Lettre 242, 1672 (Sévigné)

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242. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
À Paris, mercredi 27e janvier.

Je n’ai jamais rien vu de si aimable que vos lettres. Vous êtes contente de mon amitié, et vous me le dites d’une manière à pénétrer de tendresse un cœur comme le mien. Vous voyez tout ce qui s’y passe : vous découvrez que la plus grande partie de mes actions se fait en vue de vous être bonne à quelque chose ; vous expliquez le voyage de Pompone dans sa vraie signification ; les visites de M. le Camus sont de même ; et en vérité, ma fille, vous ne vous trompez pas, et tant que votre pénétration me 1672 rendra de si bons offices, je ne crains pas que votre amitié diminue. J’admirois votre humeur : elle est au delà de tout ce que l’on peut vous souhaiter. Si vous en avez une autre moins commode, il faut lui pardonner en faveur de celle-là, et pardonner aussi à ceux à qui vous vous découvriez assez peu, pour ne leur pas laisser voir clairement toutes vos bonnes qualités. Comme elles n’étoient pas exercées alors, on ne le pouvoit savoir que par vos paroles[1].

Mais, ma chère enfant, cette grande paresse à ne vouloir pas seulement penser à sortir un moment d’où vous êtes, me blesse le cœur. Je trouve les pensées de M. de Grignan bien plus raisonnables. Celle qu’il avoit pour la charge du maréchal de Bellefonds, au cas qu’il l’eût quittée, étoit tout à fait de mon goût. Vous aurez vu comme la chose a tourné[2]. Mais j’aimerois assez que le desir de vous rapprocher ne vous quittât point, quand il arrive des occasions ; et Monsieur d’Uzès auroit fort bonne grâce à témoigner au Roi qu’il est impossible de le servir si loin de sa personne sans beaucoup de chagrin, surtout quand on a passé la plus grande partie de sa vie auprès de lui.

L’autre jour, M. de Berni[3], à Versailles, passa par 1672 une fenêtre, croyant passer par une porte, et tomba du premier étage sur un petit garçon qui fut blessé, et qui l’empêcha d’être tué. Il fut secouru ; il a la tête très-fracassée, mais on ne croit pas qu’il meure. Voilà ce que font les croisées coupées jusques en bas. On ne-sauroit jamais manquer à mettre partout des garde-fous. Cet accident fit grand bruit à Versailles.

Je vous prie, ma fille, dites-moi souvent dans vos lettres quelque petit mot de ma tante : ce lui est une consolation dans ses continuelles douleurs. J’ai envoyé vos lettres : celle de Mme de la Fayette est extrêmement jolie. Le commencement de votre dernière est étrange. Vous me donnez à deviner ce que vous avez fait la nuit : j’ai tremblé depuis les pieds jusqu’à la tête ; je croyois que tout fût perdu. Il se trouve que vous avez attendu votre courrier, et que vous avez bu joyeusement à la santé du Roi votre maître. J’ai respiré et approuvé votre zèle. En vérité, on ne sauroit trop le louer : il est encore perfectionné depuis un an. Les poëtes ont commencé à la cour ; mais j’aime bien autant la prose, depuis que tout le monde en sait faire, pour conter et chanter ses louanges.

Je viens d’écrire une grande lettre à M. de Pompone, pour toutes les affaires de Provence, dont Monsieur d’Uzès ne peut lui parler, à cause de la petite vérole du pauvre Chevalier. Je n’ose parler de l’état où il est. Il faut espérer à sa grande jeunesse. J’ai déjà bien soupiré pour la crainte que j’ai de son mal.

Mme de Guerchi, fille de la comtesse de Fiesque[4],

1672 est morte à la campagne pour avoir eu peur du feu. Elle étoit grosse de huit mois ; elle est accouchée et morte ensuite. Cette manière de mourir m’a blessé le cœur. Le petit duc de Rohan[5] est à l’extrémité d’avoir bu deux verres d’eau-de-vie après avoir bien bu du vin ; il est dans le sept[6] d’une fièvre très-mortelle. Voilà une belle espérance pour M. et Mme de Soubise. Pour moi, après l’avoir vu aux états, et sachant comme il traitoit Mme de Rohan, j’en suis toute consolée.

Le chancelier se meurt[7] ; il a renvoyé les sceaux au Roi par le duc de Coislin[8] : voilà un joli présent à faire. Mon Dieu, ma fille, que je voudrois bien voir M. de Grignan ici avec une belle charge, auprès de son maître, et envoyer promener tous vos Provençaux ! Adhémar me les fera bien haïr ; il est plaisant de leur faire confidence de ce qu’il pense d’eux.

Adieu, ma très-aimable, je ne songe qu’à vous aller voir. J’embrasse mon cher Grignan, et sa chère femme.

  1. Lettre 242. — 1. Dans l’édition de 1754 : « Comme alors elles n’étoient pas exercées, on ne vous connoissoit que par vos paroles. »
  2. 2. Voyez la lettre du 13 janvier précédent, et sur tout cet alinéa la Notice, p. 123.
  3. 3. Fils du secrétaire d’État de Lyonne. On n’était pas encore accoutumé à le nommer du nom de son père, mort le 1er septembre précédent. — Louis, marquis de Lyonne et de Claveson, dut ce titre à sa cousine Jeanne-Renée de Lyonne, héritière du marquisat de Claveson et de la branche aînée de sa famille, qu’il épousa en 1675 et qu’il perdit cinq ans après. Il fut maître de la garde-robe du Roi, et mourut à soixante-deux ans, en 1708. « C’était un homme qui avoit très-mal fait ses affaires, qui vivoit très-singulièrement et obscurément, et qui passoit sa vie à présider aux nouvellistes des Tuileries. » (Saint-Simon, tome IV, p. 251.
  4. 4. La comtesse de Fiesque avait eu de son premier mari, Louis de Brouilly, marquis de Piennes (voyez la note 3 de la lettre 34), une fille nommée Marie, qui avait épousé Henri Regnier, marquis de Guerchi.
  5. 5. Voyez la note 6 de la lettre 191. Il ne mourut qu’en 1727, à l’âge de soixante-quinze ans. — Dans l’édition de 1734, il n’y a que l’initiale du nom propre, de même que plus bas pour M. et Mme de Soubise, et Mme de Rohan.
  6. 6. Plus haut déjà (note 2 de la lettre 200) nous nous sommes demandé si Mme de Sévigné n’avait pas employé un chiffre et écrit : le 7e.
  7. 7. Le chancelier Seguier mourut à Saint-Germain en Laye le 28 janvier, à quatre-vingt-quatre ans.
  8. 8. Son petit-fils. Armand du Cambout, duc de Coislin en 1664, lieutenant général des armées, était, ainsi que l’évêque d’Orléans (plus tard cardinal de Coislin), fils du marquis de Coislin et de Marie Seguier, fille aînée du chancelier (alors marquise de Laval : voyez la note 2 de la lettre 127). Sur « ses civilités outrées, » voyez Saint-Simon, tome IV, p. 11 et suivantes.