Les sangsues/19

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Plon-Nourrit et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. 143-148).

XIX

CONFLIT DES RÉALITÉS ET DES RÊVES


Chaque dimanche, Mme Caillandre recevait des camarades de son mari. Ils venaient avec leurs femmes. Cette société, mesquine, envieuse et stupide, l’amusait fort peu. Louis lui amena, un jour, un de ses amis, Laniscourt, un homme d’esprit, assez bohème, qui écrivait des revues pour les cafés-concerts. On parla, cet après-midi-là, d’un individu qui avait volé pour sa maîtresse, et, au scandale de toute l’assistance, le nouveau venu prit ardemment la défense du voleur. Il sema à pleines mains des paradoxes qui ahurirent les invités. La discussion fut longue, envenimée d’allusions personnelles et de propos aigres-doux.

— Je demande, proclama finalement ce M. Laniscourt, que si l’homme reste honnête, ce soit par passion de l’honnêteté, par amour, pour ainsi dire, et non par peur du gendarme. Je réclame un enthousiasme personnel, un choix, non pas une restriction et un esclavage. Je préfère celui qui vole, s’il s’affranchit en le faisant, à celui qui ne vole pas par terreur de la religion, de la morale, de son concierge, des lois qu’il n’a pas élues. Être honnête, c’est affirmer une vertu, non point esquiver un vice. Si l’on manifeste son honnêteté, en étant plus fort que les tentations, tant mieux, mais il est souhaitable, puisque les possibilités de l’homme sont infinies, que l’on manifeste sa personnalité en volant plutôt que de ne pas la manifester du tout.

Un murmure de réprobation unanime s’éleva de la société. M. Caillandre dit alors, d’un ton protecteur :

— Croyez-en mon expérience, mon cher. Je sais qu’il ne faut pas trop s’épouvanter de ce que vous dites. Chez vous, le cœur est meilleur que la tête. Mais comme beaucoup de jeunes gens, vous êtes séduit par l’étrangeté de certaines théories paradoxales, fort dangereuses. Vous avez tort. À force de penser ainsi, on finit par croire à ces idées saugrenues et on excuse ses propres erreurs. On roule ainsi jusqu’au fond de l’abîme. Il n’y a pas plusieurs degrés dans la vertu. On est honnête, ou on ne l’est pas. L’homme qui vole pour une femme est un chenapan, conclut-il, avec un tremblement dans la voix.

Une horloge, en sonnant sept heures, termina la dispute. Les invités se retirèrent.

Caillandre et sa femme, après avoir raccompagné leurs hôtes, revinrent au salon. La lampe filait et exhalait une fumée nauséabonde. Cécile baissa la mèche. Puis elle remarqua que la mine de son mari, extrêmement soucieuse depuis un mois, prenait, dans la lassitude qui suit l’hypocrisie mondaine, une expression de douleur presque intolérable. Louis était assis sur un pouf et fixait une rosace du tapis. Elle se tordait et se retordait sur elle-même, et l’œil halluciné de Caillandre semblait se perdre dans ce labyrinthe sans issue. Cécile alla se déshabiller et passer une robe de chambre. Quand elle revint, son mari était à la même place. Elle lui toucha l’épaule : « C’est servi, Louis, viens dîner ! » Il tressaillit, il se leva sans mot dire et la suivit dans la salle à manger. Ils se mirent à table l’un en face de l’autre. Louis prit deux cuillerées de potage, puis repoussa son assiette.

— Tu n’as pas faim ? dit sa femme.

— Non.

Elle continuait à manger. Il triturait de la mie de pain entre ses doigts.

— Qu’est-ce que tu as ?

— Rien, répondit-il sèchement.

Le repas s’acheva ainsi. La bonne entra et commença à desservir. Le globe vert tamisait la lueur de la lampe à pétrole. Cécile, en se retournant vers la glace, fut tout étonnée de s’y voir livide et inquiète. Elle regarda Caillandre. Sa grosse figure blême rejetée en arrière, il fumait, les jambes étendues et raides, une main enfoncée dans la poche d’un pantalon large et noir. Des spirales bleues s’élevaient en tournoyant de ses lèvres contractées. Bien qu’il ne fît pas chaud dans la pièce, de grosses gouttes de sueur coulaient de son front. La bonne heurta, à l’angle du buffet, un couteau qui tomba sur le sol, avec un bruit métallique. Caillandre sursauta, comme dut le faire Charles VI, quand la lance choqua le casque du page. Il se leva avec épouvante et passa dans la chambre à coucher, où Cécile se glissa derrière lui.

