Les rues de Paris/Fénelon

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Bray et Rétaux (tome 1p. 351-373).


FÉNELON



I


« Dans sa douleur elle (Calypso) se trouvait malheureuse d’être immortelle ; etc. »

Que de fois et que de fois n’ai-je pas copié cette ritournelle du temps que j’étais écolier, et que de fois, professeur, à mon tour ai-je infligé cet ennui aux pauvres élèves ! C’est pour moi un problème dont je cherche vainement la solution, une énigme dont le mot m’échappe, de penser que le Télémaque soit devenu le livre des collégiens concurremment avec Robinson Crusoé, et même le livre des bambins, presque des bébés ; car j’ai connu plusieurs écoles où l’on avait fait de ce grave volume le livre de lecture à l’usage de la petite classe, soit des enfants qui, ayant appris à épeler dans le Syllabaire, commençaient à déchiffrer couramment la lettre moulée.

Fénelon, tout le premier, me paraît s’être mépris à ce sujet quand il dit avoir fait son livre « pour amuser en l’instruisant son élève, le duc de Bourgogne. » Toutefois on peut l’admettre quant au jeune prince dont l’intelligence était singulièrement précoce alors que sa position contribuait encore à la développer plus vite et lui permettait de comprendre bien des choses absolument inintelligibles pour le fils d’un artisan ou d’un petit bourgeois. Ce poème, car, pour la plus grande partie, l’ouvrage, comme l’a dit excellemment Chateaubriand, n’est qu’une épopée écrite en prose harmonieuse, pour être goûté, exige non pas seulement un esprit cultivé, mais déjà une certaine connaissance du monde ; nous disons cela surtout pour l’épisode relatif à Eucharis et Calypso, pour celui du roi de Tyr, etc, destinés à prémunir le jeune prince contre certains écueils trop fréquents dans les cours, mais qu’il peut n’être pas sans inconvénient de faire prématurément connaître à d’autres. Les chapitres, j’allais dire, les chants consacrés à Idoménée et à la fondation de Salente, sont faits pour être lus ou plutôt médités moins par des écoliers que par l’historien et l’homme d’état, et je trouve qu’il y a exagération quoique avec un fond de vérité dans ce jugement d’un critique très judicieux d’ailleurs :

« Le livre dans son ensemble ne saurait être considéré comme un traité de politique pratique. À côté de maximes très sages on trouve des pensées chimériques et des détails un peu puérils. On sent en le lisant qu’on n’a pas affaire à un homme d’état. »

Que dans la pensée de Fénelon, l’ouvrage ait pu être même indirectement une critique du gouvernement de Louis XIV, on ne peut le croire alors que lui-même affirme le contraire en disant : « Je l’ai fait dans un temps où j’étais charmé des marques de bonté et de confiance dont le roi m’honorait… Je n’ai jamais songé qu’à amuser M. le duc de Bourgogne et qu’à l’instruire en l’amusant par ces aventures sans jamais vouloir donner cet ouvrage au public. »

En effet, le livre ne vit le jour du vivant de l’auteur que par « l’infidélité d’un domestique auquel Fénelon avait confié son manuscrit pour en faire une copie. Cette transcription circula clandestinement dans quelques sociétés dès le mois d’octobre 1698, et la curiosité qu’elle fit naître encouragea le copiste à la vendre à un libraire sans désignation d’auteur. La veuve Barbier obtint un privilége et l’ouvrage s’imprimait lorsque, au mois d’octobre 1699, la cour, ayant été informée que le Télémaque était de l’archevêque de Cambrai, fit saisir les exemplaires des feuilles imprimées et prit les mesures les plus sévères pour sa destruction totale. »

Elle n’y réussit pas néanmoins ; une partie de l’édition fut soustraite à la vigilance des agents, et les exemplaires se répandirent dans le public. Un libraire de La Haye, Mœtyens, en profita pour faire réimprimer le livre qui eut à l’étranger comme en France un immense retentissement. La Bibliothèque Britannique de l’année 1743, le constate en ces termes : « À peine les presses pouvaient suffire à la curiosité du public ; et quoique ces éditions fussent pleines de fautes, à travers toutes ces taches, il était facile d’y reconnaître un grand maître. »

Ce succès prodigieux, qui n’avait pas pour seule et sans doute pour principale cause le mérite du livre, acheva d’indisposer Louis XIV déjà fort mécontent de Fénelon depuis l’affaire du Quiétisme : « Louis XIV ne lui pardonnait pas l’obstination qu’il avait mise à défendre une doctrine où le roi ne voyait que des illusions et des éblouissements de l’esprit qui répugnaient à son bon sens pratique. »

La publication du Télémaque qui, par une coïncidence fâcheuse, sous le voile transparent de la fiction, semblait la critique ou plutôt la condamnation sévère de l’administration de Louis XIV, acheva la disgrâce de Fénelon ; l’archevêque de Cambrai même put craindre un moment qu’on ne lui créât des difficultés qui le paralyseraient dans l’exercice de son ministère pastoral. Mais cette appréhension n’était point fondée, le roi, faisant taire ses répugnances personnelles, non-seulement laissa toujours liberté pleine et entière au prélat pour tout ce qui concernait le salut des âmes, mais plus d’une fois il l’aida de sa protection.

