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Lettre à M. Ernest Renan

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LADISLAU NETTO



LETTRE

À

Monsieur ERNEST RENAN

À PROPOS DE

L’INSCRIPTION PHÉNICIENNE

APOCRYPHE

soumise en 1872

À l’Institut historique, géographique et ethnographique du Brésil


RIO DE JANEIRO
Imprimerie à vapeur Lombaerts & Comp.
7, Rua dos Ourives, 7

1885


AU LECTEUR



Une circonstance singulière, que les pages suivantes font connaître, m’a mis en rapport avec l’un des plus illustres orientalistes des temps modernes, M. Ernest Renan.

Tout le monde conviendra qu’à lui seul pouvaient être adressés le récit et les explications qu’on va lire.

C’est un hommage rendu au savant, au maître vénéré, dont le nom glorieux est dans toutes les bouches ; c’est pour moi l’accomplissement d’un devoir de loyauté envers l’homme dont l’estime m’est particulièrement précieuse.


L. N.



L’INSCRIPTION

PHÉNICIENNE

APOCRYPHE


Monsieur et vénéré Maître,


Chez les Grecs, certains amateurs ont eu cette manie du faux antique ; Hérode Atticus faisait graver pour ses villas des inscriptions en lettres du temps de Lycurgue.
Emile Egger, Polémon, ii.

L’Institut historique, géographique et ethnographique du Brésil, la plus ancienne des associations littéraires et scientifiques de l’Amérique du Sud, a rendu depuis 1838 de grands services à l’histoire de notre patrie. Ses séances, qui se tiennent de quinze en quinze jours, sont toujours honorées par la présence de l’Empereur.

Le 13 Septembre 1872, entre les autres pièces de la correspondance, le secrétaire de l’Institut donna lecture d’une lettre adressée au président, M. le vicomte de Sapucahy et ainsi conçue :

« Monsieur le vicomte,

Comme je faisais transporter des pierres dans ma propriété de Pouso Alto, près de la Parahyba, mes esclaves en ont apporté une qu’ils avaient déjà cassée en quatre morceaux ; cette pierre présentait de nombreux caractères que personne ne comprit, je les ai fait copier par mon fils qui sait un peu de dessin, et je me suis résolu à envoyer cette copie à Votre Excellence, comme président de l’Institut historique et géographique du Brésil, afin de voir si Votre Excellence ou quelque autre personne peut savoir ce que ces lettres signifient. Et comme je suis venu dans cette capitale et que je n’ai pas eu le temps de les remettre personnellement à Votre Excellence, je les lui envoie par la poste.

Je suis avec une entière considération et respect,

De Votre Excellence,
Attentionné, dévoué et obligé serviteur.
Joaquim Alves da Costa.

Rio, 11 Septembre 1872. »


À la lettre était jointe en effet une feuille de papier contenant les caractères annoncés, et dont la gravure ci-annexée est le fac simile parfait.

Le 16 Septembre, c’est-à-dire trois jours après la séance, je recevais du ier secrétaire de l’Institut, avec la feuille où étaient tracés les caractères transmis par M. Alves da Costa, la communication suivante :



« Monsieur,


Par ordre de l’Institut historique, géographique et ethnographique brésilien, je vous transmets une copie de la lettre de M. Joaquim Alves da Costa et celle des caractères graphiques trouvés sur une pierre par le même M. Costa, dans sa ferme de la Parahyba, afin que la commission d’archéologie et d’ethnographie, dont vous êtes un très digne membre, donne son avis sur ladite inscription, ainsi qu’il a été résolu par l’Institut dans sa séance du 13 courant.

« Dieu vous garde. Secrétariat de l’Institut, au Palais Impérial de la ville, le 16 Septembre 1872. À Monsieur le docteur Ladisláu de Souza Mello Netto, membre de la commission d’archéologie et d’ethnographie de l’Institut historique et géographique brésilien. — Joaquim C. Fernandes Pinheiro, ier Secrétaire. »


C’est ainsi, Monsieur et vénéré Maître, que je fus chargé de donner mon avis sur ce document curieux, que je reconnus dès l’abord être écrit en caractères phéniciens. J’eus tout de suite l’idée de dire cela à l’Institut, et de limiter à cette déclaration de la nature des lettres mon intervention dans cette affaire. J’étais d’autant plus porté à m’abstenir de toute autre immixtion que je ne suis à aucun degré spécialiste en langues sémitiques.

Mais « l’esprit est prompt », le caractère parfaitement phénicien de ces lettres, la couleur locale et les circonstances si naturelles de la trouvaille, le puissant intérêt qu’avait éveillé chez moi, à première vue, un fait dont la valeur pouvait être considérable pour l’histoire de l’Amérique, tout cela ne pouvait me laisser indifférent. Et de plus, tout ce que l’on sait de l’audace, de l’intrépidité des navigateurs phéniciens, ce que nous en dit le Périple d’Hannon, ce que nous laissent entrevoir les traditions égyptiennes et grecques au sujet des peuples qui habitaient une grande île au milieu de l’Atlantique, la fameuse Atlantide, au sujet de laquelle Solon avait entrepris un poème ; la défense du sénat de Carthage, sous peine de mort, d’aller s’établir dans une île découverte, dit Aristote, à plusieurs journées de navigation du continent, bien au-delà des colonnes d’Hercule, défense édictée pour faire cesser l’émigration des principaux habitants, tous ces faits, récits ou légendes, me séduisaient. Par la mémoire et par l’imagination, je me trouvais conduit à accorder une grande vraisemblance à l’existence de l’inscription, dont j’avais la copie sous les yeux. La science elle-même venait dans mon esprit corroborer mes suppositions. Les belles recherches, dont le lieutenant Maury a eu l’initiative, au sujet des courants océaniques, qui sont aujourd’hui très étudiés et bien connus, surtout en ce qui concerne le courant équatorial, de l’E. à l’O., lequel sous le nom de courant brésilien se bifurque à la hauteur de la partie la plus orientale de la côte du Brésil, en face de nos provinces de Parahyba, Pernambouc et Rio-Grande do Norte, ajoutaient des arguments en faveur de la possibilité d’un débarquement de Phéniciens ou de Carthaginois sur nos rivages.

