Les rois de l’océan :Vent-en-panne/20

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E. Dentu (2p. 327-345).
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XX

LE CHÂTIMENT

Le Chat-Tigre, malgré son assurance affectée, était en réalité très-effrayé de la nouvelle qu’il recevait ; il ne comprenait pas comment ses ennemis avaient réussi à découvrir aussi promptement la retraite qu’il avait choisie.

Pour que les frères de la Côte se fussent aussi rapidement lancés sur ses traces, il fallait qu’il eût été trahi ; mais par qui ? comment ? voilà ce qu’il ne réussissait pas à s’expliquer ; cependant, il n’y avait pas un instant à perdre ; d’un moment à l’autre, l’ennemi pouvait paraître ; il fallait donc se mettre sans retard en mesure de lui opposer une vigoureuse résistance ; ou si la résistance n’était pas possible, essayer de lui échapper par la fuite.

Le Chat-Tigre avait fait une étude approfondie du cœur humain ; l’impression de frayeur reçue par les bandits dont il était le chef, à la nouvelle de l’approche des flibustiers, l’avait particulièrement frappé ; en effet, ces hommes de boue, toujours prêts à commettre les crimes les plus horribles, étaient incapables de soutenir une lutte quelconque, contre un ennemi résolu.

En général, les scélérats sont lâches ; ils ne sont pas les hommes de la bataille, mais seulement ceux du guet-apens ; combattre loyalement au grand jour, poitrine contre poitrine, n’est pas leur fait ; le cœur leur manque, ils ont peur et ils abandonnent lâchement leurs armes ; tous ces raisonnements, il ne fallut au Chat-Tigre que quelques minutes pour les faire ; ce laps de temps lui suffit pour acquérir la certitude qu’il ne devait pas songer à se défendre, dans de telles conditions ; un seul moyen lui restait, offrant quelques faibles chances de succès, bien que très-dangereux, essayer de fuir ; ce fut à ce moyen qu’il s’arrêta.

Que les frères de la Côte eussent appris qu’il s’était retiré au Potrero, cela ne faisait plus de doute ; mais en supposant même qu’on leur eût révélé sa présence à la venta, il espérait avoir assez de temps devant lui pour abandonner la vieille habitation et prendre une avance considérable, pendant que les flibustiers chercheraient l’entrée secrète, par laquelle il s’était introduit dans la maison forte.

L’hacienda ne possédait que trois issues : celle par laquelle avaient passé les bandits, parfaitement dissimulée, était presque impossible à découvrir à moins de bien la connaître ; une seconde issue, tout aussi cachée, donnait dans l’intérieur de la venta ; enfin une troisième, la plus importante de toutes, débouchait par d’immenses souterrains à une longue distance dans la campagne ; c’était par cette dernière issue que le Chat-Tigre se proposait de fuir.

Il rassembla tous ses hommes ; après leur avoir fait une allocution dans laquelle il les félicitait chaleureusement du courage qu’ils avaient montré, de l’intelligence déployée dans l’exécution de l’enlèvement de la duchesse, il termina ainsi :

— Je sais, caballeros, que je puis compter sur vous ; que le moment venu, vous m’aiderez à infliger aux Ladrones un châtiment exemplaire ; mais nous ne sommes pas des soldats, nous ne nous battons pas pour un vain point d’honneur ; notre sang est trop précieux pour le verser en pure perte ; il est de notre devoir, tant que cela sera possible, d’éviter le combat ; de ne pas l’engager ; je crois, si vous me secondez comme je l’espère, réussir à donner le change à nos ennemis, et nous mettre en moins d’une heure, à l’abri de leur poursuite ; il ne faut pour cela que de l’obéissance et de la résolution ; souvenez-vous que toute hésitation nous perdrait sans rémission. Surtout n’oubliez pas que nous n’avons point affaire à un ennemi ordinaire ; les Ladrones sont implacables ; ceux d’entre nous dont ils s’empareraient seraient immédiatement mis à mort ; êtes-vous disposés à m’obéir ?

— Oui ! répondirent les bandits d’une seule voix.

— C’est bien, ne perdons pas un instant ; sellez les chevaux, attelez les mules à la litière, pendant que j’avertirai les prisonnières.

Les bandits ne se firent pas répéter ces ordres ; ils s’élancèrent vers le corral avec une ardeur témoignant de leur désir de s’éloigner au plus vite.

Quant au Chat-Tigre, ainsi qu’il l’avait dit, il se rendit à l’appartement des prisonnières ; celles-ci étaient réunies dans le salon du milieu, elles causaient avec animation entre elles ; mais aussitôt qu’elles aperçurent le Chat-Tigre, elles se turent et attendirent son arrivée avec une inquiétude, qui malgré elles, perçait sur leurs visages.