Du reste, Fénelon n’usa jamais de cette protection qu’avec une grande réserve et pour faire le bien, se montrant dans son diocèse le modèle accompli des pasteurs.

Revenons au Télémaque qui, en dehors des circonstances indiquées plus haut, méritait son succès par le bonheur de l’invention, la solidité des pensées et surtout le charme du style auquel on ne pourrait reprocher qu’une certaine recherche de la phrase trop fleurie parfois. Cet excès de parure n’est pas le défaut des autres écrits de Fénelon, car dans leur élégance et leur correction, ils se recommandent en général par la sobriété de l’expression et l’auteur n’abuse pas de l’épithète. Pourtant je ne saurais désapprouver les louanges données par Chateaubriand à ce style tout imprégné du parfum de l’antiquité, tout virgilien dans la forme, encore que, dans la pensée, il s’élève jusqu’au plus pur idéal par une inspiration toute chrétienne, témoin ce merveilleux épisode des Champs-Élysées que l’auteur du Génie du Christianisme a tant raison de citer en exemple, car cette admirable prose, dans sa suavité, enchante l’oreille comme les plus beaux vers.

« … Ni les jalousies, ni les défiances, ni la crainte, ni les vains désirs n’approchent jamais de cet heureux séjour de la paix. Le jour n’y finit point, et la nuit avec ses sombres voiles, y est inconnue : une lumière pure et douce se répand autour des corps de ces hommes justes et les environne de ses rayons comme d’un vêtement. Cette lumière n’est point semblable à la lumière sombre qui éclaire les yeux des misérables mortels et qui n’est que ténèbres ; c’est plutôt une gloire céleste qu’une lumière : elle pénètre plus subtilement les corps les plus épais que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur cristal : elle n’éblouit jamais ; au contraire elle fortifie les yeux et porte dans le fond de l’âme je ne sais quelle sérénité ; c’est d’elle seule que ces hommes bienheureux sont nourris ; elle sort d’eux et elle y entre : elle les pénètre et s’incorpore à eux comme les aliments s’incorporent à nous. Ils la voient, ils la sentent, ils la respirent ; elle fait naître en eux une source intarissable de paix et de joie ; ils sont plongés dans cet abîme de délices comme les poissons dans la mer. Ils ne veulent plus rien, ils ont tout sans rien avoir, car ce goût de lumière pure apaise la faim de leur cœur ; tous leurs désirs sont rassasiés, et leur plénitude les élève au dessus de tout ce que les hommes vides et affamés cherchent sur la terre : toutes les délices qui les environnent ne leur sont rien parce que le comble de leur félicité, qui vient du dedans, ne leur laisse aucun sentiment pour tout ce qu’ils voient de délicieux au dehors. Ils sont tels que les dieux qui, rassasiés de nectar et d’ambroisie, ne daigneraient pas se nourrir des viandes grossières qu’on leur présenterait à la table la plus exquise des hommes mortels. »

Virgile chrétien et écrivant en prose n’aurait dit ni mieux ni autrement, on peut l’affirmer.

Mais avant le Télémaque, Fénelon avait publié plusieurs ouvrages fort appréciés, et l’un des premiers, son Traité de l’Éducation des Filles, qu’on a le tort de ne plus assez lire aujourd’hui ; car, à part un petit nombre de passages, il n’a rien perdu de son actualité et de son utilité. Je ne sais pas de livre sur l’éducation qui puisse faire plus de bien, qui soit plus rempli de conseils excellents, de leçons pratiques, d’observations prises sur le vif et d’après la nature. Ce court volume, qui vaut des centaines et des milliers de gros livres, est un trésor d’instructions précieuses dont les mères de famille doivent faire leur vade mecum et que je voudrais voir mettre dans la corbeille de la mariée tout d’abord avant les bijoux et les cachemires. Si je n’écoutais que mes prédilections, je le copierais ici en entier, car tout en est admirable la forme comme le fond, du moins je ne me refuserai pas la joie de quelques citations que personne, j’en suis sûr, ne pensera à regretter, fussent-elles un peu longues. Qui pourrait songer à s’en apercevoir, et pour faire connaître, admirer, aimer Fénelon, comme écrivain et comme homme, vaudront-elles pas mieux que tous mes commentaires et les plus élogieux ?

