Lettre à Ménécée (traduction Chauffepié)

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Lettre à Ménécée
Traduction par Jacques Georges Chauffepié.
Lefèvre (p. 487-493).
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ÉPICURE À MÉNECÉE. SALUT.

[122] « La jeunesse n’est point un obstacle à l’étude de la philosophie. On ne doit point différer d’acquérir ces connaissances, de même qu’on ne doit point avoir de honte de consacrer ses dernières années au travail de la spéculation. L’homme n’a point de temps limité, et ne doit jamais manquer de force pour guérir son esprit de tous les maux qui l’affligent.

« Ainsi celui qui excuse sa négligence sur ce qu’il n’a pas encore assez de vigueur pour cette laborieuse application, ou parce qu’il a laissé échapper les moments précieux qui pouvaient le conduire à cette découverte, ne parle pas mieux que l’autre qui ne veut pas se tirer de l’orage des passions, ni des malheurs de la vie, pour en mener une plus tranquille et plus heureuse, parce qu’il prétend que le temps de cette occupation nécessaire n’est pas encore arrivé ; ou qu’il s’est écoulé d’une manière irréparable.

« Il faut donc que les jeunes gens devancent la force de leur esprit, et que les vieux rappellent toutes celles dont ils sont capables pour s’attacher à la philosophie ; l’un doit faire cet effort afin qu’arrivant insensiblement au terme prescrit à ses jours, il persévère dans l’habitude de la vertu qu’il s’est acquise ; et l’autre afin qu’étant chargé d’années, il connaisse que son esprit à toute la fermeté de la jeunesse pour se mettre au-dessus de tous les événements de la fortune, et pour lui faire regarder avec intrépidité tout ce qui peut l’alarmer dans la spéculation de l’avenir, dont il est si proche.

[123] « Méditez donc, mon cher Ménecée, et ne négligez rien de tout ce qui peut vous mener à la félicité ; heureux celui qui s’est fixé dans cette situation tranquille ! il n’a plus de souhaits à faire, puisqu’il est satisfait de ce qu’il possède ; et s’il n’a pu encore s’élever à ce degré d’excellence il doit faire tous ses efforts pour y atteindre.

« Suivez donc les préceptes que je vous ai donnés si souvent, mettez-les en pratique, qu’ils soient les sujets continuels de vos réflexions, parce que je suis convaincu que vous y trouverez, pour la règle de vos mœurs, une morale très régulière.

« La base sur laquelle vous devez appuyer toutes vos maximes, c’est la pensée de l’immortalité et de l’état bienheureux des dieux : ce sentiment est conforme à l’opinion qui s’en est répandue parmi les hommes ; mais aussi prenez garde qu’en définissant la divinité, vous lui donniez aucun attribut qui profane la grandeur de son essence, en diminuant son éternité ou sa félicité suprême ; donnez à votre esprit sur cet Être divin tel essor qu’il vous plaira, pourvu que son immortalité et sa béatitude n’en reçoivent aucune atteinte.

« Il y a des dieux, c’est une connaissance consacrée à la postérité ; mais leur existence est tout à fait différente de celle qu’ils trouvent dans l’imagination des hommes. Celui-là donc n’est point un impie téméraire qui bannit celle foule de divinités à qui le simple peuple rend des hommages ; c’est plutôt cet autre qui veut donner à ces êtres divins les sentiments ridicules du vulgaire.

[124] « Tout ce que la plupart de ces faibles esprits avancent sur la connaissance qu’ils en ont, n’est point par aucune notion intérieure qui puisse servir de preuve invincible, c’est seulement par de simples préjugés. Quelle apparence que les dieux, selon l’opinion commune, s’embarrassent de punir les coupables et de récompenser les bons, qui, pratiquant sans cesse toutes les vertus qui sont le propre d’un excellent naturel, veulent que ces divinités leur ressemblent, et estiment que tout ce qui n’est pas conforme à leurs habitudes mortelles est fort éloigné de la nature divine.