Là, le jeune homme parut se remettre un peu. Il piétina d’une marche fiévreuse le tapis semé de grands pavots d’un vert pâle jetés sur un fond crème. Il alla au cabinet de toilette plonger sa tête dans la cuvette. Cécile entendit l’eau ruisseler. Il revint, la figure encore humide. Il chantonnait. Sa femme se déshabillait.

Caillandre s’élança tout à coup vers elle et d’une voix comme indignée, il s’écria :

— Tu as entendu ce que disait tout à l’heure ce Laniscourt ? Eh bien ! cet homme, qui défendait un voleur et qui admet le vol et le crime, est le plus honnête homme du monde. Et moi, cria-t-il, avec angoisse, moi, qui défendais la vertu, la probité et l’honneur, moi, je suis un voleur !

Cécile leva brusquement la tête, et il parut à Caillandre stupéfait qu’elle souriait comme avec satisfaction. Il reprit avec fureur :

— Tu ne m’as pas compris ! Je suis un voleur. J’ai volé douze mille francs à la caisse. Oui, je sais, je ne faisais que les emprunter, je comptais les remettre… Mais on vient faire la caisse, demain… et je suis perdu. Je suis un voleur, entends-tu, Cécile ! un vo-leur !

Il se tordait les mains avec frénésie ; ses gros yeux, injectés de sang, repoussant leurs paupières gonflées, étaient horribles à voir. Il haletait. Son souffle saccadé sortait de sa poitrine avec un sifflement pénible. L’attitude calme de Cécile l’ahurissait.

— Eh bien ? Tu ne dis rien ? Tu ne parles pas ? Mais jette-toi sur moi, déchire-moi, arrache-moi les yeux avec tes ongles ! Ne comprends-tu pas que demain je serai dehors, sans le sou, sans situation, jeté à la rue, à la misère, comme un chien ? Bienheureux encore si on ne me traîne pas en prison, si je ne passe pas en cour d’assises ! Ne vois-tu pas que je suis déshonoré, que le nom que mes parents m’ont légué honnête et probe est celui d’un voleur, d’un voleur, d’un voleur ? Ne vois-tu pas que c’est fini pour toi, le luxe, les robes, le théâtre, les réunions, que je t’entraîne dans ma ruine, dans ma honte, dans mon abîme, toi à qui j’aurais voulu donner le Paradis sur la terre, toi, ma Cécile !

Il s’écroula sur un tabouret, et il sanglotait, la tête cachée dans ses mains.

— Mon pauvre ami ! dit Cécile, d’une voix douce, en posant la sienne sur l’épaule de son mari.

Et cette parole affectueuse et pitoyable fit sur Caillandre une impression plus violente et plus atroce que si Cécile l’eût accablé d’injures, de reproches, de plaintes désordonnées, de cris de colère et de malédictions. Il se releva d’un bond, courut à un tiroir, l’ouvrit et y prit un revolver qu’il tendit à sa femme.

— Tiens, prends-le, tue-moi, brûle-moi la cervelle, puisque je n’en ai pas le courage moi-même et que je n’ai su faire que ton malheur… Il est chargé, tu n’as qu’à presser la détente. Ah ! Dieu m’est témoin ! gémit-il, que tout ce que j’ai pu faire pour te rendre heureuse, je l’ai fait ! J’aurais usé toutes mes forces afin de te plaire, afin de faire naître un sourire sur tes lèvres. S’il avait fallu fouiller la terre comme un mineur pour t’y trouver des bijoux, je n’aurais pas hésité. Mais pour que tu sois contente, il fallait de l’argent… J’ai volé, Cécile, répéta-t-il, avec cette sorte d’âcre délice qu’ont connu ceux qui, souffrant d’une rage de dents, se plaisent à irriter encore cette douleur en enfonçant leur langue dans la place malade. — On dirait que cela ne t’étonne pas, Cécile ?

