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Les ruines de Paris en 4908

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Les ruines de Paris en 4908
Documents officiels et inédits, troisième édition
E. Flammarion.
Les Ruines de Paris
en 4908


PRÉFACE



La première édition de ce petit livre parut au mois d’Avril 1875. Elle était anonyme, mais il en fut tiré une dizaine d’exemplaires portant le nom de l’auteur. J’ai appris plus tard que l’imprimeur s’était cru obligé de déposer un de ces derniers, en sorte que, contre mon intention, le volume fut inscrit sous mon nom dans le Journal officiel de la librairie[1].

La même année, la Librairie de la Sorbonne en publia une seconde édition toujours anonyme.

Cette bagatelle fut, paraît-il, réimprimée vers 1879, avec mon nom cette fois, dans une Mosaïque appartenant à l’éditeur Pigoreau ; reproduction faite sans doute à mon insu, car je n’en ai gardé aucun souvenir. Elle m’a été révélée, en octobre 1904, par un extrait du Petit-Niçois, extrait qu’une agence de publicité m’envoya à Paris.

Un des rédacteurs de ce journal[2] ayant trouvé ma fantaisiste relation dans un ancien numéro de la Mosaïque, en rédigea pour ses lecteurs une rapide analyse et conclut ainsi : « Après avoir pris, à lire cette boutade, un plaisir très grand, je me proposais d’en faire, un de ces jours prochains, le sujet d’une de mes chroniques, lorsque, ouvrant par hasard le Journal du Mercredi 12 Octobre, j’y trouve un long article de tête de M. Edmond Haraucourt qui, sous le titre La traversée de Paris, reprend et amplifie, sur un plan identique, avec des arguments, des péripéties et presque des mots pareils, l’idée géniale d’Alfred Franklin… La coïncidence est vraiment curieuse et valait d’être signalée ». C’est ce que je me suis décidé à faire aujourd’hui, le Petit-Niçois étant, me dit-on, un journal très répandu dans le Midi. Toutefois, je tiens en même temps à déclarer que le critique de Nice m’a semblé trop sévère. M. Haraucourt s’est inspiré de mon livre, cela est évident ; mais, en réalité, je ne vois guère qu’il m’ait emprunté beaucoup plus que l’idée première.

Somme toute, ce que je lui reprocherai surtout, c’est de m’avoir forcé à mettre une préface quelque peu prétentieuse en tête d’une bluette modeste qui s’en était très bien passée jusqu’ici.

Alfred FRANKLIN.

À Son Excellence
Monsieur
LE MINISTRE DE LA MARINE
ET DES COLONIES
XXXXXÀ Nouméa (Calédonie).


I


À Son Excellence Monsieur le Ministre de la Marine et des Colonies, à Nouméa (Calédonie).


En vue de Paris, le 3 février 4908.


Monsieur le Ministre,

La flottille d’exploration dont Votre Excellence a bien voulu me donner le commandement a accompli la première partie de sa tâche.

Si, comme le veut la tradition, Nouméa doit son origine à une colonie parisienne, j’ai retrouvé le berceau de nos ancêtres. J’ai retrouvé la plus belle, la plus riche, la plus célèbre, la plus somptueuse ville du vieux monde, car c’est en vue des ruines de Paris que j’écris cette dépêche. Elle sera remise à Votre Excellence par le lieutenant de vaisseau Inveniès, qui a eu la gloire de poser le pied, le premier, sur la terre que nous cherchions.

Le 10 mai, les vents ayant subitement tourné du sud-sud-est au sud-sud-ouest, la mer devint très grosse, le baromètre descendit au-dessous de quatre-vingts millimètres, et une furieuse tempête dispersa les bâtiments de l’escadre. Mes craintes étaient d’autant plus grandes que les parages dans lesquels je naviguais sont inconnus, et que ma frégate dérivait avec une vitesse de vingt-cinq nœuds à l’heure. Bientôt, l’eau pénétra jusque dans les soutes, défonça les claires-voies de la machine et menaça d’éteindre les feux.

À midi, étant par 34° 37′ 46″ de latitude nord et 42° 24′ 40″ de longitude est, le vent s’abattit tout à coup, et des courants rapides me portèrent vers l’est, où nous apercevions la terre. Deux de mes navires, la Répertrix et l’Eruo, purent alors me rallier, et nous avançâmes avec d’extrêmes précautions ; la sonde accusait six brasses seulement, et nous étions entourés d’une prodigieuse quantité de rats, qu’il fallut disperser à coups de fusil. Enfin, vers deux heures, nous jetions l’ancre sur un très bon fond de sable fin, dans un port immense et sûr. Un large fleuve y versait lentement ses eaux, et sur la côte, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, un rideau d’arbres touffus nous dérobait l’horizon. Je donnai l’ordre de réunir la flottille, et me proposai de séjourner pendant quelque temps dans cet endroit. Mon équipage avait besoin de repos, nous manquions depuis quinze jours de viande fraîche, et l’aviso Eureka que je vous envoie, réclamait d’urgentes réparations.

Je l’avoue, nous ne pensions guère, à ce moment, être aussi près du but de nos recherches. Kortambert, en effet, dans les fragments géographiques si savamment restitués par M. Dartieu, dit d’une manière positive que Paris est situé à environ deux cents kilomètres de la mer[3]. Mais, il faut bien le reconnaître, nos érudits et nos géologues sont loin, même dans leurs hypothèses les plus hardies, d’avoir exagéré l’incroyable violence du cataclysme qui a bouleversé tout le vieux monde, et auquel notre petite île a eu seule le privilège d’échapper.

Vers cinq heures, pendant que l’équipage était à table, notre vue fut attirée, du côté de la terre, par des flammes et des tourbillons de fumée, qui s’élevaient, à peu de distance de nous, derrière le massif d’arbres. Je fis aussitôt disposer un canot, et j’envoyai à la découverte douze hommes, commandés par le lieutenant Inveniès.

Ils revinrent le soir, à neuf heures dix-huit minutes, apportant des nouvelles qui firent bondir d’espérance tous nos cœurs.

À trois ou quatre kilomètres de la côte, nos hommes avaient trouvé une ville d’aspect misérable, et dont les habitants, au nombre de deux mille environ, paraissaient en proie à une grande agitation. Les flammes que nous avions aperçues de loin achevaient leur œuvre, et trois ou quatre demeures ne présentaient plus qu’un monceau de décombres. Il était facile de le voir, l’incendie avait précisément choisi les moins étroites et les moins pauvres ; et, comme elles ne se trouvaient pas réunies sur le même point, on eût pu croire qu’une volonté criminelle les avait désignées à ses ravages.

Les naturels accoururent au-devant de nos marins, puis s’empressèrent autour d’eux, parlant, criant tous à la fois, s’escrimant pour les voir de plus près, les contemplant avec une avidité enfantine. Cinq minutes après son arrivée, la petite troupe était environnée d’une foule compacte, dont les regards curieux, l’attitude franchement indiscrète n’avaient rien de menaçant. Quelques mots prononcés par le lieutenant Inveniès furent aussitôt compris, et on lui répondit dans une langue qui a, comme la nôtre, de frappantes analogies avec le français.

Les mœurs de cette peuplade, que nous avons été depuis à même de bien connaître, offrent d’étranges contrastes. Au sein de cette tribu sauvage, qui semble avoir émergé du sol dans ces régions inhabitées, chez ces barbares vêtus de peaux de bêtes, on remarque des vertus, des vices, des goûts, des travers, des aspirations qui sont en général le produit des civilisations raffinées.

Leur grande préoccupation est la recherche du plaisir. Tout leur est occasion de fête ; sous le moindre prétexte, ils se rassemblent au dehors ou se réunissent les uns chez les autres pour chanter, manger, boire, danser, parler. Tout événement les occupe et les amuse, tout spectacle les ravit. Bruyants, bavards, mobiles, impressionnables, ils s’enthousiasment sans réflexion, et se lassent aussi vite qu’ils se sont engoués. L’amour-propre est le plus saillant de leurs défauts. Tout ce qui brille, tout ce qui reluit les attire et les passionne ; la vue des plumets, des galons les affole. Avec cela, bons, francs, hospitaliers, généreux, braves, intelligents, fins, pleins de bon sens même, tant qu’il ne s’agit pas du gouvernement de leur petite patrie.