« Faites-vous une habitude de penser que la mort n’est rien à notre égard, puisque la douleur ou le plaisir dépend du sentiment, et qu’elle n’est rien que la privation de ce même sentiment.

« C’est une belle découverte que celle qui peut convaincre l’esprit, que la mort ne nous concerne en aucune manière ; c’est un heureux moyen de passer avec tranquillité cette vie mortelle sans nous fatiguer de l’incertitude des temps qui la doivent suivre, et sans nous repaître de l’espérance de l’immortalité.

[125] « En effet, ce n’est point un malheur de vivre, à celui qui est une fois persuadé que le moment de sa dissolution n’est accompagné d’aucun mal ; et c’est être ridicule de marquer la crainte que l’on a de la mort, non pas que sa vue, dans l’instant qu’elle nous frappe, donne aucune inquiétude, mais parce que, dans l’attente de ses coups, l’esprit se laisse accabler par les tristes vapeurs du chagrin ? Est-il possible que la présence d’une chose étant incapable d’exciter aucun trouble en nous, nous puissions nous affliger avec tant d’excès par la seule pensée de son approche ?

« La mort, encore un coup, qui paraît la plus redoutable de tous les maux, n’est qu’une chimère, parce qu’elle n’est rien tant que la vie subsiste ; et lorsqu’elle arrive, la vie n’est plus : ainsi elle n’a point d’empire ni sur les vivants ni sur les morts ; les uns ne sentent pas encore sa fureur, et les autres, qui n’existent plus, sont à l’abri de ses atteintes.

« Les âmes vulgaires évitent quelquefois la mort, parce qu’elles l’envisagent comme le plus grand de tous les maux ; [126] elles tremblent aussi très souvent par le chagrin qu’elles ont de perdre tous les plaisirs qu’elle leur arrache, et de l’éternelle inaction où elle les jette ; c’est sans raison que la pensée de ne plus vivre leur donne de l’horreur, puisque la perte de la vie ôte le discernement que l’on pourrait avoir, que la cessation d’être enfermât en soi quelque chose de mauvais ; et de même qu’on ne choisit pas l’aliment par sa quantité, mais par sa délicatesse, ainsi le nombre des années ne fait pas la félicité de notre vie ; c’est la manière dont on la passe qui contribue à son agrément.

« Qu’il est ridicule d’exhorter un jeune homme à bien vivre, et de faire comprendre à celui que la vieillesse approche du tombeau, qu’il doit mourir avec fermeté ; ce n’est pas que ces deux choses ne soient infiniment estimables d’elles-mêmes, mais c’est que les spéculations qui nous font trouver des charmes dans une vie réglée nous mènent avec intrépidité jusqu’à l’heure de la mort.

« C’est une folie beaucoup plus grande d’appeler le non-être un bien, ou de dire que, dès l’instant qu’on a vu la lumière, il faut s’arracher à la vie.

[127] « Si celui qui s’exprime de cette sorte est véritablement persuadé de ce qu’il dit, d’où vient que dans le même moment il ne quitte pas la vie ? S’il a réfléchi sérieusement sur les malheurs dont elle est remplie, il est le maître d’en sortir pour n’être plus exposé à ses disgrâces ; et si c’est par manière de parler, et comme par raillerie, c’est faire le personnage d’un insensé. La plaisanterie sur cette matière est ridicule.

« Il faut se remplir l’esprit de la pensée de l’avenir, avec cette circonstance, qu’il ne nous concerne point tout à fait, et qu’il n’est pas entièrement hors d’état de nous concerner, afin que nous ne soyons point inquiétés de la certitude ou de l’incertitude de son arrivée.

« Considérez aussi que des choses différentes sont l’objet de nos souhaits et de nos désirs ; les unes sont naturelles, et les autres sont superflues ; il y en a de naturelles absolument nécessaires, et d’autres dont on peut se passer, quoique inspirées par la nature. Les nécessaires sont de deux sortes ; les unes font notre bonheur par l’indolence du corps, et quelques autres soutiennent la vie, comme le breuvage et l’aliment. [128] Si vous spéculez ces choses sans vous éloigner de la vérité, l’esprit et le corps y trouveront ce qu’il faut chercher et ce qu’il faut éviter ; l’un y aura le calme et la bonace, et l’autre une santé parfaite, qui sont le centre d’une vie bienheureuse.

