Lettre d’Abgar

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Traduction par inconnu, sur le texte arménien du Ve siècle.
Imprimerie Mekhitariste de S. Lazare (pp. 5-58).
PRÉFACE



Moïse de Khorène, le coryphée de la littérature arménienne et le père de nos historiens, qui vivait à peu près un siècle après Eusèbe, le père des historiens ecclésiastiques, après avoir raconté succinctement dans son Histoire d’Arménie les faits et les correspondances du roi Abgar, en finit le récit par ces mots : « Ghéroupna (ou Léroubna) fils de l’écrivain Apschatar, a rédigé tous les faits arrivés au temps d’Abgar et de Sanadroug et les a déposés dans les archives d’Édesse ». Eusèbe lui-même en racontant la conversion d’Abgar dit (Hist. Eccles. I. chap. 13 ; II. ch. 1.) avoir puisé ces récits dans les mêmes archives, sans cependant indiquer l’auteur de ses principales sources, comme le fait au surplus notre historien. Le nom de Léroubna cité uniquement par ce dernier, n’était répété après lui par aucun autre, si ce n’est par un de nos Chroniqueurs du XIIIe siècle (Mekhitar d’Aïrivank) qui le classe au nombre de nos historiens, entre Tatien et Mar Ibas Gadina, sans affirmer s’il le connaissait de nom seulement ou bien encore par ses écrits.

Ce fut en 1852 que dans nos recherches à la Bibliothèque Impériale de Paris, nous avons découvert au département des Mans. Armén., dans un Codex précieux (N° 88) du XIIe siècle, entre autres l’ouvrage que nous publions, et qui dans son épilogue porte le nom de son auteur, qui n’est autre que celui même qui est cité par notre Moïse de Khorène, et consulté par Eusèbe, avec la différence du nom Laboubnia, qui vient d’être vérifié par un morceau du texte syriaque, dont je vais parler maintenant.

Onze ans après la découverte de la traduction arménienne de la Lettre d’Abgar, le savant docteur Cureton, un des hommes les plus versés dans la langue syriaque, qu’une mort regrettable allait bientôt enlever au monde littéraire, nous demandait par écrit, si nous connaissions quelque chose se rapportant à l’histoire d’Abgar, dans notre littérature arménienne : nous avons reconnu tout de suite qu’il s’agissait de cette même Lettre, que lui, le docteur, venait de son côté de découvrir dans les manuscrits syriaques apportés par ses compatriotes des couvents de Nitrie de l’Égypte. Nous lui avons fait connaître notre opinion, qu’il a voulu citer dans une des notes de son ouvrage posthume (pag. 166) Ancient Syriac Documents relative to the earliest establishment of Christianity in Edessa, ouvrage publié après sa mort et la même année (1864) par son ami le Dr Wright. Il y est dit que le Dr Cureton avait remarqué la Lettre d’Abgar dès l’année 1848, dans deux manuscrits très-anciens, dont l’un, à ce qu’il croit, pouvait même servir à l’original de la traduction arménienne, car il le suppose avoir été écrit au commencement du Ve siècle, l’autre au VIe ; malheureusement tous les deux très-incomplets, car presque la moitié de l’ouvrage manque dans ces originaux syriens, tandis qu’il est entier dans l’arménien.

Quant à la traduction, il y a très-peu de différences entre la traduction arménienne et les copies syriennes, ou plutôt la traduction anglaise du Dr Cureton, que nous avons collationnée avec la nôtre, à cause de notre ignorance de la langue syriaque. Je veux cependant faire remarquer ici que cette consonnance des deux versions ne continue pas jusqu’au bout ; mais vers la fin de l’histoire elles se séparent, on peut dire, de parti pris ; et tandis que l’une (la syrienne) fait disparaître l’apôtre Thaddée en le faisant mourir, l’autre (l’arménienne) le fait partir d’Édesse vers les pays d’Orient. Cette contradiction et d’autres encore seront citées par nous dans les quelques notes dont nous avons voulu accompagner les deux éditions et du texte arménien et de la traduction française : nous avons aussi ajouté à ce texte quelques appendices tirés d’Eusèbe et de nos anciens historiens.