Détachons du premier chapitre cette page éloquente : «

Le monde n’est point un fantôme ; c’est l’assemblage de toutes les familles ; et qui est-ce qui peut les policer avec un soin plus exact que les femmes qui, outre leur autorité naturelle et leur assiduité dans leur maison, ont encore l’avantage d’être nées soigneuses, attentives au détail, industrieuses, insinuantes et persuasives ? Mais les hommes peuvent-ils espérer pour eux-mêmes quelque douceur dans la vie, si leur plus étroite société, qui est celle du mariage, se tourne en amertume ? Mais les enfants, qui feront dans la suite tout le genre humain, que deviendront-ils si les mères les gâtent dès leurs premières années… Il est constant que la mauvaise éducation des femmes fait plus de mal que celle des hommes puisque les désordres des hommes viennent souvent et de la mauvaise éducation qu’ils ont reçue de leurs mères et des passions que d’autres femmes leur ont inspirées dans un âge plus avancé. »

Mais voici qui me paraît plus remarquable encore : « L’ignorance d’une fille est cause qu’elle s’ennuie et qu’elle ne sait à quoi s’occuper innocemment. Quand elle est venue jusqu’à un certain âge sans s’appliquer aux choses solides, elle n’en peut avoir ni le goût ni l’estime ; tout ce qui est sérieux lui paraît triste, tout ce qui demande une attention suivie la fatigue, la pente aux plaisirs, qui est forte pendant la jeunesse, l’exemple des personnes du même âge qui sont plongées dans l’amusement, tout sert à lui faire craindre une vie réglée et laborieuse… La piété lui paraît une occupation languissante et une règle ennemie de tous les plaisirs. À quoi donc s’occupera-t-elle ? à rien d’utile. Cette inapplication se tourne même en habitude incurable. Cependant voilà un grand vide, qu’on ne peut espérer de remplir de choses solides ; il faut donc que les frivoles prennent la place. Dans cette oisiveté, une fille s’abandonne à sa paresse, et la paresse, qui est une langueur de l’âme, est une source inépuisable d’ennuis.

… Les filles mal instruites et inappliquées ont une imagination toujours errante. Faute d’aliment solide, leur curiosité se tourne en ardeur vers les objets vains, dangereux. Celles qui ont de l’esprit s’érigent souvent en précieuses, et lisent tous les livres qui peuvent nourrir leur vanité ; elles se passionnent, pour des romans, pour des comédies, pour des récits d’aventures chimériques, où l’amour profane est mêlé. Elles se rendent l’esprit visionnaire, en s’accoutumant au langage magnifique des héros de roman ; elles se gâtent même par là pour le monde ; car tous ces beaux sentiments en l’air, toutes ces passions généreuses, toutes ces aventures que l’auteur du roman a inventées pour le plaisir, n’ont aucun rapport avec les vrais motifs qui font agir dans le monde et qui décident des affaires, ni avec les mécomptes qu’on trouve dans tout ce qu’on entreprend.

Une pauvre fille, pleine du tendre et du merveilleux qui l’ont charmée dans ses lectures, est étonnée de ne trouver point dans le monde de vrais personnages qui ressemblent à ces héros : elle voudrait vivre comme ces princesses imaginaires qui sont dans les romans toujours charmantes, toujours adorées, toujours au-dessus de tous les besoins. Quel dégoût pour elle de descendre de l’héroïsme jusqu’au plus bas détail du ménage ! »

Tout cela est-il assez vrai non moins admirable par la sagacité de l’observation, la force et la délicatesse des pensées que par la propriété des expressions ? Quelle pureté de style ? c’est un diamant de la plus belle eau enchâssé dans un or très-pur. Je continue à citer quoique un peu au hasard. L’éducation doit se commencer dès la plus tendre enfance : « Si peu que le naturel des enfants soit bon, on peut les rendre ainsi dociles, patients, fermes, gais et tranquilles : au lieu que si on néglige ce premier âge, ils y deviennent ardents et inquiets pour toute leur vie ; leur sang se brûle, les habitudes se forment, le corps encore tendre, et l’âme, qui n’a encore aucune pente vers aucun objet, se plient vers le mal ; il se fait en eux une espèce de second péché originel, qui est la source de mille désordres quand ils sont plus grands. »

« Souvent le plaisir qu’on veut tirer des jolis enfants les gâte ; on les accoutume à hasarder tous ce qui leur vient dans l’esprit et à parler de choses dont ils n’ont pas encore des connaissances distinctes… Ce plaisir qu’on veut tirer des enfants produit encore un effet pernicieux : ils aperçoivent qu’on les regarde avec complaisance, qu’on observe tout ce qu’ils font, qu’on les écoute avec plaisir ; par là, ils s’accoutument à croire que le monde sera toujours occupé d’eux. »