« N’est-il pas vrai que le but de toutes nos actions, c’est de fuir la douleur et l’inquiétude, et que lorsque nous sommes arrivés à ce terme, l’esprit est tellement délivré de tout ce qui le pouvait tenir dans l’agitation, que l’homme croit être au dernier période de sa félicité, qu’il n’y a plus rien qui puisse satisfaire son esprit et contribuer à sa santé.

« La fuite du plaisir fait naître la douleur, et la douleur fait naître le plaisir ; c’est pourquoi nous appelons ce même plaisir la source et la fin d’une vie bienheureuse, [129] parce qu’il est le premier bien que la nature nous inspire dès le moment de notre naissance ; que c’est par lui que nous évitons des choses, que nous en choisissons d’autres, et qu’enfin tous nos mouvements se terminent en lui ; c’est donc à son secours que nous sommes redevables de savoir discerner toutes sortes de biens.

« La frugalité est un bien que l’on ne peut trop estimer ; ce n’est pas qu’il faille toujours la garder régulièrement, mais son habitude est excellente, afin que n’ayant plus les choses dans la même abondance, nous nous passions de peu, sans que cette médiocrité nous paraisse étrange ; aussi faut-il graver fortement dans son esprit que c’est jouir d’une magnificence pleine d’agrément que de se satisfaire sans aucune profusion.

[130] « La nature, pour sa subsistance, n’exige que des choses très faciles à trouver ; celles qui sont rares et extraordinaires lui sont inutiles, et ne peuvent servir qu’à la vanité ou à l’excès. Une nourriture commune donne autant de plaisir qu’un festin somptueux, et c’est un ragoût admirable que l’eau et le pain lorsque l’on en trouve dans le temps de sa faim et de sa soif.

« Il faut donc s’habituer à manger sobrement et simplement, sans rechercher toutes ces viandes délicatement préparées ; la santé trouve dans cette frugalité sa conservation, et l’homme, par ce moyen, devient plus robuste et beaucoup plus propre à toutes les actions de la vie. [131] Cela est cause que s’il se trouve par intervalles à un meilleur repas, il y mange avec plus de plaisir ; mais le principal, c’est que par ce secours nous ne craignons point les vicissitudes de la fortune, parce qu’étant accoutumés à nous passer de peu, quelque abondance qu’elle nous ôte, elle ne fait que nous remettre dans un état qu’elle ne nous peut ravir, par la louable habitude que nous avons prise.

« Ainsi lorsque nous assurons que la volupté est la fin d’une vie bienheureuse, il ne faut pas s’imaginer que nous entendions parler de ces sortes de plaisirs qui se trouvent dans la jouissance de l’amour, ou dans le luxe et l’excès des bonnes tables, comme quelques ignorants l’ont voulu insinuer, aussi bien que les ennemis de notre secte, qui nous ont imposé sur cette matière, par l’interprétation maligne qu’ils ont donnée à notre opinion.

[132] « Cette volupté, qui est le centre de notre bonheur, n’est autre chose que d’avoir l’esprit sans aucune agitation, et que le corps soit exempt de douleur ; l’ivrognerie, l’excès des viandes, le commerce criminel des femmes, la délicatesse des boissons et tout ce qui assaisonne les bonnes tables, n’ont rien qui conduise à une agréable vie : il n’y a que la frugalité et la tranquillité de l’esprit qui puissent faire cet effet heureux ; c’est ce calme qui nous facilite l’éclaircissement des choses qui doivent fixer notre choix, ou de celles que nous devons fuir ; et c’est par lui qu’on se défait des opinions qui troublent la disposition de ce mobile de notre vie.

