Lettre à M. l’Abbé Raynal

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(tome 8 : Théâtre, poésie et musiquep. 507-511).

LETTRE
À MONSIEUR

L’ABBÉ RAYNAL,


Au sujet d’un nouveau Mode de Musique, inventé par M. Blainville.
Paris, le 30 Mai 1754, au sortir du Concert.




Vous êtes bien aise, Monsieur, vous le Panégyriste & l’ami des Arts, de la tentative de M. Blainville, pour l’introduction d’un nouveau Mode dans notre Musique. Pour moi, comme mon sentiment là-dessus ne fait rien à l’affaire, je passe immédiatement au jugement que vous me demandez sur la découverte même.

Autant que j’ai pu saisir les idées de M. Blainville, durant la rapidité de l’exécution du morceau que nous venons d’entendre, je trouve que le Mode qu’il nous propose, n’a que deux cordes principales, au lieu de trois qu’ont chacun des deux Modes usités. L’une de ces deux cordes est la tonique, l’autre est la quarte au-dessus de cette tonique ; & cette quarte s’appellera, si l’on veut, dominante. L’auteur me paroît avoir eu de fort bonnes raisons pour préférer ici la quarte à la quinte, & celle de toutes ces raisons qui se présente la premiere, en parcourant sa gamme, est le danger de tomber dans les fausses relations.

Cette gamme est ordonnée de la maniere suivante ; il monte d’abord d’un semi-ton majeur de la tonique sur la seconde note, puis d’un ton sur la troisieme ; & montant encore d’un ton, il arrive à sa dominante, sur laquelle il établit le repos, ou, s’il m’est permis de parler ainsi, l’hémistiche du Mode. Puis recommençant sa marche un ton au-dessus de la dominante, il monte ensuite d’un semi-ton majeur, d’un ton, &, encore d’un ton, & l’octave est parcourue selon cet ordre de notes, mi, fa, sol, la : si, ut, re, mi. Il redescend de même, sans aucune altération.

Si vous procédez diatoniquement, soit en montant, soit en descendant de la dominante d’un Mode mineur à l’octave de cette dominante, sans dièses ni bémols accidentels, vous aurez précisément la gamme de M. Blainville ; par où l’on voit, 1°. que sa marche diatonique est directement opposée à la nôtre, ou, partant de la tonique, on doit monter d’un ton, ou descendre d’un semi-ton ; 2°. qu’il a falu substituer une autre harmonie à l’accord sensible usité dans nos Modes, & qui se trouve exclus du sien ; 3°. trouver, pour cette nouvelle gamme, des accompagnemens différens de ceux que l’on emploie dans la regle de l’octave ; 4°. & par conséquent d’autres progressions de Basse fondamentale que celles qui sont admises.

La gamme de son Mode est précisément semblable au diagramme des Grecs ; car si l’on commence par la corde hypate, en montant, ou par la note en descendant, à parcourir diatoniquement deux tétracordes disjoints, on aura précisément la nouvelle gamme ; c’est notre ancien Mode plagal, qui subsiste encore dans le Plain-chant ; c’est proprement un Mode mineur dont le diapason se prendroit, non d’une tonique à son octave, en passant par la dominante ; mais d’une dominante à son octave, en passant par la tonique ; & en effet, la tierce majeure que l’Auteur est obligé de donner à sa finale, jointe à la maniere d’y descendre par semi-ton, donne à cette tonique tout-à-fait l’air d’une dominante. Ainsi, si l’on pouvoit, de ce côté-là, disputer à M. Blainville le mérite de l’invention, on ne pourroit du moins lui disputer celui d’avoir ose braver, en quelque chose, la bonne opinion que notre siecle a de soi-même, & son mépris pour tous les autres âges en matiere de sciences & de goût.

Mais ce qui paroît appartenir incontestablement à M. Blainville, c’est l’harmonie qu’il affecte à un Mode institué dans des tems où nous avons tout lieu de croire qu’on ne connoissoit point l’harmonie, dans le sens que nous donnons aujourd’hui à ce mot. Personne ne lui disputera, ni la science qui lui a suggéré de nouvelles progressions fondamentales, ni l’art avec lequel il l’a su mettre en œuvre pour ménager nos oreilles, bien plus délicates sur les choses nouvelles, que sur les mauvaises choses.

Dès qu’on ne pourra plus lui reprocher de n’avoir pas trouvé ce qu’il nous propose, on lui reprochera de l’avoir trouvé. On conviendra que sa découverte est bonne, s’il veut avouer qu’elle n’est pas de lui : s’il prouve qu’elle est de lui, on lui soutiendra qu’elle est mauvaise ; & il ne sera pas le premier contre lequel les artistes auront argumenté de la sorte. On lui demandera sur quel fondement il prétend déroger aux loix établies, & en introduire d’autres de son autorité.

On lui reprochera de vouloir ramener à l’arbitraire, les regles d’une science qu’on a fait tant d’effort pour réduire en principes ; d’enfreindre dans ses progressions la liaison harmonique, qui est la loi la plus générale & l’épreuve la plus sure de toute bonne harmonie.

On lui demandera ce qu’il prétend substituer à l’accord sensible, dont son Mode n’est nullement susceptible, pour annoncer les changemens de ton. Enfin on voudra savoir encore pourquoi, dans l’essai qu’il a donné au Public, il a tellement entre-mêlé son Mode avec les deux autres, qu’il n’y a qu’un très-petit nombre de Connoisseurs, dont l’oreille exercée & attentive, ait démêlé ce qui appartient en propre à son nouveau systême.

Ses réponses, je crois les prévoir à-peu-près. Il trouvera aisément en sa faveur des analogies, du moins aussi bonnes que celles dont nous avons la bonté de nous contenter. Selon lui, le Mode mineur n’aura pas de meilleurs fondemens que le lien. Il nous soutiendra que l’oreille est notre premier maître d’harmonie, & que, pourvu que celui-là soit content, la raison doit se borner à chercher pourquoi il l’est, & non à lui prouver qu’il a tort de l’être. Qu’il ne cherche, ni à introduire dans les choses l’arbitraire qui n’y est point, ni à dissimuler celui qu’il y trouve. Or, cet arbitraire est si constant que, même dans la regle de l’octave, il y a une faute contre les regles ; remarque qui ne sera pas, si l’on veut, de M. Blainville, mais que je prends sur mon compte.

Il dira encore que cette liaison harmonique qu’on lui objecte, n’est rien moins qu’indispensable dans l’harmonie, & il ne sera pas embarrassé de le prouver.

Il s’excusera d’avoir entre-mêlé les trois Modes, sur ce que nous sommes sans cesse dans le même cas avec les deux nôtres, sans compter que, par ce mélange adroit, il aura eu le plaisir, diroit Montagne, de faire donner à nos Modes des nazardes sur le nez du sien. Mais quoi qu’il fasse, il faudra toujours qu’il ait tort, par deux raisons sans replique, l’une qu’il est inventeur, l’autre qu’il a à faire à des Musiciens.

Je suis, &c.