« … Il faut donc prendre soin des enfants, sans laisser voir qu’on pense beaucoup à eux. Montrez-leur que c’est par amitié et par le besoin où ils sont d’être redressés que vous êtes attentif à leur conduite, et non par l’admiration de leur esprit. Contentez-vous de les former peu à peu selon les occasions qui viennent naturellement : quand même vous pourriez avancer beaucoup l’esprit d’un enfant sans le presser, vous devriez craindre de le faire ; car le danger de la vanité et de la présomption est toujours plus grand que le fruit de ces éducations prématurées qui font tant de bruit. »

« Laissez jouer un enfant, et mêlez l’instruction avec le jeu ; que la sagesse ne se montre à lui que par intervalle et avec un visage riant ; gardez-vous de le fatiguer par une exactitude indiscrète. Si l’enfant se fait une idée triste et sombre de la vertu, si la liberté et le dérèglement se présentent à lui sous une figure agréable, tout est perdu, vous travaillez en vain.

« Remarquez un grand défaut des éducations ordinaires ; on met tout le plaisir d’un côté et tout l’ennui de l’autre : tout l’ennui dans l’étude, tout le plaisir dans les divertissements. Que peut faire un enfant, sinon supporter impatiemment cette règle et courir ardemment après les jeux ? »

Voici, quant au divertissement lui-même, une précieuse observation : « Quand on ne s’est encore gâté par aucun grand divertissement, et qu’on n’a fait naître en soi aucune passion ardente, on trouve aisément la joie ; la santé et l’innocence en sont les vraies sources ; mais les gens qui ont eu le malheur de s’accoutumer aux plaisirs violents perdent le goût des plaisirs modérés, et s’ennuient toujours dans une recherche inquiète de la joie.

Les plaisirs simples sont moins vifs et moins sensibles, il est vrai : les autres enlèvent l’âme en remuant les ressorts des passions. Mais les plaisirs simples sont d’un meilleur usage ; ils donnent une joie égale et durable sans aucune suite maligne : ils sont toujours bienfaisants ; au lieu que les autres plaisirs sont comme les vins frelatés qui plaisent d’abord plus que les naturels, mais qui altèrent et qui nuisent à la santé. Le tempérament de l’âme se gâte, aussi bien que le goût, par la recherche de ces plaisirs vifs et piquants. »


II


Combien d’autres passages non moins instructifs on pourrait emprunter à cet inestimable petit volume ! Que de citations excellentes aussi pourrait nous offrir ce beau et solide Traité de l’existence de Dieu, d’une argumentation si serrée, d’un style si ferme, et qui enchante tout à la fois le cœur et l’esprit. En le relisant tout récemment, le crayon à la main, à l’intention de mes lecteurs, j’avais noté, pour la citation, nombre de passages qui multiplieraient plus que de raison les pages de cette étude. Il y faut plus de discrétion d’autant que le volume est de ceux qui se trouvent facilement sous la main et il ne manque dans aucune bibliothèque de famille. Tel regret que j’en aie, je me bornerai donc à la reproduction de deux ou trois passages, au lieu de huit ou dix que j’avais indiqués, celui-ci par exemple :

« Tout ce que la terre produit se corrompt, rentre dans son sein et devient le germe d’une nouvelle fécondité. Ainsi elle reprend tout ce qu’elle a donné pour le rendre encore. Ainsi la corruption des plantes et les excréments des animaux qu’elle nourrit la nourrissent elle-même et perfectionnent sa fertilité. Ainsi plus elle donne plus elle reprend ; et elle ne s’épuise jamais pourvu qu’on sache, dans sa culture, lui rendre ce qu’elle a donné. Tout sort de son sein, tout y entre et rien ne s’y perd. Toutes les semences qui y retournent se multiplient. Confiez à la terre des grains de blé, en se pourrissant, ils germent, et cette mère féconde nous rend avec usure plus d’épis qu’elle n’a reçu de grains. Creusez dans ses entrailles, vous y trouverez la pierre et le marbre pour les plus superbes édifices. Mais qui est-ce qui a renfermé tant de trésors dans son sein, à condition qu’ils se reproduisent sans cesse ? Voyez tant de métaux précieux et utiles, tant de minéraux destinés à la commodité de l’homme… C’est du sein inépuisable de la terre que sort tout ce qu’il y a de plus précieux. Cette masse informe, vile et grossière, prend toutes les formes les plus diverses ; et elle seule donne tour à tour tous les biens que nous lui demandons. Cette boue si sale se transforme en mille beaux objets qui charment les yeux. »

