Les vendanges (Gozlan)/Histoire d’un franc

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Michel Lévy frères (p. 243-262).

HISTOIRE D’UN FRANC.


Peu d’années avant 1830 vivaient et vivaient fort mal, à Belleville, deux jeunes gens venus à Paris pour faire leur chemin. C’est sans doute pour mieux prendre leur élan qu’ils s’étaient logés à la barrière, entre trois ou quatre cours et six ou huit jardins. Excepté Dieu, qui pouvait supposer que ces deux pauvres provinciaux s’occupaient, dans le fond d’un pavillon, de la grande pensée de parvenir ? Après tout, Napoléon n’était guère mieux installé lorsqu’il vint à Paris pour la première fois. Ce n’est pas le pot qui fait la fleur ; elle se fait où on la place, pourvu qu’elle ait en elle de quoi devenir grande et belle.

Celle comparaison est complétement fausse comme la plupart des comparaisons ; on va le voir.

Qu’étaient spécialement venus faire à Paris nos deux jeunes gens, tous les deux du même âge, — vingt-deux ans, — tous les deux pauvres, tous les deux assez vifs, assez spirituels, pour ne pas démentir leur origine méridionale ? Vous croyez l’avoir deviné. Ils venaient faire, supposez-vous, de la peinture, parce qu’on leur avait donné à chacun un rameau de laurier, le jour de la distribution des prix de dessin, au collége du chef-lieu. Vous vous trompez. Alors, direz-vous, ils accouraient à la voix de monsieur tel ou tel, grands distributeurs de brevets d’immortalité, pour faire des vers ou de la prose, faute de mieux. Ce n’est pas cela. Par extraordinaire, nos deux amis n’étaient ni poëtes ni peintres, et, s’ils étaient destinés à mourir à l’Hôtel-Dieu, ce n’est ni Gilbert, qui se nourrissait de clefs, ni Chatterton, qui ne se nourrissait de rien du tout, qui devaient faire leur lit.

Marc et Marcelin étaient deux natures moins choisies, moins exceptionnelles. Nés dans une ville industrielle, ils en avaient sucé le gaz. Leur esprit s’était tourné vers la physique et la chimie, monde nouveau qui se lève à l’horizon et dont on a à peine aperçu la cime des montagnes. Penchés dès l’enfance sur les fourneaux de leurs pères, ils avaient d’abord admiré, avec la curiosité naïve du premier âge, les phénomènes de la fusion, le plomb coulant en ruisseaux d’or, l’argent frétillant au fond du creuset comme des poissons au fond d’un lac ; ils avaient appris ensuite à connaître la valeur des métaux, devenus objets de commerce, soumis à toutes les applications de l’industrie. Plus tard ils découvrirent que la science pouvait tirer bien d’autres partis de ces choses dont leurs pères ne savaient extraire qu’un profit borné comme leur esprit, comme leurs pauvres connaissances de sous-préfecture.

C’est Marc qui dit le premier à Marcelin :

— Nos pères font de la physique et de la chimie sans le savoir. Les bonnes gens ignorent les bancs de diamants auprès desquels ils passent tous les jours.

— Tu es ambitieux, dit Marcelin à Marc.

— Et toi ? répliqua Marc.

— Moi aussi, répondit Marcelin.

— Nous sommes bons chimistes tous les deux, reprit Marc, nous en savons plus dans le petit doigt que tous les industriels du département, dont nous sommes pourtant les très-humbles vassaux du côté de la fortune.

— Oui, cela est ainsi, reprit Marcelin en soupirant. Mais qu’y faire ? As-tu découvert un agent chimique pour décomposer les ingrats, dissoudre les faquins et vaporiser les fripons ?

— Non, répondit Marc, mais j’ai trouvé le moyen d’être aussi heureux, aussi riche, aussi puissant qu’eux sans être voleur.

— Mon ami, vends tout de suite ton secret au gouvernement. Mais tu plaisantes, et je plaisante comme toi.