Quant à la valeur et à l’authenticité de cet ouvrage, pour n’en dire qu’un mot, notre opinion est qu’il est en grande partie rédigé par Laboubnia, archiviste d’Édesse contemporain d’Abgar et des disciples de Notre Sauveur ; mais qu’il a été touché et retouché dans un espace de deux cents ans par d’autres mains quelquefois hardies, qui y ont introduit beaucoup de suppléments, dont nous tiendrons compte dans les annotations ; et que la dernière et principale rédaction a été faite dans la première moitié du troisième siècle. Cependant si d’une part la pureté du style de la traduction arménienne, sa concordance avec l’original syrien, l’ancienneté des manuscrits où a été conservé cet original, ne permettent pas de douter qu’il existait déjà au commencement du Ve siècle à peu près tel que nous le trouvons aujourd’hui ; et que si dans nos anciens calendriers ecclésiastiques dont la rédaction est attribuée à S. Isaac patriarche de l’Arménie († 439), la lecture de la Lettre d’Abgar est ordonnée dans les églises à certaines fêtes ; d’une autre part nous ne pouvons pas croire que quelques détails théologiques ou prématurés ou insoutenables fussent échappés à des yeux aussi clairvoyants que ceux d’un Moïse de Khorène ou d’un Isaac le Grand. Il faut donc attribuer ces interpolations à des copistes postérieurs ; en admettant toutefois que dans sa majeure partie c’est le même ouvrage qu’ont eu sous les yeux et nos auteurs ci-dessus mentionnés, et Eusèbe lui-même ; et qu’en conséquence c’est un des monuments des premiers siècles de l’Église, que nous désirons offrir à l’appréciation et à la critique des savants et des théologiens.





LETTRE D’ABGAR


FILS DE MANOUÉ


ROI DE LA VILLE D’ÉDESSE


APPELÉE EN SYRIEN OURHA[1]




L’an trois cent quarante de l’empire des Grecs[2], sous le règne de Tibère, empereur de Rome, Abgar[3], fils de Manou, régnait en Mésopotamie de Syrie dans la ville d’Édesse. La trente-deuxième année de son règne[4], le 12 du mois de dré[5], il confia à Marihab[6] et à Schamschagram[7], qui étaient les hommes les plus éminents et les plus distingués de son état, et à Anan[8], son confident, des lettres traitant des affaires du royaume, et les envoya à la ville d’Éleuthropolis, appelée dans la langue syriaque Bethkoubrine[9], pour les présenter au grand et noble Sabinus d’Eustorge[10], qui était l’intendant de la maison de l’empereur et qui gouvernait alors la Syrie, la Phénicie et la Palestine. Le prince, à leur arrivée, les reçut avec joie et les combla d’honneurs ; après les avoir retenus chez lui pendant vingt-cinq jours, il leur remit la réponse des lettres qu’ils lui avaient apportées, et les renvoya au roi Abgar. Ceux-ci, en prenant congé de Sabinus se dirigèrent aussitôt vers le chemin qui menait à Jérusalem ; et ayant remarqué une foule de personnes qui accouraient de loin pour voir Jésus, dont les miracles étaient en vogue dans tout le monde, Marihab, Schamschagram et Anan, les confidents du roi, se joignirent à eux.