L’auteur nous montre ensuite les plantes, herbes, fleurs, arbres, arbustes qui sortent du sol et font à la terre une si admirable parure ; puis il continue : « Regardons maintenant ce qu’on appelle l’eau. C’est un corps liquide, clair et transparent. D’un côté, il coule, il échappe, il s’enfuit. De l’autre, il prend toutes les formes des corps qui l’environnent, n’en ayant aucune par lui-même. Si l’eau était un peu plus raréfiée, elle deviendrait une espèce d’air, toute la face de la terre serait sèche et stérile. Il n’y aurait que des animaux volatiles : nulle espèce d’animal ne pourrait nager, nul poisson ne pourrait vivre ; il n’y aurait aucun commerce par la navigation. Quelle main industrieuse a su épaissir l’eau en subtilisant l’air, et distinguer si bien ces deux espèces de corps fluides ? Si l’eau était un peu plus raréfiée, elle ne pourrait plus soutenir ces prodigieux édifices flottants qu’on nomme vaisseaux. Les corps les moins pesants s’enfonceraient d’abord dans l’eau. Qui est-ce qui a pris le soin de choisir une si juste configuration des parties et un degré si précis de mouvement pour rendre l’eau si fluide, si insinuante, si propre à échapper, si incapable de toute consistance ; et néanmoins si forte pour porter, et si impétueuse pour entraîner les plus pesantes masses ? »

Combien d’autres passages non moins intéressants à citer sur le feu, sur l’air, sur les animaux, sur l’homme, etc. « Un homme qui vit sans réflexion ne pense qu’aux espaces qui sont auprès de lui, ou qui ont quelque rapport à ses besoins. Il ne regarde la terre que comme le plancher de sa chambre, et le soleil qui l’éclaire pendant le jour que comme la bougie qui l’éclaire pendant la nuit. Ses pensées se renferment dans le lieu étroit qu’il habite. Au contraire, l’homme accoutumé à faire des réflexions étend ses regards plus loin, et considère avec curiosité les abîmes presque infinis dont il est environné de toutes parts. Un vaste royaume ne lui paraît alors qu’un petit coin de la terre : la terre elle-même n’est à ses yeux qu’un point dans la masse de l’univers ; et il admire de s’y voir placé sans savoir comment il y a été mis. »

Dans les Fables et les Dialogues des morts, Fénelon fait preuve d’un esprit aussi ingénieux qu’agréable et judicieux. Dans les Lettres spirituelles, les âmes qui aspirent à la perfection trouvent de précieux conseils donnés avec cet accent de la conviction et cette autorité de la vertu qui prêche d’exemple. Mais cette admirable correspondance, dans sa plus grande partie au moins, ne me semble pas à l’usage des néophytes qu’elle pourrait déconcerter en leur parlant un langage qui ravit avec raison les âmes d’élite et exalte les parfaits.

Dans les Dialogues sur l’Éloquence, je trouve ce remarquable passage qui peut s’appliquer aux écrivains, poètes, historiens, etc, aussi bien qu’à l’orateur : « Il faut donc que les orateurs ne craignent et n’espèrent rien de leurs auditeurs pour leur propre intérêt. Si vous admettez des orateurs ambitieux et mercenaires, s’opposeraient-ils à toutes les passions des hommes ? S’ils sont malades de l’avarice, de l’ambition, de la mollesse, en pourront-ils guérir les autres ? S’ils cherchent les richesses en pourront-ils détacher autrui ? Je sais qu’on ne doit pas laisser un orateur vertueux et désintéressé manquer du nécessaire : aussi cela n’arrive-t-il jamais s’il est vrai philosophe, c’est-à-dire tel qu’il doit être pour redresser les mœurs des hommes. Il mènera une vie simple, modeste, frugale, laborieuse ; il lui faudra peu, ce peu ne lui manquera point, dût-il de ses propres mains le gagner. Le surplus ne doit pas être sa récompense et n’est pas digne de l’être. Le public lui pourra rendre des honneurs et lui donner de l’autorité, mais s’il est dégagé des passions et désintéressé, il n’usera de cette autorité que pour le bien public, prêt à la perdre toutes les fois qu’il ne pourra la conserver qu’en dissimulant et flattant les hommes. Ainsi, l’orateur, pour être digne de persuader les peuples, doit être un homme incorruptible ; sans cela son talent et son art se tourneraient en poison mortel contre la république même : de là vient que, selon Cicéron, la première et la plus essentielle des qualités d’un orateur est la vertu. Il faut une probité qui soit à l’épreuve de tout, et qui puisse servir de modèle à tous les citoyens ; sans cela, on ne peut paraître persuadé ni par conséquent persuader les autres. »

Tout serait à souligner dans cette page qu’on croirait écrite d’hier et à l’intention de tels de nos députés et journalistes qui sûrement ne l’ont point lue ou ne songent guère à en faire leur règle de conduite.

