Lettre 348, 1673 (Sévigné)

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Texte établi par Monmerqué, Hachette (3p. 279-284).

348. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
À Paris, lundi 20e novembre, à dix heures du soir.

Ma très-chère bonne, me voilà revenue de Versailles, où j’étois allée en écharpe noire. Je n’ai vu que M. de Pompone ; nous avons très-bien dîné avec lui ; sa femme et sa belle-sœur étoient à Pompone. Après dîner, nous avons causé tous trois une très-grande heure, voyant et raisonnant sur ce qu’il falloit faire pour laisser à l’assemblée la liberté de délibérer malgré l’opposition. Vous auriez aimé M. de Pompone, si vous aviez vu de quelle sorte il entre dans ce raisonnement, et dans le choix de ce qui vous est le meilleur[1] : jamais je n’ai vu un si aimable ami, car c’étoit aujourd’hui son personnage. Après avoir donc bien tourné et retourné mille fois, d’Hacqueville 1673 et lui, avec une application et un loisir qui ne laissoient rien à desirer, ils ont conclu qu’il falloit laisser finir le siège d’Orange, afin d’en faire une raison favorable pour rendre cette opposition odieuse, et d’attendre qu’elle soit faite, parce qu’alors il y aura assez de temps pour que Sa Majesté ordonne de délibérer. L’assemblée ne sera pas encore finie, et c’est assez. On a trouvé que d’en parler présentement, c’étoit prévenir une chose qui n’est point faite et qui ne se fera peut-être pas ; et comme l’affaire d’Orange n’est point faite aussi, la dépense qu’on y fera n’a point de forces sans le succès. Ainsi une réponse peu favorable ou indécise seroit à craindre, et dans quelques jours on tournera cette affaire d’une manière dont vous aurez sans doute toute sorte de contentement. M. de Pompone est au désespoir de l’excès de vos divisions ; il est persuadé que Monsieur l’intendant empêchera l’opposition, et qu’on laissera opiner. On ne peut pas écrire plus fortement qu’il a fait là-dessus, et même à Monsieur de Marseille[2]. Il vous veut tous avoir après l’assemblée, pour vous accorder une bonne fois. Fiez-vous à lui pour savoir[3] quand il faut ou quand il ne faut pas demander votre congé. Il ne faut pas croire qu’il fasse rien de mal à propos : il n’a jamais été prié ni pensé à remettre[4] à autre qu’à vous le soin d’ouvrir et de tenir l’assemblée ; ce sont des visions creuses. Il[5] trouve que 1673 vous êtes longtemps à partir pour Orange. Tout le monde en parle ici ; et vous avez l’obligation à M. de Vivonne et à M. de Gordes, qu’ils ne traitent pas cette affaire de bagatelle, et qu’ils disent partout que, quand vous n’y réussiriez pas avec votre méchant régiment des galères, et vos gentilshommes brodés, qui ne seront que pour la décoration[6], il ne faudroit pas s’en étonner ; qu’il vous faudra peut-être plus de troupes ; que l’exemple de Trèves fait voir qu’on peut être longtemps devant une bicoque[7] ; que le gouverneur d’Orange est un aventurier[8] qui ne craint point d’être pendu, qui a deux cents hommes avec lui, vingt pièces de canon, très-peu de terrain à défendre, une seule entrée pour y arriver, une grande provision de poudre et de blé. Voilà comme ces Messieurs en parlent, et plusieurs échos répondent. Ainsi la chose est au point que M. de Grignan n’en sauroit être blâmé, et peut y faire une jolie action. Il y a certains tours à donner, et 1673 certains discours à faire valoir, qui ne sont pas inutiles en ce pays.

C’est une routine qu’ils ont tous prise de dire que je suis belle ; ils m’en importunent : je crois que c’est qu’ils ne savent de quoi m’entretenir. Hélas ! mes pauvres petits yeux sont abîmés ; j’ai la rage de ne dormir que jusqu’à cinq heures, et puis ils me viennent admirer. Notre d’Hacqueville ne vous écrit point ce soir ; voilà des nouvelles qu’il vous avoit écrites dès le matin. Il est bien content de notre voyage, quoique nous n’ayons rien fait ; c’est quelque chose d’être déterminé, et de savoir ce qu’on doit faire.

Monsieur le Prince et Monsieur le Duc sont revenus, ravis que votre imagination ne les cherche plus en Flandre. S’ils n’avoient point fait d’anciennes provisions de lauriers, ceux de cette année ne les mettroient point à couvert. Bonn est prise[9], c’en est fait. M. de Turenne a bien envie de revenir, et de mettre l’armée de mon fils[10] dans les quartiers d’hiver : tous les officiers disent amen.


1673 M. de la Rochefoucauld ne bouge plus de Versailles. Le Roi le fait entrer et asseoir chez Mme de Montespan, pour entendre les répétitions d’un opéra qui passera tous les autres[11] ; il faut que vous le voyiez. Nous ne doutons point de votre congé, ni du besoin que vous avez d’être ici avec Monsieur de Marseille. Il ne vous faudra qu’un même carrosse, nous le disions tantôt. Enfin il faudroit trouver des expédients. Au moins ne négligez jamais de consulter Monsieur l’Archevêque[12] : c’est la source du bon sens, de la sagesse des expédients ; enfin, s’il n’étoit point dans votre famille, vous l’iriez chercher au bout de la Provence. Il y a des occasions où sa présence peut-être feroit un grand effet ; je suis persuadée qu’il n’épargneroit ni sa peine, ni sa santé pour vous être utile. Quand je songe que l’Évêque jette de l’argent, je ne comprends point qu’il puisse succomber. Pour la paix entre vous, je 1673 vous la souhaite et la souhaiterai toujours, quand je songe au mal que fait la guerre à votre corps et à votre âme. Je ne suis pas seule de ce sentiment. L’archevêque de Reims[13] vous est fort acquis ; et tant d’autres encore vous font des compliments, et songent à vous, que je n’aurois jamais fait s’il falloit vous les nommer. Je vous demande une amitié au grand et divin Roquesante : qu’il se souvienne qu’il m’a promis de ne me point oublier. Ma bonne, Monsieur de Grignan, Monsieur le Coadjuteur, vous faites bien de m’aimer ; je vous défie tous d’aimer mieux Mme de Grignan que moi, c’est-à-dire que je l’aime[14].

