc plaire à d’Azeglio, puisqu’il l’avait d’avance ébauchée ; mais ici encore, en approuvant cette convention qu’on allait lui communiquer à la campagne, il trouvait qu’elle n’avait pas été bien faite, qu’on n’avait rien « prévu ni rien préparé, » et les scènes sanglantes de Turin lui donnaient raison. Il trouvait surtout pénible, humiliant que le changement de capitale, le choix de Florence, fût le résultat d’une condition imposée par la France, II aurait voulu que la parole de l’Italie pût suffire, et que les hommes d’état italiens fussent en état de tenir cette parole. C’était tout l’homme.

Au milieu de ces émotions, l’esprit de d’Azeglio n’avait rien perdu de sa vivacité, et son âme ne s’était point refroidie ; mais ses forces diminuaient. Son organisation était atteinte d’un mal qui s’aggravait chaque jour. Il avait acheté depuis quelques années, aux bords du lac Majeur, une petite villa adossée à la montagne et surplombant le lac, entourée de cactus et de lauriers-roses, d’où il voyait la rive autrichienne. Il allait souvent se réfugier dans son aimable retraite, où il retrouvait le calme que donne le spectacle d’une gracieuse nature. Lorsqu’il avait acquis cette petite propriété en 1858, il écrivait : « J’ai pris ma retraite en face de l’ennemi. En regardant ce rivage, je frémis, mais je me tais, ne voulant pas troubler par des récriminations puériles un silence qui me semble la condition de ma dignité personnelle comme de la dignité de mon pays. Je ne verrai pas cette rive redevenir italienne !… » Moins de deux ans après, les deux rives étaient italiennes. C’est à Cannero que dans les dernières années il s’amusait à écrire ses mémoires sans détourner d’ailleurs son regard de tout ce qui agitait l’Italie, et sans cesser de s’intéresser à tout ; c’est de là qu’il lançait son dernier opuscule, une lettre aux électeurs, au moment où s’ouvrait le scrutin pour le renouvellement de la chambre en 1865. Il était encore à Cannero à la fin de l’année, réduit à prendre mille précautions pour sa santé déclinante, lorsqu’il était saisi tout à coup d’un refroidissement. Il eut à peine le temps de se rendre à Turin ; son visage était déjà altéré, la mort semblait errer sur ses lèvres. Aucun soin ne put arrêter les progrès de la maladie. Une des dernières visites qu’il reçut fut celle du prince de Carignan, dont il était l’ami. Son regard se ranima en voyant le prince : il le remercia et lui rappela qu’il avait été un des plus fidèles et des plus affectionnés serviteurs de la maison de Savoie. Peu de jours après il s’éteignait, non sans avoir passé par une lente et douloureuse agonie, et en expirant, comme Cavour, il murmurait encore le nom de l’Italie. Il mourait avec la pensée qui avait été l’inspiration et l’honneur de sa vie.

Massimo d’Azeglio s’éteignait quelques mois à peine avant que Venise ne fût affranchie à son tour. C’était le dernier mot de cette longue guerre d’indépendance que l’Italie soutient depuis des siècles, mais surtout depuis cinquante ans, et où ce galant homme a servi en volontaire fidèle et dévoué, travaillant quand on ne pouvait combattre, combattant quand l’heure était venue, sincère avec ses amis comme avec ses ennemis, gardant toujours le sens exquis de la justice et de la vérité. — Il se rangeait lui-même volontiers dans ce groupe où il plaçait Collegno et un petit nombre d’hommes de sa génération. De tous les Italiens contemporains, les uns, comme soldats, même comme hommes d’état, ont eu dans l’action un rôle plus éclatant ; les autres, comme écrivains, ont eu plus d’invention ou de science. Ce qui a fait l’originalité de d’Azeglio, c’est la supériorité morale de sa nature ; ce qui a fait son autorité, c’est le caractère, c’est la virile fierté de l’esprit, c’est ce courage de son opinion qu’il a eu dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, et qui n’est pas commun au-delà des Alpes. On pourrait même dire que c’est ce qui manque le plus aujourd’hui dans la vie publique de l’Italie, tant il y a souvent de différence entre ce que pensent les hommes, ce qu’ils disent tout bas et ce qu’ils disent tout haut. L’esprit, l’imagination, la passion, la finesse, sont partout ; le courage d’avoir une opinion et de la soutenir, même au risque de l’impopularité, c’est là ce qui est rare. C’était une pensée familière de d’Azeglio que les nations longtemps opprimées ne se rachètent que par le caractère ; c’est aussi par le caractère qu’elles se conservent, qu’elles s’affermissent dans leur indépendance. Par ce spectacle d’une vie droite où l’inspiration du bien domine toujours, où toujours l’honnêteté a le dernier mot, d’Azeglio sert encore et plus que jamais l’Italie, après l’avoir servie lorsqu’elle ne pouvait pas même entrevoir le terme de ses incessantes et douloureuses revendications.


CHARLES DE MAZADE.