Lettre 355, 1673 (Sévigné)

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Texte établi par Monmerqué, Hachette (3p. 307-311).


1673

355. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
À Paris, lundi 11e décembre.

Je viens de Saint-Germain[1], ma chère fille, où j’ai été deux jours entiers avec Mme de Coulanges et M. de la Rochefoucauld : nous logions chez lui. Nous fîmes le soir notre cour à la Reine, qui me dit bien des choses obligeantes pour vous ; mais s’il falloit vous dire tous les bonjours[2], tous les compliments d’hommes et de femmes, vieux et jeunes, qui m’accablèrent et me parlèrent de vous, ce seroit nommer quasi toute la cour ; je n’ai rien vu de pareil. « Et comment se porte Mme de Grignan ? Quand reviendra-t-elle ? » Et ceci, et cela. Enfin représentez-vous que chacun n’ayant rien à faire et me disant un mot, me faisoit répondre à vingt personnes à la fois. J’ai dîné avec Mme de Louvois[3] ; il y avoit presse à qui 1673 nous en donneroit. Je voulois revenir hier ; on nous arrêta d’autorité, pour souper chez M. de Marsillac, dans son appartement enchanté, avec Mme de Thianges, Mme Scarron, Monsieur le Duc, M. de la Rochefoucauld, M. de Vivonne, et une musique céleste. Ce matin nous sommes revenus.

Voici une querelle qui faisoit la nouvelle de Saint-Germain. M. le chevalier de Vendôme[4] et M. de Vivonne font les amoureux de Mme de Ludres[5]. M. le chevalier de Vendôme veut chasser M. de Vivonne. On s’écrie : « Et de quel droit ? » Sur cela, il dit qu’il se veut battre contre M. de Vivonne : on se moque de lui. Non, il n’y a point de raillerie : il se veut battre, et monte à cheval et prend la campagne. Voici ce qui ne se peut payer : c’est d’entendre Vivonne. Il étoit dans sa chambre, très-mal de son bras[6], recevant les compliments de toute la cour, car il n’y a point eu de partage. « Moi, Messieurs, dit-il, moi me battre ! Il peut fort bien 1673 me battre s’il veut, mais je le défie de faire que je veuille me battre. Qu’il se fasse casser l’épaule, qu’on lui fasse dix-huit incisions ; et puis, (on croit qu’il va dire : et puis nous nous battrons) « et puis, dit-il, nous nous accommoderons. Mais se moque-t-il de vouloir tirer sur moi ? Voilà un beau dessein, c’est comme qui voudroit tirer dans une porte cochère[7]. Je me repens bien de lui avoir sauvé la vie au passage du Rhin. Je ne veux plus faire de ces actions, sans faire tirer l’horoscope de ceux pour qui je les fais. Eussiez-vous jamais cru que c’eût été pour me percer le sein que je l’eusse remis sur la selle ? » Mais tout cela d’un ton et d’une manière si folle, qu’on ne parloit d’autre chose à Saint-Germain.

J’ai trouvé votre siége d’Orange fort étalé à la cour. Le Roi en avoit parlé agréablement, et on trouva très-beau que sans ordre du Roi, et seulement pour suivre M. de Grignan, il se soit trouvé sept cents gentilshommes à cette occasion ; car le Roi avoit dit sept cents, tout le monde dit sept cents. On ajoute qu’il y avoit deux cents litières, et de rire ; mais on croit sérieusement qu’il y a peu de gouverneurs qui pussent avoir une pareille suite.

J’ai causé deux heures[8] en deux fois avec M. de Pompone ; j’en suis contente au delà de ce que j’espérois. Mlle Lavocat est dans notre confidence ; elle est très-aimable ; elle sait notre syndicat, notre procureur, notre gratification, notre opposition, notre délibération, comme elle sait la carte et les intérêts des princes, c’est-à-dire sur le bout du doigt. On l’appelle le petit ministre ; elle est dans tous nos intérêts. Il y a des entr’actes à nos conversations, que M. de Pompone appelle des traits de rhétorique pour capter la bienveillance des auditeurs.


1673 Il y a des articles dans vos lettres sur lesquels je ne réponds point : il est ordinaire d’être ridicule, quand on répond de si loin. Vous savez quel déplaisir nous avions de la perte de je ne sais quelle ville, lorsqu’il y avoit dix jours qu’à Paris on se réjouissoit que le prince d’Orange en eût levé le siège ; c’est le malheur d’être loin. Adieu, ma très-aimable : je vous embrasse bien tendrement.

  1. Lettre 355. — 1. Leurs Majestés et le Dauphin avaient quitté Versailles, pour aller demeurer à Saint-Germain, le 30 novembre. Voyez la Gazette du 2 décembre.
  2. 2. Dans les deux éditions de Perrin : « tous les bons jours. »
  3. 3. Anne de Souvré, marquise de Courtenvaux, fille posthume et unique de Charles marquis de Souvré, petit-fils du maréchal, premier gentilhomme de la chambre du Roi, et de Marguerite Barentin ; mariée le 19 mars 1662, veuve le 16 juillet 1691, morte à soixante-neuf ans le 2 décembre 1715. Elle était petite-nièce de la marquise de Sablé et du premier maréchal de Villeroi, qui fut son tuteur. « Elle avoit la plus grande mine du monde, la plus belle et la plus grande taille ; une brune avec de la beauté ; peu d’esprit, mais un sens qui demeura étouffé pendant son mariage, quoiqu’il ne se puisse rien ajouter à la considération que Louvois eut toujours pour elle… Elle mena une vie si honorable, si convenable, si décente et si digne, dont elle ne s’est jamais démentie en rien, que sa mort, qui fut semblable à sa vie, fut le désespoir des pauvres, la douleur de sa famille et de ses amis, et le regret véritable du public. En elle finit la maison de Souvré. » Voyez Saint-Simon, tome XIII, p. 308-310, et les lettres de septembre et d’octobre 1694.
  4. 4. Philippe, chevalier de Malte, né en août 1655, fils puîné du duc de Vendôme et de Laure Mancini, frère du gouverneur de Provence ; il devint grand prieur de France en 1678, vendit son grand prieuré en 1719, et mourut le 24 janvier 1727. Voyez sur ses vices, sa vie crapuleuse, sa poltronnerie reconnue, son étroite liaison avec Chaulieu, les Mémoires de Saint-Simon, particulièrement aux tomes V, p. 140, 141 ; XVIII, p. 5. « Il avoit beaucoup d’esprit et une figure parfaite en sa jeunesse, avec un visage autrefois singulièrement beau. » — Dans l’édition de 1734, il y a Lorraine au lieu de Vendôme.
  5. 5. Mme de Montmorency écrivait à Bussy le 6 mai 1673 : « Vivonne aime avec passion Mme de Ludres. Mme de Montespan, qui veut gagner par tout moyen l’amitié de son frère, fait tout le mieux qu’elle peut à Mme de Ludres, et même lui fait faire des présents par le Roi, ce qui fait que beaucoup de gens s’y méprennent, et croient que le Roi a eu des intentions pour elle. » (Correspondance de Bussy, tome II, p. 247.)
  6. 6. Il avait été blessé au passage du Rhin. Voyez la lettre du 19 juin 1672.
  7. 7. Nous avons déjà dit que Vivonne étoit excessivement gros. (Note de Perrin.)
  8. 8. « Trois heures. » (Édition de 1734.)