Lettre 369, 1674 (Sévigné)

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Texte établi par Monmerqué, Hachette (3p. 362-369).

369. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.
À Paris, vendredi 12e janvier.

Voilà donc la paix toute faite[1]. Il me semble que je suis à l’année passée : vous souvient-il de ce muscat à quoi j’avois tant de regret, et qui fut invoqué inutilement pour témoin et pour lien de la réconciliation[2] ? L’archevêque de Reims et Brancas avoient reçu leurs lettres plus tôt que moi, et M. de Pompone me mandoit encore cette grande nouvelle de Saint-Germain ; de sorte que j’étois comme une ignorante ; mais enfin me voilà instruite. Je vous conseille, ma fille, de vous comporter comme le temps[3] ; et puisque le Roi veut que vous soyez bien ensemble[4], il faut lui obéir. Pour moi, je causai l’autre jour. avec la Pluie plus d’une heure, et il me trouva si piquée de l’exclusion des gardes pour l’avenir[5], que je ne 1674 pouvois du tout m’en remettre. Il tâchoit de m’adoucir l’esprit[6] par la joie du syndicat ; je n’étois occupée que de cette dernière circonstance. « Comment, lui disois-je, dans le temps qu’on se tue, qu’on s’abîme, qu’on sert utilement, recevoir un tel dégoût, et parce que la Grêle a entretenu le Nord cet été en trahison, on s’en souvient si bien, et l’on se soumet si fort à son sentiment, qu’il faut obtenir par miracle la continuation d’une si légère faveur qui ne coûte rien ; et on lui écrit de sa propre main, comme pour lui faire des excuses de n’avoir pas entièrement exécuté ce qu’on avoit promis, et l’on traite ainsi les plus fidèles et les plus zélés serviteurs que l’on ait au monde ! Et que font les autres au prix de nous ? Eh bon Dieu ! s’il y avoit la moindre affaire dans la province, à quoi serviroit la Grêle, étant détesté de tous, et que ne feroit point l’être qui pour faire obéir son maître… ? » Je m’échauffai d’une telle sorte que j’étois hors de moi. Ne suivez pas un si mauvais exemple : Dieu vous donne plus de tranquillité qu’à moi là-dessus ! Enfin votre nouvel ami vous a fait tout le mal qu’il vous pouvoit faire ; mais à loisir, en trahison, en absence, et lorsqu’il vous offroit de vous raccommoder après le syndicat, c’étoit pour se vanter que vous lui demandiez comme l’aumône, et pour jouer le surpris et le fâché si l’improbation venoit, et en cas de l’opposition faire voir qu’on avoit jugé à son avantage, et que voilà ce que c’est que d’être son ennemi. Je vous l’avoue, je suis pénétrée de cette affaire : elle me pique et me blesse le cœur en plus d’un endroit. Comme vous dites, il n’y a qu’à vous à qui les considérations de la province n’en attirent point ici. 1674. Quelqu’un au monde mériteroit-il mieux d’être ménagé et favorisé que vous, c’est-à-dire votre mari ? Il faisoit bon m’entendre là-dessus. Permettez-moi de ne vous point dire notre conversation ; elle fut sincère de mon côté et prudente de l’autre, mais mon cœur fut soulagé et rien n’est si aimable que le Camarade du Vent[7].

Mais parlons de Saint-Germain : j’y fus il y a trois jours. J’allai d’abord chez M. de Pompone ; il n’a pas pu encore demander votre congé ; c’est pour aujourd’hui qu’il le doit envoyer. Il vous conseille fort de venir et Monsieur de Marseille aussi, et qu’on raccommode les endroits qu’on a gâtés, et qu’on agisse de bonne foi. Ah ! que je suis quelquefois contente de ce que je dis ! Ce n’est pas souvent comme vous pensez ; mais quand on a quelque chose dans le cœur, on est échauffé et l’on parle. M. Rouillé ne parle plus tant de revenir ; on le laissera tant qu’il voudra, et vous n’aurez après lui que votre cheval marin[8]. Je dis que vous étiez fort contente de Monsieur l’Intendant. Il paroît à M. de Pompone qu’il vous aime fort ; conservez cet ami ; rien ne vous peut être plus utile. Je lus quelques endroits de votre lettre, dont le goût ne se passe point. Vraiment il est resté à M. de Pompone une idée si parfaite et si avantageuse de Mlle de Sévigné, qu’il ne peut s’empêcher d’en reparler quasi toutes les fois que je le vois. Ce discours nous amuse ; pour moi, il m’attendrit, et son imagination en est réjouie.