La branche N. de ce courant se dirige vers la mer des Antilles, entre dans le golfe du Mexique, d’où elle ressort, en contournant la Floride, forme le fameux Gulf-stream, qui se rend en grande partie vers les cotes d’Europe.

C’est la branche méridionale de ce même courant qui, rencontrée en 1500 par Pedro Alvares Cabral, par 10° ou 12° au Sud de l’équateur, le porta à son insu fort loin vers l’occident, et, par hasard, lui fit découvrir le Brésil, au mont Paschoal, par 16°56′ de latitude S.

Il pouvait se faire qu’Hannon ou d’autres navigateurs carthaginois eussent été entraînés vers la même contrée, par la même cause, et assez rapidement peut-être, eu égard à la légèreté des navires de ce temps-là et à la rapidité du courant.

Toutes ces considérations eurent assez d’influence pour me faire croire à l’existence du monument phénicien dont on annonçait la découverte, et pour me faire entreprendre le déchiffrement de l’inscription.

Je ne possédais que de légères connaissances en hébreu ; j’en fis une étude plus approfondie, ce qui me prit du temps et exigea un grand effort. La traduction de l’inscription me donna un travail énorme. Les révélations arrachées à la copie, par le déchiffrement des premières lignes, me remplirent d’une nouvelle ardeur et me conduisirent plus vite que je ne le supposais à la fin de ce travail, si l’on peut s’exprimer ainsi à propos d’un simple essai, tel que celui de cette interprétation provisoire. Je ne l’ai point donnée ni ne pouvais la donner comme complète, terminée ; je pensais qu’il fallait auparavant étudier minutieusement la pierre d’où l’on disait avoir tiré l’inscription, et obtenir la preuve irréfragable qu’il ne s’agissait point de l’un de ces faux monuments phéniciens dont certains aventuriers s’étaient servis peu d’années auparavant dans le but d’obtenir soit des gouvernements, soit des musées d’antiquités, des sommes fabuleuses.

Pour m’éclairer à cet égard, j’eus recours à tous les moyens particuliers dont je pouvais disposer.

Il y a au Brésil deux grands fleuves portant le nom de Parahyba : l’un donne son nom à une province du Nord et s’appelle Parahyba do Norte ; l’autre baigne trois provinces : São Paulo, Minas-Geraes et Rio de Janeiro, donne son nom à une ville de celle-ci, et s’appelle Parahyba do Sul. Dans laquelle des deux régions arrosées par ces deux fleuves, éloignés de 15° en latitude, devais-je diriger mes recherches pour savoir ou résidait le signataire de la lettre adressée au respectable président de l’Institut ? Tout semblait fait pour rendre les recherches plus incertaines, plus difficiles. Le nom même du domaine rural de M. Joaquim Alves da Costa, Pouso Alto, est commun à un grand nombre de localités, il signifie lieu d’étape, de repos, habitation en un lieu élevé et a, par suite, été donné à bon nombre de résidences de l’intérieur du Brésil bâties sur une hauteur.

J’écrivis aux personnes influentes de diverses localités, je consultai les listes des voyageurs venus du Nord à Rio de Janeiro, ou sortis de ce port pendant les mois antérieurs et postérieurs à la date de la lettre d’envoi ; j’eus recours aux almanachs des deux Parahyba, aux statistiques civiles et à celles de la police, à tous les recensements possibles, et je n’obtins aucun renseignement sur M. Costa.

Ce fut alors que je m’adressai à la presse de Rio de Janeiro afin de faire connaître au public l’objet de mes préoccupations depuis plusieurs mois, et déclarer que je ne faisais cette communication que dans le but d’obtenir des renseignements exacts, positifs, sur l’origine jusqu’alors énigmatique de cette curiosité.

Le mystère dans lequel continua à demeurer enveloppée l’individualité Joaquim Alves da Costa, après ma lettre aux journaux de cette capitale, éveilla chez moi les plus violents soupçons à l’égard de l’authenticité de l’inscription à laquelle se rattachait ce nom.

Ce fut à cette même époque, Monsieur, que j’eus l’honneur de recevoir la lettre par laquelle vous me mettiez en garde contre les falsifications qui avaient été offertes déjà par différents spéculateurs et sur divers points.

Mes dernières hésitations s’évanouirent.

Néanmoins, je pris la résolution d’examiner de nouveau et avec plus de soin la prétendue copie de l’inscription.

Quelques phrases mieux étudiées me parurent suspectes, leur construction me sembla forcée. Je reconnus que les mots Yth alonim valonuth avaient été évidemment tirés du premier vers de la scène i, acte v, du Pœnulus de Plaute, et que d’autres phrases se ressentaient du style un peu abâtardi du Livre d’Ézéchiel. Ces découvertes confirmèrent mes soupçons au sujet de la provenance apocryphe de l’inscription que le hasard avait soumis à mon examen, inscription qui, sans aucun doute, avait un but bien différent de celui qui lui est échu en partage.