« Le principe de toutes ces choses ne se trouve que dans la prudence qui, par conséquent, est un bien très excellent ; aussi mérite-t-elle sur la philosophie l’honneur de la préférence, parce qu’elle est sa règle dans la conduite de ses recherches ; qu’elle fait voir l’utilité qu’il y a de sortir de cette ignorance qui fait toutes nos alarmes ; et que d’ailleurs elle est la source de toutes les vertus qui nous enseignent que la vie est sans agrément, si la prudence, l’honnêteté et la justice ne dirigent tous ses mouvements, et que, suivant toujours la route que ces choses nous tracent, nos jours s’écoulent avec cette satisfaction, dont le bonheur est inséparable : car ses vertus sont le propre d’une vie pleine de félicité et d’agrément, qui ne peut jamais être sans leur excellente pratique.

[133] « Cela supposé, quel est l’homme que vous pourriez préférer à celui qui pense des dieux tout ce qui est conforme à la grandeur de leur être, qui voit insensiblement avec intrépidité l’approche de la mort, qui raisonne avec tant de justesse sur la fin où nous devons tendre naturellement, et sur l’existence du souverain bien, dont il croit la possession facile et capable de nous remplir entièrement ; qui s’est imprimé dans l’esprit que tout ce qu’on trouve dans les maux doit finir bientôt, si la douleur est violente, ou que si elle languit par le temps, on s’en fait une habitude qui la rend supportable ; et qui, enfin, se peut convaincre lui-même que la nécessité du destin, ainsi que l’ont cru quelques philosophes, n’a point un empire absolu sur nous, ou que tout au moins elle n’est pas tout à fait la maîtresse des choses qui relèvent en partie du caprice de la fortune, et qui en partie sont dépendantes de notre volonté, parce que cette même nécessité est cruelle et sans remède, et que l’inconstance de la fortune peut nous laisser toujours quelques rayons d’espérance.

« D’ailleurs, la liberté que nous avons d’agir comme il nous plaît n’admet aucune tyrannie qui la violente, aussi sommes-nous coupables des choses criminelles ; de même que ce n’est qu’à nous qu’appartiennent les louanges que mérite la prudence de notre conduite.

[134] « Il est donc beaucoup plus avantageux de se rendre à l’opinion fabuleuse que le peuple a des dieux, que d’agir, selon quelques physiciens, par la nécessité du destin ; cette pensée ne laisse pas d’imprimer du respect, et l’on espère toujours du succès à ses prières ; mais lorsque l’on s’imagine une certaine nécessité dans l’action, c’est vouloir se jeter dans le désespoir.

« Gardez-vous donc bien d’imiter le vulgaire, qui met la Fortune au nombre des dieux ; la bizarrerie de sa conduite l’éloigne entièrement du caractère de la divinité, qui ne peut rien faire qu’avec ordre et justesse. Ne croyez pas non plus que cette volage contribue en aucune manière aux événements ; le simple peuple s’est bien laissé séduire en faveur de sa puissance ; il ne croit pas néanmoins qu’elle donne directement aux hommes ni les biens ni les maux qui font le malheur ou la félicité de leur vie ; mais qu’elle fait naître seulement les occasions de tout ce qui peut produire les effets.

« Arrachez donc autant qu’il vous sera possible cette pensée de votre esprit, [135] et soyez persuadé qu’il vaut mieux être malheureux sans avoir manqué de prudence que d’être au comble de ses souhaits par une conduite déréglée, à qui néanmoins la fortune a donné du succès ; il est beaucoup plus glorieux d’être redevable à cette même prudence de la grandeur et du bonheur de ses actions, puisque c’est une marque qu’elles sont l’effet de ses réflexions et de ses conseils.

« Ne cessez donc jamais de méditer sur ces choses ; soyez jour et nuit dans la spéculation de tout ce qui les regarde, soit que vous soyez seul, ou avec quelqu’un qui ait du rapport avec vous : c’est le moyen d’avoir un sommeil tranquille, d’exercer dans le calme toutes vos facultés et de vivre comme un dieu parmi les mortels. Celui-là est plus qu’un homme, qui jouit pendant la vie des mêmes biens qui font le bonheur de la divinité. »