Les rues de Paris/Sylvain Bailly

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Bray et Rétaux (tome 1p. 36-51).


SYLVAIN BAILLY



I


Bailly, célèbre comme savant avant la Révolution est aujourd’hui connu surtout par sa fin tragique. À peine âgé de vingt-quatre ans[1], il comptait déjà parmi les astronomes distingués. Élu membre de l’académie des sciences à l’âge de vingt-sept ans (1763), il devint plus tard membre de l’académie française, (1783) et deux ans après de celle des inscriptions et belles-lettres. Ces distinctions, il les devait à ses publications littéraires et scientifiques encore que les dernières surtout aux yeux des juges compétents aient aujourd’hui perdu beaucoup de leur valeur.

« Bailly par des études opiniâtres avait acquis beaucoup d’instruction ; mais il avait le jugement faux ou du moins sujet à s’égarer en poursuivant des systèmes qui ne sont fondés sur rien de précis. Son Histoire de l’astronomie est un véritable roman de physique dont le but est de faire le monde très vieux contrairement aux écrivains, sacrés et profanes, qui en ont déterminé l’âge, en opposition, d’ailleurs avec l’aspect du globe et les découvertes découvertes de la géologie. Qui pourra concevoir en effet la possibilité d’une révolution qui aura transporté la Sibérie des régions équinoxiales aux régions polaires ; qui trouvera comme lui dans les Samoyèdes les pères des sciences et des arts ? Son histoire de l’astronomie indienne n’est pas moins remplie de paradoxes, il en est de même des Lettres de l’Atlantide et sur l’origine des sciences. Aussi, tout en reconnaissant en lui de l’imagination, de la science et le talent d’écrire, les savants de son temps appelèrent ses systèmes astronomiques : Les Rêveries de Bailly[2] ».

La réputation d’honnêteté de Bailly le fit nommer, en 1786, membre de la commission chargée d’inspecter les hôpitaux. Le rapport de Bailly choisi par ses collègues pour tenir la plume, n’est pas le moins intéressant de ses ouvrages, quoiqu’il attriste profondément par la révélation d’un état de choses qui nous semble aujourd’hui monstrueux. D’abord quand les commissaires se présentent à l’Hôtel-Dieu afin d’examiner par eux-mêmes l’établissement où les abus leur avaient été particulièrement signalés, la porte leur est refusée. « Nous avions besoin de divers éléments, nous les avons demandés, aussi bien qu’une personne qui pût nous guider et nous instruire ; nous n’avons rien obtenu. »

« Quelle était donc l’autorité, dit Arago[3], qui se permettait ainsi de manquer aux plus simples égards envers des commissaires investis de la confiance du roi, de l’académie et du public ? Cette autorité se composait de divers administrateurs (le type, dit-on, n’est pas entièrement perdu) qui regardaient les pauvres comme leur patrimoine, qui leur consacraient une activité désintéressée mais improductive ; qui souffraient impatiemment toute amélioration dont le germe ne s’était pas développé dans leur tête ou dans celles de quelques hommes philanthropes par naissance ou par privilége d’emploi. »

Malgré ce mauvais vouloir, la commission put remplir sa mission : « ce qu’elle fit avec une conscience qui n’avait d’égale que sa patience et sa fermeté. » Quelques extraits seulement du rapport de Bailly, analysé par Arago, suffiront pour montrer si la susceptibilité des administrateurs était légitime.

« En 1786, on traitait à l’Hôtel-Dieu les infirmités de toute nature… tout était admis, mais aussi tout présentait une inévitable confusion. Un malade arrivant était souvent couché dans le lit et les draps du galeux qui venait de mourir.

L’emplacement réservé aux fous étant très restreint, deux de ces malheureux couchaient ensemble. Deux fous dans les mêmes draps ! L’esprit se révolte en y songeant.

Dans la salle St-François, exclusivement réservée aux hommes atteints de la petite vérole, il y avait quelquefois, faute de place, jusqu’à six adultes ou huit enfants dans un lit qui n’avait pas 1 mètre 1/2 de large.