— Je ne plaisante pas, et la preuve, c’est que je vais te confier ma recette. Allons à Paris, et livrons-nous à l’étude de la chimie et de la physique ; tout est à faire dans ces deux sciences, avec lesquelles l’Empire n’a su fabriquer que de la poudre à canon et la Restauration que du sucre de betterave. J’entrevois des merveilles derrière ce rideau de gaz, de vapeur, de fumée ; rideau léger, et qu’un souffle du génie peut emporter au loin. Nous le repousserons. Quel pauvre théâtre pour nous que cette ville où nous avons eu le bonheur de voir la lumière, ville où l’on fait du fer avec du fer, du plomb avec du plomb, du cuivre avec du cuivre ! Oh ! les illustres sorciers, les radieux magiciens ! Avec ces métaux, je ferai tout, moi ; nous ferons tout, nous autres ! car toi et moi, nous sommes inséparables. Je ne veux que voir le dôme de l’institut.

— C’est donc à Paris que tu veux aller ?

— Et où donc ? Y a-t-il une autre ville au monde ?

— Mais nous n’avons pas cinq cents francs à nous deux.

— Sais-tu si Colomb avait deux piastres seulement lorsqu’il découvrit l’Amérique ?

— Mais il a découvert l’Amérique, et après lui…

— Il y a tous les jours des Amériques à découvrir. Ah ! tu crois que tout ce que Dieu a caché se borne à trois mille lieues de terre, commençant et finissant par une mer glacée ? Mais, après Colomb, songe à toutes les autres Amériques découvertes. La culture et la propagation de la pomme de terre, — Amérique ! La vapeur appliquée à la navigation, — Amérique ! Le gaz éclairant nos villes, le gaz qui dormait depuis le déluge sous une épaisse croûte de charbon, — Amérique ! En morale, en littérature, en sciences, que d’autres Amériques à révéler au monde !

— Je m’embarque avec toi, nouveau Colomb, s’écria Marcelin. À quand le voyage ?

— Tout de suite, répondit Marc. N’attendons pas que l’âge nous envoie le découragement, ou, qui pis est, une femme à épouser ; les femmes, ces gouffres de tant de beaux génies, sirènes qui commencent par séduire ceux qu’elles doivent dévorer. Je parle des femmes légitimes.

Les deux amis se dirent une foule d’autres choses, mais aucune ne put les détourner d’aller chercher fortune à Paris.

Enfin Marc aperçut le dôme de l’Institut.

— Il sera à nous ! s’écria-t-il en mettant le pied sur le pont des Arts.

— Messieurs, messieurs, leur cria l’invalide, c’est deux sous !

L’enthousiasme de Marc reçut un seau d’eau glacée.

— Toujours de l’argent ! dit-il en payant l’invalide.

— Si jamais l’Institut est à nous, reprit Marcelin avec le calme d’un calculateur, je ferai construire des boutiques dans les pavillons latéraux, et, après avoir élevé de deux étages le corps principal, je le louerai à des Anglais qui payent bien.

— Profanation ! s’écria Marc. Et la science n’aura plus de temple, plus d’asile ! Je veux l’Institut pour y appeler tous les savants, tous les véritables savants, ceux auxquels l’intrigue et l’ignorance ferment aujourd’hui les portes. L’Institut n’aura plus de portes.

— Tu éviteras par là les contributions.

— Marchand, boutiquier, trafiquant ! dit Marc. Tu seras donc toujours le même ?

— C’est parce que je ne veux pas être toujours le même que je parle ainsi, répliqua Marcelin.

Rentrés dans leur petit pavillon de Belleville, les deux amis songèrent à s’installer. Avec le peu d’argent que leur avaient laissé le voyage, les commissionnaires et leur propriétaire, ils achetèrent des instruments de physique et de chimie. Leur laboratoire fut loin d’être complet, car il faut commencer par être excessivement riche pour devenir un peu riche avec l’aide de la chimie.