Nous allâmes chez la Reine ; j’étois avec Mme de Chaulnes ; il n’y eut que moi à parler ; et quels discours ! La Reine dit, sans hésiter, qu’il y avoit trois ans que 1674 vous étiez partie, et qu’il falloit revenir. Nous fûmes ensuite chez Mme Colbert, qui est extrêmement civile, et sait très-bien vivre. Mademoiselle de Blois dansoit : c’est un prodige d’agrément et de bonne grâce ; Desairs[9] dit qu’il n’y a qu’elle qui le fasse souvenir de vous ; il me prenoit pour juge de sa danse, et c’étoit proprement mon admiration que l’on vouloit : elle l’eut en vérité tout entière[10]. La duchesse de la Vallière y étoit ; elle appelle sa fille Mademoiselle, et la princesse l’appelle belle maman. M. de Vermandois[11] y étoit aussi. On ne voit point encore d’autres enfants[12].

Nous allâmes voir Monsieur et Madame. Monsieur vous fait toujours mille honnêtetés ; je lui fais toujours vos très-humbles remerciements. Je trouvai Vivonne qui me dit : « Maman mignonne, embrassez, je vous prie, le gouverneur de Champagne[13]. — Et qui est-il ? lui dis-je. — Ma foi ! c’est moi, dit-il. — Et qui vous l’a dit ? — C’est le Roi qui vient de me le dire tout à l’heure. » Je lui en fis mes compliments tout chauds. Madame la Comtesse[14] l’espéroit pour son fils. On ne parle point d’ôter les sceaux à Monsieur le chancelier[15]. Le bonhomme fut 1674 si surpris de se voir chancelier encore par-dessus, qu’il crut qu’il y avoit quelque anguille sous roche ; et ne pouvant pas comprendre ce surcroît de dignité, il dit au Roi : « Sire, est-ce que vous m’ôtez les sceaux ? — Non, lui dit le Roi, dormez en repos, Monsieur le chancelier ; » et en effet, on dit qu’il dort quasi toujours. On philosophe pourquoi cette augmentation[16].

Monsieur le Prince est parti il y a deux jours, et M. de Turenne aujourd’hui. Écrivez un petit mot à Brancas, pour vous réjouir que sa fille soit chez la Reine[17] : il en a été fort aise. La Troche vous rend mille grâces de votre souvenir ; son fils a encore assez de nez pour en perdre la moitié au premier siége, sans qu’il y paroisse. On dit que la Rosée a commencé à se détraquer avec le Torrent[18] ; et qu’après le siége de Maestricht elles se lièrent d’une confidence réciproque, et voyoient tous les jours de leur vie le Feu et la Neige : vous savez que tout cela ne peut pas être longtemps ensemble sans faire de grands désordres, et sans qu’on s’en aperçoive.

La Grêle me paroît, dans votre réconciliation, comme un homme qui se confesse, et qui garde un gros péché sur sa conscience : peut-on appeler autrement le tour qu’il vous a fait ? Cependant les bonnes têtes disent : « Il faut parler, il faut demander, on a du temps, c’est assez. » Mais n’admirez-vous point le fagotage de mes lettres ? Je quitte un discours, on croit en être dehors, et tout d’un 1674 coup je le reprends : versi sciolti[19]. Savez-vous bien[20] que le marquis de Cessac[21] est ici, qu’il aura de l’emploi à la guerre, et qu’il verra peut-être bientôt le Roi ? C’est la prédestination toute visible.