Lorsqu’ils entrèrent à Jérusalem, ils virent tout de suite Jésus, et ils confondirent leur extrême joie avec celle de tout le peuple qui était avec eux. Mais ils voyaient aussi les Juifs assemblés par groupes qui délibéraient entre eux contre Jésus ; et ils les voyaient affligés et confus à cause de la multitude des hommes qui croyaient en Jésus. Après avoir demeuré dix jours à Jérusalem, Anan, le confident du roi, écrivit toutes les actions de Jésus dont il avait été témoin, et tout ce que Jésus avait fait avant leur arrivée. Étant partis de cette ville, ils vinrent en Ourha, et se présentant devant le roi leur maître, ils lui remirent la lettre de Sabinus. Après l’avoir lue ils racontèrent au roi tout ce que Jésus avait fait en leur présence à Jérusalem. Et Anan fit à Abgar la lecture de tout ce qu’il avait écrit et porté avec soi. Le roi en l’écoutant témoignait une grande surprise, et il disait à ses princes et aux personnes de la cour qui étaient devant lui : « Ces miracles sont certainement divins ; parce qu’il n’y a personne capable de ressusciter les morts excepté Dieu ». Il voulut aller en personne en Palestine, pour voir de ses propres yeux Jésus et ses miracles ; mais comme le pays où il désirait aller appartenait aux Romains, il abandonna son projet, afin de ne pas être la cause de quelque hostilité. C’est pourquoi il écrivit une lettre, et la donna à Anan, son confident, pour la porter à Jésus-Christ. Anan partit d’Ourha le 14 du mois arèg, et arriva à Jérusalem le 12 du mois ahégui[11], qui était un mercredi. Il trouva Jésus chez Gamaliel, pontife[12] des Hébreux, et lut devant lui la lettre qui était conçue en ces termes : « Abgar, fils d’Arscham[13], au grand médecin[14] Jésus, qui s’est montré dans le pays de la Judée à Jérusalem, salut. — Seigneur, j’ai entendu que tu ne guéris pas avec des remèdes, mais seulement par la parole ; que tu rends la vue aux aveugles, et que tu fais marcher les boiteux, tu purifies les lépreux et tu rends l’ouïe aux sourds, tu chasses les démons, tu ressuscites les morts, et tu guéris par la seule parole les valétudinaires et les infirmes. À peine m’eut-on raconté ces grands miracles que tu fais, je réfléchis et je crus que tu es Dieu, et fils de Dieu descendu du ciel, pour opérer ces actes de bienfaisance. C’est pourquoi je t’ai adressé cette lettre en te priant de venir chez moi, afin de t’adorer, et de me guérir de mes maux, selon la foi que j’ai en ta puissance. De plus, j’ai entendu dire que les Juifs murmurent contre toi, te persécutent et veulent te donner la mort ; daigne donc venir chez moi ; j’ai une belle petite ville[15] qui suffit à nous deux : nous y habiterons en paix ». Jésus en recevant cette lettre dans la maison du grand-prêtre des Hébreux, dit à Anan le confident du roi[16] : « Va dire à ton maître qui t’a envoyé : Tu es heureux de croire en moi sans m’avoir vu ; parce qu’il est écrit pour moi[17] que ceux qui me verront ne croiront pas, et que ceux qui ne me verront pas, croiront ; quant à ton invitation, sache que j’ai accompli la mission qui m’était confiée dans le monde ; désormais je dois monter vers mon Père ; et après mon ascension, je t’enverrai un de mes disciples qui rendra la santé tant à toi qu’à tout ton peuple, et vous mènera à la vie éternelle. Que ta ville soit bénie et qu’elle ne tombe jamais dans les mains de tes ennemis ».

Anan, après avoir écouté ces paroles de Jésus, en qualité de peintre du roi, fit avec d’excellentes couleurs, le portrait de Jésus[18] ; et l’ayant apporté à Édesse, il l’offrit au roi Abgar son maître. Lorsque le roi Abgar vit le portrait de Jésus, il l’accepta avec un extrême plaisir et le plaça avec un grand respect dans l’appartement de son palais. Anan lui raconta ensuite tout ce qu’il avait entendu de la bouche de Jésus.