— Je le savais, fit-elle posément.

— Tu le savais ? murmura-t-il, avec effarement, tu le sav… Mais tu es folle ! Comment pouvais-tu le savoir ?

Elle haussa les épaules.

— Tu me prends pour une enfant, Louis ? Tu crois donc que je n’ai pas additionné nos dépenses, une à une, depuis que nous sommes mariés. Je sais le prix des choses. Je calculais à chaque nouvel achat que nous faisions. Je voyais bien que nous dépensions plus que tu ne gagnais, que nous courions à la ruine. Et sais-tu ? Je voulais voir si tu volerais !

Il recula comme un homme qui, dans une forêt, vient de mettre le pied sur le glissement renflé d’un serpent.

— Ce n’est pas toi qui as volé, Louis, dit-elle, c’est moi. C’est moi qui ai multiplié mes fantaisies et mes caprices, à mesure que je te voyais plus faible. Je détruisais chaque jour un peu plus de ta volonté, je t’affolais ! À côté de moi, de ma chair vivante, de ma réalité, qu’étaient-ils, ces principes abstraits sur lesquels reposait ta pauvre vie d’esclave ?

— Mais tu es… tu es… donc… un monstre ! balbutia Louis, hagard, ruisselant de sueur, sentant craquer autour de lui tout l’édifice de sa confiance, de son amour, de sa candeur. Et, sans s’en rendre compte, il éprouvait aussi une singulière déception, il avait cru se sacrifier pour elle, il n’était qu’un jouet entre ses mains toutes-puissantes, elle le dépossédait de son héroïsme, elle lui dérobait sa fierté d’avoir courageusement enfreint pour elle les lois humaines.

— Voyons, Louis, ne dis donc pas de bêtises. Je suis une femme, et voilà tout ! Je me suis amusée à voir ce que sont pour le plus honnête homme du monde, — ne l’es-tu pas ? — sa vertu et sa probité, lorsqu’une femme veut en voir la fin. Ah ! que tout cela a été peu de chose, Louis, en face de moi !

— Ah ! tais-toi, s’écria le pauvre Caillandre, supplicié, ne me dis pas des choses pareilles. Perdre en une minute toutes mes illusions sur toi ! Avoir enchaîné ma vie à celle d’une misérable ! Mais tu ne crois à rien, alors, ni à l’honneur, ni au nom des ancêtres, ni à la vertu, ni…

Ces tirades amusaient Cécile. Elle croyait entendre son oncle Théodore. Lui et Caillandre étaient bien faits pour se comprendre. Elle répondit en riant :

— Si, je crois à ton amour !

Louis la considéra avec effarement.

— Oui, je crois que tu m’aimes, mais je voulais en être sûre. Des mots, des caresses, qu’est-ce que tout cela signifie ? Il me fallait des preuves. Pour satisfaire mes caprices, pour envelopper ma vie de luxe et d’agrément, tu as compromis ta réputation et détruit ton avenir. C’est beau, cela, Louis, très beau ! — Écoute, ne va pas au bureau demain, on ne fera ta caisse que mardi. Mardi, tu auras ton argent.

— Où le prendras-tu ? dit Caillandre, soupçonneux, mais les yeux illuminés d’espérance.

— Chez mon oncle Barbaroux. Il m’aime, il me les donnera.

— Mais tu seras obligée de lui dire ?

— Évidemment… Et puis après ? Je lui expliquerai tout, il comprendra… Nous n’avons pas le choix, il faut se tirer d’embarras, maintenant…

Alors Cécile s’approcha de ce Louis Caillandre qu’elle avait tant méprisé. Elle prit entre les fins calices de ses mains cette tête brune, rude et laide, elle mit sur ces lèvres sa bouche rieuse, fraîche, ardente, elle lui donna son premier baiser d’amour. Caillandre prit sa femme dans ses bras.

Ah ! pour être aimé aussi pleinement, sans dédain et sans refus, pour mériter ce don complet, que n’eût-il pas fait ! Qu’importait son vol ! Ses principes, son devoir, son honneur, tous les mots auxquels il croyait pourtant, qu’étaient-ils en face de cette femme passionnée, de cet amour et de cette joie qui l’emportaient au delà de lui-même sur les ailes de la passion souveraine ?