Nous parlons tous les jours, Corbinelli et moi, de la Providence ; et nous disons qu’il y a ce que vous savez, jour pour jour, heure pour heure, que votre voyage est résolu. Vous êtes bien aise que ce ne soit pas votre affaire de résoudre ; car une résolution est quelque chose d’étrange pour vous, c’est votre bête : je vous ai vue longtemps à décider d’une couleur ; c’est la marque d’une âme trop éclairée, et qui voyant d’un coup d’œil toutes les difficultés, demeure en quelque sorte suspendue comme le tombeau de Mahomet[22]. Tel étoit M. Bignon[23], 1674 le plus bel esprit de son siècle ; pour moi, qui suis le plus petit du mien, je hais l’incertitude, et j’aime qu’on me décide. M. de Pompone me mande que vous avez aujourd’hui votre congé : vous voilà par conséquent en état de faire tout ce que vous voudrez, et de suivre ou de ne suivre pas le conseil de vos amis.

On dit aussi que M. de Turenne n’est pas parti, et qu’il ne partira pas, parce que M. de Monterey s’est retiré enfin, et que M. de Luxembourg s’est dégagé, à la faveur de cinq ou six mille hommes que M. de Schomberg a rassemblés, et avec lesquels il harceloit si extrêmement[24] M. de Monterey, qu’il l’a obligé de retirer ses troupes. On doit renvoyer quérir Monsieur le Prince[25], pour le faire revenir, et tous nos pauvres amis : voilà les nouvelles d’aujourd’hui.

Le bal fut fort triste, et finit à onze heures et demie[26]. Le Roi menoit la Reine ; Monsieur le Dauphin, Madame ; Monsieur, Mademoiselle ; M. le prince de Conti, la grande Mademoiselle ; M. le comte de la Roche-surYon[27], Mademoiselle de Blois, belle comme un ange, habillée de velours noir avec des diamants, un tablier et une bavette de point de France ; la princesse d’Harcourt pâle comme le commandeur de la comédie[28]. M. de

1674 Pompone m’a priée de dîner demain avec lui et Despréaux, qui doit lire sa Poétique[29].

  1. Lettre 369 (revue sur une ancienne copie). — 1. « Voilà donc votre paix toute faite. » (Édition de 1754.) — Voyez la Notice, p. 129. et Walckenaer. tome V. p. 52 et 55.
  2. 2. Vovez le commencement de la lettre du 5 janvier précédent.
  3. 3. « De vous comporter selon le temps. » (Édition de 1754.)
  4. 4. « Bien avec l’Évêque. » (Ibidem.)
  5. 5. Les évêques de Marseille et de Toulon avaient déclaré qu’ils se départaient de leur opposition au sujet des cinq mille livres (pour l’entretien des gardes), pour cette fois seulement et sans conséquence pour l’avenir. Mais ce qui surtout piquait Mme de Sévigné, c’est que cette restriction se trouvait dans la lettre même du petit cachet (expédiée dans les bureaux de Colbert), par laquelle le Roi invitait le prélat à concourir avec ses amis à la décision réclamée par le comte de Grignan. Voyez Walckenaer, tome V, p. 52.
  6. 6. Dans le manuscrit « me donner l’esprit, » ce qui nous paraît une altération, assez facilement explicable, de la leçon que nous avons adoptée.
  7. 7. C’est-à-dire la Pluie (Pompone). — Plus haut, le Nord désigne Colbert ; voyez p. 331 et 336.
  8. 8. Marin, premier président du parlement de Provence. Voyez la lettre précédente, p. 355.
  9. 9. Maître à danser ?
  10. 10. C’est de Mademoiselle de Blois que la Fontaine disait, après l’avoir vue danser en 1689 :

    L’herbe l’auroit portée, une fleur n’auroit pas
    Reçu l’empreinte de ses pas.
    (Le Songe, tome VI, p. 200 de l’édition de Walckenaer.)