Les écrits relatifs à la controverse se recommandent par les mêmes mérites du fond et de la forme, et par cette courtoisie du langage qui trahit à la fois le vrai chrétien et le gentilhomme. Malheureusement, ces ouvrages n’ont plus qu’un intérêt purement rétrospectif puisque presque toutes les questions qui y sont traitées, et qui soulevaient à l’époque des polémiques si ardentes, sont pour nous non pas seulement comme les almanachs de l’autre année, mais comme ceux d’il y a cinquante ans. Le Jansénisme est mort et bien mort, et aussi le Quiétisme qui fournit à l’évêque de Cambrai l’occasion d’un si beau triomphe par l’empressement et la sincérité de sa soumission. On ne peut trop déplorer d’ailleurs que cette malheureuse controverse ait séparé des hommes comme Fénelon et Bossuet, si bien faits, chacun de leur côté, pour se comprendre ; et dont l’amitié, malgré la divergence des opinions sur certains points, aurait dû rester indissoluble. La désunion de ces deux grands cœurs et de ces deux sublimes esprits est à jamais regrettable et nous doit être à tous un sujet de graves réflexions. Je regarderais presque comme une témérité de me prononcer entre ces deux illustres qui me sont chers également ; toutefois, s’il faut l’avouer, j’inclinerais à croire que Bossuet doit avoir la plus grande part de responsabilité dans la rupture. Je trouve d’ailleurs dans un écrit assez récent une appréciation qui m’a frappé par son cachet d’impartialité et me semble bien près de la vérité.

« Avant l’enregistrement du bref à la cour du parlement et dès qu’il eut reçu l’autorisation du roi, Fénelon fit un mandement dans lequel il accepta sa condamnation avec une simplicité et une dignité remarquables. Cette soumission fut généralement admirée ; toutefois les protestants et les journalistes en furent mécontents. Vers la fin de sa vie, l’archevêque de Cambrai constata de nouveau sa soumission par un ostensoir d’or qu’il offrit à son église, et qui représentait un personnage symbolique foulant aux pieds plusieurs livres hérétiques sur l’un desquels on lisait ces mots : Maximes des Saints. Ainsi finit ce fameux débat dans lequel Bossuet, par intérêt pour la religion qu’il croyait menacée, se montra quelquefois importé, dur et même injurieux, (Relation du Quiétisme, 1698). Fénelon n’est pas non plus exempt de reproches. Par égard pour une femme dont la doctrine était généralement réprouvée, il ne paraît pas toujours sincère dans les protestations qu’il prodiguait à ses adversaires. La situation qu’il s’était faite lui créa des difficultés ; elle l’obligea par exemple à se défendre par des subtilités qui prouvèrent la souplesse de son esprit, mais qui gâtèrent parfois sa cause. Ces deux prélats y gagnèrent cependant quelque chose : Bossuet une connaissance de la théologie mystique qu’il n’avait point et qui lui servit à corriger ses idées sur la charité ; Fénelon, une plus grande circonspection dans la matière extrêmement épineuse de la spiritualité. Si le triomphe de l’un a été glorieux, la défaite de l’autre n’est pas moins digne d’éloges,[1] A. K. »


III


Maintenant avant de terminer, quelques détails biographiques qui complèteront notre travail.

François de Salignac de Lamotte-Fénelon, d’une famille ancienne et illustre, naquit au château de Fénelon, en Périgord (6 août 1651). C’est là qu’il fut élevé sous les yeux de son père également vertueux et instruit et qui ne se sépara pas sans quelque regret de l’enfant ou plutôt de l’adolescent ; car celui-ci avait quinze ans lorsqu’il fut envoyé à Paris qu’habitait son oncle, le marquis de Fénelon, pour achever ses études philosophiques et commencer le cours de théologie conformément à sa vocation. Mais l’oncle du jeune Salignac, après l’avoir gardé quelque temps dans son hôtel, craignit pour lui les séductions ou tout au moins les distractions du monde, et il crut prudent de le faire entrer au séminaire de Saint Sulpice, dirigé alors par le savant et vertueux M. Tronson. Fénelon, dans cette sainte retraite, employa les belles années de sa jeunesse aux études théologiques les plus sérieuses et par sa piété comme par son savoir il se montra digne au bout de quelques années de recevoir les ordres sacrés. Dans la ferveur de son zèle, il voulait d’abord se consacrer aux missions lointaines, mais contrarié dans ce dessein par la faiblesse de sa santé comme par l’opposition de sa famille, il se dévoua à un apostolat plus modeste mais non moins utile, l’instruction des Nouvelles Catholiques ou protestantes converties. Les dix années, consacrées par lui à cet obscur ministère, le préparèrent à la composition de son premier ouvrage : de l’Éducation des Filles, destiné à la duchesse de Beauvilliers, mère d’une famille nombreuse, et femme du duc de Beauvilliers, devenu l’intime ami de Fénelon.