Après l’ascension de Jésus vers son père, Thomas, qui était un des douze apôtres, envoya au roi Abgar l’apôtre Addé, un des soixante-douze disciples[19]. Addé étant arrivé à Ourha, se rendit chez un homme qui s’appelait Tobie, fils du Juif Tobie[20], originaire de Palestine ; et le bruit de son arrivée fut bientôt répandu dans toute la ville. Un satrape, nommé Abdias, fils d’Abdiou[21], qui était un des éminents personnages de la cité, et vice-roi, se présenta à Abgar et lui dit : « Il est arrivé ici un messager ; c’est probablement celui-là même que Jésus avait promis de vous envoyer pour vous guérir ». Abgar, après avoir entendu parler d’Addé, de ses miracles et de ses guérisons merveilleuses, réfléchit et fut persuadé que c’était vraiment lui dont Jésus avait dit qu’après son ascension il lui enverrait un de ses disciples qui lui rendrait la santé. Alors Abgar fit venir Tobie dans son palais et lui dit : « J’ai entendu dire qu’un homme puissant est entré chez vous ; amenez-le-moi donc, afin que je sois guéri par lui de mes maux ». Le lendemain, Tobie s’empressa de conduire l’apôtre Addé près du roi : Addé, de son côté, ne doutait pas qu’à l’aide de la puissance de Dieu il pouvait accomplir tous les désirs du monarque. À l’arrivée de l’apôtre, le roi, qui était entouré de ses satrapes, de ses ministres et des grands seigneurs, demeura stupéfait, car il voyait le visage d’Addé tout enflammé d’une lumière éclatante ; et, se jetant en même temps par terre, Abgar se prosterna devant l’apôtre. À cet acte du roi, tous les assistants furent étonnés, car ils ne voyaient pas le prodige qui apparut au roi. Alors le roi dit à Addé : « Dites-moi en vérité, êtes-vous bien le disciple de ce puissant Jésus, fils de Dieu, qui me promit de m’envoyer un de ses disciples pour me rendre la guérison et la vie ? » Addé lui répondit : « C’est parce que vous avez cru en lui, qu’il m’a envoyé à vous ; maintenant si vous croyez en lui de tout votre cœur, tous vos désirs seront accomplis ». Abgar lui répondit : « J’ai cru tellement en lui, que lorsque je fus informé que les Juifs l’avaient crucifié, je voulus marcher contre eux avec mes troupes pour les exterminer ; mais je fus arrêté à cause des Romains, car nous avions conclu un traité de paix avec l’empereur Tibère, comme c’était l’usage de nos prédécesseurs[22] ». L’apôtre Addé lui dit : « Notre Seigneur Jésus-Christ ayant exécuté la volonté de son père, monta vers lui et s’assit avec lui dans la gloire éternelle où il était déjà avant les siècles ». Le roi lui répondit : « Et moi, je crois en lui et en son Père ». L’apôtre dit[23] : « Puisque vous croyez de tout votre cœur, j’impose ma main sur vous au nom de celui en qui vous croyez. En disant ces mots, il mit sa main sur lui et le délivra des souffrances qu’il avait endurées depuis longtemps. Le roi fut extrêmement enchanté en voyant le disciple de Jésus qui, comme lui, guérissait sans aucune médecine, en prononçant seulement le nom de Jésus-Christ.

Lorsque Abdias, fils d’Abdiou, apprit la guérison du roi Abgar, il avança les pieds vers l’apôtre, car il souffrait de la goutte ; et l’apôtre, en mettant sa main sur lui le guérit, de sorte qu’il ne sentit plus cette douleur. De même dans toute la ville Addé faisait de grands prodiges et des miracles, et guérissait toutes les douleurs et toutes les maladies. Le roi Abgar lui dit : « Dorénavant nous savons tous que vous opérez ces miracles au nom de Jésus-Christ et par sa puissance ; nous sommes très-étonnés de toutes vos actions ; nous vous prions de nous raconter la manière dont s’effectua la venue de Jésus-Christ au monde, quel est son glorieux royaume, quels étaient ses miracles que nous rapportait la renommée et que vous avez vus avec vos autres confrères ».