Le moment aurait été mal choisi pour faire de la diplomatie ; le temps pressait, il fallait agir promptement ; le Chat-Tigre se résolut donc à attaquer franchement la question.

— Madame, dit-il à la duchesse en la saluant, mes ennemis arrivent, tomber entre leurs mains, serait pour moi la mort ; veuillez me suivre.

— Pourquoi vous suivre ? demanda la duchesse, répondant aussi nettement qu’on lui parlait ; ni moi, ni ma fille, ni même la généreuse Fleur-de-Mai, n’avons rien à redouter, mais au contraire tout à attendre de ceux que vous nommez vos ennemis ; si vos intentions sont bien telles que vous me l’avez fait espérer, plus tôt je verrai mon frère, plus tôt il me sera possible de vous fournir les renseignements convenus.

— Madame, répondit le Chat-Tigre avec amertume, cela serait possible en effet, si j’avais devant moi d’autres hommes que ceux auxquels j’ai affaire ; pour que je réussisse à obtenir quelque chose d’eux, il faut que je puisse leur imposer des conditions ; ces conditions, je ne pourrai les leur imposer qu’en vous conservant près de moi ; encore une fois, je vous le répète, il faut me suivre.

— Maintenant, monsieur, je reconnais que vous m’avez trompé, répondit fermement la duchesse ; je ne consentirai jamais à vous accompagner, surtout sachant que mes amis arrivent à mon secours ; ce serait une folie, une lâcheté dont je ne me rendrai pas coupable ; faites ce qui vous plaira ; tuez-moi, je suis faible et sans défense entre vos mains ; mais jamais du fait de ma volonté je ne consentirai à vous suivre.

— Soit, madame, répondit-il avec ressentiment, dans votre intérêt même il importe que ce que j’ai résolu soit exécuté, si vous refusez de me suivre de gré, vous me suivrez de force ; Dieu jugera entre nous.

— N’invoquez pas le nom de Dieu, monsieur, en vous préparant à commettre un crime et une lâcheté.

— Pour la dernière fois, je vous en supplie, madame, consentez à me suivre ?

— Non, monsieur, non, mille fois non !

Le bandit poussa une sourde exclamation de colère et se précipita hors de l’appartement.

— Si vous tenez à la vie, aidez-moi ! s’écria Fleur-de-Mai ; je ne vous demande que quelques minutes d’énergie ; ce temps si court suffira pour nous sauver en permettant à nos amis d’arriver.

— Ordonnez, ordonnez ! s’écrièrent la duchesse et sa fille, auxquelles l’excès même de leur terreur avait donné ce courage fébrile, cette espèce de folie furieuse que s’empare des gens les plus doux, et tranchons le mot, les plus poltrons, lorsqu’ils sont poussés à bout, et les rend alors d’autant plus redoutables, qu’ils n’ont plus conscience du danger qu’ils affrontent.

Fleur-de-Mai s’était mise à la tête du mouvement ; les meubles massifs, dont l’appartement était garni, furent à grand’peine traînés devant les deux seules issues existantes, entassés pêle-mêle les uns uns sur les autres ; ils formèrent bientôt dans chacune des deux antichambres, des barricades, d’autant plus difficiles à démolir, que ces deux pièces fort étroites se trouvaient ainsi littéralement bondées de meubles, et que pour les renverser, il fallait de toute nécessité, les tirer en dehors ou les jeter par la fenêtre.

À peine ce travail si pénible pour les deux dames, mais qu’elles exécutèrent avec une rapidité fiévreuse, fut-il terminé, qu’une clé grinça dans la serrure, et l’on essaya d’ouvrir la porte, mais vainement ; retenue à l’intérieur par les meubles, la porte ne remua pas plus que si elle eut été murée.

— Ouvrez ! cria le Chat-Tigre avec colère.

— Ouvrez vous-même, répondit Fleur-de-Mai d’une voix goguenarde.

— Cessez ces moqueries qui me pousseront à quelque extrémité, malgré moi ; hâtez-vous d’ouvrir, sinon je défonce la porte.

— Nous n’ouvrirons pas ; défoncez si vous l’osez, mais prenez garde !

— Des menaces ? allons, enfants ! des pinces, des leviers, jetez-moi cette porte en dedans !

Fleur-de-Mai saisit rapidement la duchesse et sa fille par la main et les entraîna dans une pièce reculée de l’appartement.