Les femmes atteintes de cette affreuse maladie se trouvaient réunies, dans la salle Ste-Monique, à de simples fébricitantes ; celles-ci étaient livrées comme une inévitable proie à la hideuse contagion dans le lieu même où, pleines de confiance, elles avaient espéré recouvrer la santé.

Les femmes enceintes, les femmes en couche étaient également entassées pêle-mêle sur des grabats étroits et infects.

…Dans l’état habituel, les lits de l’Hôtel-Dieu, des lits qui n’avaient pas 1 mètre 1/2 de large, contenaient quatre et souvent six malades ; ils y étaient placés en sens inverse : les pieds des uns répondaient aux épaules des autres ; ils n’avaient chacun pour leur quote-part que 25 centimètres… Aussi se concertaient-ils, tant que leur état le permettait, pour que les uns restassent levés dans la ruelle pendant une partie de la nuit, tandis que les autres dormaient.

…Tel était l’état normal de l’ancien Hôtel-Dieu. Un mot, un seul mot dira ce qu’était l’état exceptionnel (en temps d’épidémie) ; alors on plaçait des malades jusque sur les ciels de ces mêmes lits où nous avons trouvé tant de souffrances, tant de légitimes malédictions… »

Combien d’autres détails non moins tristes, par exemple, relatifs à la salle des opérations et sur lesquels nous glissons pour ne pas trop attrister le lecteur.

À qui, d’ailleurs, imputer la longue durée de cette organisation vicieuse, inhumaine ? « à la vulgaire toute puissance de la routine, à l’ignorance ! » s’écrie Arago s’appuyant des conclusions de Bailly qui dit avec tous les ménagements que la circonstance exigeait :

« L’Hôtel-Dieu existe peut-être depuis le VIIe siècle, et si cet hôpital est le plus imparfait de tous, c’est parce qu’il est le plus ancien. Dès les premiers temps de cet établissement, on a cherché le bien, on a désiré s’y tenir, et la constance a paru un devoir. De là, toute nouveauté utile a de la peine à s’y introduire ; toute réforme est difficile ; c’est une administration nombreuse qu’il faut convaincre ; c’est une masse énorme qu’il faut remuer. »

L’énormité de la masse à remuer ne découragea pas les commissaires de l’Académie. Aussi, grâce à leur énergique persistance, les choses changèrent, nos hôpitaux furent réformés, transformés, et c’est avec toute justice et vérité qu’Arago a pu dire naguère : « Chaque pauvre est aujourd’hui couché seul dans un lit, et il le doit principalement aux efforts habiles, persévérants, courageux de l’Académie des sciences. Il faut que le pauvre le sache et le pauvre ne l’oubliera pas. »

Hélas ! il fut trop prompt à l’oublier, au contraire, en ce qui concerne Bailly du moins, dont la triste destinée prouve une fois de plus quel fond il faut faire sur la popularité, avec la terrible mobilité des multitudes, si promptes à subir toutes les influences, et qui, elles aussi, tournent au moindre vent. Bailly en fit la cruelle expérience et combien ne dut-il pas regretter souvent d’avoir cédé, qui sait à quelle tentation fatale d’ambition ? au lieu de se contenter de la gloire modeste de savant et de lettré, à l’exemple de son maître l’astronome Lacaille dont on a dit qu’il était le calculateur le plus courageux et l’observateur le plus zélé, le plus actif, le plus assidu qui ait jamais existé, « et avec cela » doux, simple, gai, égal avec ses amis ; l’intérêt ni l’ambition ne le tentèrent jamais ; il sut se contenter de peu, sa probité faisait son bonheur, les sciences ses plaisirs, et l’amitié ses délassements. »


II


L’impression que Bailly avait reçue de sa visite dans les hôpitaux et la constatation trop facile des énormes abus qui, par le laps du temps, s’y étaient introduits, tout probablement contribuèrent à l’entraîner vers les « opinions nouvelles » comme on disait à la veille de la révolution. Dans l’ordre social aussi, beaucoup d’abus existaient qui appelaient l’œil investigateur et la sollicitude de l’homme d’état s’il s’en fut rencontré alors un digne de ce titre soit dans les conseils de la couronne soit dans l’assemblée réunie d’abord sous le titre d’États généraux. Mais, parmi les honnêtes gens, il ne se trouvait guère que des utopistes ou des hommes à idées fausses, et politiquement peu pratiques comme Bailly, entraînés tout d’abord par un zèle sincère, mais non pas peut-être exempt de vanité et de présomption, à des exagérations dont ils comprirent la portée plus tard, s’ils la comprirent, et qui, par leur téméraire confiance, ne devaient pas tarder à tout compromettre.

