Lettre 282, 1672 (Sévigné)

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Texte établi par Monmerqué, Hachette (3p. 93-100).

1672

282. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME ET À MONSIEUR DE GRIGNAN.
À Livry, jeudi 2e juin.

Je l’ai reçu cet aimable volume : jamais je n’en ai vu un si divertissant, ni si bien écrit, ni où je prisse tant d’intérêt. Je ne puis assez vous dire l’obligation que je vous en ai, aussi bien que de l’application que vous avez aux dates : c’est une marque assurée du plaisir et de l’intérêt qu’on prend à un commerce. Au contraire, quand les commerces pèsent, nous nous moquons bien de tant compter, nous voudrions que tout se perdît ; mais vous êtes bien sur ce point comme je le puis souhaiter ; et ce ne m’est pas une médiocre joie, à moi qui mets au premier rang le commerce que j’ai avec vous.

Il est donc vrai, ma fille, qu’il y a eu une de mes lettres de perdue ; mais je ne jette les yeux sur personne. Celui seul qui pourroit s’en soucier n’a pas détourné celles qui lui devoient donner le plus de curiosité ; elles ont toujours été jusqu’à vous ; des autres, il ne s’en soucie guère. Vous êtes contente de ce ministre, et vous le serez toujours très-assurément ; vous entendez bien que c’est du grand Pompone dont je parle, et c’est de lui que je croyois qu’on voudroit voir ce que j’en disois. Je ne sais donc qui peut faire ce misérable larcin ; il n’y a pas un grand goùt à prendre des lettres, au degré de parenté où nous sommes : si elles sont agréables, c’est un miracle ; ordinairement elles ne le sont pas. Enfin, voilà qui est fait, sans que je puisse imaginer à qui je m’en dois prendre. Dieu vous garde d’une plus grande perte !

Nous ne savons point la vie cachée de la Marans ; mais Mme de la Fayette doit vous écrire ses visions passées, dès qu’elle aura une tête pour cela. Nous croyons avoir 1672 entrevu un épisode d’un jeune prince[1], au milieu de l’enivrement qui la rendoit si troublée ; et toutes ses paroles ramassées nous confirmoient cette vision. Je vous fais entendre notre folie : elle vous sera expliquée plus nettement.

Vous ne m’expliquez que trop bien les périls de votre voyage. Je ne les comprends pas, c’est-à-dire je ne comprends pas comment on s’y peut exposer. J’aimerois mieux aller à l’occasion[2] : j’affronterois plus aisément la mort dans la chaleur du combat, avec l’émulation des autres, et le bruit des trompettes, que de voir de grosses vagues me marchander, et me mettre à loisir à deux doigts de ma perte ; et d’un autre côté, vos Alpes, dont les chemins sont plus étroits que vos litières, en sorte que votre vie dépend de la fermeté du pied de vos mulets. Ma fille, cette pensée me fait transir depuis les pieds jusqu’à la tête. Je suis servante de ces pays-là, je n’irai de ma vie ; et je tremble quand je songe que vous en venez. Jamais les amants de Mme de Monaco n’en ont tant fait pour elle. Ce que vous dites du premier et du dernier[3] est admirable : c’est cela qui est une épigramme. Ne parlâtes-vous point un peu de Madame[4] ? En est-elle consolée ? Est-elle bien estropiée[5] ? Est-elle bien 1672 désespérée de se voir au delà des Alpes ? Est-elle dans l’attente de venir à Paris ? Je comprends la grande joie qu’elle a eue de vous voir. Vos conversations doivent avoir été infinies, et l’obligation d’une telle visite ne se doit jamais oublier. Elle vous l’a rendue promptement ; mais ce n’est pas avec les mêmes circonstances.

Vous me parlez très-plaisamment de la princesse d’Harcourt[6]. Brancas s’est inquiété, je ne sais pourquoi ; il est à l’armée, volontaire, désespéré de mille choses, qui n’évitera pas trop de rêver ou de s’endormir vis-à-vis d’un canon : il ne voit guère d’autre porte pour sortir de tous ses embarras. Il écrivoit l’autre jour à Mme de Villars et à moi, et le dessus de la lettre étoit : À Monsieur de Villars, à Madrid. Mme de Villars le connoît, elle devina la vérité ; elle ouvre la lettre, et y trouve d’abord : Mes très-chères. Nous n’avons point encore fait réponse.

Vous dites que je ne vous dis rien de votre frère. Je ne sais pourquoi ; j’y pense à tout moment, et j’en suis dans des inquiétudes extrêmes[7]. Je l’aime fort, et il vit avec moi d’une manière charmante. Ses lettres sont aussi d’une manière, que si on les trouve jamais dans ma cassette, on croira qu’elles sont du plus honnête homme de mon temps : je ne crois pas qu’il y ait un air de politesse et d’agrément pareil à celui qu’il a pour moi. Cette guerre me touche donc au dernier point ; il est présentement dans l’armée du Roi, c’est-à-dire, à la gueule au loup, comme les autres.

