Lettre 124, 1670 (Sévigné)

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1670 touche, Madame, c’est à moi à vous consoler ; car pour mon particulier, je vous assure que j’en suis tout consolé, et plus je vois de choses extraordinaires sur la bonne fortune des autres, plus j’ai l’esprit en repos. Comme je vous disois l’autre jour, ces coups-là honorent les honnêtes malheureux, et font croire que le même caprice qui fait faire des fortunes prodigieuses à de certaines gens, fait faire à d’autres de grandes disgrâces sans fondement. Telles et semblables réflexions, jointes à la nécessité, m’ont fait prendre le parti de ne me plus affliger de rien. Je vous conseille, ma chère cousine, d’en user de même, et je vous supplie de croire que la manière dont je soutiens les persécutions qu’on me fait depuis cinq ans, me doit faire autant d’honneur que les plus belles campagnes que j’aie jamais faites.

Mon cousin de Thianges a bien du mérite ; mais il faut dire le vrai, il est bien heureux.

Il est vrai, ma chère cousine, que nous étions assez faits l’un pour l’autre ; mais je ne désespère pas encore que nous ne passions une bonne partie de notre vie ensemble. Songeons seulement à vivre, et nous verrons bien des choses. Pour moi, j’ai une santé que je n’ai point eue depuis trente ans. Je vous veux surprendre quand je retournerai à Paris : je m’en irai un beau matin chez vous sans livrées ; je vous ferai dire que c’est un gentilhomme breton dont vous ne connoissez pas le nom seulement ; il se terminera en ec. J’entrerai dans votre chambre, je déguiserai ma voix ; je suis assuré que vous ne me connoîtrez pas, et que quand je me découvrirai, vous serez surprise de mon air jeune et de ma fraîcheur. On diroit à me voir que Dieu me veut remplacer en une longue vie, ce qu’il m’ôte de fortune : ce n’est pas tout perdre au moins.

Je crois que si ce qui est dans la tête de Plombières 1670 pour moi étoit dans celle que vous diriez bien, je serois un exemple de grande fortune aux siècles présents et à venir.


125. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À COULANGES.
À Paris, ce mercredi 24e décembre.

Vous savez présentement l’histoire romanesque de Mademoiselle et de M. de Lauzun. C’est le juste sujet d’une tragédie dans toutes les règles du théâtre. Nous en réglions les actes et les scènes l’autre jour ; nous prenions quatre jours au lieu de vingt-quatre heures, et c’étoit une pièce parfaite. Jamais il ne s’est vu de tels changements en si peu de temps ; jamais vous n’avez vu une émotion si générale ; jamais vous n’avez ouï une si extraordinaire nouvelle. M. de Lauzun a joué son personnage en perfection ; il a soutenu ce malheur avec une fermeté, un courage, et pourtant une douleur mêlée d’un profond respect, qui l’ont fait admirer de tout le monde[1]. Ce qu’il a perdu est sans prix ; mais les bonnes grâces du Roi, qu’il a conservées, sont sans prix aussi, et sa fortune ne paroît pas déplorée. Mademoiselle a fort bien fait aussi ; elle a bien pleuré ; elle a recommencé aujourd’hui à rendre ses devoirs au Louvre, dont elle avoit reçu toutes les visites. Voilà qui est fini. Adieu.

  1. LETTRE 125. — Voyez, dans le dernier appendice aux Mémoires de Mademoiselle (tome IV, p. 624), la lettre du Roi à ses représentants à l’étranger.
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