Lors de la convocation des États généraux, Bailly, nommé d’abord grand électeur, fut élu député de Paris le 12 mai et le langage qu’il tint à cette occasion d’après ses Mémoires, prouve les sentiments qui l’animaient : « La nation doit se souvenir qu’elle est souveraine et maîtresse de tout ordonner…, ce n’est pas quand la raison s’éveille qu’il faut alléguer d’anciens priviléges et des préjugés absurdes… je louerai les électeurs de Paris qui les premiers ont conçu l’idée de faire précéder la Constitution française de la Déclaration des droits de l’Homme. »

C’était faire un peu vite bon marché de toute autorité même la plus légitime et l’on sent trop dans ce langage le bourgeois gonflé de sa soudaine importance qui faisait dire à Bailly avec un étonnement naïf, en entrant, le 21 avril, dans la salle des Feuillants : « Je crus respirer un air nouveau et je regardai comme un phénomène d’être quelque chose dans l’ordre politique par ma seule qualité de citoyen. »

Le 3 juin 1789, Bailly fut nommé doyen ou président des communes. Lors de la séance royale du 23, Louis XVI qui, avec tant de grandes vertus, manquait de la première qualité de l’homme d’État, la décision, termina son discours en disant : « Je vous ordonne, messieurs, de vous séparer tout de suite. »

Les membres des deux premiers ordres pour la plus grande partie, s’inclinant devant cette expression de la volonté royale, se retirèrent pendant que les députés des communes restaient tranquillement à leurs places. Le grand maître des cérémonies l’ayant remarqué, s’approcha de Bailly, et lui dit :

— Vous avez entendu l’ordre du roi, monsieur.

— Je ne puis pas ajourner l’assemblée sans qu’elle ait délibéré, répondit Bailly.

— Est-ce bien là votre réponse et dois-je en faire part au roi ?

— Oui, monsieur ! répliqua le président, et s’adressant aussitôt aux députés qui l’entouraient : « Il me semble, dit-il, que la Nation assemblée ne doit pas recevoir d’ordre. »

Ce langage ne peut étonner de la part de celui qui, trois jours avant, présidait la fameuse séance dite du Jeu de Paume.

Le surlendemain de la prise de la Bastille, Bailly, venu de Versailles à Paris, comme membre de la députation envoyée pour rétablir l’ordre, fut proclamé d’enthousiasme maire de Paris, en même temps que Lafayette était nommé commandant général de la garde nationale. Bailly, toujours un peu naïf, dit au sujet de cette nomination :

« Je ne sais pas si j’ai pleuré, je ne sais pas ce que j’ai dit ; mais je me rappelle que je n’ai jamais été si étonné, si confondu et si au-dessous de moi-même. La surprise ajoutant à ma timidité naturelle devant une grande assemblée, je me levai, je balbutiai quelques mots qu’on n’entendit pas, que je n’entendis pas moi-même, mais que mon trouble plus encore que ma bouche rendit expressifs. Un autre effet de ma stupidité subite, c’est que j’acceptai sans savoir de quel fardeau je me chargeais[4] ».