Cependant Marc commença à s’occuper des moyens de perfectionner les verres de lunettes avec lesquels les objets peuvent paraître visibles la nuit. Il savait que les lunettes de nuit sont encore à un état informe, malgré l’immense utilité que la navigation en tirerait si elle en possédait de bonnes. Il fondit, il lima, il combina jour et nuit, mangeant peu, ne dormant pas, ne sortant jamais.

De son côté, Marcelin travaillait aussi au même objet, mais avec une ardeur infiniment moins scientifique. Marc avait des élans. Marcelin des joies secrètes ; Marc poussait des cris, Marcelin souriait finement à chaque progrès.

— Je n’arriverai donc jamais ? disait Marc.

— Si jamais j’arrive ! murmurait Marcelin.

— Je veux, ajoutait l’un, que ma découverte ravisse, étonne, soulève le monde savant.

— Je me contenterais d’un petit perfectionnement honnête, disait l’autre tout bas.

Si Marc ne sortait jamais, comme je l’ai dit, Marcelin s’infiltrait dans le monde le plus qu’il le pouvait, tantôt de biais, tantôt à plat ventre, toujours adroitement. Il fréquentait les théâtres, se contentant de l’obscurité du parterre et du simple voisinage d’un commis marchand ou d’un petit employé.

Ainsi, lorsque Marc ne connaissait encore que l’escalier de son pavillon, Marcelin possédait son Paris comme un corsaire africain connaît les côtes de la Méditerranée.

Au bout de trois mois de veilles, de sueur, — et le mot sueur est pris ici dans la pénible acception du mot, la sueur de l’ouvrier fondu par la chaleur de sa forge, — Marc, desséché, amaigri, triste, découragé, brisa ses verres en disant : Ma découverte n’est bonne qu’à un cinquième près ; le cinquième restant est impossible, du moins à mes forces. Trois mois dévorés par ce charbon, ces flammes, et par une espérance encore plus corrosive que ces flammes !

Brisé de douleur, il tomba sur son lit avec la fièvre.

Au même instant Marcelin rentrait ; il revenait du spectacle.

— Qu’as-tu ? dit-il à Marc.

— J’ai que nous sommes perdus, ruinés, à deux doigts de l’hôpital.

— Et l’Amérique ? dit Marcelin.

— Il n’y a pas d’Amérique, répondit Marc les larmes au visage. Notre tentative est une erreur, notre essai une déception. Ce soir je me suis démontré que les lunettes de nuit telles que je les rêvais ne sont pas réalisables.

— Ah ! dit Marcelin.

— Comment ! tu ne te désoles pas ? tu ne meurs pas de désespoir !

— Pas de cette fois, répondit Marcelin en sortant de sa poche plusieurs poignées d’écus au milieu desquels nageaient quelques gracieuses pièces d’or.

— De l’argent ? s’écria Marc.

— De l’argent et de l’or, répondit Marcelin.

— Et comment ?

— Voici comment. Tandis que tu t’occupais de faire des verres au moyen desquels on y verrait la nuit, moi je m’occupais de fabriquer, en imitant tes procédés, des verres avec lesquels on pût y voir le jour.

— Tu es fou !

— Le fou a la parole. Tu cherchais à confectionner des télescopes, et moi des lunettes de spectacle à bon marché. Ton télescope aurait coûté trois mille francs ; ma lunette coûte six francs, six francs de moins que les lunettes ordinaires. Grâce à toi, la mienne, outre ces conditions de bon marché, a sur les lunettes dont on fait usage l’avantage de rapprocher de quelques toises de plus les objets qu’on regarde. Je travaillais sans te le dire à ce petit perfectionnement. Ce soir j’avais pris en sortant cinquante lunettes de mon invention. Pendant les entr’actes, je les ai toutes vendues au théâtre de l’Ambigu. Telle est la cause de mon indifférence pour ta douleur et de ma joie, que je prétends te faire partager.

— Malheureux ! s’écria Marc dans un accès de colère, c’est ainsi que tu te conduis avec moi, avec la science ! Tu la déchires, tu l’émiettes, tu la vends à des profanateurs, tes semblables. Trois mois de veilles, et pourquoi ? Pour arriver à vendre des lunettes de spectacle !

