Lettre à Alphonse Karr

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Alphonse de Lamartine

Lettre à Alphonse Karr, jardinier
1857


 

Esprit de bonne humeur et gaîté sans malice,
Qui même en le grondant badine avec le vice,
Et qui, levant la main sans frapper jusqu’aux pleurs,
Ne fustige les sots qu’avec un fouet de fleurs !
Nice t’a donc prêté le bord de ses corniches
Pour te faire au soleil le nid d’algue où tu niches ;
C’est donc là que se mêle au bruit des flots dormants
Le bruit rêveur et gai de tes gazouillements !

Oh ! que ne puis-je, hélas! de plus près les entendre !
Oh ! que la liberté lente se fait attendre !
Quand pourrai-je, à ce monde ayant payé rançon,
Suspendre comme toi ma veste à ton buisson,
Et, déchaussant mes pieds saignants de dards sans nombre,
Te dire en t’embrassant : « Ami, vite un peu d’ombre !
Nous avons trop hâlé notre front et nos mains
Aux soleils, au roulis des océans humains ;
Echappés tous les deux d’un naufrage semblable,
Faisons-nous sur la plage un oreiller de sable,
Et qu’insensiblement, flot à flot, pli sur pli,
La marée en montant nous submerge d’oubli ! »

Il faut à tout beau soir son Jardin des Olives !

N’est-il pas, sur le bord du champ que tu cultives,
Parmi les citronniers, les cyprès et les buis,
Un maigre champ portant sa maison et son puits ?
Le figuier, tronc qui vit et qui meurt avec l’homme,
N’y fait-il pas briller sa figue en pleurs de gomme ?
N’y pend-il pas aux murs ses rameaux tortueux,
Comme pour subsister ou crouler avec eux ?
Vingt ou trente oliviers, à l’ombre diaphane,
N’y sont-ils pas penchés par la corde de l’âne ?
Sur l’écorce en lambeaux de leurs troncs écaillés
N’y voit-on pas courir les lézards éveillés ?
N’entend-on pas, au creux du sillon qui la brûle,
La cigale aux cent voix chanter la canicule ?
Dans le ravin plus vert, sous l’ombre du coteau,
Ne voit-on pas filtrer goutte à goutte un peu d’eau,
Où, pourvu que le Ciel avare un jour y pleuve,
Altéré par ses chants, ton rossignol s’abreuve ?
Ne voit-on pas du seuil luire entre les rochers
La plaine aux bleus sillons que fendent les nochers,
Où la vague à la vague, en jetant son écume,
Passe dans la lumière et se perd dans la brume ?
N’en respire-t-on pas, jusque sur la hauteur,
Comme d’un foin fauché l’enivrante senteur ?
Le choc de ses flots lourds, quand l’autan les soulève,
N’y fait-il pas voguer, rouler, trembler en rêve ?
Le terrible infini qu’on voit à l’horizon
N’y refoule-t-il pas le cœur à la maison ?
N’y bénit-on pas Dieu de cet arpent de terre
Où l’on repose en paix sous l’arbre sédentaire,
Où l’on s’éveille au moins comme on s’est endormi,
Sur cette fourmillière où l’homme est la fourmi ?

Enfin, autour du seuil de la hutte cachée,
Ne voit-on pas toujours la terre frais bêchée
Verdoyer du duvet des semis printanniers
Dont les cœurs de laitue enfleront les paniers ?
La bêche au fil tranchant que le gazon essuie,
L’arrosoir au long cou qui simule la pluie,
L’échelle qui se dresse aux espaliers des toits,
La serpette qui tond, comme un troupeau, le bois,
Le long râteau qui peigne et qui grossit en gerbes,
Quand la faux a passé, les verts cheveux des herbes ;
Outils selon la plante et selon la saison,
N’y sont-ils pas pendus aux clous sur la cloison ?

S’il est près de ta mer une telle colline,
Ami ! pour mon hiver retiens la plus voisine.

On dit que d’écrivain tu t’es fait jardinier ;
Que ton âne au marché porte un double panier ;
Qu’en un carré de fleurs ta vie a jeté l’ancre
Et que tu vis de thym au lieu de vivre d’encre ?
On dit que d’Albion la vierge au front vermeil,
Qui vient comme à Baïa fleurir à ton soleil,
Achetant tes primeurs de la rosée écloses,
Trouve plus de velours et d’haleine à tes roses ?
Je le crois ; dans le miel plante et goût ne sont qu’un :
L’esprit du jardinier parfume le parfum !
   