On ne sera pas longtemps sans apprendre de grandes 1672 nouvelles : le cœur bat en attendant. Le marquis de Castelnau a la petite vérole. On disoit hier que des Marests[8], le fils du grand fauconnier, et Bouligneux[9], étoient morts de maladie : si je ne vous mande point le contraire avant que de fermer demain ma lettre à Paris, c’est signe que cela est vrai. Je suis venue ici ce matin toute seule dans une calèche, afin de remener ma petite ; il faut qu’elle essaye un bonnet et une robe ; je m’en jouerai[10] jusqu’à ce que je parte, et je ne la ramènerai ici que trois jours devant. Elle se porte très-bien ; elle est aimable sans être belle ; elle fait cent petites sottises qui plaisent.

Mais la veuve de maître Paul est outrée : il s’est trouvé une anicroche[11] à son mariage. Son grand benêt d’amant ne l’aime guère ; il trouve Marie[12] bien jolie, bien douce. Ma fille, cela ne vaut rien, je vous le dis franchement : je vous aurois fait cacher, si j’avois voulu être aimée. Ce 1672 qui se passe ici est ce qui fait tous les romans, toutes les comédies, toutes les tragédies,

In rozzi petti
Tutte Ie fiamme, le furie d’amor[13].

Il me semble que je vois un de ces petits Amours, qui sont si bien dépeints dans le prologue de l’Aminte[14], qui se cachent et qui demeurent dans les forêts. Je crois, pour son honneur, que celui-là visoit à Marie ; mais le plus juste s’abuse : il a tiré sur la jardinière, et le mal est incurable. Si vous étiez ici, cet original grossier vous divertiroit extrêmement. Pour moi, j’en suis occupée, et j’emmène Marie, pour l’empêcher de couper l’herbe sous le pied de sa mère. Ces pauvres mères !

Je ne laisse pas de me promener avec plaisir ; les chèvrefeuilles ne m’entêtent point. M. de Coulanges a une belle passion pour le marquis de Villeroi. Il arriva hier au soir. Sa femme, comme vous dites, a donné tout au travers des louanges et des approbations[15]. Cela est naturel ; il faut avoir trop d’application pour ne le pas faire : 1672 je me suis mirée dans sa lettre, mais je l’excuse mieux qu’on ne m’excusoit[16].

Ne croyez point, ma fille, que la maladie de Mme de la Fayette puisse m’arrêter : elle n’est pas en état de faire peur ; et puisque j’envisage bien de partir dans l’état où est ma tante, il faut croire que rien ne peut m’en empêcher. M. de Coulanges ne croyoit plus la revoir : il l’a trouvée méconnoissable. Elle ne prend plus de plaisir à rien ; elle est à demi dans le ciel : c’est une véritable sainte ; elle ne songe plus qu’à son grand voyage, et comprend fort bien celui que je vais faire : elle me donne congé d’un cœur déjà tout détaché de la terre, entrant dans mes raisons. Cela touche sensiblement ; et j’admire le contre-poids que Dieu veut mettre à la joie sensible que j’aurai de vous aller voir. Je laisserai ma tante à demi morte : cette idée blesse le cœur ; et j’emporterai une inquiétude continuelle de mon fils. Ah ! que voilà bien le monde ! Vous dites qu’il faut se désaccoutumer de souhaiter quelque chose ; ajoutez-y, et de croire être parfaitement contente[17]. Cet état n’est pas réservé pour les mortels.

Vous êtes donc à Grignan ? Eh bien, ma chère enfant, tenez-vous-y jusqu’à ce que je vous en ôte. Notre cher abbé pense comme moi, et la Mousse : vous ne vîtes jamais une petite troupe aller de si bon cœur à vous. Adieu, ma très-aimable, jusqu’à demain à Paris. Je m’en vais me promener et penser à vous très-assurément dans toutes ces belles allées, où je vous ai vue mille fois.


Vous me flattez trop, mon cher Comte : je ne prends 1672 qu’une partie de vos douceurs, qui est le remerciement que vous me faites de vous avoir donné une femme qui fait tout l’agrément de votre vie. Pour celui-là, je crois que j’y ai un peu contribué. Pour votre autorité dans la province, vous l’avez par vous-même, par votre mérite, votre naissance, votre conduite : tout cela ne vient pas de moi. Ah ! que vous perdez que je n’aie pas le cœur content ! Le Camus m’a prise en amitié ; il dit que je chante bien ses airs : il en a fait de divins ; mais je suis triste, et je n’apprends rien ; vous les chanteriez comme un ange ; le Camus estime fort votre voix et votre science. J’ai regret à ces sortes de petits agréments que nous négligeons ; pourquoi les perdre ? Je dis toujours qu’il ne faut point s’en défaire, et que ce n’est pas trop de tout. Mais que faire quand on a un nœud à la gorge[18] ? Vous avez fait faire à ma fille le plus beau voyage du monde : elle en est ravie ; mais vous l’avez bien menée par monts et par vaux, et bien exposée sur vos Alpes, et aux flots de votre Méditerranée. J’ai quasi envie de vous gronder, après vous avoir embrassé tendrement.


