Lettre à Lord Chesterfield

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Monseigneur,

j'ai été informé récemment par le propriétaire de « The World » que deux articles dans lesquels mon dictionnaire est recommandé au public ont été écrits par Votre Seigneurie. Être ainsi distingué est un honneur que, n'étant guère habitué aux faveurs des grands, je ne sais comment recevoir, ni en quel termes qualifier.

Quand, désirant un léger encouragement, je fus reçu par Votre Seigneurie, je fus renversé, comme le reste de l'humanité, par la grâce de vos propos, et je ne pouvais m'empêcher de vouloir me prétendre « Le vainqueur du vainqueur de la terre (1)»; et obtenir cette considération pour laquelle je voyais tant de monde lutter. Mais je trouvai si peu encouragée ma requête, que ni fierté ni modestie ne me permettaient de persévérer. Quand j'avais parlé en public à Votre Seigneurie, j'avais épuisé tout l'art de plaire que peut posséder un savant isolé et mal en cour. J'avais fait tout ce que je pouvais, et nul homme ne saurait être satisfait de se voir négligé, fût-il le plus petit des hommes.

Sept ans, Monseigneur, ont passé maintenant, depuis que j'ai attendu dans vos antichambres, quand je n'étais pas chassé de votre porte; pendant ce temps j'ai continué mon ouvrage avec des difficultés dont il serait vain de se plaindre, et je l'ai fait parvenir enfin à la publication, sans un seul secours, sans un seul mot d'encouragement, sans un seul sourire favorable. Traitement que je ne m'attendais point, car jamais je n'ai eu de protecteur auparavant.

Le berger de Virgile finit par connaître l'amour, et le trouva au milieu des rochers.

Est-ce cela, un protecteur, Monseigneur, celui qui regarde avec indifférence un homme se débattre dans l'eau pour, quand il a gagné la rive, venir l'embarrasser de son aide ? L'intérêt qu'il vous a plu de montrer pour mes travaux, eût-il été plus précoce, aurait été aimable, mais il a été différé jusqu'à ce que j'y sois insensible et ne puisse l'apprécier ; que je sois réduit à la solitude et ne puisse le partager ; que je sois connu et n'en aie plus besoin.

J'espère qu'il n'est pas cynique de ne pas s'avouer obligé quand aucun avantage n'a été reçu, ou de ne pas vouloir que le public considère comme dû à autrui ce que la providence m'a permis de faire par moi-même.

Ayant continué mon travail jusqu'ici avec si peu d'obligation à quelque protecteur, je ne serais pas déçu si je devais le conclure avec encore moins, si une telle chose est possible. Car je me suis depuis longtemps réveillé de ce rêve d'espérance dans lequel je m'étais vanté jadis avec tant d'exultation, Monseigneur,


Le plus humble et le plus obéissant serviteur de Votre Seigneurie,

Sam. Johnson.

(1) en français dans le texte