Lettre 341, 1673 (Sévigné)

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Texte établi par Monmerqué, Hachette (3p. 256-257).

341. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
À Moret, lundi au soir, 30e octobre.

Me voici bien près de Paris ; mais sans l’espérance d’y trouver toutes vos lettres, je n’aurois aucune joie d’y arriver. Je me représente l’occupation que je pourrai avoir pour vous : tout ce que j’aurai à dire à MM. de Brancas, la Garde, l’abbé de Grignan, d’Hacqueville, à M. de Pompone, à M. le Camus. Hors cela où je vous trouve, je ne prévois aucun plaisir ; je mériterois que mes amies me battissent et me renvoyassent sur mes pas : plût à Dieu ! Peut-être que cette humeur me passera, et que mon cœur, qui est toujours pressé, se mettra un peu plus au large ; mais il ne peut jamais arriver que je ne souhaite uniquement et passionnément de vous revoir. Parler de vous, en attendant, sera mon sensible plaisir ; mais je choisirai mes gens et mes discours : je sais un peu vivre ; je sais que ce qui est bon aux uns est mauvais aux autres ; je n’ai pas tout à fait oublié le monde, j’en connois les tendresses et les bontés, pour entrer dans les sentiments des autres : je vous demande la grâce de vous fier à moi, et de ne rien craindre de l’excès de ma tendresse. Si mes délicatesses, et les mesures injustes que je prends sur moi, ont donné quelquefois du désagrément à mon amitié, je vous conjure de tout mon cœur, ma fille, de les excuser en faveur de leur cause. Je la conserverai toute ma vie, cette cause, très-précieusement ; et j’espère que sans lui faire aucun 1673 tort, je pourrai me rendre moins imparfaite que je ne suis. Je tâche tous les jours à profiter de mes réflexions ; et si je pouvois, comme je vous ai dit quelquefois, vivre seulement deux cents ans, il me semble que je serois une personne bien admirable.

Si Monsieur de Sens[1] avoit été à Sens, je l’aurois vu : il me semble que je dois cette civilité à la manière dont il pense pour vous. Je regarde tous les lieux où je passai il y a quinze mois avec un fonds de joie si véritable, et je considère avec quels sentiments j’y repasse maintenant, et j’admire ce que c’est que d’aimer comme je vous aime.

J’ai reçu des nouvelles de mon fils ; c’est de la veille d’un jour qu’ils croyoient donner bataille : il me paroît aise de voir des ennemis ; il n’en croyoit non plus que des sorciers. Il avoit une grande envie de mettre un peu flamberge au vent, par curiosité seulement. Cette lettre m’auroit bien effrayée, si je ne savois très-bien la marche des Impériaux, et le respect qu’ils ont eu pour l’armée de votre frère.

Mon Dieu ! ma fille, j’abuse de vous : voyez quels fagots je vous conte ; peut-être que de Paris je vous manderai des bagatelles qui pourront vous divertir. Soyez bien persuadée que mes véritables affaires viendront du côté de Provence ; mais votre santé, voilà ce qui me tue : je crains que vous ne dormiez point, et qu’enfin vous ne tombiez malade ; vous ne m’en direz rien, mais je n’en aurai pas moins d’inquiétude.

  1. Lettre 341. — 1. Louis-Henri de Gondrin, sacré coadjuteur en 1645, archevêque de Sens du 16 août 1646 au 19 septembre 1674. Il était oncle du marquis de Montespan et grand janséniste.