Les natures modestes rêvent de posséder une humble position publique, qui leur livre au moins quelques subalternes à régenter ; mais tous, même les plus misérables et les plus ignorants, se croient parfaitement aptes à régir la tribu, parlent à tort et à travers des affaires de la cité, émettent des idées, des théories, des principes aussi insensés que disparates, et, ne les voyant pas adoptés, vivent dans un perpétuel état de mécontentement politique, qui, du reste, n’enlève rien à leur bonne humeur.

On nous a raconté qu’à une époque encore récente, ils se préoccupaient plus du titre destiné à leur chef que de la manière dont celui-ci devait les gouverner. On nous dit encore que le renversement de ce chef constituait alors un de leurs ordinaires passe-temps, et qu’ils s’étaient ainsi créés des amusements qui leurs sont chers et le prétexte de glorieux anniversaires.

Les femmes envient beaucoup aux hommes le privilège de gouverner et de faire des révolutions ; faute de mieux, elles s’efforcent de dominer dans la hutte, et y fondent souvent un despotisme latent, mais incontesté. Impressionnables, passionnées et nerveuses, elles se montrent tour à tour bonnes, douces, caressantes, aigres, taquines ou cruelles, selon l’état de l’atmosphère. Elles sont spirituelles et fines, mais légères, futiles, frivoles et d’une coquetterie effrénée. Gracieuses, frêles, délicates, mais affamées de plaisir, elles en supportent les fatigues avec une énergie inconcevable. Le plaisir a pour elles toutes un attrait instinctif que les plus raisonnables sont parfois impuissantes à combattre, et elles expriment les besoins irrésistibles qu’entraîne cet état par un mot qui n’existe pas dans notre langue, le verbe pronominal « se distraire » ; quand une femme parle de « se distraire », les maris sages baissent la tête, et attendent que l’accès soit passé.

Cette peuplade est fort attachée au sol qu’elle occupe depuis un temps immérorial, et très fière de sa petite cité. On se disputa l’honneur d’y guider nos marins, qui durent la visiter en tous sens, et rencontrèrent partout l’accueil le plus cordial. On leur vanta aussi la beauté des environs et par-dessus tout, l’imposant spectacle que présentaient les ruines d’une ville immense, située à une demi-lieue de là. Mais la journée était trop avancée pour permettre une excursion immédiate, le lieutenant ramena donc ses hommes à bord, où leurs récits nous remplirent de surprise et de joie.

Dès le lendemain, je fis annoncer ma visite au nouveau chef que les naturels s’étaient choisi. Je descendis à terre vers trois heures, accompagné de mon état-major. Des indigènes, envoyés au-devant de moi, nous frayèrent un passage à travers les masses pressées de la foule, et nous conduisirent jusqu’à la hutte occupée par le chef, où tout avait été disposé pour une réception solennelle. Des gardes, à mine hardie, en défendaient les abords, et l’éphémère souverain nous y attendait, entouré de ses ministres.

Il était couvert d’une ample peau de loup, toute constellée de coquillage, de verroteries au couleurs variées, et de menus objets en cuivre poli : boucles, anneaux, clous, agrafes, colliers, boutons, grelots. À sa coiffure, composée d’aigrettes, de plumes et de panaches, brillait une écaille d’huître, dont la surface nacrée resplendissait au soleil. Je m’efforçai de paraître ébloui par tant de richesses, ce qui réjouit beaucoup le chef, sans le surprendre. Ses manières ne manquaient cependant, ni de dignité, ni de grâce, et il répondit, sans le moindre embarras, au compliment que je lui adressai.

Nous nous mîmes en route à pied, suivis ou plutôt escortés par la ville tout entière. Hommes, femmes, enfants, personne n’avait voulu manquer à la fête, et, dans de grossiers chariots, étaient assis les malades et les infirmes. Le chef remarqua ma surprise, la prit sans doute pour de la crainte, et chercha à me rassurer, m’avouant d’ailleurs qu’aucune puissance humaine n’était capable, en pareille circonstance, de retenir ses sujets au logis. Pour toute réponse, je quittai mon sabre, et j’ordonnai à mes officiers d’en faire autant. Notre pensée fut aussitôt comprise, et saluée d’acclamations enthousiastes par cette foule joyeuse, haletante de curiosité, qui admirait les ornements dorés de nos costumes, commentait nos moindres gestes, et nous serrait de près, se disputant un de nos regards.

Nous suivîmes pendant une demi-heure environ les rives verdoyantes du fleuve, dont la largeur paraît double au moins de ce qu’elle était du temps des Français, si toutefois l’on s’en rapporte aux estimations de Du Laure et de Joanne[4]. Enfin nous gravîmes une petite colline, et arrivés au sommet, un même cri sortit de toutes nos poitrines ; devant nous se déroulait le plus imposant tableau qu’il puisse être jamais donné à l’homme de contempler. C’était bien Paris, nul de nous n’en douta ; ces ruines grandioses étaient bien le tombeau de la reine du vieux monde. Sa tête orgueilleuse plane encore au-dessus de ces espaces désolés. Dans une vallée, dont nos yeux pouvaient à peine embrasser l’étendue, se dressaient pêle-mêle des dômes, des colonnes, des portiques, des flèches élancées, des combles immenses, des frontons, des statues, des chapiteaux, des entablements, des crêtes, des corniches ; et à notre gauche nous voyions se profiler, fier et hardi sur le ciel noir, le couronnement de l’arc triomphal élevé par un des derniers Poléons de la France à la gloire de ses armées. Aucune secousse n’a donc ébranlé la grande cité, et elle doit se retrouver telle aujourd’hui qu’elle était il y a trois mille ans, à l’heure où s’est précipitée la gigantesque avalanche de terre, de cendres et de sable sous laquelle elle est ensevelie.

Nous restâmes longtemps pensifs, absorbés dans une contemplation muette. Le silence s’était fait autour de nous, comme si quelques habitués que nos hôtes fussent à cette vue, sa grandeur produisait toujours sur eux un indéfinissable effet de terreur et de vertige. Ils ignoraient, pourtant, que de richesses, que de merveilles, que de souvenirs gisaient sous ces monceaux de sable, sous cette plaine aride, où ne croît qu’une herbe chétive et jaunie. Ils disent qu’il n’y pleut jamais et que le ciel y reste toujours voilé ; une crainte superstitieuse les empêche d’y mener paître leurs troupeaux, et le plus brave n’oserait s’y aventurer la nuit. Ils racontent que, certains soirs d’orage, la vie semble se réveiller dans ces abîmes. Des myriades de lueurs phosphorescentes rasent le sol, et des bruits confus retentissent dans les entrailles de la terre. Les marteaux retombent sur l’enclume, les machines sifflent, les métiers crient, les chevaux hennissent, les chariots roulent lourdement sur le pavé. Les éclats de rire se mêlent aux sanglots étouffés, les plaintes douloureuses aux ricanements moqueurs, les blasphèmes aux chastes prières. On entend les clameurs de l’orgie et les soupirs des vierges, les imprécations et les cantiques sacrés, les grincements de dents et les chants joyeux, les gémissements sourds, les cris désespérés et le murmure des voix amoureuses, le cliquetis des chaînes et le bruit des baisers, les monceaux d’or qui s’écroulent et les râlements de la faim. Puis tout à coup, les appels stridents du clairon résonnent ; et, dominant le tumulte, faisant baisser toutes les têtes, la voix grave de milliers d’orgues s’élève, et lance dans l’espace des symphonies funèbres qui semblent annoncer les funérailles de tout un monde. Alors peu à peu les feux s’éteignent, le silence renaît, et la mort reprend possession de son empire.

Il dépend de vous, Monsieur le Ministre, qu’une partie de ces rêves deviennent des réalités. Mais, vous le comprendrez, et l’esprit si élevé de l’Empereur ne peut manquer de s’associer à votre pensée, pour qu’un résultat rapide et complet soit obtenu, il faut que les moyens dont je disposerai répondent à l’importance du but que nous nous serons proposé.


J’ai l’honneur d’être avec respect,
de Votre Excellence,xxxx
xxxxxx Monsieur le Ministre,
le très-humble, très-dévoué et très-obéissant serviteur
Amiral baron Quésitor.


