Lettre aux conscrits

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L’Idée libre (pp. 21-30).

LETTRE AUX CONSCRITS


S’il existait encore un sauvage, comme le Huron de Voltaire, indemne de nos erreurs et de nos préjugés, un homme simplement homme devant la Nature, homme ne connaissant du vieux monde ni les alcools frelatés, ni le général Marchand, ni la contagion syphilitique, ni les missionnaires, ni les gazettes, un homme enfin que n’aveugle aucune des tares léguées par deux mille ans de christianisme, il serait à peu près impossible de représenter à cet ingénu en quoi consiste la mécanique et le recrutement des armées permanentes.

À mesure que s’efface l’idée ancestrale de patrie, et les dogmes qui séparaient les nations, et les frontières naturelles qui circonscrivaient l’héritage des peuples, il semble que la tyrannie absurde et malfaisante de la chose militaire devienne plus oppressive et plus cruelle. Au temps où nous vivons, la force du militarisme résulte de l’organisation débilitante qui métamorphose le soldat et l’officier en ronds-de-cuir sustentés par le contribuable au même titre que les rats-de-cave ou les gabelous, organisation dont l’importance grandit à mesure que décroissent les instincts belliqueux. Le monde moderne harnache d’autant plus de militaires qu’il enfante moins de guerriers. Jadis, quand le courage personnel faisait partie des vertus requises pour tuer les hommes en bataille rangée ; quand il fallait apporter dans le carnage cette forme de bravoure qui jette aveuglément la brute sur son ennemi et que l’homme partage avec les plus immondes carnassiers ; quand la guerre n’était pas une destruction méthodique ordonnée par des ingénieurs et des chimistes, un fléau d’ordre expérimental que déchaînent les laboratoires ; quand, pour donner la mort, il fallait s’offrir aux coups de l’adversaire et le combattre face à face, la soldatesque n’était pas ce que plus tard elle devint : une source de ruines, un chancre dévorateur, un ulcère qui détruit les forces économiques des pays civilisés.

Car la civilisation — ou, du moins, ce qu’appellent d’un tel nom les privilégiés heureux d’un état de choses qui leur permet de croître dans la fainéantise, l’ignorance et la vanité — car la civilisation européenne se manifeste d’abord par le zèle qui anime chaque puissance, république ou monarchie, à mettre sur pied un nombre de soldats toujours plus formidable et, dans l’attente d’un péril imaginaire, d’un conflit dont nul ne veut, — à se ruiner chaque jour, à perdre ses enfants et ses trésors, ses plus beaux mâles et ses plus beaux deniers, son sang et sa fortune dans le cloaque militaire, dans le goût de l’obéissance passive, dans le gouffre sans fond des armements.

La dépense monstrueuse occasionnée par l’achat et l’entretien des outils de guerre, dépouille tous les ans ceux qui labourent et produisent. Les canons et les fusils, les torpilleurs et les cuirassés, la poudre et la dynamite, la fumée et le massacre emportent des milliards, des sommes plus que suffisantes à nourrir tout ce que l’Europe compte de faméliques et de va-nu-pieds. Les aciers les plus purs, les chefs-d’œuvre de la métallurgie et de la balistique sont dévolus aux engins de destruction. Le meurtre coûte cher. Les budgets de la marine et de la guerre vident impitoyablement l’escarcelle du pauvre afin que des amiraux, des maréchaux, des colonels, des ministres, empanachés et ridicules, fassent tonner les salves et, sous les drapeaux ondoyants, promènent leurs costumes de foire, leurs uniformes de bureaucrates homicides, leur chienlit de croquemitaines édentés.

Mais le luxe des arsenaux, le prix des armes à longue portée, les accessoires de l'égorgement patriotique, de la férocité administrative et paperassière ne permettent guère de payer autrement que par un surcroît de maux les esclaves astreints aux labeurs du régiment.

Aussi, pour alimenter d’hommes ses casernes, pour donner des valets aux officiers, des tueurs à la société bourgeoise, Napoléon, organisateur du despotisme en France, imagina le service obligatoire, les armées permanentes ignorées jusqu’à lui.