Est-on déshonoré du métier qu’on exerce ?
Abdolonyme roi fit ce riant commerce.
Tout homme avec fierté peut vendre sa sueur !
Je vends ma grappe en fruit comme tu vends ta fleur,
Heureux quand son nectar, sous mon pied qui la foule,
Dans mes tonneaux nombreux en ruisseaux d’ambre coule,
Produisant à son maître, ivre de sa cherté,
Beaucoup d’or pour payer beaucoup de liberté !
Le sort nous a réduits à compter nos salaires,
Toi des jours, moi des nuits, tous les deux mercenaires ;
Mais le pain bien gagné craque mieux sous la dent :
Gloire à qui mange libre un sel indépendant !

La Fortune, semblable à la servante agile
Qui tire l’eau du puits pour sa cruche d’argile,
Élevant le seau double au chanvre suspendu,
Le laisse retomber quand il est répandu ;
Ainsi, pour donner l’âme à des foules avides,
Elle nous monta pleins et nous descendit vides.
Ne nous en plaignons pas ; elle est esclave, et fait
Le ménage divin de son maître parfait ;
Bénissons-la plutôt, retombés dans la vase,
De n’avoir pas brisé tout entier l’humble vase,
D’avoir bu dans l’écuelle et de nous avoir pris
Tantôt pour le pouvoir, tantôt pour le mépris.
L’un et l’autre sont bons, pourvu qu’on y respecte
Le rôle de l’étoile ou celui de l’insecte :
L’homme n’a de valeur qu’à son jour, à son lieu,
Brin de fil enchâssé dans la toile de Dieu !...

Te souviens-tu du temps où tes Guêpes caustiques,
Abeilles bien plutôt des collines attiques,
De l’Hymète[1] embaumé venaient chaque saison
Pétrir d’un suc d’esprit le miel de la raison ?
Ce miel, assaisonné du bon sens de la Grèce,
Ne cherchait le piquant qu’à travers la justesse.
Aristophane ou Sterne en eût été jaloux ;
On y sentait leur sel, mais le tien est plus doux.
Ces insectes, volant en essaim d’étincelles,
Cachaient leur aiguillon sous l’éclair de leurs ailes ;
À leur bourdonnement on souriait plutôt ;
La grâce comme une huile y guérissait le mot !

C’était aussi le temps, où ces jouets de l’âme,
Tes romans, s’effeuillaient sur des genoux de femme,
Et laissaient à leurs sens, ivres du titre seul,
L’indélébile odeur de la fleur du Tilleul !

Enfin, te souviens-tu de ces jours où l’orage
À la hauteur du flux fit monter ton courage,
Prompt à tout, prêt à tout, à la mort, à l’exil,
Quand il fallait conduire un peuple avec un fil,
Et que tu traversais la grande Olympiade,
Aristippe masqué du front d’Alcibiade ?
As-tu donc oublié comme au fort du péril
Ton cœur en éclatant répondait au fusil ?
Ah ! je m’en souviens, moi ! Je crois te voir encore
A l’heure où sur Paris montait la rouge aurore,
Quand ma lampe jetait sa dernière lueur,
Et qu’un bain de ma veille étanchait la sueur ;
Tu t’asseyais tranquille au bord de ma baignoire,
Le front pâle et pourtant illuminé d’histoire ;
Tu me parlais de Rome un Tacite à la main,
Des victoires d’hier, des dangers de demain,
Des citoyens tremblants, de l’aube prête à naître,
Des excès, des dégoûts et de la soif d’un maître,
Du défilé terrible à passer sans clarté,
Pont sur le feu qui mène au ciel de Liberté !
Tu regardais la peur en face, en homme libre,
Et ta haute raison rendait plus d’équilibre
À mon esprit frappé de tes grands à-propos
Que le bain n’en rendait à mes membres dispos !
J’appris à t’estimer, non au vain poids d’un livre,
Mais au poids d’un grand cœur qui sait mourir ou vivre.