À Monsieur
L’Amiral Baron QUÉSITOR
COMMANDANT
LES FORCES MARITIMES CALÉDONIENNES
DANS LES MERS FRANÇAISES


II


MINISTÈRE DE LA MARINE
et
DES COLONIES
CABINET
du
MINISTRE
No 8717
N. B. Rappeler ce numéro en marge de la réponse.
Nouméa,
le 10 avril 4908.


Monsieur l’Amiral,

J’ai eu l’honneur de communiquer à l’Empereur la dépêche datée de Paris que vous m’avez adressée le 18 février dernier. Sa Majesté a bien voulu me charger de vous transmettre ses félicitations, et Elle a daigné signer hier le décret qui, sur ma proposition, vous élève au grade de grand-croix dans l’ordre impérial du faucon vert.

Sa Majesté désire que le déblaiement des ruines de Paris commence sans retard et soit poursuivi avec toute la rapidité possible. Dans cette intention, Elle place sous vos ordres deux régiments d’infanterie de ligne et trois régiments du génie militaire, formant un total de 5,222 hommes, qui seront embarqués dès les premiers jours du mois prochain.

L’intendance met, en outre, à votre disposition :

10,321 pioches.
9,814 pelles.
2,503 pinces.
1,001 pics.
6,062 balais de bouleau.
3,602 _i_i de bruyère.
1,025 _i_i de crins.
6,206 brouettes.
1,309 tombereaux.
807 guérites.
1,206 wagons de terrassement.
301,837 kilos de rails.
12,004 traverses.
203,128 coussinets.
711,902 boulons.
127 niveaux d’eau.
142 mires.
59 plaques tournantes.
24 grues à vapeur et autres.
19 balayeuses mécaniques.
201 automobiles.
99 locomotives.
263 appareils télégraphiques.
307 disques.
29 boussoles.
4.721 poteaux.
11.111 kilos de fil de fer.
122 ânes.
603 mulets.
3,001 chevaux.
13 photographes.

Il a été décidé qu’une commission scientifique serait attachée à l’expédition. Elle est composée de trois membres de l’académie des Beaux-Arts, trois membres de l’académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et trois membres de l’académie des Sciences. Vous traiterez, je n’en doute pas, ces vénérables savants avec tous les égards qui leur sont dus, et vous vous inspirerez de leur expérience et de leurs conseils.

Recevez, Monsieur l’Amiral, l’assurance de ma considération la plus distinguée.

Le Ministre de la Marine et des Colonies,
Comte A. Statarie.

À Son Excellence
Monsieur le Ministre
DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE
DES CULTES
ET DES BEAUX-ARTS
À Nouméa (Calédonie).


III

À Son Excellence Monsieur le Ministre de l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts, à Nouméa (Calédonie).

Paris, le 30 juin 4908.


Monsieur le Ministre,

La commission scientifique chargée par Votre Excellence d’explorer les ruines de Paris a longtemps gardé le silence, laissant à Monsieur l’amiral Quésitor le soin de tenir le ministère au courant de tous les détails de l’expédition. Nous désirions ne vous adresser notre premier rapport, que quand les résultats obtenus seraient de nature non seulement à satisfaire la curiosité du public, mais encore à fixer l’attention des archéologues.

Le moment est venu aujourd’hui, et c’est à moi qu’est échu l’honneur de représenter la commission auprès de Votre Excellence.

Aucun incident n’a troublé notre traversée, qui a été trop rapide pour nous permettre en route de bien importantes observations. Le 21 juin, nous entrions dans le port, et, moins de trois semaines après, une double ligne de rails reliait les ruines à la mer, tout le matériel était débarqué, un camp immense s’étendait autour de Paris et le déblaiement commençait.

L’agglomération géologique qui recouvre Paris est loin de présenter une surface uniforme ; des sondages opérés de distance en distance nous ont permis de constater que si, sur certains points, elle s’élève de trente-six mètres au-dessus du sol primitif, elle s’abaisse aussi parfois jusqu’à treize et quatorze mètres. Elle est formée de couches successives, mais qui se sont certainement superposées les unes aux autres avec une rapidité prodigieuse. L’origine et la nature de ce bouleversement resteront, selon toute apparence, des problèmes toujours insolubles ; cependant la forme qu’ont revêtue les débris des corps organisés et la direction qu’affectent les dépôts minéralogiques révèlent à l’œil le moins exercé une grande irruption venue du sud-est.

La masse entière peut se diviser en deux parties bien distinctes.

La couche supérieure, qui ne dépasse nulle part cinq mètres, est composée de terre, de cendres et de sable, formant trois lits d’épaisseur inégale.

La seconde couche recèle les éléments les plus variés.

En descendant du sommet à la base, on rencontre d’abord deux bancs épais, l’un de quartz et l’autre de marne ; ceux-ci reposent sur un mince gisement de calcaire, auquel succèdent deux puissantes assises de schiste huîtreux et d’argile homardifère. Ce dernier système est caractérisé par la présence d’une quantité innombrable de coquilles d’huîtres et de poissons fossiles, tous connus, d’ailleurs, de nos ichtyologistes. Nous y avons retrouvé, entre autres débris, ceux de l’Anguilla tartarea, de l’Astacus burdigalensis et du Goujo friturius.

La flore est assez riche et elle nous a offert, surtout dans les couches inférieures, quelques découvertes intéressantes. Les espèces les plus abondantes sont le laurier (Laurus militaris) et le camélia (Camellia feminea), très souvent accompagnés de pétrifications, parmi lesquelles on distingue les feuilles du tabac (Nicotiana cigaretica) et de l’absinthe (Ductaria charantoniana).

La faune ne nous a fourni l’occasion d’aucune découverte importante. Cependant les ossements du Canis canichus et ceux du Felis gouttierius sont nombreux, et nous avons recueilli une tête complète du Lepus civeticus ; mais ces animaux sont décrits déjà dans nos traités de paléontologie.

Je me borne à énumérer ici les faits les plus saillants qui ressortent de nos observations ; ce rapide résumé sera très prochainement complété par un mémoire détaillé que mon collègue, M. É. Mornet, se propose d’adresser à l’Académie des Sciences. Les conclusions en sont formelles ; elles infirment quelques-unes des données historiques admises jusqu’à présent, et donnent une solution définitive à la querelle chronologique qui divise depuis si longtemps les archéologues. M. Mornet démontre, en effet, avec évidence, que la grande révolution géologique par laquelle la France a été anéantie s’est produite vers le milieu du XVIIe siècle, et au plus tard vers l’an 1700 de l’ère chrétienne. On doit donc, sans hésiter, regarder comme falsifiés ou interpolés, dans les fragments conservés d’auteurs français, tous les passages qui semblent accorder à Paris une plus longue existence.

Les ordres de l’empereur nous prescrivaient de déblayer, avant tout, l’arc triomphal élevé sur la rive droite de la Seine. Quinze jours suffirent à ce travail, et le glorieux monument sortit intact du linceul qui l’enveloppait depuis trente siècles. Il nous fut alors donné d’admirer à loisir ce chef-d’œuvre de l’architecture antique, auquel, sans nul doute s’adressent ces beaux vers de l’Anthologie française :

Lève-toi jusqu’aux cieux, porte de la[5]victoire !

Que le géant de notre gloire
Puisse passer sans se courber[6] !

Toutes les faces du monument sont revêtues de sculptures d’une conservation parfaite. Sous la voûte, haute de vingt mètres, une multitude de noms gravés dans la pierre étaient destinés à conserver le souvenir des principales victoires remportées par les Français ; et sur trente boucliers placés autour de l’attique on lit les noms de leurs généraux les plus illustres. Nous avons établi sans peine cette distinction si importante. Un fragment de Duruy renferme une liste des principaux chefs français[7], et dans le nombre figurent les ducs de Valmy, de Montebello et de Castiglione, dont nous avons retrouvé les trois noms inscrits sur les boucliers. Mais l’action du temps a rendu la plupart de ces inscriptions illisibles, et nous sommes loin d’avoir réussi à les déchiffrer toutes. Nous ne pouvons donc citer, parmi les batailles, que celles de :

Kellermann.
Lannes.
Augereau.
Ney.
Masséna.
Lafayette.
Kléber.
Dumouriez.
Murat.
Et nous avons recueilli seulement les noms des généraux :
Valmy.
Montebello.
Castiglione.
Elchingen.
Austerlitz[8].
Marengo.
Wagram.
Aboukir.