Aussi lorsque en 1689, de Beauvilliers, par les conseils et l’influence de Madame de Maintenon, eut été nommé gouverneur du duc de Bourgogne, fils du Dauphin et petit fils de Louis XIV, il proposa et fit agréer comme précepteur l’abbé de Fénelon. Grâce aux soins assidus et au zèle éclairé de ces deux vertueux amis, secondés par des hommes de bien, choisis par eux, le jeune prince, dont le tempérament violent, les passions précoces, l’orgueil en particulier de bonne heure étrangement développé, pouvaient faire tout craindre, devint par degrés moins indomptable, et après quelques années, étonnant la cour par ses vertus, il promettait dans l’avenir un roi modèle. Au témoignage des contemporains et de Saint-Simon en particulier, la transformation tenait du miracle, et jamais on ne vit mieux qu’en cette circonstance l’influence de l’éducation, d’une éducation forte et chrétienne, sur la nature la plus rebelle.

Après les cinq années qu’il avait passées près du jeune prince, Fénelon fut nommé à l’archevêché de Cambrai (1694). Ce choix, tout spontané de la part du roi, prouvait le cas qu’il faisait du précepteur pour lequel d’ailleurs il se sentait plus d’estime que de sympathie. On a dit que les grandes manières de Fénelon, la supériorité de son génie, mises en relief par une élocution facile et brillante, gênaient Louis XIV qui, dans la conversation, s’étonnait qu’on eût un avis trop différent du sien et qu’on ne lui laissât pas toujours l’honneur du premier rôle. Nous doutons que cette explication soit la vraie : ne faudrait-il pas plutôt attribuer les sentiments du roi, sa froideur persévérante qui devint de l’antipathie, à une autre cause, à certain passage d’une lettre écrite, paraît-il, à Madame de Maintenon et dans laquelle, par une regrettable exagération, Fénelon allait jusqu’à dire « qu’il (le Roi) n’avait aucune idée de ses devoirs. » Ce jugement, qui semblait si dur, excessif dans sa forme brève et absolue, dut choquer horriblement Louis XIV, et sans l’excuser, on comprend qu’une telle parole ait eu peine à s’effacer de son souvenir.

Par malheur, comme nous l’avons dit plus haut, l’affaire du Quiétisme, les ménagements de l’évêque de Cambrai pour Madame Guyon et enfin la publication du livre des Maximes des Saints, dénoncé avec tant de véhémence par Bossuet comme la quintessence de l’hérésie, ajoutèrent coup sur coup aux préventions du roi que l’apparition du Télémaque, bientôt après, acheva d’irriter. De ce jour la disgrâce de Fénelon fut complète et sans nul espoir de retour, d’autant plus que Madame de Maintenon, autrefois son amie, n’avait pas été la dernière à l’abandonner. Fénelon souffrit de tout cela, mais surtout de se voir éloigné et presque séparé de son élève le duc de Bourgogne qui le récompensait de son dévouement par une affection tendrement filiale. Au milieu de ces tribulations déjà si pénibles, il eut à supporter une épreuve encore d’un autre genre mais cruelle aussi. Son palais épiscopal devint la proie des flammes et, dans l’incendie, Fénelon perdit sa bibliothèque, ses nombreux manuscrits et des papiers précieux. Admirable pourtant fut sa résignation et aux compliments de condoléance de ses amis, il se contenta de répondre :

« Il vaut mieux que le feu ait pris à ma maison qu’à celle d’un pauvre laboureur. »

Cette parole était digne de celui qu’on voyait dans son zèle apostolique si plein de condescendance et de sollicitude pour les faibles et les petits et qui s’en allait courir les champs, pendant toute une nuit, pour aider un brave paysan à retrouver sa vache égarée. Touchant épisode qui a si heureusement inspiré la muse d’Andrieux !

La charité de Fénelon eut à s’exercer sur un plus vaste théâtre. « Les malheurs de la guerre, dit Villemain, d’après le cardinal de Beausset, amenèrent les troupes ennemies dans le diocèse de Cambrai : ce fut, pour le saint évêque, l’occasion d’efforts et de sacrifices nouveaux. Sa sagesse, sa fermeté, la noblesse de son langage inspiraient aux généraux ennemis un respect salutaire aux malheureuses provinces de Flandre. Eugène était digne d’entendre la voix du grand homme dont il connaissait et admirait le génie. »

Pendant le désastreux hiver de 1709, Fénelon trouvait de nouvelles ressources pour nourrir l’armée française en même temps qu’il faisait de son palais un hôpital pour les malades et les blessés.

