Lettre 284, 1672 (Sévigné)

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Texte établi par Monmerqué, Hachette (3p. 104-107).



1672

284. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
À Paris, lundi 13e juin.

Ma petite, hélas ! vous avez été bien malade ; je comprends ce mal, et le crains comme un de ceux qui donnent le plus de frayeur. Sans la bonté qu’a eue M. de Grignan de m’écrire, je vous avoue que j’aurois été dans une inquiétude mortelle ; mais il vous aime si passionnément, que je le tiendrois peu en état de songer à soulager mes inquiétudes, si vous aviez été un moment en péril. J’attends demain avec impatience ; j’espère que vous me direz vous-même comme vous vous portez, et pourquoi vous vous êtes mise en colère ; j’y suis beaucoup contre ceux qui vous en ont donné sujet.

Voilà une lettre de mon fils qui vous divertira : ce sont des détails qui font plaisir. Vous verrez que le Roi est si parfaitement heureux[1], que désormais il n’aura qu’à dire ce qu’il desire dans l’Europe, sans prendre la peine d’aller lui-même à la tête de son armée : on se trouvera heureux de lui donner. Je suis assurée qu’il passera l’Yssel comme la Seine. La terreur prépare partout une victoire aisée : la joie de tous les courtisans est un bon augure. Brancas me mande qu’on ne cesse de rire depuis le matin jusqu’au soir ; il m’écrit aussi une petite histoire qu’il faut que je vous fasse savoir.

Dès que le vieux Bourdeille[2] fut mort, M. de Montausier écrivit au Roi pour lui demander la charge de sénéchal 1672 de Poitou pour M. de Laurière[3] son beau-frère. Le Roi lui accorda. Un peu après le jeune Matha[4] la demanda, et dit au Roi qu’il y avoit très-longtemps que cette charge étoit dans leur maison. Le Roi écrivit à M. de Montausier, 1672 et le pria de la lui rendre, qu’il donneroit autre chose à M. de Laurière. M. de Montausier écrivit que pour lui il seroit ravi de le pouvoir faire ; mais que son beau-frère en ayant reçu les compliments dans la province, il étoit impossible, et qu’il[5] pouvoit faire d’autres biens au petit Matha. Le Roi fut piqué, et se mordant les lèvres : « Eh bien ! dit-il, je la lui laisse pour trois ans ; mais je la donne ensuite pour toujours au petit Matha. » Ce contretemps a été fâcheux pour M. de Montausier. C’étoit à M. de Grignan que je devois mander ceci[6] ; il n’importe : ces deux lettres[7] sont à tous deux, et n’en valent pas une bonne.

Vous n’aurez point de Provençal pour premier président, on m’en a fort assurée. Monsieur de Marseille me vint voir hier avec le marquis de Vence et deux députés ; je crus que c’étoit une harangue.

J’ai vu aussi M. de Tourette, et j’ai dit adieu à M. de Laurens, qui vous va bien aimer à ce qu’il dit.

Adieu, ma très-chère bonne : je vous prie, soyez aise de me voir en quelque temps que ce soit. Songez à bannir les chiennes de punaises de ma chambre ; la pensée m’en fait mourir : j’en suis accablée ici ; je ne sais où me mettre ; ce doit être bien pis en Provence[8]. Ma bonne, voilà une petite sotte bête de lettre, je ferois bien de dormir.

  1. Lettre 284. — 1. L’armée venait de prendre en cinq jours, du 3 au 7 juin, les places d’Orsoy, Rhinberg, Burick et Wesel. Ces succès furent suivis, le 12 juin, du passage du Rhin.
  2. 2. François-Sicaire, marquis de Bourdeille et d’Archiac, sénéchal et gouverneur de Périgord, conseiller d’État, mort le 8 mai 1672 ; il était petit-neveu de Brantôme et frère aîné de Claude comte de Montrésor (l’auteur des Mémoires, mort en 1663). Voyez la lettre 280, p. 87 et note 4.
  3. 3. Philibert-Hélie de Pompadour, marquis de Laurière, qui avait épousé en 1645 Catherine de Sainte-Maure, sœur du duc de Montausier, et veuve d’Antoine de Lenoncourt, marquis de Blainville. Dans l’édition de Rouen (1726), il y a ici et un peu plus bas Rosières, et dans celle de la Haye Rossière, au lieu de Laurière. — La Gazette annonce à la date du 26 mai que le marquis de Laurière a été pourvu de la charge de sénéchal de Périgord, et que toute la province en a témoigné beaucoup de satisfaction.
  4. 4. André de Bourdeille, sénéchal de Périgord, etc., frère aîné de Brantôme, épousa Jacquette de Montberon, comtesse de Matha (ou Mastas, en Saintonge) et marquise d’Archiac, dont il eut deux fils, Henri et Claude. Les enfants d’Henri furent Montrésor, et le vieux Bourdeille, avec qui finit cette branche. — Charles, comte de Matha, le Matha des Mémoires de Gramont, était le quatrième et dernier fils de Claude, et par conséquent petit-neveu de Brantôme ; il fut fait en 1640 capitaine d’une compagnie aux gardes, à la tête de laquelle, dit Monglas (tome XLIX, p. 290), ses trois autres frères étaient morts pour le service du Roi. Sur sa conduite pendant la Fronde, et son libertinage, voyez les Mémoires de Retz, tome II, p. 124, et à l’appendice, p. 365, 366 ; une note de M. Chéruel, au tome II des Mémoires de Mademoiselle, p. 514 ; et M. Paulin Paris, tomes V, p. 303, et VI, p. 78, de Tallemant des Réaux. Pendant les années d’exil de Mademoiselle, Matha fut fort assidu à sa cour ; il était à Saint-Fargeau quand Mme de Sévigné y vint (en 1655 : voyez tome I, p. 397). « Rentré en grâce, dit M. Chéruel, il obtint à la cour une réputation d’esprit qu’attestent les Souvenirs de Mme de Caylus (tome LXVI, p. 368) … Enfin Mme de Maintenon… nous apprend qu’il mourut en 1674. » Mme de Sévigné parle sans doute ici d’un de ses fils, probablement de l’aîné, qui dut reprendre le titre de comte de Bourdeille, car il était porté au siècle dernier par le chef de la famille. C’est peut-être aussi un fils, et le même fils, de Matha, que Moréri nomme Claude, marquis de Bourdeille d’Archiac, comte de Matha, et à qui fut mariée l’avant-dernière des filles de Colbert du Terron, morte en mai 1675.
  5. 5. Perrin a remplacé le pronom par Sa Majesté.
  6. 6. Angélique-Clarice d’Angennes, première femme du comte de Grignan, était sœur de la duchesse de Montausier.
  7. 7. Celle-ci, et la réponse à la lettre du comte de Grignan dont elle parle plus haut.
  8. 8. Dans les éditions de Perrin il n’est pas question des punaises. Le chevalier, dans l’édition de 1754, y a substitué l’amabilité que voici : « Je vous prie d’être bien aise de me voir en quelque temps que ce soit, et de songer au plaisir que j’en recevrai. »