Cet arc triomphal et l’immense avenue qui le précède composent l’entrée la plus grandiose que l’imagination ait jamais pu rêver pour une capitale ; la réalité l’emporte ici sur les récits fantastiques où sont célébrées les merveilles de Babylone et de Ninive. Large de cent vingt mètres, ornée de parterres fleuris, de bassins et de fontaines, ombragée d’arbres séculaires dont nous avons retrouvé les racines transformées en lignite, l’avenue s’étend à perte de vue, bordée dans toute sa longueur de constructions où le marbre et l’or ont été prodigués.

Mais, ici, une difficulté se présentait. Comment expliquer qu’un nombre si considérable de demeures princières aient été réunies sur un même point ? Nous sommes arrivés à résoudre victorieusement cette question.

Garnier de Cassignac raconte, en effet, qu’un des derniers souverains de la France ayant dû reconquérir les armes à la main le trône de ses ancêtres, récompensa le zèle des chefs qui l’avaient aidé dans cette lutte par le don d’habitations somptueuses[9]. N’est-il pas naturel de penser qu’elles furent élevées aux environs du monument consacré à la gloire des guerriers français, et qu’elles en devinrent en quelque sorte l’annexe ? Nous hésitions cependant à admettre cette hypothèse, malgré les caractères de vraisemblance qu’elle présente, quand une intéressante trouvaille épigraphique vint lever tous nos doutes.

En fouillant le sol, vers l’extrémité de l’avenue, un sapeur du génie découvrit une plaque indicative semblable à celles qui figurent à l’angle de nos rues. Elle portait ces mots :

AVENUE
DES
CHAMPSÉLYSÉES.[illisible]

La lumière était là, et elle ne tarda pas à luire à nos yeux. Une courte conférence nous suffit pour restituer les lettres effacées par le temps, et compléter l’inscription, qui doit évidemment être lue ainsi :

AVENUE
DES
CHEFS-ILLUSTRES.

L’avenue des Chefs-Illustres aboutit à une vaste place, autrefois décorée avec magnificence. Mais un seul de ses ornements subsiste intact : c’est une immense aiguille formée d’une seule pierre, haute de vingt-cinq mètres, et entièrement couverte de caractères que nous n’avons pu déchiffrer. Nous pensons qu’on doit y reconnaître soit un ex-voto, soit un monument religieux élevé à la mémoire des anciens nautes qui inaugurèrent le commerce par eau, resté toujours si actif sur la Seine. La situation de cette place au bord du fleuve, un fragment d’inscription ainsi conçu :

ÈRE DE LA MARINE

et les débris de nombreuses colonnes rostrales, tout concourt, en effet, à démontrer que les intérêts et les services de la navigation fluviale se centralisaient en cet endroit.

Une précieuse découverte résulte de ces constatations et de l’impossibilité où nous sommes de comprendre un seul mot à l’écriture symbolique dont le monolithe est revêtu. Nous y voyons la preuve que chez les Français, comme chez beaucoup d’autres peuples de l’antiquité, les prêtres avaient une langue spéciale, connue des initiés seuls et inintelligible pour le vulgaire. J’ajoute, fait dont la haute portée n’échappera pas à Votre Excellence, que M. Ph. Verger a cru reconnaître dans ces mystérieux caractères une vague ressemblance avec l’écriture hiératique des Égyptiens primitifs.

J’ai l’honneur d’être avec respect,
de Votre Excellence,
xxxxxx Monsieur le Ministre,

le très humble, très dévoué et très obéissant serviteur.

L. Le Rouge,xxxxxxx
Membre de l’Institut,xxxxxxxxxx
Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.


À Son Excellencexxxxxxx
Monsieur Le Ministre
DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE
DES CULTES
ET DES BEAUX-ARTS
À Nouméa (Calédonie).


IV

À Son Excellence Monsieur le Ministre de l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts, à Nouméa (Calédonie).

Paris, le 19 août 4908.

Monsieur le Ministre,

Depuis la date de son dernier rapport, la Commission scientifique des ruines de Paris a poursuivi activement son œuvre. Mais les gelées et les neiges sont venues nous créer un obstacle assez sérieux, et dix journées ont été employées à installer, tant bien que mal, dans les édifices déblayés, nos travailleurs, jusqu’ici logés sous la tente.

Cependant, malgré la lenteur relative avec laquelle nous avançons maintenant, le chemin parcouru pendant le mois de novembre nous a livré des secrets précieux et aussi d’embarrassants problèmes.

En quittant la place de la Navigation, on rencontre à gauche une voie importante, qui est bordée d’un côté par des maisons précédées d’arcades couvertes, et de l’autre par un jardin très étendu dont nous n’avons pas encore atteint l’extrémité.

Nous savons par Max du Camp[10] que les jardins étaient fort rares dans l’enceinte de Paris ; notre première pensée fut donc que cet immense espace avait dû servir de cimetière, et les fouilles partielles, exécutées un peu au hasard sur divers points, ont confirmé cette supposition.

Plusieurs tombes existent encore. Dans celles que nous avons ouvertes, toutes traces de corps organisés avaient disparu sous l’action des siècles ; mais le groupe et la statue qui surmontaient deux d’entre elles étaient encore en parfait état de conservation.

Le groupe est composé de trois personnes : un homme vigoureux et deux jeunes gens, ses fils sans doute ; tous trois luttent en désespérés contre des serpents qui les tiennent enlacés. Nous ne possédons aucun renseignement sur le terrible accident qui coûta la vie à cette famille, et la situation géographique de Paris ne permet guère d’admettre que des serpents de cette taille aient jamais pu y vivre en liberté ; ceux-ci s’étaient donc échappés sans doute de quelque ménagerie, et n’ont été repris qu’après avoir immolé ces trois innocentes victimes.

La statue, sculptée également dans le marbre, représente un rémouleur occupé à aiguiser un couperet sur une pierre. La tête est belle et expressive, mais nous ne saurions dire par suite de quelle circonstance exceptionnelle on éleva un tombeau de marbre blanc à un homme d’une condition si humble, et qui semble avoir à peine possédé de quoi s’acheter des vêtements. Peut-être faut-il y voir le héros populaire de quelqu’une de ces insurrections politiques si chères aux Parisiens.

De l’autre côté de la rue, le déblaiement des arcades ne nous a fourni qu’une seule découverte digne de figurer dans ce rapport.

Au milieu d’une petite place quadrangulaire, gisait renversée une statue équestre en bronze. Le cheval, aux formes massives, supporte une jeune fille maigre, frêle, délicate, revêtue d’une armure de fer, et coiffée d’une couronne de laurier. Elle se tient debout sur les étriers, et sa main droite agite un drapeau. Au devant du piédestal de granit, une inscription très-courte est devenue illisible.

Ce singulier monument constitue une énigme, dont nous avons renoncé à pénétrer le sens.

Afin d’étudier la femme de plus près, nous l’avons fait séparer du cheval, et dans la cavité ainsi ouverte, on a trouvé ces mots tracés à la craie : République française. Pucelle d’Orléans ; phrase inexplicable, qui complique le problème au lieu de l’éclaircir. Nous eûmes à ce sujet de nombreuses conférences. Bien des hypothèses, parfois fort ingénieuses, furent proposées, discutées, écartées, puis reprises, approfondies de nouveau, modifiées et enfin rejetées. Désespérant d’arriver à une solution satisfaisante, nous avons pris le parti de faire emballer la statue, et de l’expédier à Nouméa, en souhaitant qu’elle soit soumise à l’examen de nos collègues de l’Institut.

J’ai l’honneur d’être avec respect,
de Votre Excellence,
xxxxxx Monsieur le Ministre,
le très humble, très dévoué et très obéissant serviteur,


R. Magnat,xx
Membre de l’Institut,xx
Académie des Beaux-Arts.


INSTITUT IMPÉRIAL
DE CALÉDONIE
(SECTION DES BEAUX-ARTS)



COMPTE RENDU
DE LA SÉANCE DU 16 OCTOBRE 4909


V


INSTITUT IMPÉRIAL DE CALÉDONIE



SECTION DES BEAUX-ARTS



COMPTE RENDU ANALYTIQUE DE LA SÉANCE DU 16 OCTOBRE 4908.



Présidence de M. Duparc.