Marcelin ne trouva un adoucissement aux reproches de son ami qu’en s’endormant, la main étendue sur la pile d’argent qu’il avait gagnée avec la vente de ses lunettes.

Cette querelle se réduisit, quelques jours après, en un léger nuage flottant sur l’amitié des deux compatriotes. Le savant usa de générosité parce qu’il avait du cœur, l’homme habile employa la finesse parce qu’il avait du savoir-faire, en sorte que l’un, remis de la fièvre, retourna à ses fourneaux, et que l’autre, sans cesser de débiter ses lunettes, continua à travailler auprès de son ami.

On s’occupait beaucoup à cette époque des divers emplois affectables au gaz hydrogène. Paris et Londres, s’éclairaient à cette lumière factice qui, d’égout en égout, monte jusqu’au sommet des monuments, et va au haut du ciel surprendre les secrets de la nuit, dernier coup porté aux discrètes et vieilles amours de Diane et d’Endymion, si délicieusement peintes, au salon de cette année, par M. Nestor d’Andert.

Esprit infatigable, Marc se dit : Si cette lumière nouvelle, au lieu de ramper dans la terre et au bord des ruisseaux, toujours esclave du tuyau qui l’opprime, pouvait devenir portative comme le feu, comme l’eau, comme l’air, un problème des plus beaux serait résolu. IL faudrait que les vaisseaux, par exemple, pussent, sur mer, s’éclairer au gaz, comme le font nos maisons sur la terre. L’effort n’est pas au-dessus des moyens de la science. Tentons !

Il reprit ses cornues, ralluma son fourneau, et son courage monta, comme la flamme de sa forge au-dessus de sa tête.

Le fidèle compagnon de Marc suivit de l’œil toutes ces opérations difficiles, qu’il analysa à sa manière, et dont il étudia les résultats avec des espérances beaucoup moins sublimes, ainsi qu’on va le voir.

Mille déceptions venaient se jeter en travers des expériences nombreuses essayées par Marc. Tantôt le gaz, soumis à une agitation trop peu ménagée, afin de pressentir les effets du roulis ; brisait violemment l’appareil ; tantôt il s’enflammait dans le réservoir, se refusant à une émission lente. Alors le pauvre savant, les mains brûlées, les cheveux roussis, restait confondu d’anéantissement devant les débris de ses naufrages. Marcelin ne perdait pas si vite courage. — Mon Dieu ! disait-il, Rome ne s’est pas bâtie en un jour ; le fleuve est d’abord ruisseau ; tout vient à point à qui sait attendre, — et autres proverbes dont on vérifie la portée lorsqu’on a perdu les dents, les cheveux, et quelquefois l’intelligence. Il allait ensuite se remonter dans les salons des amis qu’il s’était faits ; et là on le regardait déjà non-seulement comme un homme fort aimable, mais encore comme un des plus ingénieux physiciens, comme un des plus habiles chimistes de l’époque. Dans l’art de flatter, il n’avait pas besoin des conseils de Marc. De préférence il côtoyait les hommes ancrés et amarrés au port, les femmes mûres ; il ne critiquait rien, pas même le mal, de peur d’avoir à se rétracter un jour. Non-seulement il adorait le soleil levant, mais tout ce qui se levait à quelque point ; que ce fût de l’horizon, la grande ourse ou la croix du sud.

Un soir, selon son habitude, il était sorti pour aller trôner dans le monde, laissant son ami, qui mangeait un hareng sur son enclume, pour tout dîner. Ce repas achevé, Marc sentit un petit frémissement dans un coin du cerveau ; c’était l’idée qui sonnait, la grande idée, celle qu’on cherche si longtemps, qu’on finit par aller la chercher dans le tombeau. Il tenait sa découverte ! il la saisit, l’étale sur le papier avec deux mots, quatre chiffres. Il traduit avec quelques corps chimiques ce langage inspiré, et le phénomène vient au monde, il est conçu, vivant, il est palpable. C’est une réalité. Marc a vaincu la difficulté. Le gaz, la lumière, voyagera sur les mers, où il ne fera plus nuit. Quel long soupir il exhala !