L’apôtre Addé lui répondit : « Je ne cesserai jamais de prêcher, puisque c’est dans ce but que je fus envoyé ici, pour enseigner et instruire tous ceux qui, comme vous, ont la bonne volonté de croire. Ordonnez donc que demain toute la ville s’assemble pour m’écouter, et je sémerai dans le peuple la parole de la vie, que je prêche devant vous au sujet de l’avènement de Jésus-Christ, la manière dont il se manifesta aux humains ; quel est celui qui l’a envoyé, et pour quel motif, et de quelle manière il l’a envoyé ; quelles furent sa puissance et ses œuvres merveilleuses, quels sont les augustes mystères qu’il a annoncés au monde, et pourquoi il s’est humilié et s’est abaissé de sa majestueuse divinité pour se revêtir de notre chair ; ensuite comment il fut crucifié de son plein gré, comment il descendit aux limbes et il rompit la barrière qu’aucun autre n’avait pu rompre jusqu’alors ; comment il racheta les morts par sa mort, descendit des cieux tout seul, mais y remonta avec beaucoup d’autres pour s’asseoir à la droite de son auguste Père qui était avec lui dès le principe, dans une seule divinité ». Le roi Abgar commanda qu’on donnât à l’apôtre Addé de l’argent, de l’or et beaucoup d’autres présents. « Comment pouvons-nous, reprit Addé, prendre ce qui ne nous appartient pas ? puisque, selon le commandement du Seigneur, nous avons abandonné tout ce que nous possédions ; car sans bourse et sans besace nous avons endossé la croix ; il nous a ordonné de prêcher son évangile par tout l’univers : et lorsqu’il endurait les supplices de la croix, au lieu de nous et pour la rédemption du genre humain, toutes les créatures le reconnurent et partagèrent avec lui ses souffrances ». Et, en présence du roi Abgar et de tous les princes et les satrapes, et devant Augustine la mère d’Abgar, et devant Schlamathie, qui était la fille de Mithridate, femme d’Abgar[24], il raconta tous les miracles et les prodiges du Seigneur, et sa puissance divine et son ascension au ciel vers son Père : en outre, comment il faisait voir sa vertu avec beaucoup d’autorité pendant qu’il montait au ciel, et que c’était au moyen de la même vertu qu’il avait guéri Abgar, et Abdias, fils d’Abdiou qui était le vice-roi ; et il leur montra la manière dont il doit se révéler à la fin des temps et à la consommation de l’univers, lors de la résurrection, qui est préparée pour tous les hommes, et dont il séparera les brebis des boucs, les fidèles des infidèles. Et Addé ajouta : « Puisque la porte de la vie est étroite, et le chemin de la vérité resserré, les fidèles sont en petit nombre ; et c’est parce que le démon se plaît chez les infidèles, qu’il y a beaucoup de méchants qui trompent ceux qui voient. Mais si notre Seigneur ne s’était pas proposé pour but le salut du croyant, il ne serait point descendu du ciel, et il ne serait pas né ni même crucifié, et il ne nous aurait pas envoyés pour le faire connaître et divulguer son évangile, nous qui le vîmes et l’écoutâmes ; et nous prêchons sans nulle crainte dans tout le monde les actes et les doctrines de Jésus, pour ne pas devenir ingrats envers son véritable évangile. Et non seulement ces choses-ci, mais encore tout ce qui fut opéré en son nom après son ascension, nous le montrerons et nous le prêcherons devant tous les peuples.