Remplaçant les mercenaires par des captifs obligés, quand même, à une besogne improductive, par un bétail humain soumis à tous les affronts, aux ordres stupides, aux injures, à la bêtise des chaouchs et des sous-offs, la « Patrie » enrôle dans ses ergastules une troupe frémissante ou résignée de jeunes hommes qui ne peuvent refuser la casaque militaire.

Les patrons, malgré leur avarice, malgré leur haine cynique ou papelarde, consentent néanmoins à payer peu ou prou. Mais l’État s’arroge le droit de spolier, chaque année, la génération montante. Il dérobe les fruits de son labeur. Jetant l’ouvrier dans la bourdonnante oisiveté de la caserne, il détourne l’être jeune et robuste du métier qu’il connaît, des activités que lui confère un long apprentissage, ne lui demandant autre chose, en retour, que d’obéir sans raison, d’obéir sans honneur, d’obéir comme une brute, comme un rouage silencieux dans un appareil de mort.

Cette conscription des adolescents que devraient accompagner les pleurs des mères, les cris de haine et de fureur poussés par les conscrits, cet acte de tyrannie hypocrite et féroce donne lieu à des réjouissances, à des hurlements de fête dans les lieux publics.

Marqués au front comme les bêtes d’un troupeau, les partants beuglent dans la rue et font voir le numéro qui les sort de la communion des hommes pour les transmuer en chourineurs.

Hoquets d’ivrognes, mots confus, chansons ordurières, ils traînent dans les débits d’alcool une allégresse de commande et l’ennui qui les ronge au fond du cœur !

Les dispensés, les vieilles bêtes, les ogresses du trottoir et les femmes du monde sur le retour contemplent d’un œil béat ce spectacle nauséabond. Le départ de la classe fait baver d’aise les catins et les bistros. Nul ne s’indigne ! Nul ne se révolte. L’offrance à Moloch du printemps sacré, de vos vingt ans, ô jeune homme ! laisse indifférentes et soumises, crédules, peut-être, à la hideuse fiction du patriotisme, celles même dont les entrailles vous ont portés.

À Montmartre, cependant, au mois de février 1897, les familles intelligentes arborèrent des emblèmes de deuil, le matin du tirage au sort. Les pères de famille n’acquiesçaient point à l’appel de la classe, à l’enrôlement de leurs fils dans le bagne des esclaves et des tueurs.

Ce deuil ressenti par les êtres qui pensent, mais que, dociles aux préjugés, la plupart des hommes se gardent bien d’exprimer ; ce deuil, nous entendons, ce soir, le proclamer devant vous, conscrits qui partirez demain, en vous disant — à cette heure des adieux, — telles paroles de réconfort et de sauvegarde que vous emporterez comme un testament de vos aînés dans les ténèbres de l’exil.



Vous avez passé naguère sous la toise. Vous avez, au conseil de révision, fait voir à des médecins militaires dont un banquier juif ne voudrait pas pour soigner ses chevaux, les secrets intimes et les imperfections de votre corps. Nus comme pour un marché d’ouailles, bousculés, maniés, retournés, mensurés, grelottant sous l’œil du gendarme, vous fûtes les animaux que la patrie achète sans payer.

Déclarés propres au service, bons pour la corvée et les instructions du talapoin, la vidange des latrines et les insultes de vos chefs, la tête rasée à la manière des bandits, écœurés par la nuit fétide, la première nuit de la chambrée, il vous faudra bientôt commencer l’instruction militaire, apprendre les recettes nouvelles pour expédier la mort à distance, pour faire des cadavres et de la pourriture avec des jeunes hommes, fils du peuple comme vous, pour anéantir des malheureux que vous ne connaissez point et contre lesquels vous ne sauriez avoir aucun grief.


