Lettre 276, 1672 (Sévigné)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Texte établi par Monmerqué, Hachette (3p. 71-76).

276. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
À Paris, ce lundi 16e mai.

Votre relation est admirable, ma très-chère bonne : je crois lire un joli roman, dont l’héroïne m’est extrêmement chère. Je prends intérêt à toutes ces aventures ; je ne puis croire que cette promenade dans les plus beaux lieux du monde, dans les délices de tous vos admirables parfums, reçue partout comme la Reine… ce morceau de votre vie est si extraordinaire et si nouveau, et si loin de pouvoir être ennuyeux, que je ne puis croire que vous n’y trouviez du plaisir ; et quoique votre cœur me souhaite quelquefois, je suis assurée, ma bonne, que vous vous êtes laissé divertir, et j’en ai une véritable joie. Si vous 1672 avez eu cette année le même dessein que l’autre, de vous éloigner de moi, vous avez encore mieux réussi. Pour moi je n’ai pas fait de mon côté les mêmes pas, et j’ai dessein d’en faire de bien opposés à ceux que je fis ; soyez sûre, ma bonne, que vous me verrez à Grignan ; laissez-moi conduire cette résolution. Il y a bien de la témérité à répondre ainsi de ses actions ; mais comme il est toujours sous-entendu que la Providence est la maîtresse, en attendant qu’elle se déclare, on peut prendre la liberté de dire au moins ses volontés.

J’ai lu votre lettre à ceux qui l’ont demandée. Il y a des choses qui ne sont point bonnes à écrire plusieurs fois. Je vous remercie de m’instruire si bien de votre marche. Quand vous voudrez m’instruire sur d’autres choses[1], vous ne vous en repentirez pas.

Je verrai Mme de Martel : la réception que son mari[2] vous a faite mérite bien cette civilité. J’en ai reçu beaucoup de votre prévôt de Laurens. Il m’assura par deux fois qu’il seroit toujours dans les intérêts de Grignan de cul et de tête[3] : cela me persuade. Je reçois avec plaisir 1672 toutes vos petites lettres ; il y a toujours la marque de l’ouvrière, qui ne peut jamais ne me pas plaire. Ce prêtre de M. de Roque Martine[4] est bien content de moi ; il a eu une audience à souhait de M. le Camus. Vous verrez par la lettre de M. de Pompone que l’affaire de Marseille prendra le tour que vous lui donnerez. Il est bien persuadé que je ne me soucie guère de vous. Je puis bien vous répondre que vous serez toujours contente de lui. Je le sais d’ailleurs que de ses lettres.

Je reçois des nouvelles de mon fils : j’ai le cœur affligé de la guerre, ils vont joindre l’armée du Roi. On croit que l’on va assiéger Maestricht ; cela est un peu moins épouvantable que le passage de l’Yssel. En vérité, on tremble en recevant des lettres ; et ce sera bien pis dans quinze jours. M. de la Rochefoucauld et moi nous nous consolons et nous affligeons ensemble. Il a trois ou quatre fils[5] où son cœur s’intéresse bien tendrement. Mme de Marans vint hier chez Mme de la Fayette. Elle nous parut d’une noirceur, comme quand on a fait un pacte avec le diable, et que le jour approche de se livrer : il y a bien quelque douleur profonde pour un guerrier[6] qui ne la regrette pas. Je ne finirois pas de vous dire les amitiés de M. de la Rochefoucauld, combien il aime à parler de vous, à me faire lire quelquefois des endroits de 1672 vos lettres : c’est l’homme le plus aimable que j’aie jamais vu. Mme de la Fayette me prie fort aussi de vous parler d’elle ; sa santé n’est jamais bonne, et cependant elle vous mande qu’elle n’en aime pas mieux la mort, au contraire. Pour moi, j’avoue qu’il y a des choses désagréables dans la vie ; mais je n’en suis encore si dégoûtée que votre philosophie pourroit le souhaiter ; vous aurez bien de la peine[7] à m’ôter cette fantaisie de la tête.

