Lettre 246, 1672 (Sévigné)

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246. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
À Paris, vendredi 5e février. Il y a aujourd’hui mille ans que je suis née[1].

Je suis ravie, ma chère bonne, que vous aimiez mes lettres, je ne crois pas pourtant qu’elles soient aussi agréables que vous dites, mais il est vrai que pour figées, elles ne le sont pas[2]. Notre bon Cardinal[3] est dans la solitude, son départ m’a donné de la tristesse ; mais croyez, ma très-chère, que rien ne peut être comparé aux douteurs de votre départ.

On m’a assuré ce matin que le Chevalier se portoit un 1672 peu mieux : j’espère en sa jeunesse ; la jeunesse revient de loin. Je prie Dieu de tout mon cœur qu’il nous le redonne. Pour Mme la princesse de Conti, elle mourut sept ou huit heures après que j’eus fermé mon paquet ; c’est-à-dire jeudi à quatre heures du matin, sans aucune connoissance, ni sans avoir jamais dit une seule parole de bon sens. Elle appeloit quelquefois Céphise, une femme de chambre, et disoit : « Mon Dieu ! » On croyoit que son esprit allât revenir, mais elle ne disoit pas davantage. Elle expira en faisant un grand cri, et au milieu d’une convulsion qui lui fit imprimer ses doigts dans les bras d’une femme qui la tenoit. La désolation qui fut dans sa chambre ne se peut représenter. Monsieur le Duc, Messieurs les princes de Conti, Mme de Longueville, Mme de Gamaches[4], pleuroient de tout leur cœur. La Gêvres avoit pris le parti des évanouissements ; la Brissac de crier les hauts cris, et de se jeter par la place : il fallut la chasser, parce qu’on ne savoit plus ce qu’on faisoit. Ces deux personnages n’ont pas réussi : qui prouve trop ne prouve rien, dit un certain je ne sais qui. Enfin la douleur est universelle. Le Roi a paru touché, et a fait son panégyrique, en disant qu’elle étoit considérable plus par sa vertu que par la grandeur de sa fortune. Elle laisse par son 1672 testament l’éducation de ses enfants[5] à Mme de Longueville. Je disois qu’il n’y avoit que le diable qui gagnoit à cette mort, et qui alloit reprendre de l’autorité dans l’esprit de ces deux petits princes ; mais afin qu’en nul lieu on ne s’en réjouisse, les voilà retombés en main sûre et chrétienne[6]. Monsieur le Prince est tuteur. Il y a vingt mille écus aux pauvres, autant aux domestiques. Elle veut être enterrée à sa paroisse, simplement, comme la moindre femme. Je ne sais si ce détail est à propos : tant y a, ma bonne, le voilà. Vous voulez et vous souffrez que mes lettres soient longues : voilà le hasard que vous courez. Je vis hier sur son lit cette sainte princesse : elle étoit défigurée par les martyres qu’on lui avoit fait souffrir pour tâcher de la faire revenir : on lui avoit rompu les dents, et brûlé la tête ; c’est-à-dire que si on ne mouroit point de l’apoplexie, on seroit à plaindre dans l’état où l’on met les pauvres patients. Il y a de belles réflexions sur cette mort, cruelle pour sa famille et ses amis, mais très-heureuse pour elle, qui ne l’a point sentie, et qui y étoit toujours préparée[7]. Brancas en est pénétré.


1672 J’oubliai avant-hier de vous mander que j’avois rencontré Canaples[8], à Notre-Dame, qui me dit mille amitiés pour M. de Grignan ; que le maréchal de Villeroi[9] avoit dit que les lettres de M. de Grignan étoient admirées dans le conseil, qu’on les lisoit avec plaisir, et que le Roi avoit dit qu’il n’en avoit jamais vu de mieux écrites : je lui promis de vous le mander. Montaigu[10] me pria fort aussi de lui faire des compliments. Cette dame que je ne vous nommai point dans ma dernière lettre, c’étoit Mme de Louvois. À propos de cela, M. de Louvois est entré et assis au conseil depuis quatre jours, en qualité de ministre. Le Roi scellera demain avec dix conseillers d’Etat[11] et quatre maîtres des requêtes ; on ne sait combien cela durera : voilà une belle charge dont Sa Majesté s’acquittera fort bien. Il me vient des pensées folles sur le chancelier ; mais, hélas ! où puis-je les avoir prises, dans le chagrin où je suis depuis deux ou trois jours ? Cette 1672 veille, ce jour, ce lendemain, ce temps de votre départ de l’année passée[12], m’a tellement touché le cœur et l’esprit, que j’en avois sans cesse les larmes aux yeux malgré moi ; car rien n’est moins utile que les douleurs d’une chose sur laquelle on n’a plus aucun pouvoir : on se tue, on se dévore hors de propos[13], aussi bien qu’à faire des souhaits et des châteaux en Espagne : vous êtes trop sage pour les aimer ; et moi je les aime[14].

Je vous envoie quatre rames de papier : vous savez à quelle condition. J’espère en revoir la plus grande partie entre ci et Pâques. Après cela j’aspirerai à d’autres plaisirs. Si vous avez quelque peau d’Espagne ou des gants, mettez-les dans le même trésor. Je fournirai de poudre de calambau[15].