Ce zèle patriotique et chrétien fut apprécié de Louis XIV qui n’en conserva pas moins contre le prélat ses préventions devenues incurables. Vers cette même époque cependant, vu l’âge avancé du roi, une catastrophe imprévue pouvait faire espérer à Fénelon un autre et meilleur avenir. Le grand Dauphin mourut, et son fils, le duc de Bourgogne, l’élève de Beauvilliers et de Fénelon, « se vit tout à coup rapproché du trône et du roi dont il était le confident et l’appui. » C’est alors que l’archevêque de Cambrai, dans la joie d’entrevoir la réalisation possible de ses espérances, écrit à St-Simon ces graves paroles qui résument en peu de mots tous les devoirs de la royauté : « Il ne faut pas que tous soient à un seul ; mais un seul doit être à tous pour faire leur bonheur. »

Le duc de Bourgogne, devenu roi, aurait-il répondu à l’attente de ses généreux amis, et, avec les intentions les meilleures et de hautes vertus, devait-il triompher de cette timidité et de cette indécision, venant du scrupule, qui l’avaient fait échouer comme général à la tête de l’armée ? Dieu le sait qui ne permit pas que se fit l’expérience ! Car, peu de temps après, le jeune prince succomba presque subitement aux atteintes d’une maladie dont sa femme, la princesse de Savoie, fut également victime.

La douleur de Fénelon fut profonde et de celles pour lesquelles il n’est point de consolations humaines ; car il aimait le prince non pas seulement comme son élève, j’allais dire son enfant, mais avec toute l’ardeur de son patriotisme intelligent dont témoignent ses divers mémoires au duc de Beauvilliers et ses écrits politiques. Puis coup sur coup, il se voyait enlever par la mort ses amis les plus chers, ce qui lui faisait écrire avec désolation : « Je ne vis plus que d’amitié et ce sera l’amitié qui me fera mourir. »

Parole prophétique, car la mort du duc de Beauvilliers, arrivée sur ces entrefaites, acheva de briser son cœur et, quatre mois après, Fénelon, que rien ne rattachait plus à la terre, allait rejoindre au ciel tous ceux qu’il avait aimés. « Sa mort comme sa vie fut celle d’un grand et vertueux évêque, dit Villemain qui ajoute : Quoique Fénelon ait beaucoup écrit, il ne paraît jamais chercher la gloire d’auteur ; tous ses ouvrages furent inspirés par les devoirs de son état, par ses malheurs et ceux de sa patrie. La plupart échappèrent à son insu de ses mains et ne furent connus qu’après sa mort… On peut remarquer, d’après ses lettres au duc de Bourgogne et la sévérité de ses jugements sur quelques généraux, que Fénelon avait beaucoup de douceur dans le caractère et beaucoup de domination dans l’esprit. Ses idées étaient absolues et décisives, habitude qui semble tenir à la promptitude et à la force de l’esprit. »

Cette tendance a dû contribuer à l’éloignement de Louis XIV pour Fénelon et n’était pas faite pour rapprocher de lui Bossuet, génie dominateur et inflexible, avec des formes moins conciliantes.

Un contemporain de Fénelon, un maître dans l’art de peindre avec la plume, nous a laissé de l’illustre prélat un portrait remarquable par la vigueur comme par la délicatesse de la touche, et d’autant plus intéressant pour nous que le peintre, on le sait, assez peu des amis de Fénelon, ne cherchait point à flatter son modèle : « Ce prélat était un grand homme maigre, bien fait, avec un grand nez, des yeux d’où le feu et l’esprit sortaient comme un torrent et une physionomie telle que je n’en ai jamais vu qui lui ressemblât, et qui ne pouvait s’oublier quand on ne l’aurait vue qu’une fois ; elle rassemblait tout, et les contraires ne s’y combattaient point ; elle avait de la gravité et de l’agrément, du sérieux de la gaîté, elle sentait également le docteur, l’évêque et le grand seigneur. Tout ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c’était la finesse, l’esprit, les grâces, la douceur et surtout la noblesse : il fallait faire effort pour cesser de le regarder. Tous ses portraits sont parlants, sans toutefois avoir pu attraper la justesse de l’harmonie qui frappait dans l’original, et la délicatesse de chaque caractère que ce visage rassemblait ; ses manières y répondaient dans la même proportion avec une aisance qui en donnait aux autres, et cet air et ce bon goût, qu’on ne tient que de l’usage de la meilleure compagnie et du grand monde, qui se trouvait répandu de soi-même dans toutes ses conversations. » (Saint-Simon).

  1. Nouvelle Biographie. — Fénelon.