— Restez là, leur dit-elle vivement ; vous ne pouvez m’être utiles en rien, mieux vaut vous tenir à l’abri. Ici vous ne courez aucun danger.

— Mais que prétendez-vous faire, malheureuse enfant ?

— Ne vous inquiétez pas de cela ; reprit-elle avec son charmant sourire ; qu’ils essaient de défoncer la porte ; alors vous verrez si la fille adoptive des frères de la Côte sait manier un gelin ? pendant que je veillerai à la barricade, priez Dieu ! seul il peut nous sauver !

Et comme en ce moment, on commençait à frapper des coups violents sur la porte, la jeune fille s’élança dans l’antichambre, s’embusqua derrière la barricade, s’assura froidement que ses armes étaient en état, et attendit le sourire sur les lèvres en murmurant d’une voix douce, presque enfantine :

— L’Olonnais sera content, quand il saura comment je me suis conduite.

Pendant un instant, les coups cessèrent, la voix du Chat-Tigre se fit de nouveau entendre.

— Pour la dernière fois, cria-t-il, voulez-vous ouvrir ?

— Pourquoi n’ouvrez-vous pas comme je vous l’ai dit déjà ? répondit Fleur-de-Mai en riant.

— Prends garde, enfant, cette folle résistance te coûtera cher.

— Oui, elle coûtera cher à quelqu’un ; sera-ce à moi ? sera-ce à vous ? voilà ce que j’ignore ; croyez-moi, Chat-Tigre, ne vous obstinez pas à pénétrer malgré nous dans cet appartement ; fuyez plutôt si vous en avez le temps, c’est un bon conseil que je vous donne.

— Trêve de verbiage ! ouvre-moi, te dis-je ?

— Je n’ouvrirai pas, je suis résolue à me défendre, ne m’obligez pas à le faire.

— Vive Dieu ! c’est trop attendre ; s’écria le Chat-Tigre avec colère, tant pis pour vous, vous seule serez responsable de ce qui arrivera.

— Soit ! je suis prête à en subir toutes les conséquences.

— Allez ! cria le Chat-Tigre, cette fois plus de pitié, que cette porte tombe en morceaux.

Les coups redoublèrent avec fureur ; une planche se détacha, la jeune fille épaula vivement son fusil, et lâcha la détente, le coup partit ; un cri de douleur lui répondit comme un funèbre écho ; un des bandits avait été frappé en pleine poitrine ; il y eut parmi les assaillants un moment de stupeur dont la courageuse jeune fille profita pour recharger son arme.

Nous avons abandonné les frères de la Côte, au moment où, guidés par don Pedro Garcias, ils quittaient la Vera-Cruz et s’élançaient à toute bride dans la direction del Potrero.

Mais à peine avaient-ils franchi les portes, qu’un cavalier accourut vers eux à toute bride, suivi d’une quarantaine d’hommes, portant l’uniforme des dragons de l’infante.

Les frères de la Côte firent halte ; le duc de la Torre reconnut avec surprise dans le cavalier galopant en tête des autres, le comte de la Sorda Caballos.

— Señores, dit celui-ci, je viens me mettre à votre disposition ; je vous amène un renfort de quarante cavaliers ; après les services éclatants que nous a rendus le duc de la Torre, il est de mon devoir de l’aider à châtier le misérable, qui a traîtreusement enlevé sa femme et sa fille.

— Merci, comte, répondit franchement le duc, nous acceptons votre concours et le renfort que vous nous amenez.

L’arrivée des dragons portait à près de cent le nombre des hommes réunis pour donner la chasse aux bandits.

La conduite, en apparence si brave et si loyale du gouverneur, étonna beaucoup les Espagnols, bien qu’ils n’en laissassent rien paraître ; cependant s’ils s’étaient donné la peine de réfléchir cinq minutes, ils auraient reconnu qu’elle était de la plus rigoureuse logique. Le comte don Antonio de la Sorda Caballos était une créature du gouverneur général de l’île de Cuba ; les officiers de l’armée le voyaient d’un mauvais œil et le jalousaient à cause de sa jeunesse. La conduite qu’il avait tenue le matin, la poltronnerie, ou plutôt la lâcheté dont il avait fait preuve, mises en parallèle avec l’initiative courageuse prise par le duc de la Torre, auquel depuis son arrivée au Mexique, il avait essayé de nuire, en se mettant presque ouvertement avec ses ennemis, toutes ces circonstances réunies le plaçaient dans une position très-fausse ; il savait qu’aussitôt les flibustiers partis, il aurait un compte sévère à rendre de sa conduite au vice-roi de la nouvelle Espagne.

