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Lettre adressée aux habitants opprimés de la province de Québec

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AUX
HABITANS OPPRIMÉS
De la Province de QUEBEC.


Nos Amis & Compatriotes.


Les deſſeins formés par un Miniſtre arbituaire pour extirper la Liberté & les Droits de toute l’Amerique, nous ayant alarmés ; un preſſentiment du danger commun ſe joignant aux mouvements de l’humanité, fit que nous vous gageames par notre precedente Addreſſe a prêter votre attention a ce ſujet de la derniere importance.

Depuis la concluſion de la derniere guerre nous vous avons conſiderés avec ſatisfaction comme ſujets du même Prince que nous : & depuis le commencement du plan actuellement en execution pour ſubjuguer ce continent, nous n’avons vu en vous que nos compagnons de ſouffrance. — La Divine bonté d’un Createur indulgent nous ayant donné a tous un droit a la Liberté, & etant tous egalement voüés a une ruine commune par les cruels edits d’une Adminiſtraſtion deſpotique, il nous a paru que le ſort des Colonies Proteſtantes & Catholiques etoit étroitement lié enſemble & conſequemment nous vous invitames a vous unir avec nous dans la réſolution d’être libres et à rejeter avec dédain les fers de l’Eſclavage, malgré l’artifice qu’on auroit employé pour les polir.

Nous devons nous affliger ſincèrement avec vous de ce que le jour eſt arrivé, pendant le quel le Soleil ne peut eclairer de ſes rayons un ſeul homme libre dans toute l’étendue de votre pays : Soyés aſſurés que votre dégradation ſi peu méritée a émeu de la pitié la plus ſincere toutes vos ſœurs les Colonies, et nous nous flattons que vous ne ſouffrirés jamais (en vous ſoumettant lâchement au joug que l’on veut vous impoſer) que cette pitié ſoit ſupplantée par le mépris.

Lorsque l’on forme des attentats audacieux pour depouiller les hommes de ces droits qui leur ont été départis par l’Être Suprême, lorſque pour donner entrée au deſpotiſme on fraye des routes au travers des pactes les plus ſolemnels, lorſque la foi que le gouvernement a engagée ceſſe de donner de l’aſſurance à des Sujets fidelles & obéiſſants, & enfin lorſque les manœuvres & les ſtratagèmes inſidieux de la paix deviennent plus terribles que les operations les plus ſanglantes de la guerre. C’eſt alors pour eux le tems de maintenir ces droits & de s’oppoſer avec une indignation vertueuſe au torrent de l’oppreſſion qui vient ſe précipiter ſur eux.

Par l’introduction de la forme actuelle de votre gouvernement ou pluſtot la forme actuelle de Tyrannie, vous, vos femmes & vos enfans ſont faits eſclaves — vous ne poſſedés rien que vous puiſſiez dire vous appartenir & chaque fois qu’un gouverneur avare ou un conſeil rapace ſeront portés a les demander on peut vous ravir tous les fruits de vos labeurs & de votre induſtrie. Vous êtes Sujets par ces édits a être tranſporté en pays étrangers pour livrer des batailles dans les quelles vous n’avés aucun intérêt & repandre votre ſang dans des combats deſquels vous ne pouvés retirer ni honneur ni profit, la jouiſſance même de votre religion, ſuivant le preſent ſyſtême, depend d’un corps legiſlatif auquel vous n’avés auçune part, & ſur le quel vous n’avés point d’authorité, & vos prêtres ſont expoſés a être chaſſés, bannis, & ruinés, chaque fois que leurs richeſſes & leur poſſeſſions en fournira une temptapion ſuffiſante : ils ne peuvent pas ſ’aſſurer qu’il y aura toujours un Pnnce vertueux ſur le trône & ſi jamais un Souverain méchant & négligeant concurroit avec un miniſtere abandonné a vous depouiller des richeſſes & des forces de votre pays, il eſt impoſſible de concevoir juſqu’à quelle extrêmité & quelle diverſité de miſére vous pourries être réduits ſous la forme de votre etabliſſement actuel.

Nous ſommes informés qu’on vous a déja requis de prodiguer vos vies dans un demêlé avec nous : Si vous vous ſoumettiés a votre nouvel établiſſement en acquieſçant a cette demande & qu’une guerre s’alluma contre la France, vos biens et vos fils pourroient être envoyés pour perir dans des expeditions contre les poſſeſſions de cette nation dans les iſles de l’Amerique.

Il n’eſt pas a préſumer que ces conſiderations ne ſeront d’aucun poids auprés de vous, ou que vous ſoyés ſi fort dénués de tout ſentiment d’honneur — nous ne croirons jamais que la preſente race de Canadiens auroit ſi fort dégeneré qu’elle ne poſſederoit plus l’ardeur, le courage & la valeur, de leurs ancêtres ; certainement vous ne permettrés pas que l’infamie & la diſgrace d’une puſillanimité, pareille réjaillit ſur vos têtes & que les conſéquences qui ſ’en ſuivroient retombaſſent pour toujours ſur celle de vos enfans.

Quant a nous nous ſommnes déterminés a vivre libres ou a mourir, et nous ſommes réſolus que la poſtérité n’aura jamais a nous reprocher d’avoir mis au monde une race d’eſclaves.

Permettés que nous vous repétions encore une fois que nous ſommes vos amis & non vos ennemis, & ne vous laiſſés point en impoſer par ceux qui peuvent tâcher de faire naitre des animoſités entre nous, — quant a la priſe du fort & des ammunitions de Ticonderoga, de même que celle du fort de la pointe a la Chevelure, & des batimens armés ſur le lac ; elle a été dictée par cette grande loi, notre conſervation propre, ces forts etoient deſtinés a nous nuire & à interrompre cette correſpondence amicale & cette communication qui a ſubſiſté juſqu’a préſent entre votre colonie & les notres, nous ſouhaitons que cette affaire ne vous aye cauſé ancune inquietude & vous pouvès faire fonds ſur les aſſurances que nous vous donnons que ces colonies ne pourſuivrons aucunes meſures quelconques que celles qui ſeront dictées par l’amitié & une attention pour notre ſureté & notre interét reciproque.

Comme l’interét que nous prenons a votre proſpérité nous donne un titre a votre amitié, nous préſumons que vous ne voudries point en nous faiſant injure nous reduire a la triſte néceſſité de vous traiter en ennemis.

Nous conſervons encore quelque eſperance que vous vous joindrés a nous pour la defence de notre liberté mutuelle & il y a encore raiſon de croire que ſi nous nous joignions pour implorer l’attenion de notre ſouverain aux oppreſſions inouies & injuſtes de ſes ſujets americains, il ſera enfin détrompé & defendra a un miniſtere licentieux de continuer d’exercer déſormais ſes violences ſur les ruines du genre humain.

Par Ordre du Congrés,
JEAN HANCOCK, Préſident.
Philadelphie, le 29me. May, 1775.