Hélas ! ma petite, je ne vous ai point envoyé de jupe ; je voulois avoir d’une certaine étoffe ; je n’en trouve plus, et je me contenterai de vous en porter une autre avec une indienne, des petites étoffes de cette année, qui ne sont point du tout chères, et qui sont extrêmement jolies. Voilà, par exemple, de ces petites choses que vous ne m’empêcherez de faire et sur quoi vous me donneriez beaucoup de chagrin si vous les refusiez durement. Proposez-vous à ne me point fâcher.

Vous aurez su des nouvelles de M. de Coulanges par lui-même, et comme ils ont vu M. de Vivonne en passant, et passent doucement leur vie avec le marquis de Villeroi.

Mandez-moi si vous avez une gouvernante pour votre fils, et si vous voudriez que je vous en cherchasse une ; si vous ne la trouviez à votre fantaisie, nous serions quittes pour la ramener. J’ai cru d’abord qu’il eùt été meilleur d’en avoir une du pays, mais si vous n’en avez point trouvé qui vous plaise, il faut bien en avoir une qui veille sur tout.

Ma pauvre tante est toujours très-mal ; c’est un objet de tristesse qui fait fendre le cœur. Notre abbé vous 1672 embrasse, et la Mousse vous honore ; ils prétendent bien voir votre Provence. Pour moi, je ne demande qu’à vous voir ; et quoi encore ? à vous voir, et toujours à vous voir. Valcroissant[8] a mandé ici qu’il avoit eu cet honneur à Marseille, et que vous y étiez beaucoup plus belle qu’un ange : gardez-moi bien toute cette beauté. Votre fille est aimable, je crois que je vous la mènerai ; mais j’observerai tout ce qui sera nécessaire pour ne la point hasarder : on ne me fera jamais croire qu’on n’aime point sa fille, quand elle est jolie.

Je ne sais point de nouvelles, ma bonne ; mes lettres sont bien ennuyeuses auprès des vôtres. Je ne pouvois jamais mieux faire que d’envoyer à M. de Pompone ce que vous m’écrivez de si bon sens sur l’affaire de Marseille. Votre président de Bouc[9] me voit quelquefois ; mais je ne crois pas que ce soit lui qui ait inventé la poudre à canon et l’imprimerie. Je ne sais quand vous aurez un premier président ; hors les Provençaux, on trouve peu de gens qui desirent cette place.

Si nous avions tenu nos premières résolutions contre la Provence, le pauvre Grignan n’auroit pas une si aimable femme[10]. Je le prie de ne pas douter de mon amitié et de me continuer la sienne. Vous ne voudriez pas me dire un mot sur son justaucorps ? au moins je saurai si vous le trouvez beau.

Mme de Coetquen a eu la rougeole ; Mme de Sully s’en va à Sully avec son brave époux[11] ; Mme de Rosny Verneuil[12] 1672 est à Rosny avec le sien ; la Castelnau[13] est chez la Louvigny ; la maréchale[14] est seule, comme une tourterelle. D’Hacqueville s’en va en Bretagne. Si vous avez envie de savoir autre chose, mandez-lui — car pour nous, notre vie est très-triste et très-languissante. On croit que Maestricht est investi ; rien n’est encore assuré. Adieu, mon ange, je vous baise, et vous embrasse d’une tendresse qui ne peut recevoir de comparaison.

J’ai vu Gautier[15] : il est un peu malcontent que vous ne lui faites pas seulement un mot de réponse. Plût à Dieu qu’il eût une partie de ce que vous avez perdu au jeu !

Croyez que vous ne sauriez être aimée de personne, tout aimable que vous êtes, si véritablement que vous l’êtes de moi.

