Lettre 229, 1671 (Sévigné)

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229. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ ET D’EMMANUEL DE COULANGES À MADAME DE GRIGNAN.
À Paris, vendredi 18e décembre.

de madame de sévigné.

J’arrive tout présentement, ma très-chère bonne. Je suis chez ma tante[1], entourée, embrassée, questionnée de toute ma famille et de la sienne ; mais je quitte tout pour vous dire bonjour, aussi bien qu’aux autres. M. de Coulanges m’attend pour m’amener chez lui, où il dit que je loge, parce qu’un fils de Mme de Bonneuil[2] a la petite vérole chez moi. Elle avoit dessein très-obligeamment 1671 d’en faire un secret, mais on a découvert le mystère ; on a mené ma petite chez M. de Coulanges ; je l’attends pour retourner avec elle, parce que ma tante veut voir mon entrevue. C’eût été une chose fâcheuse pour moi que d’exposer cet enfant, et d’être bannie, durant six semaines, du commerce de mes amis, parce que le fils de Mme de Bonneuil a la petite vérole.

Me voilà donc chez Mme de Sanzei[3] et M. de Coulanges, que j’adore parce qu’il me parle de vous ; mais savez-vous ce qui m’arrive ? c’est que je pleure, et mon cœur se serre si étrangement, que je lui fais signe de se taire, et il se tait. J’ai les yeux rouges, et on parle vitement d’autre chose, à condition pourtant qu’un jour je m’abandonnerai à parler de vous, tant que terre nous pourra porter, aux dépens de tout ce qui en pourra arriver. Il me conte que vous fermiez les yeux, que vous étiez dans ma chambre, et que… certainement, vous étiez à Paris, parce que voilà M. de Coulanges. Il m’a joué cela très-plaisamment, et je suis ravie que vous soyez encore un peu folle ; je mourois de peur que vous ne fussiez toujours Madame la gouvernante. Mon Dieu, que je m’en vais causer avec M. de Coulanges ! Je vous conjure de vous conserver vous-même, c’est-à-dire d’être vous-même le plus que vous pourrez : que je ne vous trouve point changée. Songez aussi à votre beauté ; engraissez-vous, restaurez-vous, souvenez-vous de vos bonnes résolutions ; et si M. de Grignan vous aime, qu’il vous donne du temps pour vous remettre : autrement, c’en est fait pour 1671 jamais, vous serez toujours maigre comme Mme de Saint-Hérem[4]. Je suis ravie de vous donner cette idée ; rien ne vous doit faire plus de peur ; je suis aise d’avoir trouvé cette ressemblance : évitez-la donc, car vous savez que vous m’êtes chère en tout et partout, et votre personne tout entière. Pour votre petit fils, l’état où il a été ne raccommode pas le chocolat avec moi ; je suis persuadée qu’il a été brûlé, et c’est un grand bonheur qu’il ait été humecté et qu’il se porte bien : le voilà sauvé, je m’en réjouis avec vous[5]. Ne craignez point qu’il tette trop. Je n’ai reçu qu’une lettre de vous cette semaine ; je crois que j’en ai perdu une, car j’en dois avoir deux, aussi bien qu’en Bretagne.


d’emmanuel de coulanges.

Je ferme les yeux, et quand je les ouvre, je vois cette mère-beauté[6] qui fait vos délices et les miens, et cela me fait voir que je suis à Paris. Je m’en vais bien l’entretenir 1671 de toutes vos perfections. Savez-vous hien que je suis plus entêté de-vous que jamais, et que je suis. tout prêt de prendre la place du chevalier de Breteuil[7] ? Je sais que cette place ne plaît point à M. de Grignan, et c’est ce qui me retient dans une si grande entreprise. En vérité, Madame la Comtesse, vous êtes un chef-d’œuvre de la nature, et c’est de ce mot dont je me sers pour parler de vous. Je fus hier chez M. de la Rochefoucauld ; je m’y trouvai en tiers avec lui et M. de Longueville ; il y fut beaucoup question de la Provence, et le tout pour parler de vous[8]. Adieu, ma belle Comtesse, je vous vois d’ici dans votre lit : que vous y êtes belle ! je vois votre chambre, je vois cet homme dans votre tapisserie, qui découvre sa poitrine : croyez que si vous voyiez la mienne à l’heure qu’il est, vous verriez mon cœur comme vous voyez le sien : il est à vous, ce cœur ; il languit pour vous ; mais ne le dites pas à M. de Grignan. Votre fille est une petite beauté brune, fort jolie : la voilà, elle me baise et me bave[9], mais elle ne crie jamais ; elle est belle ; mais je l’aime assurément beaucoup moins que vous. Il n’y a plus moyen de parler de vous à cette mère-beauté, les grosses larmes lui tombent des yeux : mon Dieu, quelle mère !