Cette inscription me causait véritablement plus d’ennuis et de contrariétés que son facétieux auteur ne l’eut jamais imaginé.

Depuis ma lettre aux journaux de Rio de Janeiro, la presse de tous les pays s’était emparée de la nouvelle, qui avait fait son chemin comme l’œuf de la fable de La Fontaine, Les femmes et le secret, à tel point que le Journal des Débats de Paris, empruntant à un journal de Guayaquil la nouvelle de la trouvaille, disait qu’elle avait été faite au Pérou et que l’inscription existait, non pas sur une pierre cassée en quatre morceaux, mais sur une colonne. Il en résulta que, de tous côtés, d’Europe et d’Amérique, ce fut à mon adresse une pluie de demandes de renseignements au sujet de l’inscription. Personne ne s’imaginait que j’en avais grandement besoin moi-même, et que j’en demandais incessamment à tous et de toutes parts, ni que c’était pour en obtenir plus sûrement que je m’étais, fort à contre-cœur, adressé à la presse brésilienne.

Au milieu de ces désagréments et de ces luttes, je me demandais souvent à moi-même : Quel est le paléographe de ce pays ou y habitant, assez versé dans les langues sémitiques et surtout en phénicien, qui a eu la légèreté, l’impudence ou la sottise, si peu en harmonie avec son instruction, de se donner le travail de composer, au prix d’une énorme perte de temps, de laborieuses recherches et d’autres efforts intellectuels, une si longue inscription ? Si pareil exégète vit au Brésil ou s’y est trouvé de passage, quel a pu être son but en se donnant la tâche excessive d’inventer ce morceau épigraphique ?

Si c’était pour mettre à l’épreuve les connaissances de l’Institut historique en fait de philologie sémitique, l’expérience me paraissait mal appliquée et d’un goût fort douteux, car, excepté S. M. l’Empereur qui, comme vous le savez, Monsieur, s’occupe avec un certain succès de langues orientales, aucun des membres de cette Société n’a de prétention au titre d’orientaliste. L’étude des langues n’est point du ressort de l’Institut Historique, si ce n’est, comme matière ethnologique, celle que parlaient ou parlent encore les indigènes du Brésil.

Il ne restait donc qu’une hypothèse probable, celle d’une spéculation mercantile préparée par cette fraude, au moyen de laquelle on cherchait à donner de la valeur à un monument, fabriqué, quand cela serait utile, avec les lettres de la copie supposée.

Quoi qu’il en soit, je demeurai parfaitement convaincu que j’étais en présence d’une des ces fourberies sans nom, indignes d’hommes éclairés, d’un de ces pièges que j’aurais le plus grand plaisir à déjouer et que je trouverais glorieux de dénoncer.

C’était d’ailleurs un devoir qui m’incombait, et il fallait à tout prix, avec une ardeur égale à celle que j’avais mise au service du déchiffrement de l’ingénieuse inscription, que j’en fisse reconnaître la fausse origine.

Pour cela j’eus recours à une feinte bien excusable. J’écrivis à chacune des personnes que l’on donnait au Brésil, à Rio de Janeiro surtout, comme s’occupant de langues orientales. Il y en avait cinq : quatre étrangers et un Brésilien. Celui-ci m’était connu depuis longtemps et sous plus d’un rapport ; il m’était insuspect. Je connaissais mal les autres ; je m’adressai pourtant à chacun d’eux et leur envoyai une copie de mon interprétation, en leur demandant leur avis sur la nature de l’inscription et sur mon essai de traduction.

À chaque réponse que je recevais, j’en comparais minutieusement l’écriture avec celle de la lettre écrite trois ans auparavant par le supposé Joaquim Alves da Costa au marquis de Sapucahy, lettre que j’avais toujours devant les yeux, que je connaissais si bien et qui était probablement oubliée par son auteur. La réponse si anxieusement désirée me parvint enfin, elle était à n’en pas douter de la même main qui avait trace l’ancienne missive. L’émotion que je ressentis à la vue de ce document précieux fut telle que, tout en procédant à une comparaison superflue, j’avais de la peine à en croire mes yeux, malgré l’évidence, claire et nette, de la parfaite ressemblance entre les deux écritures. Il m’en coûtait d’autant plus de me rendre à cette évidence qu’il s’agissait d’un homme distingué, profond érudit et dont le caractère social respectable m’imposait la plus grande circonspection et, sur cette singulière circonstance, la plus grande réserve. Une seconde réponse, que je provoquai, et que j’obtins du même personnage, vint confirmer la preuve fournie par la première.

Le doute ne m’était plus permis. L’évidence était là sous mes yeux, palpable, éloquente, indubitable !

Mais… qui expliquera cette bizarrerie de la nature humaine ?

Ah ! permettez moi de vous le dire, illustre et cher Maître, j’éprouvai à cet instant la même impression mélancolique et pour ainsi dire aigre-douce que l’on ressent lorsque, mal éveillé encore, on voit fuir les dernières images d’un songe délicieux et la pénombre du rêve faire place à la lumière du jour qui nous rappelle aux tristes réalités de la vie matérielle.

L’inscription phénicienne de la Parahyba était une inscription apocryphe.