L’émotion l’asphyxiait, il avait besoin de prendre l’air, de se mêler à la vie des autres hommes pour ne pas mourir foudroyé. On ne touche pas impunément aux secrets de Dieu. Et, comme Archimède courant tout nu dans les rues après avoir résolu son fameux problème, comme Gibbon allant caresser ses chiens dans son jardin à une heure après minuit, quand il eut écrit la dernière ligne de son Histoire de la chute de l’empire romain, Marc quitta son cabinet et descendit comme un fou la montagne de Belleville. Sans avoir le sentiment des distances qu’il parcourut, il arriva au milieu de Paris, dont il voyait pour la première fois les merveilles après deux ans de séjour. Ce bruit de la rue amortit le bruit de sa tête. Peu à peu il se calma. Fraîche et étoilée, la nuit adoucit entièrement l’ardeur de son sang. Marc prit alors plaisir à contempler, avec la curiosité d’un naturaliste descendu dans la cloche à plongeur au fond de la mer, les milliers d’objets étalés par l’industrie derrière les glaces transparentes des boutiques. Nous négligerons de dire toutes les satisfactions qu’il éprouva dans cette revue, pour arriver tout de suite à l’espèce de secousse dont il fut ébranlé en lisant sur un paquet recouvert d’un papier bleu : Bougies au gaz. Il était déjà dans la boutique du marchand. — Qu’est-ce que ces bougies au gaz ? demanda-t-il. — C’est une nouvelle invention, lui répondit le commis. — De qui est cette invention ? — Parbleu ! lui dit le commis, vous revenez donc de la Chine, pour ignorer que les bougies au gaz et les chandelles au gaz sont de l’invention de M. Marcelin, le fameux chimiste. Lisez, monsieur, lisez ! — En effet, Marc put lire sur l’étiquette de chaque paquet : De l’invention de M. Marcelin, chimiste.

Éperdu, furieux, Marc sortit de la boutique et franchit comme un lion la distance qui le séparait de Belleville. Quand il rentra dans le pavillon, Marcelin était déjà couché. — Misérable ! lui dit-il, de mon invention tu as fait des bougies et des chandelles, — de mon invention, si grande et si hautement scientifique. Tu m’as avili, tu m’as volé, tu m’as traîné dans la boue du petit commerce. C’est pour des chandelles que j’ai ces trois rides au front, ces doigts brûlés, ces yeux éteints !

Marcelin lui répondit en balbutiant : — Je voyais que tu ne parvenais à rien avec tous tes travaux ; j’ai cherché à en tirer quelque utilité en les appliquant au commerce. Mes chandelles au gaz m’ont fait gagner trente mille francs, Je vais t’en compter quinze mille, et tu n’auras plus rien à dire.

— Plus rien à dire ! mais ce n’est pas quinze mille francs que j’aurais gagnés avec ma découverte, c’est un grand nom, un nom immortel. Je voulais une couronne, et tu me donnes un pain ! — Puisque je ne puis pas te tuer, poursuivit-il, je puis du moins tuer ma découverte, déshonorée d’avance par tes ignobles parodies. — Marc, d’un coup de pied, renversa ses cornues, et jeta au feu son problème. — Maintenant, sors d’ici, tu n’as plus rien à me voler.

— Voyons, lui dit Marcelin, apprécie mieux le sens de ma conduite envers toi. Si j’ai caché avec mystère la composition de mes bougies et de mes chandelles à gaz, c’est que je connaissais la fierté de ton caractère. Tu n’aurais jamais consenti à t’associer à l’exploitation de mon procédé…

— Je le crois bien, murmura Marc.

— Jamais tu n’aurais voulu mettre le pied dans ma fabrique.

— Tu as donc une fabrique ? demanda Marc avec étonnement.