Voilà tout ce que je sais. Adieu, ma bonne, je vous embrasse avec la dernière tendresse. Il me semble que la vie ne m’est point plus chère et plus nécessaire que votre amitié. Que de baisemains j’ai à vous faire ! J’embrasse ce grand politique Grignan. M. de la Rochefoucauld vous mande qu’il a une souris blanche qui est aussi belle que vous : c’est la plus jolie bête qu’on ait jamais vue ; elle est dans une cage. Voilà Mme de Coulanges qui veut que je 1672 vous dise et ceci, et cela, et de l’amitié, mais je ne suis pas à ses gages.

  1. Lettre 246 (revue en très-grande partie sur une ancienne copie). — 1. Mme de Sévigné avait quarante-six ans.
  2. 2. Ce membre de phrase est dans l’édition de 1725 et dans celle de la Haye (1726). Dans la première, on lit froides, au lieu de figées.
  3. 3. Le cardinal de Retz.
  4. 4. Marie-Antoinette, fille de Henri-Auguste de Loménie, comte de Brienne, un des ministres de Louis XIII et de la reine Anne, avait épousé en 1642 Nicolas-Joachim Rouault, marquis de Gamaches, qui devint lieutenant général. « On peut voir son portrait tracé par elle-même dans les Divers portraits de Mademoiselle, avec ceux de son père et de sa mère. Elle n’a point fait de bruit ; toute sa vie s’est écoulée honnête et pieuse. Elle est morte à l’âge de quatre-vingts ans, en 1704. Elle a constamment entretenu avec Mme de Longueville le commerce le plus amical. » (M. Cousin, Mme de Longueville, tome I, p. 175.) — Dans les éditions de 1725 et de 1726, il y a la Guénégaut, au lieu de la Gêvres (voyez la note 17 de la lettre 144).
  5. 5. Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, né le 4 avril 1661, qui épousa Marie-Anne, fille légitimée de Louis XIV et de Mlle de la Vallière, et mourut sans enfants le 9 novembre 1685 ; et François-Louis, prince de la Roche-sur-Yon, puis prince de Conti, né le 30 avril 1664, qui épousa en 1688 Marie-Thérèse, sa cousine, fille de Henri-Jules de Bourbon, prince de Condé, et qui mourut le 22 février 1709.
  6. 6. Au lieu de cette phrase : « Je disois qu’il n’y avoit, etc., » les éditions de 1725 et de 1726 offrent une leçon qui peut, à certains égards, paraître préférable ; la voici : « Ainsi voilà le diable pris pour dupe, s’il croyoit reprendre ces deux petits princes : les voilà retournés en bonne main. »
  7. 7. La princesse de Conti fut inhumée à Saint-André des Arcs ; on lui érigea un mausolée, avec une épitaphe où on lisait ces mots : « Elle vendit toutes ses pierreries pour nourrir, durant la famine de 1662, les pauvres de Berry, de Champagne, de Picardie… se réduisit à une dépense très-modeste, restitua tous les biens dont l’acquisition lui étoit suspecte, jusqu’à la somme de 800 000 livres. et passa soudainement à l’éternité, après 16 ans de persévérance, le 4 février 1672, âgée de 35 ans. »
  8. 8. Alphonse de Créquy, comte de Canaples, frère du duc et du maréchal de Créquy. Il épousa en 1702 une fille du maréchal de Vivonne, devint en 1703 duc de Lesdiguières, et mourut le 5 août 1711, sans laisser de postérité, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans. Voyez sur ce « courtisan imbécile » Saint-Simon, tome IV, p. 9 et suivantes, et tome IX, p. 418 et suivante.
  9. 9. Nicolas de Neufville, marquis, puis (1663) duc de Villeroi, le père du Charmant (voyez la note 13 de la lettre 238) ; gouverneur de Louis XIV en 1646, maréchal la même année ; mort en 1685, à quatre-vingt-huit ans. Lui (1661) et son fils (1714) ont été chefs du conseil des finances, titre sans fonction qui leur donnait entrée au conseil.
  10. 10. Voyez la lettre du 30 décembre suivant.
  11. 11. « Dix conseillers d’État » dans le manuscrit ; six dans l’édition de 1754, la première où cette partie de la lettre ait été imprimée.
  12. 12. Voyez la lettre du 6 février 1671, tome II, p. 46 et 47.
  13. 13. Dans le manuscrit : « fort inutilement. »
  14. 14. Dans l’édition de la Haye (1726), les six lignes qui précèdent (depuis malgré moi) se trouvent au commencement de la lettre, après les mots : « Rien ne peut être comparé aux douleurs de votre départ » (voyez p. 489), et l’on y remarque des additions et des variantes dignes d’être notées : « La fontaine étoit ouverte, mon cœur étoit attendri, et dans cette disposition j’ai pleuré. Mais, ma bonne, c’est bien malgré moi, car rien n’est moins utile, etc. »
  15. 15. Ou de « calambour, » bois odorant, appelé aussi, d après le Complément du Dictionnaire de l’Académie, « calambouc, calambac, calambart, calamba. » — Il est resté de la poudre de bois sur plusieurs des autographes de Mme de Sévigné que possède M. le comte de Guitaut.