1671

de madame de sévigné.

Quoi ! on ne connoît point les restringents en Provence ? Hélas ! que deviennent donc les pauvres maris, et les pauvres… je ne veux pas croire qu’il y en ait[10].

  1. Lettre 229 (revue sur une ancienne copie). — 1. Chez Mme de la Trousse.
  2. 2. Est-ce la femme de cet introducteur des ambassadeurs dont Mme de Sévigné annonce la mort dans sa lettre du 26 avril 1680 ? (Saint-Simon, tome II, p. 223, parle de lui et de son fils, mort en 1697 ou 1698.) Ou bien serait-ce peut-être Anne-Françoise-Marie Boucherat, fille de Louis Boucherat qui devint chancelier ? Celle-ci avait épousé le 20 décembre 1670 Nicolas-Auguste de Harlay, seigneur de Bonneuil, etc., conseiller au parlement, puis maître des requêtes, intendant en Bourgogne, ambassadeur à Francfort (1681) et à Riswick (1697), mort en avril 1704. Mme de Sévigné appelle ce dernier M. Harlay Bonneuil et ailleurs M. Harlay.
  3. 3. Voyez la note 10 de la lettre 160 —Mme de Sanzei était descendue à Paris chez son frère Emmanuel de Coulanges.
  4. 4. Mme de Saint-Hérem Montmorin : voyez la note 3 de la lettre 145. — « Cette Mme de Saint-Hérem, dit Saint-Simon (tome III, p. 207), étoit la créature du monde la plus étrange dans sa figure et la plus singulière dans ses façons… La bonne femme, hideuse à dix-huit ans, mais… qui en avoit plus de quatre-vingts, etc. »
  5. 5. Les mots : je m’en réjouis avec vous, ne sont pas dans le manuscrit.
  6. 6. Sept ans plus tard la beauté de Mme de Sévigné était encore remarquable. Voici ce que Mme de Scudéry en écrivait le 14 juillet 1678 au comte de Bussy Rabutin : « Je rencontrai l’autre jour Mme de Sévigné, en vérité encore belle. On dit que Mme de Grignan ne l’est plus, et qu’elle voit partir sa beauté avec un si grand regret, que cela la fera mourir. » Bussy répond le 17 juillet : «  « Ce n’est pas seulement le bon tempérament de Mme de Sévigné qui la fait encore belle ; c’est aussi son bon esprit. Je crois que quand on a la tête bien faite, on en a le visage plus beau. Pour Mme de Grignan, je la trouve bien folle de ne vouloir pas survivre à sa beauté. » (Correspondance de Bussy Rabutin, tome IV, p. 152 et 153.)
  7. 7. Parmi les enfants de Louis le Tonnelier de Breteuil, ancien intendant de Languedoc, contrôleur général des finances, etc., on trouve après l’aîné (qui fut conseiller d’État et père de celui que le cardinal Dubois fit en 1723 secrétaire d’État de la guerre), trois chevaliers de Malte : Antoine, reçu en 1650, mort en 1696, à Avignon, commandeur de cet ordre et chef d’escadre des galères du Roi ; Louis, reçu en 1660, mort en 1712, également commandeur, et maréchal de camp des armées du Roi ; Jean-Baptiste, reçu en 1662, mort en 1668.
  8. 8. Dans l’édition de la Haye et dans celles de Perrin : « Il ne fut question que de Provence et du bel astre qui y brille. »
  9. 9. C’est le texte de l’édition de la Haye et de celles de Perrin ; dans le manuscrit on lit ici : « elle me baise fort malproprement », et, trois lignes plus bas : « à cette adorable mère. »
  10. 10. Ce post-scriptum a été omis dans notre manuscrit. Il se lit dans l’édition de la Haye (1726), avec la note suivante : « Ceci est de Mme de Sévigné. » Un peu plus haut, il y a une note semblable pour le billet de Coulanges : « Ceci est de M. de Coulanges à Mme de Grignan. »