Ils sont passés ces jours dont tu dois être fier ;
C’était un autre siècle et pourtant c’est hier !
Les regretterais-tu ? Pour bêcher plus à l’aise,
Il fait bien moins de vent au pied de la falaise ;
Heureux qui du gros temps, où sombra son bateau,
A sauvé comme toi sa bêche et son râteau !
Quand l’homme se resserre à sa juste mesure,
Un coin d’ombre pour lui c’est toute la nature ;
L’orateur du Forum, le poète badin,
Horace et Cicéron, qu’aimaient-ils ? un jardin :
L’un à Tibur trempé des grottes de Neptune,
L’autre en son Tusculum plein d’échos de tribune.
Un jardin qu’en cent pas l’homme peut parcourir,
Va ! c’est assez pour vivre et même pour mourir !

J’ai toujours envié la mort de ce grand homme,
Esprit athénien dans un consul de Rome,
Doué de tous les dons parfaits, quoique divers,
Fulminant dans sa prose et rêveur dans ses vers,
Cicéron en un mot, âme encyclopédique,
Digne de gouverner la saine république,
Si Rome, riche en maître et pauvre en citoyen,
Avait pu supporter l’œil d’un homme de bien !
Peut-être sous César trop souple au diadème,
Mais par pitié pour Rome et non pas pour lui-même !

Quand sous le fer trompé César fut abattu,
Antoine eut peur en lui d’un reste de vertu ;
Fulvie aux triumvirs mendia cette tête ;
Octave marchanda ; Lépide, un jour de fête,
Ne pouvait refuser ce bouquet au festin ;
La courtisane obtint ce plaisir clandestin ;
La meute des soldats, qu’un délateur assiste,
Sortit de Rome en arme et courut sur la piste.

Cicéron, cependant, par ce divin effroi
Qui glace la vertu lorsque le vice est roi,
De Rome, avant l’arrêt, l’âme déjà bannie,
Parcourait en proscrit sa chère Campanie,
Tantôt quittant la plage et se fiant aux flots,
Tantôt montrant du geste une île aux matelots ;
Enfin, las de trembler de retraite en retraite,
Il se fit débarquer dans ses bains de Gaëte,
Délicieux jardins bordés de mers d’azur
Où le soleil reluit sur le cap blanc d’Anxur,
Où les flots, s’engouffrant dans ces grottes factices,
Lavaient la mosaïque, et, par les interstices,
Laissant entrer le jour flottant dans le bassin,
Des rayons sur les murs faisaient trembler l’essaim.
Mais des soldats rôdeurs les pas sourds retentirent,
Par leurs gazouillements ses oiseaux l’avertirent :
Quelques reflets de hache avaient dû les frapper ;
Remontant en litière il tenta d’échapper.
Il descendait déjà le sentier du rivage
Où sa galère à sec s’amarrait à la plage,
Quand on lui demanda sa tête ! — La voilà !
Il tendit son cou maigre au glaive ; elle roula.
Le jardin qu’il aimait but le sang de son maître....

De son bouquet sanglant ardente à se repaître,
Fulvie, en recevant la tête dans son sein,
Passa sa bague au doigt du tribun assassin ;
Puis, dans l’organe mort pour punir la harangue,
De son épingle d’or elle perça la langue,
Et sur les rostres sourds fit clouer les deux mains
Qui répandaient le geste et le verbe aux Romains !

Ainsi mourut, au site où se plaisait sa vie
La gloire des Romains, l’ennemi de Fulvie !
Son beau cap, ses jardins, sa mer, ses bois, ses cieux,
Lui prêtèrent la place et l’heure des adieux ;
Ses oiseaux familiers, voletant dans la nue,
Lui chantèrent au ciel sa libre bienvenue !
Le sort garde-t-il mieux à ses grands favoris ?
Qui ne voudrait trembler et mourir à ce prix,
Léguant comme ce sage, au sortir de la vie,
Son âme à l’univers et sa tête à Fulvie ?

Il n’est plus de Fulvie et plus de Cicéron ;
Notre Fulvie à nous, c’est quelque amer Fréron
Dont la haine terrestre au feu du ciel s’allume
Et qui nous percera la langue avec sa plume !


  1. Mont près d'Athènes, connu en temps anciens pour son miel.