» Je vais vous raconter un fait qui se passa au milieu de personnes qui, comme vous, avaient cru que le Christ était le fils du Dieu vivant[25]. Une femme, nommée Patronicée[26], épouse de l’empereur Claude, (qui avait été établi régent par Tibère lorsqu’il partait pour faire la guerre aux Espagnols[27] révoltés) à l’époque où Pierre, un des disciples de Jésus et le chef de tous les autres[28], se trouvait à Rome, en voyant les miracles, les merveilles, les grandes vertus et les étonnants prodiges qu’il faisait au nom de Jésus-Christ, renonça au culte de ses pères et à l’adoration des idoles des gentils, devant lesquelles elle fléchissait les genoux, et elle professa la foi de Jésus-Christ. Elle le glorifiait avec ceux qui suivaient Pierre, à qui elle témoignait un profond respect. Ensuite elle voulut visiter Jérusalem et les lieux témoins des grandes vertus du Christ. Or, sortant bientôt de la ville de Rome, elle vint à Jérusalem, avec ses quatre enfants dont l’une était une fille vierge[29]. Quand elle entra à Jérusalem, toute la ville vint à sa rencontre, avec beaucoup d’honneur à cause de son titre d’épouse de l’empereur romain. Mais Jacques, qui était notre doyen et le chef de l’église bâtie à Jérusalem, informé de la cause qui l’avait amenée dans cette ville, se leva et se rendit au palais du roi Hérode, où elle avait fixé son séjour. La princesse, l’ayant aperçu, l’accueillit avec une grande allégresse, comme elle avait accueilli Simon Pierre ; et Jacques lui raconta, comme Pierre, les vertus et les guérisons qu’avait opérées Jésus-Christ. Et Patronicée lui dit : « Montrez-moi le Calvaire où le Christ fut crucifié, et la croix où il fut attaché par les Hébreux, et le tombeau où il fut enterré ». Jacques lui répondit : « Ces trois choses que votre majesté désire voir, sont entre les mains des Juifs, qui ne nous permettent pas d’aller prier sur le Calvaire, ni sur le tombeau, et ils s’obstinent à ne pas nous donner la Croix ; ce n’est pas tout, ils nous persécutent même cruellement, afin que nous ne puissions évangéliser ni prêcher au nom du Christ, et déjà plus d’une fois ils nous ont emprisonnés ». L’impératrice ayant entendu ces paroles, ordonna qu’on lui amenât Onia, fils du prêtre Anan, et Godolias, fils de Caïphe, et Judas, fils d’Absalon, qui étaient les principaux et les préfets des Juifs. Et elle leur dit : Remettez entre les mains de Jacques et de ses compagnons le Calvaire, le Tombeau et la Croix du Christ, et je veux que personne ne soit assez téméraire pour les empêcher de professer là leur culte. Après avoir intimé ces ordres aux prêtres, elle se leva et alla visiter tous les saints lieux, qu’elle confia à la garde de Jacques et de ceux qui étaient avec lui. Après cela, elle entra dans le sépulcre, et elle y trouva trois croix, dont l’une était celle de notre Seigneur, et les deux autres celles des larrons, qui furent crucifiés avec lui. À peine était-elle entrée dans le tombeau, accompagnée de ses fils, que sa fille vierge tomba par terre et rendit son âme sans éprouver ni douleur ni souffrance, et sans avoir aucun symptôme de mort. Quand l’impératrice vit sa fille morte de cette manière subite, elle se mit à genoux et commença à réciter des prières dans le tombeau, et elle disait ainsi : Ô Dieu ! qui vous êtes livré à la mort pour racheter les hommes, qui fûtes cloué sur la croix dans ce même lieu, pour la rédemption du genre humain, vous qui fûtes placé dans ce sépulcre pour délivrer tous ceux qui étaient dans la tombe, qui ressuscitâtes comme Dieu et vivificateur de toute la création, et qui par votre résurrection avez rappelé de la mort à la vie des milliers d’hommes ; maintenant, ô Dieu, maître de l’univers, les païens et les Juifs qui vous ont crucifié, en entendant le malheur qui m’est arrivé se moqueront de moi ; et les gentils, égarés dans de fausses religions et dont j’ai abjuré les simulacres et les idoles, sans craindre les divinités du paganisme, se réjouiront maintenant et me railleront en disant : Ce coup l’a frappée parce qu’elle renonça aux dieux qu’elle adorait et devant lesquels elle se prosternait, parce qu’elle confessa le Christ qu’elle ne connaissait point, et qu’elle était allée honorer les lieux de son crucifiement et de son tombeau. Seigneur, si je ne mérite pas que vous exauciez mes prières, car j’ai adoré les créatures au lieu de vous, du moins épargnez votre glorieux nom, afin qu’il ne soit pas blasphémé une seconde fois comme il l’a été jadis pendant votre crucifiement. En disant ces mots elle gémissait amèrement et sanglotait devant tous les