Vendredi 3e juin.

Me voici à Paris, où je trouve que ces deux Messieurs[19] ne sont pas si morts qu’ils l’étoient hier. La maréchale[20] de Villeroi est à l’extrémité. Je ne sais rien de l’armée. Adieu.


  1. Lettre 282 (revue en partie sur une ancienne copie). — 1. Le duc de Longueville. Mme de Marans mettait au nombre de ses prétentions de paraître bien avec lui. Voyez la lettre suivante p. 101, et celle du 8 juillet 1672.
  2. 2. « Occasion se prend pour combat et rencontre de guerre : Une occasion bien chaude ; aller à l’occasion. » (Dictionnaire de l’Académie de 1694.)
  3. 3. Le duc de Lauzun et le chevalier de Lorraine ?
  4. 4. Mme de Monaco avoit été la principale favorite de Madame (Henriette-Anne d’Angleterre), morte le 29 juin 1670. (Note de Perrin.)
  5. 5. D’une saignée mal faite. (Note du même.)
  6. 6. Françoise de Brancas. — Le comte de Brancas, son père, craignait que Mme de Grignan ne se fût refroidie pour elle. Voyez la lettre du 4 mai précédent, p. 56.
  7. 7. Ces mots : « Et j’en suis, etc., » manquent dans le manuscrit.
  8. 8. Alexis-François Dauvet, comte des Marests. Il succéda à Nicolas, son père, en octobre 1678, et mourut le 25 avril 1688.
  9. 9. Il s’agit probablement de Jacques-Claude de la Pallu, comte de Bouligneux, qui avait épousé Marie-Henriette le Hardi de la Trousse, tante de Bussy, morte en 1677. Voyez la Correspondance de Bussy, tome III, p. 387, note 2, et les lettres du 15 septembre 1677 (de Bussy), du 13 octobre 1677 (de Mme de Sévigné). Louis de la Pallu, comte de Bouligneux, lieutenant général, tué en 1704, et un autre Bouligneux qui avait été élevé auprès du Dauphin et dont Mme de Coligny apprend la mort à Bussy, dans une lettre du 28 août 1685, étaient sans doute fils de celui dont nous croyons que Mme de Sévigné parle ici.
  10. 10. Dans l’édition de 1734 les mots : « Il faut qu’elle essaye, etc., » manquent, et on y lit : « Je veux m’en réjouir, » au lieu de : « Je m’en jouerai. »
  11. 11. Dans les éditions de Perrin hanicroche. C’est encore l’orthographe de l’Académie en 1718.
  12. 12. Fille de Mme Paul. (Note de Perrin.) — Voyez la lettre précédente.
  13. 13. Dans des cœurs grossiers toutes les flammes et les fureurs de l’amour. — Dans l’édition de 1734 il y a grossi, mais dans celle de 1754 rozzi, qui accompagne plusieurs fois petti, dans le Prologue de l’Aminte : voyez la note suivante.
  14. 14. Dans le prologue de l’Aminte (vers 20-23), l’Amour dit en parlant de sa mère :

    E solo al volgo de’ministri miei,
    Miei minori fratelli, ella (Venere) consente
    L’albergar tra le selve, ed oprar l’armi
    Ne’rozzi petti.

    Vers la fin du même prologue on lit encore :


    Spirerò nobil sensi a rozzi petti.

  15. 15. « Des approbations de ce marquis. » (Édition de 1734.)
  16. 16. Voyez sur ce passage Walckenaer, tome IV, p. 206, 207.
  17. 17. « Et d’être parfaitement contente. » (Édition de 1754.)
  18. 18. Il n’est pas probable qu’il y ait là une transposition, comme le suppose Walckenaer (tome IV, p. 342 et 130), et que ce morceau, depuis : « Ah ! que vous perdez, etc., » s’adresse à Mme de Grignan, et non au Comte. C’est plus ordinairement à son gendre que Mme de Sévigné envoie des motets, des airs nouveaux ; c’est à lui (à la fin de la lettre du 16 mai) qu’elle a déjà dit qu’il chantait comme un ange.
  19. 19. Des Marests et Bouligneux.
  20. 20. Madeleine de Créquy, petite-fille du connétable de Lesdiguières, seconde fille du maréchal Charles de Créquy et tante du comte de Sault (voyez les notes 12 de la lettre 269, et 2 de la lettre 271). Elle avait épousé en 1617 Nicolas de Neuville, plus tard (1646) maréchal de Villeroi. Elle ne mourut qu'en janvier 1675.