Or, nous l’avons dit, le comte de la Sorda Caballos était un adroit politique, il n’hésita pas à changer immédiatement de batteries, et à se faire l’ami de l’homme qu’il avait si rudement poursuivi, et à lui prêter jusqu’à nouvel ordre, bien entendu, le concours le plus dévoué. D’autant plus que le Chat-Tigre, auteur de l’enlèvement de la duchesse et de sa fille, était l’affidé du gouverneur, le dépositaire de tous ses secrets ; en cette qualité, il connaissait beaucoup plus de choses qu’il n’était prudent qu’il en connût ; le comte tenait donc à se débarrasser le plus tôt possible de ce témoin incommode, et à le réduire au silence, n’importe par quel moyen.

Telles étaient les causes qui avaient engagé le gouverneur à se joindre à la troupe lancée à la poursuite du Chat-Tigre ; et comme surtout il tenait à ce que celui n’échappât pas, il avait pris soin d’amener avec lui une troupe considérable de cavaliers.

Dans les colonies espagnoles, les magistrats, les employés, les officiers étaient tous plus ou moins contrebandiers ; ceci était de tradition, d’autant plus que le gouvernement a toujours fort mal payé ses employés ; que sans la contrebande, en Amérique, ils n’auraient pu vivre, et par conséquent auraient fait très-piteuse figure.

Le Potrero était connu pour être l’entrepôt général des contrebandiers, de toute cette partie du Mexique ; le gouverneur connaissait les magasins dans lesquels ils déposaient leurs marchandises, et jusqu’à leurs cachettes, en apparence les plus ignorées ; cela se conçoit, il était un des agents les plus actifs de la contrebande ; cette connaissance approfondie pouvait être, et fut en effet, d’un grand secours aux flibustiers.

Lorsque la troupe arriva à une demi-lieue del Potrero environ, elle fit halte pour prendre ses dernières mesures, et dresser son plan de bataille.

— Señores, dit Vent-en-Panne, nous approchons, paraît-il, du repaire des bandits que nous poursuivons ; je suis étranger dans ce pays, il m’est très-difficile d’émettre un avis sur ce qu’il convient de faire, je m’abstiendrai donc, quant à présent, de donner mon opinion.

— Je suis absolument dans la même position que l’amiral, dit alors le duc, je ferai donc comme lui.

— Soit dit sans attaquer en rien l’honorabilité bien connue de notre ami don Pedro Garcias, fit alors l’Olonnais, il me semble que si on l’interrogeait, il saurait mieux que personne nous renseigner ; il habite le pays depuis longues années ; ses affaires l’obligent à le parcourir de jour et de nuit dans tous les sens ; il doit le connaître mieux que personne.

— Eh, eh ! cher señor, répondit le Mexicain en souriant avec finesse, tout en tournant une cigarette entre ses doigts ; je connais beaucoup le pays, cela est incontestable, mais il y a parmi nous, plusieurs honorables personnes qui le connaissent aussi bien que moi ; qu’en pensez-vous, señor gouverneur ?

— Je partage assez cette opinion, répondit celui-ci, avec un sourire ambigu ; du reste je suis tout prêt à fournir les renseignements que je suis parvenu à me procurer ; ainsi moi, par exemple…

— C’est précisément ce que j’allais dire, interrompit le Mexicain ; je crois me rappeler, fit-il d’un ton goguenard, que vous avez été il y a un an ou deux, señor gouverneur, en marché pour acheter l’hacienda del Potrero ; l’affaire a manqué, c’est vrai, mais si mes souvenirs ne me trompent pas, vous avez à cette époque, visité l’hacienda dans tous ses détails.

— C’est exact, et tenez, vous me mettez sur la voie d’un fait grave que j’avais complétement oublié ; permettez-moi, señores, de donner un ordre important. Lieutenant Perez !

— Seigneurie ? répondit l’officier en s’approchant.

— Prenez vingt dragons, rendez-vous ventre à terre à la lagune del frayle ; cette lagune se trouve je crois aux environs de Medellin, tout près de la mer.

— Je la connais, seigneurie ; répondit l’officier avec un sourire railleur.

— Très-bien, cela simplifie singulièrement votre mission. Sur le bord même de cette lagune, vous verrez l’entrée d’une caverne, masquée par un bouquet d’arbres, je ne me rappelle plus de quelle essence ; mais vous le reconnaîtrez facilement. Vous embusquerez vos cavaliers au centre même de ce bouquet d’arbres et vous vous emparerez de tous les individus, quels qu’ils soient, qui essaieront de sortir de la caverne ; allez et ne ménagez pas vos chevaux, le temps presse.