Deux sentiments opposés se partageaient mon esprit ; je ressentais une sorte de plaisir, une joie de conscience à reconnaitre, à constater la fraude, et pourtant, d’un autre côté, j’étais envahi par un vif regret, par une indéfinissable tristesse en voyant se dissiper, comme un décevant mirage, toute la valeur de ce document qui me semblait jusqu’à ce moment, malgré mes doutes, le seul probable, l’unique admissible à tous les égards, pour rendre témoignage de la présence des grands navigateurs de l’antiquité sur ce côté de l’Atlantique. Bien des fois, lorsque des doutes entraient dans mon esprit au sujet de l’authenticité de l’inscription, je m’étais dit : se non e vero, e bene trovato, et cela parce qu’en vérité je crois encore fermement que les Phéniciens ou plutôt les Carthaginois ont fait de fréquents voyages de long de la côte occidentale d’Afrique, surtout à l’époque où trente mille de leurs nationaux furent établis, dispersés entre les colonnes d’Hercule et l’ile de Cerné, dont la position est encore indéterminée, alors qu’ils possédaient près de trois cents villes de commerce[1], des comptoirs probablement, sur cette même côte, et pouvaient réunir 350 galères à cinq rangs de rames, sans compter les autres navires, 42,000 combattants et 105,000 matelots.

J’admets facilement qu’ils ont dû éprouver plus d’une fois de la difficulté à vaincre le courant du golfe de Guinée, soit à l’aller, soit au retour, avec leurs légères embarcations de commerce. Or, si l’on calcule la vitesse qui peut être imprimée à l’un de ces anciens bateaux, emporté vers l’Ouest par la branche méridionale du courant équatorial, à l’époque de sa plus grande vélocité, surtout s’il est aidé par l’alizé, ce qui ne peut guère manquer — on reconnaitra qu’il ne faudrait pas plus d’un mois, moins peut-être, pour que, même sans voiles et sans grande force de rames, un pareil navire vint aborder à Pernambouc ou à Parahyba do Norte[2].

Malgré ce que je viens de dire, je n’ai nullement l’intention d’insister sur la présence des Phéniciens en Amérique. Mes plus récents travaux, au sujet des tribus primitives du Nouveau Monde, éloignent cette présomption et me portent à adopter une opinion bien différente de celle de la plupart des ethnographes, depuis Court de Gébelin jusqu’aux plus modernes, qui ont cru trouver une preuve de l’introduction de l’élément phénicien sur le continent américain dans les inscriptions de Dighton Rock et de Grave Creeck, lesquelles à mon point de vue n’ont rien de phénicien.

Dans son grand ouvrage : Indian Tribes of the United States, Schoolcraft décrit et représente quelques perles phéniciennes que Morlot et Nilsson regardent comme des preuves évidentes de la présence des Phéniciens sur notre continent. Deux perles identiques ont été trouvées dans la province brésilienne de São Pedro do Rio Grande do Sul, et l’une d’elles est au Muséum de Rio de Janeiro ; malgré cela je ne les considère point comme un témoignage suffisant en faveur de la supposition de mes confrères du Nord.

Ces perles peuvent être, et paraissent être en effet, phéniciennes ou vénitiennes ; à ce sujet j’ai eu l’occasion de dire dans une publication récente[3] : « Il serait utile de rechercher si des ornements semblables n’ont point été apportés en grande abondance, parmi les objets dont les premiers colons et les audacieux explorateurs portugais se munissaient pour distribuer aux sauvages, afin de s’attirer leurs bonnes grâces et leur sympathie. Les couleurs brillantes de ces objets nous portent à croire qu’il en fut ainsi… »

Je me trompe peut être ? mais il me semble qu’en tout ce qui touche aux choses de l’Amérique précolombienne, il n’y a rien de certain, et qu’aucune preuve ne se produit en faveur de telle ou telle théorie ou conjecture sans qu’il y ait un argument contraire à y opposer. En ce qui a rapport à l’histoire précolombienne, à laquelle se rattache l’hypothèse phénicienne, j’ai écrit dans la publication précitée : « Telle est l’inextricable trame sous laquelle se cache l’évolution de cette histoire qu’il n’est aucun fait d’apparente authenticité, pouvant ouvrir la voie à d’incontestables révélations, qui ne soit immédiatement annulé par un fait opposé, d’une admissibilité tout aussi irrécusable que le premier. On dirait un fait exprès, que contre chaque témoignage, indubitable de prime abord, il s’élève aussitôt quelque argument irréfutable ; de telle sorte que la découverte des premiers anneaux de l’évolution ethnologique américaine paraît fuir à mesure que nous faisons des efforts pour y atteindre ou même pour éclairer la question. »

Quoi qu’il en soit, nous n’avons jusqu’à présent rencontré ni au Brésil, ni en nul autre pays d’Amérique aucun de ces monuments érigés par les Phéniciens, comme marque de prise de possession de leurs conquêtes, ainsi qu’ils avaient l’habitude d’en dresser partout où ils abordaient pour la première fois. De plus, dans aucun des dialectes parlés par les tribus de la côte du Nouveau-Monde, il n’a été possible de retrouver le moindre vestige évident de l’idiome phénicien ; ces dialectes n’étaient que des modifications locales, des patois de la langue guarano-tupy, appelée lingua geral parce qu’elle était parlée ou entendue dans tout le pays compris entre La Plata et l’Amazone.

Le Brésil, en particulier, continue à être, à peu prés, selon l’expression de Balbi : « La terra incognita de l’ethnographie américaine[4].