Conscrits ! Les défenseurs de la bourgeoisie approuvent grandement cette culture. Selon ces docteurs, le paysan ne récolterait pas son blé, le maçon ne gâcherait pas son plâtre, si quelque milliers d’oisifs ne protégeaient ainsi les travaux par l’étude opiniâtre de l’assassinat.

Les peuples — il en est encore — soumis aux gouvernements théocratiques, font intervenir le surnaturel pour, d’un lien mystique, river la chaîne du soldat. De tout temps, d’ailleurs, prêtre et soudard firent bon ménage ensemble. Le Dieu des juifs, le dieu des chrétiens, le dieu de toutes les races qui ont le malheur de croire en Dieu, se nomme Sabaoth, Seigneur des armées. C’est lui qui propage les hécatombes, fait gicler le sang et tomber les têtes, pareilles à des épis mûrs. Simon de Montfort l’invoquait pour abolir l’Occitanie, et Louis XIV lui disait des prières en dévastant l’Europe. C’était le maître de Charles XII et d’Attila.

De nos jours, en plein soleil, malgré la science de quelques-uns et les lumières de presque tous, notre pieux allié Nicolas II, tsar allemand de la sainte Russie, impose à ses troupes le serment de défendre l’Empereur, le Saint-Synode et les institutions autocratiques. Si c’est un esprit ignorant ou faible, la sanction de l’Au-delà corrobore les pénalités que lui prodigueront ses chefs.

Toi, conscrit de France, l’on t’épargnera ces mômeries et tu n’auras pas le dégoût des incantations devant l’image du Crucifié. Ton aumônier lui-même, est beaucoup trop astucieux pour te couvrir d’un ridicule si outré. Non. La loi qu’on te proposera ne renferme pas le moindre élément mystique et les intrigues du chapelain commenceront un peu plus tard. On ne te fera pas jurer sur l’Évangile. On te demandera simplement de renier ta dignité virile, ta conscience, ta volonté, sans même colorer d’un prétexte cette ignominie et sans alléguer pour te corrompre les dogmes d’autrefois. On te lira un code qui n’a d’autre sanction que la mort, un code qui t’oblige à recevoir sans indignation ni révolte les outrages, les coups même et les crachats de tes supérieurs, si tu ne veux pas que l’on mène tes vingt ans au poteau d’exécution.

Or, cette loi draconienne qui te livre sans défenseur à un tribunal « dont la justice, disait Pellieux, n’est pas la justice ordinaire », cette loi contre laquelle on ne saurait se défendre avec trop de soin, par qui te fait-elle condamner ? Quel est, d’après elle, ton accusateur et ton avocat ? C’est ton sergent, ton capitaine, ceux-là mêmes à qui elle impose, du matin au soir, l’obligation d’être tes bourreaux !


C’est à toi que je parle, à toi, conscrit, mon enfant par l’âge et, par la tâche quotidienne, mon frère ! c’est à toi que n’a pas encore atteint la souillure des armes, à toi qui peux vivre et penser encore loin du bagne maudit où les puissances conjurées de l’ordre social travailleront demain à t’arracher le cœur !

Puisque l’heure va sonner pour toi de payer à la Société bourgeoise l’impôt du sang, qu’elle ne t’épargne pas plus que les autres impôts, l’heure où toi, fils d’ouvrier, ouvrier toi-même, prolétaire d’hier et prolétaire de demain, tu vas endosser la livrée du soldat, en échange de ton vêtement d’homme libre et de citoyen ; puisque tu vas quitter l’atelier, l’usine, le chantier, le théâtre de ton labeur quotidien, ce milieu où tu vivais encore avec un peu d’indépendance dans l’allégresse de ton printemps, malgré la haine et la rancune que faisait vivre en toi l’iniquité sociale ; puisque ta conscience t’appartient encore, fais comparaître devant elle ceux qui demain te parleront en maîtres et se feront tes geôliers. Naguère encore, tu étais la chair à travail, la bonne vache nourricière qui sustente du meilleur d’elle-même la troupe des privilégiés. Pour le patron, pour le riche, tu peinais comme un nègre, comme une bête, sans améliorer pour cela ton maigre ordinaire, sans alléger les travaux de tes parents ni reconnaître jamais les privations qu’ils ont souffertes pour toi.