  1. Lettre 348 (le commencement a été omis par Perrin). — 1. « Dans le choix qui vous est le meilleur. » (Édition de la Haye, 1726.)
  2. 2. Il s’agit toujours de la demande que faisait chaque année le comte de Grignan pour l’entretien de ses gardes, et que combattaient les évêques de Marseille et de Toulon : cette année-là ils sommèrent l’intendant d’empêcher que la proposition du Comte ne fût même mise en délibération. Voyez Walckenaer, tome V, p. 51.
  3. 3. Pour savoir manque dans les éditions de 1726.
  4. 4. Cette phrase irrégulière a été corrigée dans l’édition de la Haye, qui donne simplement : « Il n’a jamais pensé à remettre aux autres (sic) qu’à vous. »
  5. 5. La lettre commence ici dans l’édition de Perrin de 1734 : « M. de Pompone trouve, ma chère fille, que M. de Grignan est longtemps à partir, etc. » Dans celle de 1754, il y a une phrase de plus : « Vous pouvez vous fier à M. de Pompone pour savoir quand il faudra ou ne faudra pas demander votre congé. Il trouve que M. de Grignan, etc. » Six lignes plus loin, l’édition de 1734, seule, ajoute, après régiment des galères : « qu’on n’estime pas beaucoup pour un siége, » membre de phrase emprunté à la lettre 350. La fin de l’alinéa, depuis : « qu’il vous faudra peut-être plus de troupes, » manque dans les éditions de 1726.
  6. 6. Voyez la Notice, p. 131.
  7. 7. « Le marquis de Rochefort, chargé du siége de Trêves, y trouva plus de difficulté qu’on n’en supposait autour du Roi. La garnison n’était pas nombreuse, il est vrai ; mais les habitants, très-animés contre la France, étaient disposés à faire une défense énergique… Il fallut faire un siége en règle… Enfin, après huit jours de tranchée ouverte, d’attaque par le canon et par la mine, les assiégés capitulèrent le 7 septembre. » » (Histoire de Louvois, par M. Rousset, tome I, p. 472.)
  8. 8. Il s’appelait Berkoffer. Voyez le chapitre iii du tome V de Walckenaer. — Il n’y avait dans la place que trente et un hommes.
  9. 9. « Trente mille Impériaux étaient partis de la Bohême sous le commandement de Montecuculi… leur intention était de se joindre au prince d’Orange, qui à cette époque échappait à Condé avec trente-cinq mille hommes… Turenne se rendit maître de tous les passages du Mein et offrit la bataille à Montecuculi ; mais celui-ci, ayant acheté le pont de Wurtzbourg à l’évêque de cette ville, passa le Mein et feignit de menacer l’Alsace, ce qui força Turenne à rétrograder sur Philipsbourg ; puis il marcha sur Coblentz, dont l’électeur de Trèves lui livra les ponts, et se joignit au prince d’Orange. Cette jonction équivalait pour la France à une grande défaite. Les alliés se portèrent aussitôt sur Bonn… Turenne, qui était accouru de Philipsbourg sur Trèves pour essayer de défendre la Moselle et d’empêcher la jonction, arriva trop tard (7 novembre) ; il ne put secourir Bonn, et recula sur la Sarre, pour couvrir la Lorraine. » (M. Lavallée, Histoire des Français, tome III, p. 261.)
  10. 10. Dans l’édition de 1734, Perrin a corrigé cette plaisanterie, et mis à la place : « l’armée où se trouve mon fils. » Dans l’édition de 1754, il se ravise et fait grâce au badinage, mais croit devoir l’expliquer par la note suivante (de la lettre du 1er décembre 1673) : « On sent bien que cela est dit pour se moquer d’une expression impropre qui échappe quelquefois dans la conversation. » Voyez le commencement de la lettre du 9 septembre 1675.
  11. 11. « Cet opéra était celui d’Alceste ou le triomphe d’Alcide, qui fut le premier que composa Quinault depuis qu’il avait fait alliance avec Lulli et que la salle du Palais-Royal (la salle de Molière, mort le 17 février précédent) avait été accordée à ce dernier pour son spectacle. » Voyez Walckenaer, tome V, p. 123 et suivantes. D’après Mme de Sévigné l’opéra fut joué, probablement pour la première fois, le jeudi 11 janvier suivant (lettre du 8).
  12. 12. L’archevêque d’Arles. — Les éditeurs de Rouen ont donné ici une singulière preuve d’étourderie ou d’ignorance. Ils disent en note, confondant l’oncle et le frère de M. de Grignan : « L’archevêque d’Arles, oncle de l’abbé de Grignan, est toujours nommé dans ces lettres le Coadjuteur. » — Les éditeurs de la Haye corrigent cette note de l’étrange façon que voici : « L’archevêque d’Arles, oncle de l’abbé de Grignan ; celui-ci est toujours nommé dans ces lettres le Coadjuteur. »
  13. 13. Charles-Maurice le Tellier. Voyez la note 1 de la lettre 74.
  14. 14. Dans l’édition de Rouen : « Vous faites bien de m’aimer. Je vous défie tous d’aimer mieux que moi. »