Dans les vieilles chroniques, traitant accessoirement d’ethnographie ou d’archéologie, on trouve les renseignements donnés par Faria y Souza[5] au sujet d’une statue équestre, supposée phénicienne, trouvée à Corvo, dont le bras droit était étendu dans la direction de l’Ouest ; on a aussi une mention de Thévet[6] au sujet de deux monuments de pierre de la même origine, dans une grotte de l’île São Miguel, on possède également les révélations de Cabrera à l’égard de Votan et de ses voyages de Chivin en Amérique ; enfin, Pline dit que les envoyés de Juba trouvèrent aux Canaries un petit temple carthaginois dans une île qu’ils nommèrent Junonia, du nom de la divinité protectrice de Carthage ; ils trouvèrent aussi des ruines d’habitations, vestigia ædificiorum.

Mais toutes ces traditions sont au-dessous de celles de Quetzalcohuatl et de Bochica qui, d’après les théogonies américaines, seraient venus des pays d’outre Atlantique, et, probablement des rives orientales de la Méditerranée, lesquelles ne s’appuient sur aucune base assez solide pour leur donner un caractère d’authenticité.

Tout cela ne peut nous inspirer aucune confiance ; ce sont des histoires vagues, sans fondements précis, que leur mythomorphisme doit faire entrer dans la catégorie des fables qui nuancent les antiques traditions de tous les peuples. Il y a bien, je le sais, et l’on a pu l’entrevoir plus haut, un je ne sais quoi de probable, de vraisemblable, de conséquent même, dans l’idée de la venue des Phéniciens en Amérique ; mais la science ne se contente pas de probabilités, et les faits positifs, les seuls sur lesquels elle puisse s’étayer sûrement, nous font encore défaut[7].

Il y avait près de trois ans que la copie de la prétendue inscription avait été envoyée à l’Institut historique. Durant cet espace de temps, ma communication à la presse de Rio de Janeiro, malgré son caractère tout conditionnel, était reproduite par tous les journaux du Brésil, comme elle l’avait été à l’étranger, et par un même sentiment de curiosité. Mais, tandis qu’à l’étranger, on commentait le document avec les lumières de l’érudition bien qu’avec de naturelles hésitations pour plusieurs spécialistes ; dans mon propre pays, où règne généralement une indifférence regrettable pour ces sortes de sujets, et ou personne ne se livre à l’étude des langues orientales, il s’est trouvé des individus qui ont osé me croire capable d’avoir copié ces caractères de quelque vieux bouquin, et dire que je faisais passer pour mienne une traduction d’autrui ; d’autres, moins injurieux pour mon caractère, mais plus ingénus, pensaient que j’avais pris des griffonnages pour des lettres phéniciennes ; d’autres, enfin, je ne sais si c’était par plus d’ignorance ou plus de malveillance, firent courir le bruit que cette inscription n’était qu’une attrape forgée par quelqu’un de mes ennemis, et l’on citait le nom d’individus qui ne savent même pas le portugais, leur langue maternelle, qui en ignorent les règles, bien qu’ils parlent et écrivent l’allemand, l’anglais, le français, naturellement avec une égale incorrection grammaticale. De tels hommes ne sont nulle part dignes d’attention, et ici pas plus qu’ailleurs, on ne leur accorde grande importance.

Il y avait pourtant la partie sérieuse de la classe éclairée, celle à laquelle nous devons l’explication de nos actes publics ; il y avait aussi l’obligation de faire connaître à tout le monde la nature de cette inscription, puisque bien malgré moi tout le monde avait été informé de l’existence de cette curiosité.

Du moment ou j’avais arraché le voile qui couvrait l’origine de cette singulière affaire, il était de mon devoir de mettre le public dans la confidence de ce secret, en me servant du moyen auquel j’avais eu recours pour ma première communication. Je publiai en effet une seconde lettre dans ce but. Mais, chose singulière, elle n’eut presque aucun écho ni au dedans ni au dehors du Brésil. Je crois que quelques journaux la reproduisirent, mais ils furent en petit nombre, et peu de personnes la lurent. Tel est l’esprit des sociétés modernes ! Lors de mon premier avis, l’attention avait été éveillée, attirée, par une chose étonnante, merveilleuse, il s’agissait d’un fait presque sans exemple. Ma seconde lettre venait dire la vérité, une vérité nue et crue, réelle, prosaïque, désenchanteresse. Rien n’avait paru plus désirable que la vérité évidente et claire ; elle se fit jour, mais elle parut sévère, sans attraits et moins agréable qu’on n’eut jamais pu l’imaginer. C’en fut assez pour qu’on la reçut froidement et peut-être avec une sorte de mauvaise volonté.

Il en est résulté que, malgré ma seconde publication, je n’ai pas cessé depuis ce temps d’être interrogé, et, pour ainsi dire, persécuté par un grand nombre de personnes, soit du Brésil, soit de l’étranger, qui s’intéressent à la trop fameuse inscription apocryphe.

C’est là une des raisons qui m’ont porté à publier cet opuscule.

Toutefois, la principale de ces raisons, celle qui domine toutes les autres, c’est le profond respect que j’ai pour vous, Monsieur et cher Maître, la vénération que m’inspire votre noble caractère et votre talent supérieur ; c’est pour cela que j’ai regardé comme un devoir de vous donner sur ce sujet les éclaircissements les plus détaillés.