Le nouveau maire de Paris, en effet, le jour même de sa nomination put constater « que d’une visite faite à la halle et chez tous les boulangers, il résultait que les approvisionnements en grains et farines seraient entièrement épuisés en trois jours. Le lendemain tous les préposés à l’administration des farines avaient disparu. »

Ce fut là, pendant les deux années que Bailly resta en fonctions, sa continuelle et pénible préoccupation, celle de veiller à l’approvisionnement d’une population de 800,000 âmes que le besoin pouvait pousser aux derniers excès alors surtout que l’ignorance, la prévention portaient si facilement la multitude à croire qu’il y avait calcul, dessein prémédité de l’affamer. Mais quoi ! ce n’était pas seulement prévention résultant de l’ignorance ; car cette détestable calomnie, Marat, l’ennemi acharné de Bailly, ne se lassait pas de la répéter dans sa feuille immonde. Chaque matin aussi, sur tous les tons, l’infâme répétait : Que Bailly rende ses comptes ! alors que la probité du maire de Paris devait être à l’abri de tout soupçon. Dans l’Assemblée nationale même, ces odieuses provocations trouvaient des échos et du haut de la tribune (le 15 juillet 1789) Mirabeau laissait tomber ces paroles qu’Arago qualifie si justement d’incendiaires :

« Henri IV faisait entrer des vivres dans Paris assiégé et rebelle, et des ministres pervers interceptent maintenant les convois destinés pour Paris affamé et soumis. »

Néanmoins ce ne fut qu’après la fuite du roi, à Varennes, que la popularité de Bailly parut sérieusement atteinte. On l’accusait, ainsi que Lafayette, de complicité tout au moins indirecte dans le départ. De là, dans Paris, travaillé par les meneurs, une effervescence croissante, de violentes et continuelles agitations qui aboutirent à l’émeute du 17 juillet 1791, au Champ de Mars où une foule immense s’était donné rendez-vous devant l’autel de la Patrie, pour signer la pétition réclamant la déchéance de Louis XVI. Le maire de Paris, tous les moyens de conciliation épuisés, voyant que la réunion prenait un caractère de plus en plus menaçant, après avoir demandé les ordres de l’Assemblée, convoque la garde nationale, et à la tête de la municipalité, se présente devant la foule qu’il somme à plusieurs reprises, mais inutilement de se retirer. Il fallut avoir recours à la force, le drapeau rouge est déployé, les gardes nationaux font usage de leurs armes, le sang coule, et l’émeute se disperse en laissant sur le carreau un certain nombre de victimes, nombre qui, comme toujours, fut exagéré.

Dès lors c’en était fait de la popularité de Bailly qui trois mois après, quittant la mairie (12 novembre 1791), se retira d’abord à Chaillot, puis à Nantes ; mais là, chose triste à dire, le pouvoir central, alors aux mains des Girondins, le mit en surveillance et une lettre de Roland, ministre de l’intérieur, lui annonça que le gouvernement lui retirait le logement que, depuis cinquante ans, sa famille occupait au Louvre. En même temps on l’obligeait à payer une somme de 6,000 livres, à titre d’indemnité, pour le loyer de l’hôtel qu’il avait occupé comme maire de Paris. C’était pour lui la ruine et il ne s’acquitta qu’en vendant sa bibliothèque et sa maison de Chaillot. Et les temps menacèrent bientôt de devenir pires par la prédominance, dans l’Assemblée, des partis violents. Aussi l’un de ses amis, M. de Casaux, offrit à Bailly, le supplia même, de prendre passage à bord d’un petit bâtiment qu’il avait frété pour sa famille :

« Nous nous rendrons d’abord en Angleterre, lui dit M. de Casaux ; si vous le préférez, nous irons passer notre exil en Amérique. N’ayez aucun souci, j’ai de la fortune ; je puis sans me gêner pourvoir à toutes les dépenses. Il est sage de fuir une terre qui menace de dévorer ses habitants. »

Bailly, malgré les instances de sa femme, refusa : « Depuis le jour, répondit-il, où je suis devenu un personnage public, ma destinée se trouve invariablement liée à celle de la France ; jamais je ne quitterai mon poste au moment du danger. En toute circonstance, la patrie pourra compter sur mon dévouement. Quoiqu’il doive arriver, je resterai. »