L’officier s’inclina, se mit à la tête de vingt dragons et s’élança à toute bride à travers la campagne.

— Cette caverne, continua don Antonio, en s’adressant à Vent-en-Panne et aux autres officiers, communique, par des souterrains remontant à une haute antiquité, avec l’hacienda del Potrero ; c’est même par cette issue, assure-t-on, que les contrebandiers embarquent toutes les marchandises qu’ils font passer en fraude.

— Mordieu ! dit Vent-en-Panne avec le plus grand sérieux, vous avez eu là une glorieuse idée, monsieur le gouverneur ; elle ne pouvait vous venir plus à propos.

Le gouverneur sourit, toussa et détourna la tête, en rougissant légèrement.

— L’hacienda n’a-t-elle pas d’autres issues ? demanda le duc de la Torre.

— Deux seulement, monseigneur ; une que j’ignorais, et que j’ai découverte aujourd’hui, et une seconde, où je vous conduirais les yeux fermés et dont l’ouverture est dans une cave située dans la cour de la venta, répondit don Pedro Garcias.

— Vous êtes certain qu’il n’y en a pas d’autres ? fit l’Olonnais.

— Oh ! quant à cela, j’en suis sûr !

— Alors, reprit Vent-en-Panne, notre plan est tout tracé ; nous nous partagerons en deux troupes ; l’une s’introduira par la venta, l’autre se rendra tout droit à cette issue, si heureusement découverte il y a quelques heures, par notre cher don Pedro Garcias ; partagez-vous cet avis, señores ?

— De tous points ; répondirent-ils en s’inclinant.

— Il me reste, señores, reprit Vent-en-Panne, à vous annoncer que l’homme nommé El Gato-Montes, chef de ces bandits, est un Français, ancien flibustier ; je désire, s’il tombe vivant entre nos mains, qu’il me soit remis ; cet homme a été traître à nos lois ; à nous seuls appartient le droit de le punir.

— Mon cher amiral, répondit le duc, vous avez fait preuve de trop de courtoisie envers nous, pour que nous vous refusions cette juste demande ; qu’en pensez-vous, señor gouverneur ?

— Je me range entièrement à l’opinion de votre seigneurie.

— Merci, caballero, et maintenant en route ; ne nous arrêtons plus que lorsque nous aurons atteint le repaire du bandit.

— Vive Dieu ! s’écria Pitrians, nous allons donc en découdre ; je ne serais pas fâché d’avoir une explication amiable, à coups de Gélin, avec notre cher ami le Chat-Tigre !

— En avant ! cria Vent-en-Panne.

Les cavaliers lâchèrent la bride, se penchèrent sur le cou de leurs chevaux, et la troupe partit à fond de train.

La rude riposte de Fleur-de-Mai avait, ainsi que nous l’avons dit, rempli les bandits de stupeur ; à présent qu’un de ses compagnons était gisant à ses pieds, le Chat-Tigre regrettait vivement d’avoir poussé les choses aussi loin ; malheureusement, il n’y avait plus à y revenir, il lui fallait relever l’audacieux défi de la jeune fille, et subir jusqu’au bout la honte de combattre contre trois femmes, ou plutôt contre une enfant ; car ses compagnes n’étaient pas armées ; l’eussent-elles été, qu’elles n’auraient été d’aucune utilité pour la défense.

Revenus de leur stupeur, les bandits s’élancèrent de nouveau avec rage contre la porte, qu’ils frappèrent de leurs haches.

Un second coup de feu retentit : un second bandit tomba.

Au même instant, de grands cris se firent entendre dans les corridors et dans les cours ; les bandits refoulés sans doute par des forces supérieures, se précipitaient de toutes parts dans la maison.

Alarmé de cette invasion à laquelle il ne comprenait rien, ne pouvant obtenir aucune explication de ses hommes, qui péroraient tous ensemble à qui mieux mieux, et semblaient en proie à une vive terreur, le Chat-Tigre essaya de s’ouvrir passage au milieu d’eux, afin d’aller s’assurer par lui-même de la gravité de ce nouveau danger, dont il était menacé.

— Non ! non ! s’écrièrent tumultueusement les bandits ; restez avec nous !

— Il veut fuir ! il veut fuir ! répétaient d’autres.

— C’est lui qui nous a mis dans cet embarras, qu’il nous en sorte ! criaient quelques-uns.

C’était un tumulte, un désordre, un tohu-bohu épouvantable.

Cependant le Chat-Tigre finit par deviner plutôt qu’il ne le comprit, qu’une troupe de flibustiers avait réussi, on ne sait comment, à pénétrer dans l’hacienda, et qu’ils étaient maîtres du premier corps de logis.