Dix années se sont écoulées depuis que j’ai fait ma seconde communication au public, et malgré cela tout me porte à croire que vous ignorez le dénouement de l’affaire tel qu’il est et tel que je l’ai publié ici, au Brésil. Il est vrai que j’ai eu l’honneur de vous en faire part dans le temps, mais je ne sais si ma lettre vous est parvenue.

Outre cela, différentes Revues ont mentionné le fait et ont discute l’inscription, mais il n’en vient guère qu’une dizaine à bibliothèque du Muséum, qui, par suite de son affectation spéciale aux sciences naturelles, ne reçoit que de rares publications de philologie et de sciences historiques.

Il s’est peut-être produit, au sujet de mon intervention obligée dans cette question, des allusions que j’ignore, et lors même qu’elles m’eussent été défavorables, je n’ai pu ni m’en défendre, ni les combattre. En tout cas, je le dis en réponse à M. le professeur Gaffarel, si l’auteur de la fausse inscription, le seul intéressé à y donner de l’importance, n’a pas mis fin à son existence et à sa déception, comme l’a fait l’infortuné Morton en voyant s’écrouler tous les projets qu’il avait fondés sur le géant d’Onondaga, ce ne sera pas moi qui aurai recours à un dénouement aussi tragique, pour avoir été la cause involontaire de l’insuccès de cet autre Morton de la Parahyba, et profité de son défaut de mémoire pour lui faire me livrer son secret.

Ce qui suit est la reproduction de ma seconde lettre à la presse de Rio de Janeiro, par laquelle je faisais connaître le résultat final de mes investigations à l’égard de l’origine de la fausse inscription.

Article du Jornal do Commercio de Rio de Janeiro, du 8 Mai 1875.


« Inscription phénicienne. — M. le docteur Ladisláu Netto, directeur général du Muséum national nous adresse la lettre suivante :



« Monsieur le Rédacteur,

« En Septembre 1872, l’illustre marquis de Sapucahy, président de l’Institut historique, reçut une lettre, datée de Rio même, signée par un M. Joaquim Alves da Costa, annonçant que dans sa ferme de Pouso-Alto, près de la Parahyba, ses esclaves avaient trouvé une pierre portant des lettres gravées, qu’il avait fait copier par son fils, lequel savait un peu dessiner, et il envoyait cette copie afin que l’Institut prit connaissance de ces lettres auxquelles lui-même n’entendait absolument rien.

« Or, comme ni le feu marquis de Sapucahy, ni aucun des membres de l’Institut historique ne s’étaient jamais occupés de langues orientales, le curieux manuscrit fut reçu presque sans examen ni observation par cette Société, et, par une formalité habituelle, on jugea bon de le soumettre à l’examen de la seule de ses sections à laquelle semblait revenir de droit cette communication : la section d’Archéologie, dont je fais partie.

« À première vue, je reconnus dans ces caractères une inscription phénicienne des plus parfaites quant à la forme alphabétique. Émerveillé d’une si importante découverte, mais en même temps saisi de quelque appréhension par la crainte bien naturelle d’une mystification, je me mis avec ardeur et empressement, en secret néanmoins, au travail de l’interprétation, en m’aidant pour cela d’un peu d’hébreu, langue dont j’avais ébauché l’étude dans les loisirs que me laissaient, en Europe, mes occupations quotidiennes.

« En même temps, et dès le premier jour, je mis en œuvre tous les moyens imaginables pour connaitre ce M. Costa et pour savoir où était située exactement sa ferme de Pouso Alto, soit près de la Parahyba du Sud, soit près de celle du Nord. Dire tout le travail que cela me donna, serait fort difficile : almanachs du pays, listes de votants, agences de la poste, autorités de police, j’eus recours à tout, je m’adressai à tous, afin de connaître l’origine de cette inscription, avec la précaution de n’en parler à personne ; ce fut en vain !

« À mesure que ce mystère me paraissait plus impénétrable et éveillait dans mon esprit des soupçons chaque jour plus vifs, je faisais des rapprochements involontaires entre l’expédition des Phéniciens partis de la mer Rouge et la possibilité de leur venue jusqu’à la côte du Brésil, possibilité qui m’était démontrée par les travaux de Maury et de ses continuateurs sur les courants océaniques. La probabilité s’accroît si l’on admet la réalité de la circum-navigation du continent africain par les Phéniciens envoyés par le pharaon Néchao, selon de récit d’Hérodote, comme le croient aujourd’hui beaucoup de géographes, d’archéologues et d’orientalistes ; s’il en est ainsi, il faut reconnaître comme fort admissible la venue involontaire de ces navigateurs, ou de partie d’entre eux, jusqu’à la côte du Brésil.

« L’impétuosité du courant appelé équatorial ou brésilien, qui part de l’extrémité méridionale du continent africain et se dirige vers notre côte, est considérable ; à cette circonstance s’ajoutent, pour donner plus de force à ma conjecture, les coups de vent, les tempêtes qui règnent dans cette région le long de la côte d’Afrique.

« Six mois se passèrent ainsi, j’avais à peu prés terminé la version de la dite inscription, et ne voyant plus aucun moyen particulier dont je pusse m’aider pour avoir des nouvelles de celui qui avait découvert le monument, j’eus recours à la presse, et il me parut utile d’exposer succinctement ce qui s’était passé. En m’adressant aux journaux de Rio de Janeiro, j’eus le soin de les avertir que l’Institut historique et moi-même, nous suspendions notre jugement à l’égard de l’authenticité de l’inscription, et que, quoi qu’il arrivât, je ne ferais de mon travail une publication définitive que lorsque j’aurais rencontré le monument original ou obtenu des preuves de son authenticité.

