Lettre 264, 1672 (Sévigné)

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Texte établi par Monmerqué, Hachette (3p. 16-19).

264. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
À Paris, mercredi 13e avril.

Je vous l’avoue, ma fille, je suis très-fâchée que mes lettres soient perdues ; mais savez-vous de quoi je serois encore plus fâchée ? ce seroit de perdre les vôtres : j’ai passé par là, c’est une des plus cruelles choses du monde. Mais, mon enfant, je vous admire : vous écrivez l’italien comme le cardinal Ottobon[1] ; et même vous y mêlez de l’espagnol : manera n’est pas des nôtres[2] ; et pour vos 1672 phrases, il me seroit impossible d’en faire autant. Amusez-vous aussi à le parler, c’est une très-jolie chose ; vous le prononcez bien ; vous avez du loisir ; continuez, je serai tout étonnée de vous trouver si habile.

Vous m’obéissez pour n’être point grosse ; je vous en remercie de tout mon cœur. Ayez le même soin de me plaire pour éviter la petite vérole. Votre soleil me fait peur. Comment ? les têtes tournent ! on a des apoplexies, comme on a des vapeurs ici, et votre tête tourne comme les autres ! Mme de Coulanges espère conserver la sienne à Lyon, et fait des préparatifs pour faire une belle défense contre le gouverneur[3]. Si elle va à Grignan, ce sera pour vous conter ses victoires, et non pas sa défaite. Je ne crois pas même que le marquis prenne le personnage d’amant ; il est observé par gens qui ont bon nez, et qui n’entendroient pas raillerie. Il est désolé de ne point aller à la guerre ; je suis très-désolée aussi de ne point partir avec M. et Mme de Coulanges : c’étoit une chose résolue, sans le pitoyable état où se trouve ma tante ; mais il faut avoir encore patience ; rien ne m’arrêtera, dès que je serai libre de partir. Je viens d’acheter un carrosse de campagne ; je fais faire des habits : enfin je partirai du jour au lendemain ; jamais je n’ai rien souhaité avec tant de passion ; fiez-vous à moi pour n’y pas perdre un moment : c’est mon malheur qui me fait trouver des retardements où les autres n’en trouvent point.

Je voudrois bien vous pouvoir envoyer notre cardinal[4] ; ce seroit un grand amusement de causer avec lui : je ne vous trouve rien qui puisse vous divertir ; mais, au 1672 lieu de prendre le chemin de Provence, il s’en va à Commerci[5].

On dit que le Roi a quelque regret du départ de Canaples : il avoit un régiment, il a été cassé ; il a demandé dix abbayes, on les lui a toutes refusées ; il a demandé cette campagne d’être aide de camp, on lui refuse. Sur cela il écrit à son frère aîné[6] une lettre pleine de désespoir et de respect tout ensemble pour Sa Maiesté : il s’en va sur le vaisseau du duc d’York[7], qui l’aime et l’estime : voilà l’histoire un peu plus en détail.

L’abbé est très-content de votre lettre, et la Mousse aussi. On ne parle plus que de guerre et de partir : tout le monde est triste, tout le monde est ému. Je ne saurois que faire aux nouvelles que vous avez perdues, en perdant ma pauvre lettre.

Le maréchal de Gramont étoit l’autre jour si transporté de la beauté d’un sermon de Bourdaloue[8], qu’il s’écria tout haut en un endroit : « Mordieu, il a raison ! » Madame s’éclata de rire, et le sermon en fut tellement interrompu, qu’on ne savoit ce qui en arriveroit. Je ne crois pas, de la façon dont vous me dépeignez vos prédicateurs, que si vous les interrompez, ce soit pour les admirations.


1672 Adieu, ma très-chère et très-aimable ; quand je pense au pays qui nous sépare, je perds la raison, et je n’ai plus de repos. Je blâme Adhémar d’avoir changé de nom[9] : c’est le petit dénaturé.

  1. Lettre 264 (revue en partie sur une ancienne copie). — 1. Le cardinal Pierre Ottoboni, né à Venise en 1610, fut depuis pape sous le nom d’Alexandre VIII, de 1689 à 1691. Retz l’avait connu dans l’Escadron volant en 1655, et parle de sa profondeur (tome IV, p. 299, de ses Mémoires).
  2. 2. Au français manière répond en espagnol manera, en italien maniera.
  3. 3. Le marquis de Villeroi, qui était gouverneur en survivance de son père.
  4. 4. Le cardinal de Retz.
  5. 5. Voyez la note 1 de la p. 536 du tome I ; mais une rectiifcation y est nécessaire : ce fut d’un legs de son cousin germain et ami intime, Charles d’Angennes comte de la Rochepot, que Retz tint la principauté de Commerci. Le comte était fils de Mme du Fargis ; il fut tué aux lignes d’Arras le 2 août 1640. Voyez les Mémoires de Retz, tome I, p. 35 et 41.
  6. 6. Le frère aîné du comte de Canaples était le duc de Créquy. Voyez tome II, p. 492, note 8.
  7. 7. Depuis Jacques II, roi d’Angleterre.
  8. 8. Le P. Bourdaloue avait prêché devant le Roi, dans la chapelle de Saint-Germain, le 10 avril, dimanche des Rameaux, et « selon sa coutume, dit la Gazette du 16, il s’étoit fait admirer de toute la cour. »
  9. 9. Après la mort du chevalier de Grignan, arrivée le 6 février précédent, M. d’Adhémar s’appela le chevalier de Grignan. Il reprit dans la suite le nom de comte d’Adhémar, lorsqu’à l’âge de cinquante-quatre ans il se maria, en 1704, avec (Thérèse d’Oraison) la fille puînée du marquis d’Oraison de la maison d’Aqua (dont il n’eut pas d’enfants). (Note de Perrin, 1754.) — Voyez ce que nous avons dit des variations du chevalier de Perrin sur le nom d’Adhémar, dans la note 1 de la lettre 214 (tome II, p. 397).