— Puisque toute retraite nous est fermée ! s’écria-t-il, combattons comme des hommes ! au lieu de nous laisser tuer comme des chiens ! finissons-en avec cette porte ; pénétrons dans cet appartement, nous nous y barricaderons, et nous obtiendrons de bonnes conditions ; en avant ! c’est pour notre vie que nous combattrons maintenant !

— En avant ! répétèrent les bandits.

Ils se ruèrent contre la porte avec une force irrésistible.

Mais alors, il se passa une chose étrange.

Cette porte, que si longtemps ils avaient en vain attaquée, s’ouvrit pour ainsi dire toute seule ; une énorme brèche avait été pratiquée dans la barricade, et laissait ainsi pénétrer la vue jusqu’au fond de l’appartement.

Au milieu du salon central, dix flibustiers rangés sur une seule ligne, le fusil à l’épaule, firent une décharge terrible, dès qu’ils aperçurent les bandits ; ceux-ci se rejetèrent tumultueusement dans les cours, par où ils tentèrent de s’échapper, mais la retraite leur était coupée ; d’autres flibustiers soutenus par des soldats espagnols, les accueillirent à coups de fusil.

Le Chat-Tigre à demi fou de rage et de douleur, reconnaissant qu’il était perdu, ne voulait pas, du moins, tomber sans vengeance ; il rassembla à la hâte sept ou huit de ses plus déterminés bandits, et se mettant à leur tête, il s’élança résolûment en avant ; une mêlée terrible s’engagea, une lutte corps à corps, sans merci.

Tout à coup le Chat-Tigre et l’Olonnais se trouvèrent face à face.

— Oh ! démon ! s’écria le Chat-Tigre, te voici donc enfin ! Cette fois, l’un de nous succombera ?

Et bondissant sur le jeune homme, il lui tira un coup de pistolet presque à bout portant.

Mais plus rapide que la pensée, Fleur-de-Mai s’était jetée devant le jeune homme, la balle l’atteignit en pleine poitrine, elle tomba.

— Misérable, assassin ! s’écria l’Olonnais avec un geste d’horreur.

— À toi ! reprit le Chat-Tigre avec un ricanement terrible.

Et le saisissant à la gorge, il lui porta à l’improviste un coup de poignard.

Tout ceci s’était passé en moins de quelques secondes.

Le Chat-Tigre brandissant son arme sanglante, se préparait à frapper son ennemi une seconde fois, quand soudain son bras fut arrêté par un poignet de fer, tordu et disloqué avec une force extraordinaire ; il recula en chancelant comme un homme ivre et tomba sur un genou :

— Maudit ! lui dit Vent-en-Panne d’une voix stridente en se croisant les bras sur la poitrine ; maudit ! trois fois maudit, c’est ton fils que tu as tué ! misérable !

— Mon fils ! s’écria le Chat-Tigre avec horreur.

— Oui, ton fils que tu prétendais tant aimer ! c’est dans sa poitrine que tu as plongé ton poignard.

Deux cris déchirants se firent entendre, la duchesse et doña Violenta tombèrent évanouies sur le corps inanimé du jeune homme.

— Regarde, monstre, voilà ton œuvre infernale ! reprit Vent-en-Panne avec un geste terrible.

Le Chat-Tigre se releva lentement, son visage était livide, ses traits convulsés, ses yeux hagards, il s’approcha en chancelant de Vent-en-Panne, et d’une voix où il n’y avait plus rien d’humain :

— Tu dis que j’ai assassiné mon fils, Ludovic ? fit-il avec un ricanement sauvage ; eh bien ! ne devions-nous pas nous retrouver un jour ? Et puis, je n’ai été que l’instrument inconscient, c’est toi, toi seul, entends-tu, qui es l’instigateur de ce crime ; c’est toi le véritable auteur de ce meurtre horrible que je déteste !

— Misérable, oses-tu ?…

— Silence !… regarde-moi pour la dernière fois !… oui, j’aimais mon fils ! je l’aimais plus que tout… il est mort… mort par toi… je vais le rejoindre !… si je n’ai su vivre, je saurai mourir… mon fils me pardonnera !