— Mais oui…, une toute petite fabrique… répondit Marcelin. Cela ne va pas mal. J’ai des commandes…, je marche… Si tu voulais renoncer à tes théories pour te livrer entièrement à la pratique, je n’aurais que du plaisir à te donner une part dans les intérêts de ma maison.

— Ah ! tu me protèges, monsieur Marcelin !

— Non…, tu ne veux pas comprendre le côté sérieux de la vie ; écoute…

— Allons ! le marchand de chandelles se fait philosophe et me moralise.

— Je ne te moralise pas ; mais je voudrais que comme moi tu songeasses un peu plus à l’avenir. Tout se tient aujourd’hui : la politique et le commerce. Celui qui est riche est électeur. Soyons électeurs, et le député de notre pays nous courtisera. Il voudra nos voix, nous les lui donnerons ; mais, de son côté, il nous fera nommer fournisseurs de bougies à gaz de la maison du roi, des princes et des princesses. Services pour services.

— Tu as donc de l’ambition ?

— Voilà, Marc, la question que je t’adressai, le jour où tu me proposas de t’accompagner à Paris ; tu me répondis : Oui, et toi, en as-tu ?

— Cette ambition que j’ai encore, reprit Marc, n’est pas d’être le boutiquier des grands et d’entrer en concurrence avec les épiciers de Paris ; mais c’est l’ambition des Vauquelin, des Lavoisier, celle d’élever la France scientifique au premier rang des nations. C’est pour cela que, moi aussi, je veux devenir, non pas simple électeur vendant ma voix pour vendre des chandelles ou des lunettes de spectacle, mais député et pouvant, dire à la France, sans l’intermédiaire des journaux, toujours si avares de justice, mes grandes, mes utiles découvertes. Car ne crois pas que je sois un rêve-creux, un alchimiste, un astrologue ; je veux l’utile, mais je le veux immense, infini, faisant le bonheur de tous, comme Parmentier et Jenner le trouvèrent, et non l’utile comme tu le poursuis, propre à enrichir toi seul.

— Et pour t’enrichir, toi aussi, Marc.

— Moi ! Encore une fois cesse de m’associer à tes calculs de droguiste. Ils ne m’inspirent que du dégoût. Je t’ai dit de sortir tantôt. J’ai été dur, j’étais en colère. Tout simplement séparons-nous. Tu es l’homme de la fabrique, va à la fabrique ; moi je suis l’homme du laboratoire, je reste ici. Sans nous haïr, sans nous nuire, tâchons de vivre l’un sans l’autre.

— Puisque tu le veux, dit Marcelin, nous nous séparerons. Aussi bien nos goûts sont différents, nos opinions ne se ressemblent pas, ajouta-t-il, voyant que tout espoir de rester auprès de Marc pour lui dérober d’autres secrets devenait impossible. Mais, comme tu l’as dit, nous ne nous nuirons pas pour cela. Nous nous retrouverons dans les occasions difficiles où nous aurons besoin l’un de l’autre. Le lendemain matin, Marc et Marcelin se firent leurs adieux.

Marcelin aurait depuis longtemps provoqué cette séparation s’il n’eût toujours été retenu par la pensée de dérober quelques étincelles au vaste foyer de connaissances de son ami, quelques miettes, quelque savant procédé, susceptible de devenir sous sa main une pommade, un onguent, un élixir, un cirage. Il s’établit dans sa fabrique, au milieu de l’élégant appartement qu’il s’était fait meubler. Du haut de son lit de palissandre, il put voir courir, travailler ses nombreux ouvriers, et lire, en attendant son déjeuner, son journal d’opposition.

En 1830, tout bon petit commerçant était dans l’opposition.

Âme généreuse et bonne autant qu’elle était parfois ardente, Marc regretta son ami Marcelin, son compatriote, son compagnon de misère, son complice d’indépendance, son frère dans les travaux du laboratoire, quand ils regardaient tous les deux au fond du creuset en fusion s’il allait en surgir une pierre brute ou une étoile étincelante. La grande science est comme les grandes pensées, elle se loge au cœur. Marc laissa tomber une larme en se voyant seul dans le pavillon.