  11. 11. Le frère puîné de Mademoiselle de Blois, Louis de Bourbon, né le 2 octobre 1667, mort en 1683.
  12. 12. Voyez la note 18 de la lettre du 1er janvier précédent.
  13. 13. Ce gouvernement vaquoit par la mort d’Eugène-Maurice de Savoie, comte de Soissons, arrivée le 7 juin 1673. (Note de Perrin.)
  14. 14. La comtesse de Soissons.
  15. 15. M. d’Aligre. Voyez la note 29 de la lettre 368, et plus haut, p. 39, note 11.
  16. 16. « On philosophe et on demande pourquoi cette augmentation. » (Édition de 1754.)
  17. 17. La princesse d’Harcourt avait été nommée dame du palais.
  18. 18. La Rosée, le Torrent, le Feu, la Neige. Les deux premiers de ces chiffres ont certainement ici le même sens que dans les lettres du 18 décembre et du 8 janvier précédents ; c’est à tort qu’on a voulu leur en chercher un autre. Pour le Feu et la Neige, voyez p. 356, la note 11 de la seconde de ces lettres.
  19. 19. Vers libres.
  20. 20. La lettre commence ici dans les éditions de 1726. Les mots : « la prédestination toute visible, » y sont suivis de ceux-ci : « voilà qui fera bien enrager Forbin » (dans l’édition de la Haye), « voilà une nouvelle qui fera bien enrager Sarbin (sic) » (dans l’édition de Rouen). L’une et l’autre sautent après cela tout l’alinéa suivant, et reprennent à : « On dit aussi que M. de Turenne, » Celle de Rouen ne va pas au delà des mots : « nos pauvres amis, » —à la suite desquels elle place : 1° un très-long morceau de notre lettre du 1er avril 1672 ; 2° un passage de notre lettre du 5 février 1674. Celle de la Haye s’arrête avant la dernière phrase : « M. de Pompone m’a priée… »
  21. 21. Louis-Guilhem de Castelnau, comte de Clermont-Lodève, marquis de Cessac. Voyez tome II, p. 113.
  22. 22. Voyez le commencement de la lettre du 4 novembre 1676.
  23. 23. Jérôme Bignon, né en 1590, avocat général au parlement de Paris en 1626, grand maître de la bibliothèque du Roi en 1642, mort le 7 avril 1656. Voici le jugement que porte de lui son collègue Omer Talon : « J’ai eu ce malheur qu’entrant dans le parquet (en 1631) j’ai trouvé les maximes de courage et de sévérité endormies. J’eus pour collègues deux hommes illustres, savoir : (Molé, alors procureur général, et) M. Bignon, avocat général, l’un des plus savants hommes de son siècle, et universel dans ses connoissances, mais d’un naturel timide, scrupuleux, et craignant de faillir et offenser, lequel, quoiqu’il n’ignorât rien de ce qui se devoit et se pouvoit faire en toutes sortes d’occasions publiques, étoit retenu de passer jusques aux extrémités, de crainte de manquer, et d’être responsable à sa conscience de l’événement d’un mauvais succès. » (Mémoires, tome LX, p. 34, 35.)
  24. 24. « Si exactement. » (Édition de la Haye, 1726.) — « Si fort. » (Édition de Perrin, 1754.)
  25. 25. « On doit renvoyer chercher Monsieur le Prince. » (Édition de Rouen, 1726.) — « On doit envoyer à Monsieur le Prince. » (Édition de 1754.)
  26. 26. Dans l’édition de la Haye : « à deux heures et demie. »
  27. 27. Voyez tome II, p. 491, note 5.
  28. 28. On a déjà vu plusieurs fois que la princesse d Harcourt se fit quelque temps scrupule de mettre du rouge. Voyez la lettre du 19 janvier suivant, p. 377. — La comédie est le Festin de pierre. Celui de Molière avait été joué pour la première fois en 1665 ; celui de Thomas Corneille, en 1673.
  29. 29. Voyez la note 5 de la lettre 357.