« La presse entière, comme il y avait lieu de l’espérer, prit le plus grand intérêt à cette affaire ; la curiosité publique se manifesta, et, au bout de peu de mois, la nouvelle qui avait franchi l’Océan, circulait, malgré moi, dans tous les centres intelligents, mais si gravement altérée déjà par plusieurs échos périodiques de la presse, que le Journal des Débats de Paris, la donnait comme venant de Guayaquil, dans l’État de l’Équateur.

« L’effet de ma publication, dont le but unique dans mon esprit était de faire naître quelque lumière au sujet de la curieuse communication, fut donc tout différent de ce que j’attendais. Le seul homme pour qui ma lettre avait été écrite et publiée, M. Joaquim Alves da Costa, propriétaire de Pouso Alto, près de la Parahyba, ne la lut pas parce que cet homme n’a jamais existé. Le mystère dont s’entourait cette individualité, la manière dont l’envoi avait été fait au vénérable marquis de Sapucahy et par dessus tout la contexture même de quelques mots et de phrases de l’inscription, qui rappelle en partie le Pœnulus de Plaute, en partie le périple d’Hannon et dans sa presque totalité quelques uns de livres de la Bible, tout cela me maintenait dans un état de soupçon, qui ne faisait que s’accroître, soupçon fortifié par l’opinion de plusieurs savants que j’avais consultés, en leur exposant mes doutes.

« Je n’hésitai plus et résolus de faire tout ce qui serait possible pour élucider la question, et tout bien pesé, je sentis que si j’avais éprouvé quelque satisfaction en parvenant à déchiffrer l’inscription, j’en éprouverais certainement une bien plus grande encore si je parvenais à en découvrir l’auteur. Le moyen dont je me servis pour cela fut la comparaison des autographes de divers orientalistes, que je jugeai capables de cette fraude, avec la lettre originale du pseudo Costa.

« On peut s’imaginer combien je dus avoir de persévérance, déployer de discernement, pour arriver à exécuter cette tache épineuse et désagréable, mais nécessaire, au moyen d’une correspondance dont je pris l’initiative avec chacun d’eux.

« Heureusement enfin, la preuve irrécusable, si longtemps et si anxieusement attendue, vint me tomber entre les mains. La fraude se dégagea évidente de cette pénombre de doute à travers laquelle je l’entrevoyais, et se trouva dans une telle lumière que la plus entière conviction se fit dans mon esprit.

« Quel a pu être le but de l’auteur de cette mystification manquée, qui a demandé un travail considérable, je ne le devine pas et je ne serai point le premier à faire des suppositions à cet égard. Si, comme je le crois, ces lignes tombent sous les yeux du savant orientaliste, il y verra que depuis longtemps j’étais maître de son secret et que, si j’ai recours aujourd’hui, pour le dévoiler, à cette même presse dans laquelle a paru, il y a environ deux ans, sa communication, c’est que cette affaire qui, tombée au Brésil dans le plus profond oubli, renaît à chaque instant dans le reste du monde et m’attire des interrogations de l’Amérique du Nord, de la France, de l’Allemagne et de l’Angleterre, ou bon nombre de sociétés savantes la discutent, ou d’innombrables journaux de philologie, d’archéologie, la reproduisent. À cause même du caractère officiel qui fait que ces interpellations me sont adressées de tant de contrées différentes, il devient indispensable que je dise la vérité sans déguisement, afin que mon silence ne me fasse point passer un jour, aux yeux de qui que ce soit, pour l’auteur ou le complice d’un aussi indigne subterfuge, auquel mon caractère ne saurait se plier lors même que me suffiraient mes trop faibles connaissances en langues sémitiques. »


La construction de l’inscription phénicienne, dont il s’agit, devrait être présentée ici avec les modifications qui m’ont été suggérées par les derniers examens auxquels je me suis vu obligé. Mais, comme avant ces examens, j’avais confie à un membre distingué de la London Anthropological Society et sur ses instances, une copie de l’inscription apocryphe accompagnée de la version en hébreu et en français, et comme aussi cette Société a publié le tout dans le 3me numéro de ses Proceedings, j’ai cru mieux faire en laissant l’inscription telle qu’elle s’y trouve, d’autant mieux que c’est là le seul exemplaire que j’aie envoyé en Europe.

Il n’existe point à Rio de Janeiro de types hébraïques, c’est ce qui m’empêche de discuter la subdivision en mots que j’ai le plus récemment faite de cette inscription. Cela eut été nécessaire pour compléter le sens de quelques phrases, car le faussaire a sauté à dessein plusieurs lettres, pour faire croire ou qu’elles avaient été détruites par le temps, ou qu’elles avaient échappé au copiste.

Si j’avais à faire maintenant cette discussion, je commencerais en réunissant les quatre premières lettres en un seul mot « Nous » au-lieu de ce que j’y ai mis, et je retoucherais probablement ainsi toute l’inscription, car j’y trouve maintenant beaucoup à changer.

Mais son caractère apocryphe lui ôte tout intérêt et éteint chez moi tout désir de m’en occuper davantage.

Si je la publie et si j’en fais l’objet de cet écrit, c’est dans le but unique d’expliquer et de justifier mon rôle dans cette affaire. Je ne m’y suis intromis que pour accomplir un devoir. L’Institut historique, auquel ce document avait été envoyé, m’avait officiellement chargé, comme membre de la section d’archéologie, de l’examiner. Or, de l’examen à l’interprétation, et de l’ interprétation au dénouement qui l’a suivie, il y a un si naturel enchaînement de circonstances, que j’aurais mérité des reproches si j’avais, sans en faire aucun cas, gardé ou détruit le papier qui m’avait été remis.