Or, tes parents sont des lâches. Ils défèrent au mensonge de la Patrie et permettent sans horreur que tu t’en ailles « sous les drapeaux ». Si bien que tu n’es plus à présent la chair à travail de l’usine, mais la chair à tuerie de la caserne, l’organe impersonnel dans la mécanique détestable qui, sous le nom d’armée et sous prétexte de défense publique, annihile tout ce que les hommes de ton âge portent dans le cœur et dans l’esprit de bon, de généreux et de sensé.

Dans cet enfer de la caserne, dans cette école du crime, tu vas devenir une machine à donner la mort. Avec ton harnais de guerre, ton fusil, ta baïonnette, par le sabre et par le revolver, tu imposeras aux malheureux, tes frères, l’autorité malfaisante des riches et des ventrus. Toi, qui ne possèdes pas un lopin de terre, pas une pièce d’or, tu te feras le gardien de la propriété ; hélas ! tes vingt ans rendront paisible le sommeil des parvenus sexagénaires, à moins que ton sang n’aille, dans les pays équatoriaux, engraisser le territoire enlevé par violence aux peuples indigènes, pour l’accroissement des larrons, prêtres, soudards ou financiers. Tu veilleras sur la Banque de France, et les caves où s’engloutit, au profit de quelques-uns, l’or péniblement amassé par l’effort de tous. Tu veilleras en faction devant la porte des bals où tes officiers vendent aux enchères leurs grâces d’étalons, où ces hommes entretenus, débattent le tarif de leurs charmes à travers les musiques langoureuses et les tièdes parfums.

D’autres « devoirs » t’appelleront encore. Bientôt peut-être, comme à Châlons, comme à la Martinique, bon gré mal gré, tu te feras le meurtrier de tes frères et ton glaive rouge sera teint dans le sang de prolétaires comme toi.



Camarade, il te faut, à présent, vouloir. Il te faut à cette heure décisive de ton existence, opter pour le bon ou le mauvais chemin. Entre un homme libre, conscient, aimant ses frères de douleur, et le butor sanguinaire, hébété par d’infamantes idoles, courbant la tête, asservi sous le joug des sycophantes, choisis résolument et pour toujours :

D’un côté, l’honneur, l’intelligence et la vertu ; de l’autre, la honte, la superstition et le crime !

D’un côté, le passé ; de l’autre, l’avenir.

À toi d’orienter ta route et de connaître ton devoir. Sache si tu veux être un homme doux et fraternel, au lieu du tueur qui sacrifie trois années de sa vie à étudier l’art de donner la mort.

Je ne te prêche pas la rébellion ouverte, comme le désirent sans doute les mouches de la préfecture et les magistrats du Palais. Si mes conseils te détournent de la désobéissance flagrante ; si j’obtempère de la sorte aux injonctions des Lois scélérates, ce n’est pas, je crois l’avoir montré, que je fasse grand état de leur vindicte et de leurs inhibitions. Mais j’estime qu’une révolte isolée, un cas d’exception, le témoignage solitaire d’un grand cœur ne sont d’aucune efficacité dans le combat que nous menons. L’irrégulier attire sur soi les foudres brutales ou sournoises d’un monde fou de lâcheté. Les pouvoirs sociaux se prêtant main forte contre quiconque leur parait suspect d’attenter au régime établi.

Évite donc les tempêtes dans un verre d’eau, les séditions en miniature. Ne sois un réfractaire ni un déserteur. Tu n’es pas le plus fort : sois le plus intelligent. N’insulte point tes officiers ; ne prêche pas l’antimilitarisme. Mais pense librement ! Mais entretiens comme une flamme précieuse ta croyance libertaire ! Qu’elle brille sur ta vie, ainsi qu’une étoile secourable ; qu’elle te conduise sans naufrage et sans retard vers le port de la libération !

