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Lettre à Monseigneur le duc d’Orléans, premier prince du sang

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LETTRE
à monseigneur
LE DUC D’ORLÉANS,


Premier Prince du Sang

.


Monseigneur,


Nous sommes arrivés à la terrible révolution où les Citoyens se sont arrogé la liberté de tout entreprendre, & de tout dire. Le Ciel me préserve d’employer aucun moyen violent ; je ne désire que le bien de mes Concitoyens, le salut de ma Patrie, le repos du Monarque & le bonheur public.

Le Peuple vous adore, Monseigneur, les bons Citoyens vous considérent comme l’ami des hommes ; mais les sages murmurent tout bas ; le mal est aisé, & les méchants l’exercent sans peine : les bons font le bien de même, mais ils ne réussissent pas toujours.

Souvenez-vous, Monseigneur, de votre honorable exil : dès ce moment vous fûtes l’idole de la France, votre retour à la Cour sans le rappel des trois Conseillers, obscurcit un instant votre gloire : votre voyage en Angleterre, dans une époque aussi critique pour la Nation, faillit vous faire perdre la faveur publique. Les Français, jusqu’au moment des États Généraux, ont toujours mal saisi, Monseigneur, tout ce que vous avez entrepris : ce jour est arrivé où l’on a reconnu vos véritables principes ; l’occasion de les manifester est favorable, vous la saisirez, Monseigneur, & si je la devance de quelques heures, je n’aurai que le mérite de l’avoir prévue.

Avez-vous oublié, Monseigneur, que le Public, qui renferme toutes les classes, est un juge sevère ; & quand on n’en obtient pas en général le suffrage, il reste toujours quelque choſe de beau, de sublime à faire à un grand Prince.

Auriez-vous perdu de vue, Monseigneur, que, quelquefois, ce mélange de Public travestit les belles actions en desseins nuisibles au repos de l’État : oui, Monseigneur, toutes ces nuances sont présentes à vos yeux : votre cœur en frémit, & vos nobles principes en repousseront toujours l’outrage.

La France se trouve en ce moment dans une telle révolution & dans une effervescence si allarmante qu’il semble que les Français veulent terminer leur brillante carrière en recommençant celle qu’ont enfanté tous les troubles de l’Angleterre.

On diroit qu’un Cromwel caché parmi des Français n’excite les esprits, & ne les porte à la révolte que pour se montrer un jour à nos yeux tout puissant.

La crainte, les allarmes, la terreur peuvent avoir produit ce phantôme, & nous faire redouter de nouveaux fers appesantis par le poids d’un tyran & d’un usurpateur.

Qui peut mieux que vous, Monseigneur rassurer les Français ?… Ami du Peuple Premier Prince du Sang, connoissant les loix & l’humanité, vous viendrez en personne à votre Palais Royal qui est devenu aujourd’hui l’asyle d’une foule d’énergumènes, dont les discours achèvent d’égarer le peuple, & jettent l’épouvante dans la Capitale : vous vous montrerez à ce Peuple égaré, vous lui direz que vous ne le chérissez que pour le sauver du précipice où sa frénésie l’entraîne, — Que si les loix ne sont plus observées, — Que si la subordination n’a plus d’empire, la liberté de tout entreprendre entraînera sa perte. Oui, Monseigneur, vous serez écouté, vous serez obéi comme le véritable Protecteur de tous les infortunés ; vous aurez devant les yeux l’exemple de l’obéissance : lorsque le modeste M. Bailly, le vertueux Archevêque de Vienne, &c. &c. se présentèrent à la porte, où le peuple forçoit les Gardes pour entrer ; à peine eurent-ils fait quelques sages observations, que ce même Peuple, aussi bon qu’obéissant (quand une fois il est éclairé par la voie des vertus), se retira avec douceur & tranquillité, comme un troupeau d’agneaux qui marche, devant le Berger qui les conduit.

Qui sait mieux que vous, Monseigneur ; que dans cet instant terrible, il n’y a que la voix d’un Prince chéri qui peut influer sur l’esprit des Citoyens ; & si, contre toute attente, Paris, Monseigneur, avoit le malheur de vous voir échouer dans cette noble entreprise, il resteroit encore une ressource inépuisable, digne de notre Monarque, des Français.