Pendant que je travaillais à l’interprétation et même avant, puis après ma première communication aux journaux, je reçus, Monsieur et vénéré Maître, outre vos conseils encourageants et vos judicieuses réflexions, quelques annotations de S. M. l’Empereur, qui possède, comme vous le savez, des connaissances étendues en hébreu et dans les langues orientales, en général, et une lettre remplie de sages conseils de l’illustre professeur Bargès. Ce fut aussi avec un profond sentiment de reconnaissance que je lus, dans les Proceedings de la London Anthropological Society, les observations faites au sujet de ma version, par les professeurs Richmond, Hodges, Prag, St Clair, Carter, Blake et Lewis.

Je l’ai déjà dit, s’il ne s’agissait pas d’une inscription supposée, j’aurais certainement répondu à la bienveillance de ces savants, en leur communiquant que, depuis ma première et provisoire version, j’avais eu l’occasion de trouver une interprétation plus exacte pour certains mots.

La discussion est donc close et close à jamais sur ce malencontreux sujet.


Depuis plusieurs années j’ai pris à cœur l’étude de l’homme américain, et j’ai reconnu que, bien plus que l’étude des langues orientales, celle de la langue guarano-tupy m’était indispensable, car cet idiome était parlé, avec des modifications purement locales, par les nations qui s’étendaient depuis les pampas, au Sud de Buénos-Ayres, jusqu’aux Guyanes, et depuis les bords de l’Atlantique jusqu’aux contreforts orientaux de la chaîne des Andes.

J’échangerais bien volontiers tout ce que je sais des langues de l’ancien continent contre tout ce que j’ignore de l’antique et philosophique langue guarano-tupy, dont la beauté et la prodigieuse richesse avaient tant de charmes pour le Père Montoya et pour le grand catéchiste Anchieta, et dont la connaissance est de la plus haute valeur pour l’ethnographie américaine.




INSCRIPTION PHÉNICIENNE

APOCRYPHE

De la PARAHYBA

FAC-SIMILE DE L’INSCRIPTION

Inscription

VERSION HÉBRAÏQUE par L. NETTO

Version hébraïque


Ce monument de pierre a été dressé par des Canaanéens Sidoniens qui, pour aller fonder des comptoirs en pays éloigné, montagneux et aride, sous la protection des dieux et des déesses, se sont mis en voyage dans la dix-neuvième année du règne d’Hiram, notre puissant roi. Ils partirent d’Asiongaber, dans la mer des Joncs (la mer Rouge), après avoir embarqué les colons sur dix navires et ils naviguèrent ensemble le long de la côte d’Afrique pendant deux ans. Ils furent ensuite séparés du commandant de la flotte et entrainés loin de leurs compagnons. Ils sont arrivés ici douze hommes et trois femmes sur cette côte inconnue, dont moi, le malheureux Métu-Astarté (serviteur de la puissante Astarté) ai pris possession. Que les dieux et les déesses me soient en aide.

  1. Georg. de Horn. De originibus Americanis, pag. 19.
  2. On sait que des indigènes, parlant une langue inconnue, et probablement apportés par le Gulf Stream, abordèrent en Gaule, 60 ans av. J. C. et furent présentés au proconsul Quintus Cœcilius Metellus Céler. Ils étaient venus dans une embarcation faite d’une seule pièce de bois.
  3. L. Netto. Investigações sobre a archeologia brasileira dans les Archivos do Museu Nacional, pag. 441—443. 6e vol. Rio de Janeiro, 1885.
  4. Introduction à l’atlas ethnographique, Paris, 1826.
  5. Faria y Souza, Historia del Regno de Portugal.
  6. Cosmographie universelle.
  7. À l’époque oú je m’occupais de l’inscription de la Parahyba, j’allai exprès examiner la prétendue inscription de la Gavea, décrite et représentée par une planche lithographiée dans le ier volume de la Revista do Instituto historico. Je n’y vis rien, absolument rien qui put donner l’idée d’une inscription quelconque. Ce qui a été considéré comme tel, n’est qu’une série en ligne horizontale de sillons irréguliers, à peu prés verticaux, produits par les eaux pluviales qui tombent depuis des siècles du sommet de la montagne (La Gavea est couronnée d’un plateau carré en forme de table), descendent sur la paroi verticale, en passant sur une des couches sous-jacentes ; cette couche est en voie de décomposition, comme le sont la plupart des sommets des montagnes de gneiss des environs de Rio de Janeiro.

    Le même volume de la Revista do Instituto contient le rapport d’un Mestre de Camp, commandant de l’une de ces fameuses troupes (bandeiras) exploratrices des territoires déserts ou inconnus, qui dit avoir rencontré les restes en ruines d’une ancienne ville, et y avoir trouvé des inscriptions, dont il reproduit quelques unes. J’ai cru voir dans ces figures des caractères hiéroglyphiques et proto-helléniques, mais le comte de la Hure les rattache de préférence à l’éthiopien ancien et à l’himyarite.

    Quoi qu’il en soit, j’ai déjà parlé de cela dans une autre publication, en exprimant mes doutes, jusqu’à ce que l’on ait retrouvé cette localité, oú je suppose qu’il existe des cavernes calcaires.