Alors saisissant de la main gauche son poignard qu’il avait laissé tomber, il se l’enfonça lentement dans le cœur, comme s’il savourait la mort avec délices, et fixant sur Vent-en-Panne, immobile et terrifié, un regard d’une expression étrange :

— Tu triomphes ? lui dit-il avec un ricanement horrible ; ta vengeance est assouvie ! Eh bien, cette malédiction qu’il y a vingt-cinq ans tu m’as jetée à la face, Ludovic, je te la retourne aujourd’hui : sois maudit ! Je ne puis te tuer, mais je meurs satisfait… tu vivras désespéré, ton existence ne sera plus qu’une continuelle torture, et une heure fatale sonnera ou de même que tu as été sans pitié pour tes ennemis, ils seront sans pitié pour toi !… ta mort sera plus affreuse et plus atroce encore que la mienne !… adieu ! prends garde !

Un rire nerveux crispa les muscles bouleversés de sa face, il retomba en arrière sans essayer de se retenir ; il était mort avant de toucher le sol.

De tous les bandits, cinq seulement vivaient encore ; par ordre du gouverneur, ils furent fusillés dans la cour même de l’hacienda.

Fleur-de-Mai et l’Olonnais étaient grièvement blessés ; mais leurs blessures n’étaient pas mortelles.

Par un hasard providentiel, l’Olonnais ignorait qu’il fût tombé sous les coups de son père ; jamais ce secret ne lui fut révélé par Vent-en-Panne.

En accourant au bruit du combat, le duc de la Torre aperçut la duchesse et sa fille étendues sur le sol, il fut saisi d’une épouvantable douleur, mais bientôt il reconnut avec joie qu’elles n’étaient qu’évanouies.

Lui aussi, ignora toujours l’effroyable catastrophe qui avait amené la mort du Chat-Tigre.

Mais la duchesse et sa fille savaient tout, aussi étaient-elles en proie à une douleur mortelle, et que rien ne pouvait consoler.

Au coucher du soleil, les flibustiers et les dragons espagnols étaient de retour à la Vera-Cruz.

Les conditions stipulées pour le rachat de la ville, avaient été loyalement exécutées des deux côtés.

Le lendemain, au point du jour, la flotte flibustière appareillait et mettait le cap sur Saint-Domingue.

Elle emmenait avec elle le duc de la Torre et sa famille.

Le soir précédent, le duc avait par un courrier expédié au vice-roi de la nouvelle Espagne, avec prière de la faire parvenir à S. M. C. le roi d’Espagne, la démission de toutes ses charges, basée sur son désir de rentrer dans la vie privée et le dégoût insurmontable qu’il éprouvait pour les affaires, depuis les derniers événements dont il avait été témoin et avait failli être victime à la Vera-Cruz.

L’Olonnais et Fleur-de-Mai guérirent, soignés avec un dévouement véritablement maternel par la duchesse et sa fille qui, dirent-elles, voulaient ainsi prouver aux deux jeunes gens leur profonde reconnaissance, pour les services qu’ils leur avaient rendus.

Sur ces entrefaites, la position de Fleur-de-Mai avait comme par miracle subie une complète métamorphose.

Voici comment :

Danican, le flibustier, père adoptif de la jeune fille, avait été fort grièvement blessé à l’attaque de la Vera-Cruz.

Transporté à Léogane, son état n’avait pas tardé à s’empirer dans de telles proportions, que sentant la mort venir, le vieux flibustier avait senti les remords, qui depuis longtemps le tourmentaient, devenir insupportables ; il avait fait appeler près de lui Vent-en-Panne, Pitrians et l’Olonnais, qui depuis quelques jours avait commencé à entrer en convalescence.

Alors devant les trois hommes réunis, au milieu des affres de la mort, le flibustier se confessa.

Il avoua comment au fond du berceau dans lequel était couchée Fleur-de-Mai, quand il l’avait sauvée du naufrage, il avait trouvé des papiers établissant sa filiation et ses droits à la succession de la fortune d’une dès plus puissantes et des plus riches familles de la Bretagne, avec toutes les preuves à l’appui ; et de plus des liasses de billets de caisse pour une somme de plus de deux cent mille livres.

Fleur-de-Mai était donc l’héritière sous le nom de Marie de Kergorlai, d’une fortune véritablement princière, sans contestation possible.

Le désir de s’emparer des deux cent mille livres, et peut-être plus tard de cette fortune, avait engagé le flibustier à garder le silence ; maintenant qu’il allait mourir, il se repentait, et avouait la faute qu’il avait commise.

Il remit alors les papiers à Vent-en-Panne ; une heure plus tard il mourut.

Le duc de la Torre était sur le point de s’embarquer pour la France, où il avait résolu de se retirer avec sa famille ; Vent-en-Panne alla le voir dans le but de le prier d’emmener avec lui la jeune fille, et de faire toutes les démarches nécessaires, pour que ses biens lui fussent restitués.

La conversation à laquelle doña Violenta et sa mère assistèrent, se prolongea fort longtemps et demeura secrète.