À quelques jours d’intervalle, le volcan sur lequel on dansait éclata. Mais les danseurs ne furent pas brûlés. C’était la révolution de 1830. On en connaît l’histoire et le roman ; on en connaît même la morale. Laissons donc les généralités. Pourquoi Marcelin avait-il appelé de tous ses vœux cette révolution ? Dans quel intérêt avait-il jeté un pot de fleurs sur la tête d’un pauvre Suisse qui ne lui faisait rien ?

De son côté, pourquoi Marc était-il sorti de son atelier pour aller croiser des balles avec un régiment de ligne dans le faubourg Saint-Antoine ? Quel était son espoir en renversant le gouvernement et en recevant un coup de feu au genou, horrible blessure qui le coucha pendant deux mois sur un lit de l’hôpital Saint-Louis ?

Voici pourquoi.

Marcelin, voulant devenir électeur et ne payant que deux cents francs de contributions, s’insurgeait pour abattre une dynastie qui n’acceptait que des électeurs à cent écus. Le pot de fleurs avec lequel il tua un Suisse signifiait ceci : Je veux être électeur à deux cents francs. Comme si le malheureux Suisse y pouvait quelque chose !

Ce que voulait Marc se devine : l’avènement de toutes les intelligences, leur entrée à la Chambre à la faveur du libre choix de tous les citoyens. Puisque les marchands de draps, de toiles, de savon, de cuirs, de vermicelle, puisque les chapeliers, les carrossiers, les tailleurs, et tout ce qui vend et trafique a le droit, de par l’argent, d’être éligible, je veux me battre pour que le savant, dont les procédés perfectionnent le drap, rendent la toile plus blanche, le savon plus doux, soit aussi reconnu digne de s’asseoir à la chambre des députés entre un tanneur et un carrossier.

Marcelin obtint ce qu’il désirait : il fut électeur à deux cents francs.

Pour avoir écrit ce qu’il désirait, pour avoir exprimé dans une brochure, deux mois après la révolution de 1830, le motif pour lequel il s’était fait meurtrir le genou, Marc fut arrêté et traduit devant le jury.

Savez-vous quel était le chef de ce jury appelé à juger Marc pour délit de presse ? C’était Marcelin, Marcelin lui-même !

Il est à peine besoin de dire que Marc, accusé d’avoir excité à la haine et au mépris du gouvernement du roi, fut condamné à trois mille francs d’amende et six mois de prison.

— Monsieur, lui dit le chef du jury après la condamnation, le jury, ayant égard à vos bons antécédents d’homme laborieux, a reconnu des circonstances atténuantes. Mais que l’avenir vous rende plus sage. Retournez à vos travaux.

Honorable marchand de chandelles !

Douloureusement affecté de la condamnation de son fils, le père de Marc mourut peu de temps après. Marc alla en prison. Il passa sous la voûte de l’antre de Sainte-Pélagie, tenant dans une main un traité de physique et ayant à l’autre main un bouquet de fleurs de la saison. Il était calmé et serein comme Socrate la veille de sa mort.

Juré et électeur, Marcelin fut presque aussitôt nommé capitaine de la garde nationale. Il donna un grand dîner où l’on vit du champagne frappé.

Du malheur de Marc il sortit pour lui une satisfaction aussi grande que peu désirée. En mourant, son père lui laissait quelques petites portions de vigne, quelques morceaux de terre de quelque valeur, enfin si ses calculs ne le trompaient pas, de quoi être électeur. — Ah ! si je suis électeur, se dit-il, je parlerai du moins dans les réunions et là je dirai tout ce que je ne puis ni écrire ni aller proclamer à la chambre, où pour entrer il faut payer cinq cents francs !