Le 6 juillet 1793, Bailly quittait Nantes pour aller habiter Melun où Laplace, son ami, lui avait offert l’hospitalité. Par malheur, peu de jours avant, une division de l’armée révolutionnaire était venue occuper la ville. Bailly, reconnu en arrivant par un soldat, fut sommé par celui-ci de le suivre à la mairie. Mis en état d’arrestation, puis, par un ordre du comité du salut public, conduit à Paris et écroué à la Force, il en sortit quelque temps après, sous bonne escorte, cité comme témoin dans le procès de Marie Antoinette. Mais sa conduite, dans cette circonstance, ne fut pas celle qu’espéraient, le jugeant d’après eux, les ennemis de la reine. Non-seulement il s’inclina devant elle avec l’air du profond respect, mais en entendant certaines imputations odieuses de l’acte d’accusation, il ne put retenir le cri de son indignation et qualifia, comme elles le méritaient, ces exécrables calomnies. Cet acte courageux, qui effaçait bien des fautes, ne lui fut pas pardonné par les hommes de la Terreur. Un mois après, traduit devant le tribunal révolutionnaire, il fut condamné à périr sur l’échafaud. Ramené à la conciergerie, où il resta pendant deux jours encore, Bailly conserva son calme et sa fermeté, et par son langage même, on peut croire que revenu de bien des illusions, désabusé de beaucoup d’erreurs, il se préparait sérieusement à la mort. Quelques-uns de ses compagnons de captivité, se plaignant avec amertume et dans un langage qui semblait trahir une sorte de regret d’être restés honnêtes :

« Consolez-vous, leur dit-il, il y a une si grande distance entre la mort et l’homme de bien et celle du méchant que le vulgaire n’est pas capable de la mesurer. »

Le 12 novembre eut lieu l’exécution, cette exécution qui est un des épisodes les plus lamentables de nos annales, mais qu’il faut rappeler pour la leçon de tous et afin que l’horreur et l’épouvante que soulèvent de telles atrocités en rendent à tout jamais le retour impossible. Parmi les nombreuses versions qui ont été données de ce tragique évènement, nous choisirons de préférence celle de François Arago dont le témoignage n’est pas suspect ; car, après une enquête minutieuse, tout en s’étudiant à rester impartial, par un motif sans doute honorable, il cherche à diminuer plutôt qu’à augmenter l’horreur de la scène : « La vérité, la stricte vérité, dit-il, n’était-elle pas assez déchirante ? Fallait-il, sans preuves d’aucune sorte, imputer à la masse le cynisme infernal de quelques cannibales ?… Je prouverai qu’en rendant le drame un peu moins atroce je n’ai sacrifié que des détails imaginaires, fruits empestés de l’esprit de parti :

« Midi venait de sonner. Bailly adressa un dernier et tendre adieu à ses compagnons de captivité, leur souhaita un meilleur sort et, suivant le bourreau sans faiblesse comme sans forfanterie, monta sur la fatale charrette, les mains attachées derrière le dos. Notre confrère avait coutume de dire. « On doit avoir mauvaise opinion de ceux qui n’ont pas, en mourant, un regard à jeter en arrière. » Le dernier regard de Bailly fut pour sa femme. Un gendarme de l’escorte recueillit avec sensibilité les paroles de la victime et les reporta fidèlement à la veuve. Le cortége arriva à l’entrée du Champ de Mars, du côté de la rivière, à une heure un quart. C’était la place où, conformément aux termes du jugement, on avait élevé l’échafaud. La foule aveuglée qui s’y trouvait réunie, s’écria avec fureur que la terre sacrée du Champ de la Fédération ne devait pas être souillée par la présence et par le sang de celui qu’elle appelait un grand criminel ; sur sa demande, j’ai presque dit, sur ses ordres, l’instrument du supplice fut démonté, transporté pièce à pièce dans un des fossés, et remonté de nouveau. Bailly resta le témoin impassible de ces effroyables préparatifs, de ces infernales clameurs. Pas une plainte ne sortit de sa bouche. La pluie tombait depuis le matin ; elle était froide, elle inondait le corps et surtout la tête nue du vieillard. Un misérable s’aperçut qu’il frissonnait, et lui cria : « Tu trembles Bailly ?Mon ami, j’ai froid, répondit avec douceur la victime. » Ce furent ses dernières paroles.