M. le Président. — La parole est à M. le rapporteur de la commission chargée d’examiner la statue équestre trouvée dans les ruines de Paris. M. Moynaux, rapporteur. — Avant de vous faire connaître les conclusions auxquelles s’est arrêtée la commission, je crois devoir vous exposer sommairement les trois hypothèses qui restaient en présence au moment où elle a prononcé la clôture de ses débats.

Suivant quelques-uns de nos collègues, la statue que vous avez sous les yeux représente une de ces femmes guerrières, connues dans l’antiquité sous le nom d’Amazones.

Mais, répondaient les adversaires de cette opinion ; la statue est bardée de fer, tandis que le costume des Amazones consistait presque uniquement en une courte cuirasse. Sous un autre rapport encore la statue est trop complète, car tout le monde sait que les Amazones se faisaient couper la mamelle droite, qui les eût gênées dans le maniement de l’arc. Enfin, aucun des mots écrits à l’intérieur du monument ne saurait leur convenir.

Cette inscription, ajoutaient-ils, doit être notre principal guide, et elle renferme en effet tout ce que nous cherchons. Si l’on rapproche les uns des autres trois passages compris dans les fragments de Thiers, de Richelet et de L. Vlanc[11], on ne peut douter que les Français aient été gouvernés pendant quelques années par une femme nommée République. N’est-il pas tout naturel qu’une statue lui ait été élevée, et qu’elle y soit représentée à cheval, revêtue d’une armure et couronnée de lauriers ?

Cette seconde opinion ralliait plus de partisans que la première, sans pourtant satisfaire encore la majorité.

En admettant même, objectait-on, la réalité du fait historique, le début de l’inscription indique peut-être seulement que la statue a été érigée sous le règne de cette République, et c’est alors la seconde ligne qui doit nous fournir l’explication du problème.

Minerve, déesse de la guerre, est le plus souvent représentée armée de toutes pièces, le bouclier d’une main et la pique de l’autre. Sans doute, le casque manque : mais n’oublions pas que Minerve disputa la pomme d’or à Junon et à Vénus sur le mont Ida ; les Français, dont la galanterie était passée en proverbe, n’ont pas voulu cacher ce charmant visage sous un casque. Ils ont laissé à découvert la seule beauté qu’ait jamais montrée aux mortels la chaste déesse qui punit les regards indiscrets de Tirésias en le privant de la vue, et qui conserva toujours sa virginité.

Cette troisième hypothèse, basée sur la traduction littérale des deux lignes tracées sans doute par l’artiste lui-même, s’inspire en outre des données scientifiques, historiques et artistiques les plus incontestées ; c’est celle qui a prévalu au sein de la commission.

Elle pense donc que la statue envoyée de Paris représente une Minerve, et qu’elle a été fondue dans la ville d’Orléans, sous le gouvernement de la reine République.

En conséquence, elle exprime le vœu qu’une demande soit adressée à Son Excellence M. le Ministre de l’Instruction publique, sollicitant le don de cette Minerve antique, pour remplacer le buste moderne qui orne la salle de nos séances.

Ces conclusions sont adoptées à l’unanimité.

À Son Excellence
XXXXMonsieur
LE MINISTRE DE LA MARINE
ET DES COLONIES
XXXXXXXXXXXXXXXXÀ Nouméa (Calédonie).


VI


À Son Excellence Monsieur le Ministre de la Marine et des Colonies, à Nouméa (Calédonie).

Paris, le 14 novembre 4908.

Monsieur le Ministre,

Suivant l’ordre que vous m’avez fait transmettre nous avons, dès le milieu du mois dernier, commencé des recherches sur la rive gauche de la Séquane, et vous jugerez sans doute qu’elles ont été couronnées de succès.

Les premières ruines rencontrées par nous furent celles d’un étroit pont de fer, qui paraît s’être appelé pont des lézards. En effet, deux pierres tirées du fleuve et rapprochées autant que possible l’une de l’autre permettent de reconstituer à peu près ces mots :

PONT DES ??? ARTS[illisible]

Ce pont aboutissait à une place demi-circulaire, qui dut être jadis terminée de chaque côté par un lourd pavillon relié au bâtiment central ; celui-ci semble avoir été surmonté d’un dôme. L’entablement gisait à terre, mais l’inscription qu’il avait portée était devenue indéchiffrable. C’est donc en vain que nous lui demandâmes de révéler le nom du monument dont elle avait si longtemps indiqué l’entrée. Une étude attentive des fragments de plans qui représentent la rive gauche de la Séquane nous convainquit que seuls deux établissements importants existaient à cet endroit sur le bord du fleuve, l’Institut de France et le Muséum d’histoire naturelle, mais aucun trait distinctif ne nous permettait de déterminer lequel des deux nous avions sous les yeux. En l’absence de documents plus précis, le nom du pont conduisant à ces ruines nous fournissait une indication, assez vague, il est vrai, non négligeable pourtant, et qui nous autorise à supporter que les décombres en présence desquelles nous dissertions avaient appartenu au docte Muséum d’histoire naturelle dont parlent avec éloge plusieurs chroniqueurs parisiens.

L’entrée principale de l’édifice semble avoir été située à gauche de la façade principale. Elle conduisait à une cour où se faisaient vis-à-vis deux larges perrons de pierre. Celui de droite donnait accès dans un vaste amphithéâtre, qui avait sans doute entendu la voix de savants maîtres enseignant à de nombreux auditeurs les lois qui régissent les êtres et les plantes. En face, les débris d’un immense portail écroulé jonchaient le sol, et, sans trop de travail, nous parvînmes à mettre au jour cette inscription, complète certainement à l’exception du premier mot et peut-être du dernier :

??? ??? A FUNDATORE MAZARIN ?[illisible]

Le nom de Mazarino est bien connu de tous ceux qui ont étudié les annales de ce pays. C’était un cardinal espagnol, que l’on sait avoir été premier ministre, au XIVe siècle, pendant la minorité du roi Dagobert. Et à ce sujet, M. Lunaire qui, dans ses admirables travaux sur l’histoire de France, a surtout étudié le XIVe siècle, nous raconta les malheurs qu’eut à supporter cet infortuné monarque. Odieusement trompé par sa femme Marguerite de Bourgogne, il tomba dans une mélancolie profonde, puis fut affligé d’une maladie de la vue, dont un des symptômes était de lui présenter tous les objets retournés, toutes choses à l’envers. Un poète contemporain nommé Saintéloi, a célébré les malheurs de ce souverain dans une touchante ballade dont quelques vers sont venus jusqu’à nous.

Le Muséum d’histoire naturelle n’y est pas mentionné, mais l’ensemble des renseignements recueillis par nous ayant confirmé notre première hypothèse, il nous parut prouvé que cet utile établissement datait bien du XIVe siècle, et avait été créé par le cardinal Mazarino, sous le règne du malchanceux roi Dagobert. Puis s’élevèrent des doutes, bientôt changés en perplexités, et deux membres de l’Académie des Sciences, connus pour l’étendue de leur savoir, refusèrent de s’associer aux premières conclusions.

Sur la destination des bâtiments dont nous foulions les ruines, il ne pouvait exister aucune incertitude ; là-dessus, tout le monde était d’accord. Mais M. L. Dubois soutenait que ces constructions étaient fort antérieures au XIVe siècle, devaient dater au moins du règne de Louis le Hutin. Il avait, disait-il, consulté aux Archives des documents démontrant avec la dernière évidence que le vrai fondateur de ce Muséum n’était ni le cardinal Mazarino, ni un éminent naturaliste, comme le prétendait M. A. de la Grive ; mais bien un sieur Georges-Louis Leclerc, qui avait joué le rôle, rempli les fonctions de bouffon à la Cour du roi Louis XV. J’abandonne aux lumières de notre Académie des Inscriptions la solution de ce problème angoissant.