  1. Lettre 276 (revue sur une ancienne copie). — 1. Voyez la lettre 274, p. 64, 65.
  2. 2. Commandant la marine à Toulon : voyez plus haut, p. 64. — Mme de Martel était sœur du chevalier de Cissé. — Son mari « étoit, dit Bussy (dans le manuscrit de l’Institut), un vieil officier de mer qui, pour devenir lieutenant général, avoit passé par tous les degrés. Il étoit brave, et il savoit la marine, de sorte qu’il lui fut fort fâcheux d’être obligé d’obéir au comte d’Estrées, quand le Roi le fit vice-amiral. » Aussi n’obéit-il pas, et il fut mis à la Bastille le dernier d’octobre 1673. Voyez la Correspondance de Bussy, tome II, p. 306. « Martel, capitaine en 1635, lieutenant général de 1656-1679, n’est plus porté sur les états de la marine en 1682. » (Walckenaer, tome V, p. 66, note ; voyez encore même tome, p. 403 et suivante.) — Voyez aussi la lettre suivante, et celle des 6 et 7 août 1680, où Mme de Sévigné revient, vers la fin, sur la visite de sa fille à Toulon.
  3. 3. « On dit proverbialement d’un homme qui se tourmente extrêmement pour venir à bout de quelque chose qu’il y va de cul et de tête comme une corneille qui abat des noix. » (Dictionnaire de l’Académie de 1694.)
  4. 4. De quelque famille parlementaire de Provence. La plus jeune des filles d’Henri de Brancas, baron de Villeneuve (mort en 1716), épousa Pierre de Bunaud de Lubières, seigneur de Roquemartine, d’Aureuil et du Breuil, conseiller au parlement de Provence.
  5. 5. Voyez les lettres du 20 et du 24 juin suivant.
  6. 6. Monsieur le Duc, depuis Monsieur le Prince. (Note de Perrin.) — Elle en avait un enfant : voyez la note 4 de la lettre 151, mais aussi les lettres des 2 juin, 6 juin et 8 juillet 1672.
  7. 7. Dans le manuscrit : « que vous le pourriez souhaiter : vous avez bien de la peine. » Dans l’édition de la Haye (1726), on lit aussi vous avez pour vous aurez.
  8. 8. Voyez la note 6 de la lettre 109.
  9. 9. Voyez tome II, p. 504, note 1.
  10. 10. Voyez la Notice, p. 102 et suivante ; et tome II, p. 314.
  11. 11. Voyez la lettre 270, p. 46.
  12. 12. Mme de Verneuil était-elle à Rosny chez elle ou chez son fils le duc de Sully ? Elle pouvait avoir gardé de son premier mari le marquisat ou le château. Mais c’est d’elle certainement que parle Mme de Sévigné. — Rosny est à deux lieues ouest de Mantes.
  13. 13. Louise-Marie Foucault, fille du comte de Daugnon, maréchal de France, et femme de Michel marquis de Castelnau, fils du maréchal ; elle perdit son mari le 2 décembre suivant. Elle mourut en 1709. — Sa belle-mère, la maréchale, était « Marie de Girard, qui avait épousé, en 1642, Jacques marquis de Castelnau, officier du plus grand mérite qui s’était signalé tout jeune à Fribourg et à Nortlingen, lieutenant général en 1655, puis maréchal en 1658, après la bataille des Dunes, où il commandait une aile de l’armée française, mort peu après de ses blessures à trente-huit ans. Mme de Castelnau est très-maltraitée par Tallemant (tome VI, p. 27 et suivantes). » (M. Cousin, Madame de Sablé, p. 485, note 2.) Elle mourut à plus de quatre-vingts ans, en 1696. Voyez sur elle la lettre du 15 octobre 1677, et dans le même tome de Tallemant des Réaux, p. 36, une note de M. Paulin Paris.
  14. 14. Perrin (1734) a ajouté entre parenthèses : de Castelnau.
  15. 15. Gautier ou Gaultier était un marchand d’étoffes de soie, d’or et d’argent de la rue des Bourdonnais. La Bruyère l’a nommé dans ses Caractères (chapitre de la ville, n° 18) : « L’utile et la louable pratique de perdre en frais de noces le tiers de la dot qu’une femme apporte ! de commencer par s’appauvrir de concert par l’amas et l’entassement de choses superflues, et de prendre déjà sur son fonds de quoi payer Gaultier, les meubles et la toilette ! »