Le lendemain, l’Olonnais causait avec Fleur-de-Mai du changement prodigieux opéré si miraculeusement dans son avenir, et s’étonnait de la froideur et presque de la tristesse avec laquelle la jeune fille l’écoutait, en hochant la tête et essuyant furtivement des larmes qu’elle ne pouvait retenir, lorsque la duchesse et sa fille entrèrent.

Après les premiers compliments, brusqués avec attention :

— Je viens vous faire mes adieux, dit soudain la duchesse.

— Vos adieux ! s’écria l’Olonnais avec un tressaillement involontaire.

— Oui, mon frère, dit doucement doña Violenta, nous partirons dans deux jours.

Le jeune homme baissa les yeux en soupirant.

— Mon rêve est donc fini, murmura-t-il.

— Tous les rêves finissent, continua la jeune fille d’une voix doucement émue en faisant de visibles efforts pour retenir ses larmes ; j’ai fait un vœu que je dois accomplir, mais avant de me séparer de vous, j’ai à vous demander une grâce, la dernière, me l’accorderez-vous ? il s’agit de mon repos, presque de mon bonheur.

— Parlez, madame, s’écria-t-il avec émotion, ne savez-vous pas…

— Je sais, interrompit-elle, que vous m’êtes tout dévoué, d’ailleurs je me souviens du serment que vous m’avez fait dans l’église de la Merced à la Vera-Cruz.

— C’est vrai, murmura-t-il, j’ai juré.

— Eh bien, reprit-elle d’une voix qui tremblait malgré elle, donnez-moi votre main.

— Ma main ?

— Oui, fit-elle en souriant.

— La voilà, madame.

Doña Violenta prit la main de l’Olonnais, la joignit à celle de Fleur-de-Mai, et regardant les deux jeunes gens avec une expression de joie ineffable, elle dit d’une voix attendrie :

— Aimez-vous, soyez heureux et pensez quelquefois à votre sœur qui, elle, priera pour votre bonheur, jusqu’à son dernier soupir.

Et se penchant vers les deux jeunes gens, elle effleura leur front d’un doux et chaste baiser.

Ce fut tout.

L’Olonnais était vaincu.

Le lendemain le mariage fut célébré, dans l’église de Port-Margot.

M. d’Ogeron et le duc de la Torre servaient de témoins à Fleur-de-Mai ; Vent-en-Panne et Montbarts étaient ceux de l’Olonnais.

Cette union fut une véritable fête, à laquelle assistèrent tous les chefs de la flibuste, parmi lesquels se distinguait notre ami Pitrians.

Deux jours plus tard, le duc de la Torre quitta Saint-Domingue avec sa famille, il se rendait au Havre.

Un an s’écoula, Fleur-de-Mai était mère ; elle berçait dans ses bras charmants, un enfant auquel l’Olonnais souriait avec bonheur.

— J’ai des nouvelles pour toi, matelot, dit Vent-en-Panne en en-Panne entrant à l’improviste, selon son habitude, dans l’appartement ou plutôt le nid des deux amoureux, et pour vous aussi, petite Fleur-de-Mai.

— Qu’y a-t-il donc ? s’écrièrent ensemble le mari et la femme.

— Toutes vos affaires sont arrangées en France, voici les lettres que je reçois du duc de la Torre ; vous êtes riches, tu es comte de Kergolay par substitution, matelot, de plus Sa Majesté t’a nommé chef d’escadre.

— Bon ! que m’importe cela, dit l’Olonnais en souriant à son enfant et à sa charmante femme, je refuse ; je suis heureux et flibustier, je préfère m’en tenir là ; et doña Violenta ?

— Elle est entrée dans un couvent, où elle a prononcé ses vœux.

— Dieu veuille qu’elle soit heureuse !

Un nuage passa sur le visage de l’Olonnais, mais un baiser de son enfant l’effaça.

Jamais depuis les deux hommes ne reparlèrent de cette malheureuse jeune fille.

L’Olonnais tint sa promesse, il vécut et mourut flibustier.

Quant à notre ami don Pedro Garcias, l’expédition des frères de la Côte lui fut doublement profitable ; d’abord parce que Vent-en-Panne le récompensa généreusement de ce qu’il avait fait pour ses amis ; ensuite parce qu’il était trop avant dans les secrets du gouverneur de la Vera-Cruz, pour que celui-ci tentât jamais de lui nuire.

Peut-être dirons-nous un jour, comment se réalisa la prophétie sinistre du Chat-Tigre, et quelle fut la mort de Vent-en-Panne.


FIN