Ces savantes controverse nous avaient retenu quelque temps au milieu des débris accumulés sur le perron de gauche. Après les avoir franchis, un escalier aux degrés effrités nous conduisit à une salle immense, garnie du haut en bas d’armoires et de rayons. Là, sans doute, étaient réunies les collections scientifiques du Muséum. Mais on y conservait aussi des livres, et en très grand nombre, car nous marchions sur un épais tapis formé d’ouvrages détruits, de feuillets dispersés. Une religieuse émotion nous saisit, au moment de porter des pas sacrilèges sur ces restes augustes, vénérables représentants des connaissances lentement acquises pas nos ancêtres. Les éléments s’étaient déchaînés sur Paris avec une telle violence, la confusion qu’ils avaient produite était telle, que nous cherchâmes vainement à rassembler des feuillets provenant d’un même ouvrage. Presque tous, d’ailleurs, tombaient en poussière dès que nos mains cherchaient à les soulever. Mais que ne peut le génie servi par une opiniâtre volonté ! M. L. Dudétroit, notre illustre paléographe, s’agenouillant devant quelques pages restées par hasard presque intactes, réussit à déchiffrer les fragments que je joins à cette lettre, et que, dès l’abord, il ne jugea pas antérieurs au XVe siècle. Attiré d’abord par les premières lignes dont un coup d’œil lui avait livré le sens, ce travail de restitution en vint à le passionner au point que nous ne pûmes l’en arracher.

Silencieux et pensifs, pénétrés d’un saint frémissement et d’un sacré respect, ne marchant qu’en tremblant sur un plancher si immatériel, nous quittâmes ce sanctuaire où sans doute reposent en paix les plus hautes manifestations de l’esprit humain.


FRAGMENTS D’UN VOLUME

PROVENANT

DU MUSÉUM D’HISTOIRE NATURELLE[12]

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

J’aime la campagne, moins encore pour l’air qu’on y respire, l’isolement qu’elle permet et le silence qui y règne, que parce qu’on y est entouré d’une foule d’animaux qui, eux aussi, fuient l’homme et les villes. Je les chéris tous, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits, depuis les plus beaux jusqu’aux plus laids, depuis les plus utiles jusqu’à ceux qui semblent les plus malfaisants. Aucune société ne me paraît aussi douce et aussi enviable. Mon humble demeure m’appartient moins qu’à eux ; ils y jouissent d’une liberté absolue. Mon bonheur est de vivre avec eux, de leur assurer la sécurité et le bien-être, d’observer discrètement leurs mœurs et leur organisation sociale. En échange de l’hospitalité que je leur accorde, je reçois ainsi d’eux bien souvent des leçons précieuses de philosophie et de sagesse.

Cependant, pourquoi le nierais-je ? j’ai mes préférés. De ce nombre étaient les laborieux habitants d’une fourmilière qui s’étaient établie dans mon jardin, au pied d’un lourd banc de pierre placé sous les fenêtres de ma salle à manger. Ce petit monde existait là depuis près de dix ans ; j’avais assisté à sa fondation, à ses accroissements successifs. Les industrieuses petites bêtes agrandissaient, embellissaient sans cesse leur cité, et elle était peu à peu devenue la plus opulente, la plus peuplée, la plus merveilleusement administrée qui fut sur la terre.

Sa microscopique civilisation m’était connue dans ses moindres détails. J’étais arrivé à comprendre la mimique expressive par laquelle ces intelligents hyménoptères remplacent le langage ; et les passions qui s’agitaient sous cette motte de terre me rappelaient, en mille circonstances, la fourmilière plus vaste dont je fais moi-même partie.

Un jour, jour de malheur ! mon ami Robert vint me demander à diner. Convive aimable et enjoué, point bruyant ni bavard, il est un des rares élus qui connaissent le chemin de mon paisible domaine. Après le café, nous nous accoudâmes à l’une des fenêtres de la salle à manger. La nuit était venue, pas une étoile ne perçait le ciel noir. Mon ami tira sa pipe, la bourra avec soin, un peu trop même, car il dut, pour l’allumer, enflammer l’une après l’autre trois au quatre allumettes. Quand il eut bien fumé et abondamment craché, il cogna le fourneau de sa pipe contre la fenêtre pour en faire tomber la cendre ; puis il reprit la route de Paris, tandis que j’allais me coucher, sans soupçonner l’épouvantable catastrophe dont mon jardin venait d’être le théâtre.

Je l’ai appris le lendemain, en m’asseyant à ma place accoutumée sur le banc de pierre. De nombreuses fourmis accourues des environs contemplaient le lieu du sinistre, et une douairière qui occupait un rang élevé dans la fourmilière, leur racontait ainsi les évènements de la veille :

« Hier au soir, longtemps après le coucher du soleil, nous aperçûmes subitement d’aveuglantes clartés qui, trois ou quatre fois de suite, illuminèrent tout l’horizon ; elles paraissaient produites par la combustion de corps rectangulaires, dont plusieurs débris encore embrasés s’abattirent avec fracas aux portes de notre ville. Mais ce n’étaient là que les phénomènes avant-coureurs du plus effroyable des cataclysmes. Pendant quelque temps, le ciel resta obscurci par une épaisse fumée, au sein de laquelle se produisaient, à intervalles presque égaux, des lueurs étranges. Puis, tout à coup commencèrent à tomber, non par gouttes, mais par masses énormes, des torrents d’un liquide empesté, qui eut bientôt renversé les puissantes digues construites par nous au commencement de la saison, et que nous regardions comme une rempart inébranlable. À cette fétide inondation succéda une pluie de cendres brûlantes. Toutes les forces de la nature étaient évidemment liguées contre nous. En moins d’une heure des monceaux de cadavres et un océan de boue avaient remplacé cette florissante cité, cette merveilleuse civilisation qui, lentement édifiée par les découvertes et les progrès accumulés d’âge en âge atteignait, nous le croyions du moins, les dernières limites du développement artistique, scientifique et social auquel notre race puisse prétendre.

« Humilions-nous, mes sœurs, et bannissons un orgueil insensé ; le coup terrible et inexplicable qui vient de nous frapper éveille en moi des doutes navrants. Peut-être notre ville si immense n’est-elle qu’un point imperceptible, perdu dans des espaces incommensurables, qui s’étendent bien au delà encore de la gigantesque montagne d’où dépend le rocher au pied duquel nous vivons ? peut-être ignorons-nous les lois les plus élémentaires qui régissent ce monde colossal ? Peut-être sommes-nous d’autant plus ridicules que nous nous croyons plus éclairées ? peut-être celles d’entre nous qui passent pour les plus profonds penseurs et les plus grands savants ne voient-elles, en réalité, pas plus loin que leurs antennes ?

« Et pourtant… »

Ici, l’infatigable copiste, ne parvenant pas à lire le mot suivant, se pencha trop près du texte, son souffle suffit pour que le feuillet, subitement réduit en miettes, s’envolât et fût à jamais anéanti.

Près de là, grâce au ciel, un autre fragment, semblant provenir du même volume, permit de déchiffrer encore quelques lignes, les dernières sans doute que nous livreront ces catacombes intellectuelles, si j’ose m’exprimer ainsi :

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Dés le premier âge du monde, au temps où l’ensemble des connaissances humaines eût pu tenir en trente pages, il y avait à Saba, à Tyr, à Argos, à Ur, à Sidon des savants qui se croyaient bien supérieurs aux autres hommes. Ils avaient l’air grave, ils étaient pénétrés du sentiment de leur importance, ils acceptaient avec une modestie de bon goût les hommages qu’on leur rendait, ils marchaient pensifs et recueillis, comme le devaient des esprits d’élite, portant en eux la science de toutes les choses connues. Et l’on aurait bien étonné ces estimables personnages si on leur avait dit, qu’eu égard à l’étendue incommensurable des choses qu’ils ignoraient, la différence entre eux et le dernier des dmôès était absolument inappréciable.

Il en allait exactement de même mille ans après, et encore mille ans après ; et n’était le respect que je m’efforce d’avoir pour mes contemporains, j’oserais avancer qu’il en est exactement de même aujourd’hui. À ces époques primitives, les habitants de Saba, de Tyr, d’Argos, d’Ur, de Sidon se disputaient, se passionnaient, se persécutaient, se massacraient pour des idées, pour des doctrines d’où semblait alors dépendre l’avenir du monde, et que le siècle suivant abandonnait avec insouciance, en se demandant comment on avait pu leur consacrer tant de paroles, tant d’encre, tant de sang. Ils ne recommençaient pas moins la lutte en faveur d’autres conceptions, jugées irréfutables aussi celles-là, et dont le siècle suivant devait sourire à son tour, semblant ignorer ce qu’il en avait conservé, et oubliant que le progrès est fait de ces déceptions qui bordent la route suivie par l’humanité. Et il en était exactement de même mille ans plus tard, et encore mille ans plus tard, et notre très cher siècle actuel agit peut-être exactement de même sans s’en douter.