Reste maître de toi-même. Ne consens jamais à des actes que, libre et seul juge de tes actions, tu regarderais comme infâmes ou scélérats.

Ne tue pas ! Et, si l’on te prescrit de tuer, refuse d’obéir, cette fois, comme les Quakers d’Angleterre et les Doukhobors de Russie. Ne tue pas ! C’est la loi, non chrétienne, mais universelle, précepte d’amour et de solidarité que nul ne peut abroger, mais que tous doivent accomplir.

La plupart de tes compagnons ont fait serment de ne pas tirer sur les mineurs, de ne pas ouïr le commandement fraticide. Oseront-ils davantage braquer leurs armes sur leurs frères d’Angleterre, d’Italie ou d’Allemagne, si la guerre les mettait en présence dans un jour de malheur ? Ces ennemis coupables seulement d’être nés sur le versant d’une colline, sur la berge d’un fleuve qui séparent leurs champs du tien, ces ennemis, dont le tort le plus clair est de se nommer Frantz quand tu t’appelles François, ils ont les mêmes intérêts, les mêmes affections qui te pressent. Ils ont, là-bas, des compagnes, leur mère et des amis dont les yeux se mouillèrent au départ. Ils aiment, eux aussi, la clarté du soleil et le parfum des bois. Ils portent dans leurs veines le sang pourpré de la jeunesse. Ils s’avancent, comme toi, pleins de vie, à la conquête du bonheur. Ne tue pas ! Refuse ta main aussi bien que ta pensée à l’homicide collectif. Ne sois pas un valet du massacre. Ne tache pas de sang la fleur de ton avril. Et, quel que puisse être le résultat de ce propos, abstiens-toi, mon fils, de créer de la douleur !

Les docteurs du Nationalisme ; les vieux messieurs de la Patrie française, à défaut de Joseph de Maistre, encore dans un moins beau langage, te diront que la guerre est nécessaire, que l’échafaud est utile, que la faim, les supplices, la dévastation équivalent, pour le genre humain, à la saignée hippocratique. Garde-toi d’écouter ces énergumènes ou de croire en ces histrions. Ce qu’ils veulent, ce n’est pas reconquérir des provinces ou faire de la peine à Chamberlain, c’est gagner une bonne place, dîner chez les marquis et décrasser leur cuistrerie originelle dans les meilleures maisons du faubourg Saint-Germain.

Le grand soleil de bonté, de justice et de miséricorde, qui monte à l’horizon des temps futurs, épouvante ces nocturnes oiseaux ; ils tourbillonnent dans les lueurs paisibles du matin, sans trouver où planter leur bec retors et leurs serres impuissantes. Ils cherchent les précipices de ténèbres, et les cavernes, et les ruines, qui les défendent contre la beauté du jour. Qu’ils y rentrent, avec leurs haines caduques, leurs mensonges et leurs crimes ! Toi, camarade, poursuis vers l’aurore ; méprise derrière toi ces fantômes de la nuit.

Conquiers — il est temps — pour tes frères et pour toi un renom de mansuétude. Que le préjugé militaire n’entame point cette armure de douceur qui te préservera de la tache ineffaçable, de la juste réprobation qu’inspire l’homme qui tue aux cœurs droits, aux esprits lucides.

Obéis à la conscription, aux ordres ineptes ou malveillants de tes chefs. Ne te retire pas sur l’Aventin, d’où la maréchaussée aurait bientôt fait de te déloger. Mais ne tue pas, même au prix de ta vie, et refuse sur ton front le stigmate de Caïn.

Alors, par ce fait de ta volonté, par un entêtement généreux à ne pas accepter la loi qui dégrade et endurcit, alors, conscrit, enfant du peuple et digne de tes origines, tu briseras les fers de ta longue servitude, et, soutien de la Révolution en marche, tu seras d’ores et déjà, l’homme des temps nouveaux, l’homme conscient et libre ne relevant plus que de son intelligence et de son cœur.

Laurent Tailhade.

Novembre 1903.