Sorti, de Sainte-Pélagie, Marc supputa tous ses biens, les petits et les moyens, additionna les diverses sommes qu’il payait comme impôt direct à l’État, et il découvrit qu’il s’en fallait d’un franc pour qu’il eût le droit d’être électeur. Il payait cent quatre-vingt-dix-neuf francs, ni plus ni moins. Il revint sur ses calculs, les vérifia, les recommença de nouveau ; toujours ce franc ne se trouvait pas, faisait défaut, restait en arrière. C’est qu’il ne payait pas ce franc sans lequel il ne pouvait être électeur ! Pour un franc ! Pauvre Marc ! posséder toutes les connaissances humaines, les avoir agrandies, pouvoir les élargir encore et demeurer dans la fatale impossibilité d’être électeur comme son ancien ami Marcelin, lui qui ne l’était devenu qu’en lui dérobant les fruits de son intelligence ! Il serait rentré de nouveau en prison s’il n’eût payé son amende de trois mille francs. Cette funeste diminution qu’il fut bien forcé d’infliger à ses biens, non-seulement l’empêcha encore plus qu’auparavant d’aspirer à la jouissance de ses droits électoraux, mais elle lui interdit le moyen qu’on lui avait conseillé d’abord : celui d’emprunter une somme avec laquelle il eût acheté le fragment de propriété qui lui eût servi à augmenter sa cote électorale. Il emprunta, mais ce fut pour payer son amende. Or, ses biens se trouvèrent, hypothéqués, et, sans pouvoir trouver à emprunter davantage pour devenir plus grand propriétaire, il resta dans le même état, c’est-à-dire électeur à un franc près. Ce franc fut sa muraille de la Chine.

Il n’y avait pas de murailles pour Marcelin. Tout était plaine et plaine fertile. Électeur, juré, capitaine de la garde nationale, il fut créé fournisseur pour toutes les fêtes publiques. On le nomma en outre chevalier de la Légion-d’Honneur.

Les deux anciens amis se virent un jour face à face à l’occasion d’un délit de garde nationale. Celui qui l’avait commis, c’était Marc ; celui qui présidait le conseil de discipline où le délit allait être jugé, c’était Marcelin.

« Messieurs, dit Marc, je ne suis pas un mauvais citoyen, comme vient de l’avancer M. le capitaine rapporteur, mais je suis chimiste. Depuis trois jours je m’occupe d’une grande question qui touche de près à la santé publique ; je m’occupe d’établir, par l’analyse, la quantité de poison qui entre dans les objets de consommation à l’usage du peuple. Ainsi le sel, le tabac, les bougies, recèlent une forte addition de substances vénéneuses, additions pratiquées par les vendeurs, fabricants… »

— Au fait ! s’écria le président.

— Le fait, le voici, répondit Marc. Pour arriver à une solution exacte, j’ai été obligé de soumettre à un feu continu certaines matières ; précisément mon jour de garde est tombé le jour de mon expérience. Pouvais-je quitter mon fourneau ? Si je l’eusse fait, l’expérience était perdue.

— Assez, dit le président, la cause est entendue.

Après avoir recueilli les voix, le président Marcelin condamna Marc à trois jours de prison.

Irrité, le pauvre chimiste détruisit une seconde fois les magnifiques résultats de son expérience. Il eut tort ; mais la colère, le ressentiment raisonnent-ils ?

Le peuple continua et continue à s’empoisonner. De plus en plus indigné de tant de persécutions, d’injustices, d’humiliations, Marc renonça à l’étude de la chimie pour se jeter tête baissée dans le tourbillon de la politique. La conviction, chez lui, s’aigrit en haine, et l’adversaire devint un ennemi. Calme parce qu’il était heureux, Marcelin fut successivement nommé colonel de la garde nationale, officier de la Légion-d’Honneur, et enfin député de je ne sais plus qu’elle ville du Midi.

Riche à millions, Marcelin est aujourd’hui de tous les bals diplomatiques ; on parle de le créer comte de Saint-Marcelin.

Il a fait un riche mariage ; il a un neveu évêque.

Marc, pour avoir écrit des pamphlets au lieu de continuer à faire de la chimie, a été enfermé dans une prison politique où il a été mangé du pain noir ; il a souffert et maudit.

Que lui a-t-il manqué pour être une des plus belles renommées de la France, un des plus utiles citoyens du monde ?

Un franc.