Les hommes sont enfermés dans leur ignorance comme dans une prison, dont les murs se retireraient peu à peu avec une extrême lenteur. Ne pouvant rien apercevoir au delà, ils s’émerveillent de l’étendue de leur domaine, sans soupçonner les espaces infinis dont la muraille leur dérobe la vue.

La première tribu, qui lasse des cavernes où elle s’abritait, se bâtit sur le bord d’un fleuve une douzaine de huttes en terre, contempla évidemment son œuvre avec admiration, et ne se figura pas qu’il put y avoir jamais rien de plus beau qu’une telle ville.

Les Parisiens ne firent.......

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·
J’ai l’honneur d’être avec respect,
de Votre Excellence,xxxx
xxxxxx Monsieur le Ministre,
le très humble, très dévoué et très obéissant serviteur.

Amiral baron Quésitor.


À Son ExcellenceXXXXXXX
Monsieur Le Ministre
DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE
DES CULTES
ET DES BEAUX-ARTS
À Nouméa (Calédonie).


VII


À Son Excellence Monsieur le Ministre de l’Instruction publique, des Cultes et des Beaux-Arts, à Nouméa (Calédonie).

Paris, le 27 janvier 4909.

Monsieur le Ministre,

Nous avions assez tristement commencé l’année, attendant l’arrivée du Scrutatrix qui n’est entré en rade que le 8 janvier ; mais dès le lendemain notre vénérable doyen nous faisait connaître en séance solennelle les distinctions accordées à chacun de nous. C’est donc par l’expression de nos bien sincères remerciements que débutera cette fois notre rapport, et nous prions Votre Excellence de vouloir bien transmettre à l’Empereur l’hommage de notre respectueuse gratitude.

Les décorations accordées à l’armée lui ont été distribuées par M. l’amiral Quésitor, après une grande revue, pendant laquelle le nom de Sa Majesté a été plusieurs fois acclamé avec enthousiasme. La tribu établie sur les bords de la Séquane était accourue pour jouir de ce spectacle, et ces derniers représentants du vieux monde mêlaient bruyamment leurs cris à ceux de nos soldats.

On ne saurait vraiment trop admirer l’intelligence de ces hommes encore à demi-sauvages. Sans cesse en contact avec nous, ils s’efforcent de surprendre les secrets de notre civilisation, et ils se les approprient un à un avec une rapidité prodigieuse. Plusieurs de nos procédés ont été déjà perfectionnés par eux, et notre pays leur sera redevable de nombreuses inventions, que nous nous sommes empressés d’adopter.

Nos institutions politiques leur sont aujourd’hui connues dans leurs moindres détails, et ils les critiquent tout haut. Chose étrange, dès qu’ils abordent ce sujet, la passion les emporte et la raison semble les abandonner. Ces barbares, absolument étrangers, il y a quelques mois, à notre organisation sociale, sur ce point encore nous proposeraient volontiers des perfectionnements ; ils ont déjà à nous offrir deux ou trois systèmes complets, plus insensés les uns que les autres, et qui renversent toutes les idées reçues en matière d’impôts, d’instruction publique, de religion, de franchises municipales, etc., etc.

En dépit de ces aberrations et du peu de succès qu’elles obtiennent auprès de nos soldats, la petite tribu nous témoigne toujours une sympathie très réelle, et semble suivre avec un vif intérêt le cours de nos travaux.

Ceux-ci continuent activement sur la rive droite, et nous avons retrouvé l’imposante nécropole où, depuis l’origine de la monarchie, étaient déposés les restes mortels des souverains français. C’est un immense palais, situé à l’extrémité du cimetière qui est décrit dans le rapport de notre collègue, M. Magnat. Les étages supérieurs se sont écroulés ; mais le rez-de-chaussée a presque partout supporté ce poids sans faiblir, et ses vastes salles nous ont conservé d’incomparables trésors historiques.

Deux d’entre elles renferment des cercueils de pierre, larges, massifs, et chargés d’inscriptions en caractères hiératiques. Nous y constatons que la langue sacerdotale des Français a varié avec les siècles, car plusieurs inscriptions s’écartent du type employé sur le monolithe de la place de la Navigation ; l’écriture en est lourde, régulière, littérale plutôt que symbolique, mais tout aussi indéchiffrable.

Les salles contiguës sont remplies de statues, et de bustes représentant les rois et les reines de France, dont les corps reposent sans doute dans les souterrains de l’édifice. Ailleurs, des groupes rappellent les principaux événements de leur règne.

Quelques-uns de ces souverains portent le costume des empereurs romains, mais il n’en faudrait pas conclure que les Français l’aient parfois adopté. Quatre ou cinq rois seulement, nous dit l’historien Henri Martin[13], eurent l’innocente manie de se faire représenter ainsi. D’autres sont presque nus : ceux-là préféraient imiter certains dieux des religions primitives. Les reines elles-mêmes n’échappaient point à ce travers. Nous savions déjà par Jehan de Sismondi[14] que l’une d’elles, nommée Diane, avait plus d’une fois posé pour des statues de cette déesse, et nous retrouvons ici les marbres auxquels le véridique historien fait allusion.

Les Vénus sont également nombreuses, et il s’en trouve une qui l’emporte sur toutes par la hardiesse et le fini de l’exécution. Elle est nue jusqu’à la ceinture, et son genou gauche, un peu relevé, semble retenir seul les mille plis de son vêtement prêt à tomber. Le torse est souple et vivant. La poitrine rappelle ces jolis vers de l’Anthologie :

Voyez-vous ces veines d’azur,
Légères, fines et polies,
Courant sur des seins arrondis
Dans la blancheur d’un marbre pur[15] ?

La tête, noble et fière, exprime la puissance consciente d’elle-même et sûre de toujours vaincre. Les deux bras manquent malheureusement, et nous les avons cherchés en vain. M. Chevalier pense que l’on doit attribuer ce chef-d’œuvre au célèbre sculpteur Karpeau, qui florissait vers la fin du XVIe siècle.

Pendant que nos photographes prenaient possession de la nécropole, nous poursuivions le cours de nos recherches, et nous nous trouvions en présence de deux églises construites sur le même plan et reliées entre elles par une tour octogone. Nous avons déblayé seulement les façades, qui sont fort élégantes, et nous avons appris ainsi que l’un de ces temples était consacré à sainte Marie du Louvre. Une inscription, gravée dans la pierre et sans doute incomplète, portait, en effet, ces mots :

MAIRIE DU LOUVRE
et tous les philologues savent qu’en vieux français l’A étymologique qui portait l’accent se renforçait et devenait la diphtongue AI ; on écrivait donc Bretaigne pour Bretagne, Champaigne pour Champagne, Mairie pour Marie, etc., etc. Votre Excellence ne l’ignore pas, la philologie mérite, de nos jours, plus encore que l’algèbre, le titre de science exacte.

Mais toutes les vérités s’enchaînent, et le texte de cette inscription venant confirmer les données fournies par l’examen architectural, il nous est démontré avec une rigueur mathématique que le monument en question a été élevé avant le treizième siècle de l’ère chrétienne.

En creusant le sol au devant de cette église, un sapeur du génie mit à découvert deux fioles en verre blanc, plus hautes que larges, coupées à angles droits, et dont nous ignorons la destination. Près de là se trouvait une petite médaille de plomb, qui nous parut mériter une étude approfondie.

Large de douze millimètres environ, elle a la forme d’un hexagone régulier, et est traversée, dans le sens de l’épaisseur, par un fil assez fort. Sur l’une des faces figurent trois majuscules entrelacées, que nous croyons être un J, un V et un B ; l’autre face présente cette inscription mutilée :

Alfred Franklin - Les ruines de Paris en 4908 (page 123 crop).jpg
les deux lettres qui composent la deuxième ligne sont illisibles, et il n’y a place que pour une seule lettre à la fin de la troisième ligne.

Je tiens à le déclarer ici. Dans les conférences employées à chercher le sens de cette énigme numismatique, M. Paul Brun émit le premier l’idée que nous avions peut-être entre les mains un spécimen de la médaille militaire instituée par un des derniers Poléons de la France[16]. Je rappelai à mon tour que l’on employait alors fréquemment le latin dans les inscriptions. Ce fut un trait de lumière, et M. Louis Lévis s’écria aussitôt : Il faut lire :

VINCIT
IN
BELLO

Le doute n’était point permis.