« Bailly descendit dans le fossé, où le bourreau brûla devant lui le drapeau rouge du 17 juillet ; il monta ensuite d’un pas ferme sur l’échafaud. Ayons le courage de le dire, lorsque la tête de notre vénérable confrère tomba, les témoins soldés que cette affreuse exécution avait réunis au Champ de Mars, poussèrent d’infâmes acclamations. »

Maintenant faut-il croire à ces témoins soldés dont parle Arago dans son désir d’innocenter « ce qu’on appelle la populace » ? Faut-il croire à l’intervention de personnes riches et influentes dans les scènes d’une inqualifiable barbarie du Champ de Mars ? M. Arago n’obéit-il point à une idée préconçue, aux exigences de sa position et au mot d’ordre d’un parti quand il dit du ton le plus affirmatif : « Ce n’est point aux malheureux sans propriétés, sans capital, vivant du travail de leurs mains, aux prolétaires qu’on doit imputer les incidents déplorables qui marquèrent les derniers moments de Bailly. Avancer une opinion si éloignée de la vérité, c’est s’imposer le devoir d’en prouver la réalité. »

Et à l’appui de ces paroles il rapporte l’exclamation échappée à Bailly, après sa condamnation, suivant le dire de Lafayette : « Je meurs pour la séance du Jeu de Paume et non pour la funeste journée du Champ de Mars. » Mais comment admettre ces audaces de la réaction, en pleine terreur, quand pour satisfaire une haine posthume, elle s’exposait à tant de périls ? Comment admettre pareille supposition malgré les invraisemblances, plutôt que ces égarements funestes, ces délires de la multitude trop facile à tromper quand on l’excite dans le sens de ses passions, quand elle est prise de la fièvre homicide en dépit de ses naturels et généreux instincts ? N’est-il pas dans notre révolution trop d’exemples, hélas ! de ces effroyables vertiges ! Étaient-ils soldés ceux qui battaient des mains sur le passage de Charlotte Corday, conduite à l’échafaud, sur le passage de Marie Antoinette, de Madame Élisabeth, de Beauharnais, de Custines, d’André Chénier et de tant d’autres illustres victimes ? Était-ce pour le salaire, qui fut si minime, que travaillaient les égorgeurs de septembre, les assassins des Carmes, etc., que le peuple, le vrai peuple d’ailleurs hautement renie et regarde comme des monstres ?

Maintenant, pour ne pas laisser le lecteur sous une impression trop douloureuse, en regard de ces lugubres pages, mettons-en une qui repose et console, « qui élève l’âme et remplisse le cœur de douces émotions. » Après la mort de son mari, Madame Bailly se trouva dans une position qui était plus que la gêne au point qu’elle fut heureuse de se voir inscrite au bureau de charité de son arrondissement, grâce aux sollicitations pressantes du géomètre Cousin, membre de l’Académie. Maintes fois on vit cet homme éminent traverser tout Paris, ayant sous le bras le pain, la viande et la chandelle destinés à la veuve d’un illustre confrère.

Voici qui n’est pas moins touchant. Après le 18 brumaire, de Laplace fut nommé ministre de l’intérieur. Le soir même, 21 du mois, il demandait une pension de 2,000 francs pour Madame Bailly. Le premier consul l’accorda aussitôt, en ajoutant comme condition expresse que le premier trimestre serait payé d’avance et sur le champ. « Le 22, de bonne heure, une voiture s’arrête dans la rue de la Sourdière (où demeurait la veuve de Bailly) ; madame de Laplace en descend, portant à la main une bourse remplie d’or.

« Elle s’élance dans l’escalier, pénètre en courant dans l’humble demeure, depuis plusieurs années témoin d’une douleur sans remède et d’une cruelle misère ; Madame Bailly était à la fenêtre : « Ma chère amie, que faites-vous là de si grand matin ? s’écrie la femme du ministre. — Madame, repartit la veuve, j’entendis hier les crieurs publics, et je vous attendais.[5] »

Qu’ajouter à de telles paroles ? il faut se taire et admirer.



  1. Il était né à Paris, le 15 septembre 1736.
  2. Encyclopédie catholique.
  3. Éloge de Bailly.
  4. Mémoires de Bailly.
  5. François Arago. — Éloge de Bailly.