Si le Soldat vient à lui manquer pour maintenir l’ordre, qu’il appelle à son secours ses fideles sujets, & dans vingt-quatre heures il se formera des bataillons formidables de bons Citoyens, qui encouragés par la Nation, sous les ordres d’un bon Roi, rétabliront enfin cet ordre, ce calme trop long-tems désiré.

Ces agitations, ce déréglement, ce désordre épouventable ne peuvent qu’arrêter un travail précieux pour l’État & pour le bonheur du Peuple. Les États-Généraux pour s’y livrer entièrement, n’attendoient que la réunion des trois Ordres ; vous l’avez enfin entraînée, Monseigneur, cette auguste réunion ; & le Peuple, sans réfléchir, va fournir des armes contre lui-même.

Il faut donc le calmer ce Peuple agité ; il faut plus ; Monseigneur, il faut le consoler.

Les travaux ne vont plus, le prix du pain est exhorbitant pour le pauvre, & l’ouvrier sans travail. J’ai déjà proposé le don patriotique ; faites, Monseigneur une motion à ce sujet : ouvrez vous-même ce don, & la Patrie, suivant bientôt votre exemple, ramènera l’abondance des bleds en France, & mettra le pain au taux que le malheureux doit le manger ; Le Français vous devra non-seulement son salut, mais encore vous serez considéré comme le véritable soutien des infortunés.

C’est par cette action, Monseigneur que vous confondrez l’envie, & tous injustes soupçons ; c’est alors que vous jouirez d’un véritable succès ; c’est alors que vous mettrez dans le plus beau jour le titre de Premier Prince du Sang ; & ce titre embelli confondra éternellement vos ennemis. Si je pouvois douter un moment de toutes vos vertus, dès cet instant je me regarderois comme perdue ; dès cet instant je me verrois massacrée par le Peuple ; moi qui n’ai voulu que son bien, son repos, moi qui ai excité les belles âmes dans tous mes écrits en sa faveur, moi qui suis peut-être l’auteur de tous les bienfaits qui se sont répandus cet hiver dans la Capitale, moi enfin à qui l’on ne peut citer un écrit contre le patriotisme & contre l’humanité : ce salaire seroit affreux, mais, à ce prix, je ne regretterais pas la vie. Tels sont mes principes, Monseigneur, mes procédés & mes sentiments invariables.

Je vous dois, Monseigneur, l’état de mon fils ; son sort dépend actuellement de vos bontés : loin de craindre que ma franchise va le perdre dans votre esprit ; je suis au contraire persuadée qu’il aura en Votre Altesse Sérénissime, un véritable Protecteur pour son avancement convaincue que vous préférez des vérités utiles à des éloges nuisibles, & persuadée encore que mes écrits, quoique vous en ayez reçu l’hommage, ne sont pas dignes de fixer votre attention ; mais celui-ci, j’espère, obtiendra votre indulgence & votre estime en saveur du motif qui l’a dicté.


C’est avec respect que je suis de


Votre Altesse Sérénissime,


L’Amie de tous mes Concitoyens & du repos public.

P. S. Quelle est l’utilité de ces assemblées publiques ?… Quel est le bien que l’on peut attendre de la fermentation du Palais Royal ?… Quels sont les Orateurs qui, en instruisant le peuple leur enseignent une bonne & utile morale ?… Cet assemblage confus, ce peu de respect pour le lieu, pour les personnes sacrées, ne peut qu’éloigner le peuple de son devoir, & l’autoriser à tout entreprendre, sans connoître l’importance de ses fausses démarches : on l’expose à abandonner ses travaux, sa misere s’augmente avec l’oisiveté, on l’accoutume à mendier ; mais lorsque les honnêtes Citoyens seront fatigués de donner à des hommes qui peuvent suivre une active industrie, & que leurs moyens ne leur permettront plus d’écouter leurs générosité, que feront-ils, ces hommes forts & robustes ?… Je le demande aux Sages, aux bons Citoyens qui frémissent déjà de cette indépendance.

À quoi ressemblent toutes ces députations vagabondes qui arrivent à toutes heures aux États-Généraux ?… Quelle loi les autorise ?… Quelle police permet ces chaires publiques ? & si l’on n’en n’arrête pas la licence, peut-on ne pas en craindre les inconvénients ?

Je suis ennemi des abus, je sens, comme tous bons citoyens, le malheur d’être perpétuellement sous un joug tyrannique : mais lorsqu’un jour serein vient enfin flatter notre espoir, pourquoi en troubler le cours au moment même de voir nos vœux se réaliser.