Cette médaille avait donc brillé sur la poitrine d’un soldat, d’un guerrier français à qui la patrie rendait ce témoignage solennel : vincit in bello, Il est brave à la guerre !

L’émotion me gagne en écrivant ces lignes, et c’est par elles que je

veux terminer. Notre prochain rapport vous dira la voie nouvelle que nous avons adoptée depuis quelques jours, et toutes les espérances que nous nous en promettons pour l’avenir.
J’ai l’honneur d’être avec respect,
de Votre Excellence,
xxxxxx Monsieur le Ministre,
le très humble, très dévoué et très obéissant serviteur,


Henri Lomont,xxxxxx
Membre de l’Institut,xxxxxxxxxx
Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.


À Son Excellencexxxxx
Monsieur
LE MINISTRE DE LA MARINE
ET DES COLONIES
xxxxxxxxxÀ Nouméa (Calédonie).


VIII


À Son Excellence Monsieur le Ministre de la marine et des colonies, à Nouméa (Calédonie).

Paris, le 21 mars 4909.

Monsieur le Ministre,

C’est le désespoir dans le cœur que je prends la plume pour rédiger ce rapport, le dernier sans doute que Votre Excellence recevra de Paris. Je ne veux cependant tenter ici aucune justification de ma conduite, je ne veux me livrer à aucune récrimination contre les hommes que vous m’aviez donnés pour auxiliaires et qui ont si lâchement trahi le drapeau calédonien ; je dois à Votre Excellence un récit sincère et impartial des faits, le voici.

Depuis le commencement du mois de mars, j’avais remarqué parmi nos soldats quelques tendances à la mutinerie ; la répression fut prompte, énergique, et pourtant inefficace. Bientôt des murmures, des menaces même montèrent jusqu’à moi. J’interrogeai des officiers, et leurs réponses embarrassées, évasives, ne m’apprirent rien. Résolu à en finir, j’annonçai que je passerais les troupes en revue le lendemain. Je couchai à bord, et vers midi j’arrivais dans l’avenue des Chefs-Illustres, où tous les corps étaient rangés en bataille.

Un spectacle navrant s’offrit à mes yeux. La plupart des hommes avaient refusé de revêtir leur grand uniforme et portaient la tenue de travail. Mêlés aux indigènes, ils riaient, chantaient, fumaient leur pipe, se passaient de main en main des bouteilles, qu’une fois vidées, ils lançaient au loin. À mon arrivée, les officiers prirent leur rang, mais ils restèrent muets et impassibles. Dès les premiers pas que je fis dans l’avenue, je fus accueilli par des hourras, des exclamations, des cris confus dont je ne pouvais deviner le sens. Il semblait que ces malheureux eussent été subitement frappés de vertige. Je voulus parler, les cris redoublèrent, et je parvins à distinguer ces phrases : À bas le capital ! Plus d’exploitation de l’homme par l’homme ! Gloire aux syndicats ! Confédération générale du Travail ! etc., etc.

Je compris tout.

Je compris la faute que j’avais commise en laissant mes troupes fréquenter les indigènes. Mais les rêveries politiques de ces barbares étaient si naïvement insensées que la contagion de pareilles folies semblait impossible. Hélas, j’en suis convaincu aujourd’hui, ils ne se trompent point les érudits qui affirment que Nouméa doit son origine à une colonie française. La voix du sang s’est fait entendre, il n’a fallu qu’une étincelle pour réveiller des instincts assoupis depuis près de trente siècles !

Je ne savais à quel parti m’arrêter, quand un homme sortit des rangs et vint droit à moi.

À ses insignes, à la coquille nacrée qui resplendissait sur sa coiffure, je reconnus le nouveau chef des indigènes.

— Monsieur l’amiral, me dit-il gaiement, vous voyez que toute résistance est inutile. Nous sommes huit mille hommes bien armés, et aucun étranger ne mettra plus le pied sur ce territoire, qui nous appartient ; inclinez-vous devant le fait accompli et soyez des nôtres. Le règne de la tyrannie est terminé, vous lisez sur notre drapeau ces trois mots : Liberté, égalité, fraternité ; ils feront avec nous le tour du monde. Pour cela, ajouta-t-il en souriant, ce n’est pas trop d’un amiral ; acceptez donc mes offres, vous conserverez votre titre, vos fonctions et votre brillant uniforme.

Indigné de cette proposition, je me retournai vers les vénérables savants que Votre Excellence m’avait donnés pour conseils, et je les interrogeai du regard.

Tous baissèrent la tête.

Le chef s’approcha d’eux.

— Monsieur Neuilly, dit-il à l’un d’eux en lui tendant la main, la place que vous avez sollicitée du nouveau gouvernement vous est accordée. Par décret signé il y a dix minutes, vous êtes nommé conservateur du monolithe de la place de la Navigation.

· · · · · · · · · · · · · ·
22 mars.

Ma dépêche d’hier a été interrompue par la visite de notre nouveau chef. Il venait me développer les idées politiques qui serviront d’assises à son gouvernement, et m’exposer les réformes sociales qu’il médite. Quelques-unes m’ont paru, en réalité, fort sensées, fort urgentes même ; car, à bien des égards, les bases sur lesquelles repose notre société nouméenne sont barbares, injustes, tyranniques et heureusement vermoulues. Je n’ai donc pas cru devoir lui refuser mon concours et l’appui de ma longue expérience.

D’ailleurs, à moins de regagner Nouméa à la nage, force m’est bien de demeurer ici, puisque tous mes marins m’ont abandonné et que l’on a confisqué ma flotte. Je vais en conséquence, enfermer cette dépêche dans une bouteille bien cachetée, je la ferai ensuite jeter à la mer, et le hasard vous la remettra, citoyen ministre, quand et comme il voudra.


Salut et fraternité.


Amiral Quésitor.


Vanitas vanitatum, vanitas vanitatum et omnia vanitas. Non est priorum memoria, sed nec eorum quidem quæ postea futura sunt erit recordatio apud eos qui futuri sunt in novissimo. Vidi cuncta quæ fiunt sub sole, et ecce universa vanitas.

(Ecclesiastes.)

  1. Livraison du 24 Avril 1875, no 3882
  2. Son article est signé Victor Émanuel.
  3. Kortambert, Fragments, édition Dartieu, liv. 1, ch. 7, § 5. — Expilly, IX, 5, 3. — Malte-Vrun, Vl, 4,7. — Éd. Reclus, IV, 319.
  4. Du Laure, Fragments, 1, 3, 26 ; Joanne, Extraits, VI, 9, 12. — Conf. Mentelle, III, 7, 21 — Max du Camp, II, 27, 9. — Vibien de Saint-Martin, p. 1029. — Le Tour du Monde, t. XLIX, p. 14.
  5. Ces trois mots étaient enlevés dans l’original et ils ont été ainsi restitués par M. G. Boisset. On se rappelle la longue discussion qu’il a soutenue contre M. Désardennes, qui préférait : « Portique de victoire. » On peut consulter sur ce point : Lettre de M. Walken à M. Désardennes, au sujet d’une épigramme attribuée à Victorugo et insérée dans le troisième volume de l’Anthologie française, Nouméa, 3860, in-8o.
  6. Anthologie française, t. III, ch. Ier, p. 286.
  7. Recueil général des historiens français, t. VIII, p. 117.
  8. Strabon (Extraits, V, IV, 109) nous apprend que le nom de ce général fut donné à un des ponts de Paris.
  9. Fragments de l’histoire dite du 2 décembre, dans le Recueil général des historiens français, t. IX, p. 314.
  10. Fragments, I, 19, 37.
  11. Recueil général des historiens français, IV, 9, 11 ; V, 7, 8 ; VII, 12, 3.
  12. L’examen des caractères employés pour l’impression de ce volume permet, paraît-il, de le regarder comme une des premières productions de la typographie parisienne.
  13. Recueil général des historiens français, XII, 17, 22.
  14. Fragments de l’histoire de Henri II, p. 39.
  15. A. de Musset, dans l’Anthologie française, II, 4, 9. — Ces vers montrent bien dans quelle grossière erreur sont tombés les scoliastes qui prétendent que les poètes français faisaient toujours alterner les rimes masculines et les rimes féminines.
  16. Voy. Les Pharaons, les Sésostris et les Poléons, rapprochements historiques, p. 209.