assistants. Alors son fils aîné s’approchant d’elle la soulagea en ces termes : Ma mère, écoutez ce que je veux vous dire ; il me semble que cette mort qui vient de frapper tout à coup ma sœur, n’a pas été inutile, au contraire elle servira à vous faire voir un miracle prodigieux qui glorifiera l’illustre nom du Christ, au lieu que vous croyez que ceux qui apprendront votre infortune vont l’insulter et le mépriser. Nous voici dans ce tombeau, et nous avons trouvé ici trois croix, sans savoir laquelle appartient à Jésus-Christ ; mais à présent par la mort de ma sœur nous pourrons voir et savoir quelle est la croix du Christ ; car le Jésus-Christ ne peut pas abandonner ceux qui le cherchent. Alors l’impératrice Patronicée, quoique très-affligée, considérant avec sagesse dans son esprit l’heureux avis de son fils, s’approcha et s’empara de l’une des croix et la posa sur sa fille qui gisait devant elle, et se mit à prier en ces termes : Ô Christ, vous qui avez montré de grandes vertus et de grands miracles en ce lieu, nous crûmes à ce qui nous fut rapporté ; c’est-à-dire que cette croix est la vôtre, et que vous avez étendu vos bras sur cette croix et que vous fûtes pendu sur elle par des hommes audacieux et pervers ; révélez donc la force de votre divine grandeur, vous qui avez pris notre corps et qui vous fîtes homme, vous qui souffrîtes des tortures et fûtes crucifié ; faites que ma fille revienne à la vie et que votre nom soit ainsi glorifié, par le retour de l’âme de ma fille en son corps, et ceux qui vous attachèrent à la croix seront couverts de honte, et vos adorateurs se réjouiront. Elle attendit une heure après la prière ; puis elle ôta la croix de dessus le cadavre, y mit la seconde croix, et commença à prier de la sorte : Ô Dieu, dont le regard a fait toutes les créatures, et par ordre duquel toutes les éternités furent établies, ô Dieu, qui voulez la vie de tous les hommes qui vous invoquent, et qui leur prêtez une oreille favorable pour leur accorder ce qu’ils désirent : si cette croix est la vôtre, déclarez, selon votre coutume, votre puissance et votre grandeur : que ma fille ressuscite et qu’elle revive ! que les Juifs qui vous crucifièrent et que les gentils qui adorent les idoles au lieu de vous, soient humiliés ! et que les fidèles et les vrais croyants vous rendent des remerciements, en ouvrant leurs bouches pour vous bénir en présence de tous ceux qui nient votre existence. Ayant ainsi attendu deux heures à peu près, elle enleva de nouveau cette autre croix du corps de sa fille, et prenant la troisième, elle la mit sur le cadavre ; et lorsqu’elle voulait élever les yeux pour regarder le ciel, et ouvrir la bouche pour réciter des prières, tout à coup, à peine la croix eût touché le corps inanimé, sa fille ressuscita en un clin d’œil, se dressa tout de suite et se levant glorifiait Dieu qui l’avait sauvée par sa croix. L’impératrice Patronicée ayant vu la résurrection imprévue de sa fille, s’épouvanta, fut saisie de frisson, et se prosternant la face contre terre glorifiait Jésus-Christ en qui elle avait cru, et dorénavant elle fut plus affermie dans la foi en confessant que Jésus en vérité est le fils du Dieu vivant. Son fils lui dit : Avez-vous vu, madame ? si cet accident n’était point arrivé aujourd’hui, nous aurions peut-être abandonné, sans la connaître, la croix du Christ qui ressuscita ma sœur, et nous eussions adoré une des croix des larrons. Voici que nous avons vu maintenant, et que nous nous réjouissons bien sûrement, et Dieu, qui fit ce miracle, en fut glorifié[30]. Et elle remit la croix du Christ à Jacques pour qu’il la gardât respectueusement et lui ordonna de bâtir un grand et somptueux édifice sur la cime de la montagne où Jésus fut crucifié, et sur le sépulcre où il fut enterré, afin que ces lieux fussent tenus en honneur et qu’ils devinssent pour le peuple des lieux sacrés. L’impératrice s’apercevant que tous les habitants de la ville accouraient en foule pour voir cet étonnant miracle, ordonna que sa fille retournât au palais, où elles étaient descendues, sans se voiler et sans les ornements royaux, afin que tout le monde en la voyant, rendît gloire à Dieu.

» Mais les Juifs et les païens, qui s’étaient bien réjouis de la mort de sa fille, maintenant qu’elle était ressuscitée, eurent à s’affliger très-amèrement, et ils auraient voulu que ce miracle n’eût jamais été opéré, car ils voyaient qu’il était devenu un motif pour convertir plusieurs personnes à la foi de Jésus-Christ ; d’une autre part, ils ne pouvaient souffrir de voir que ces sortes de miracles se répétassent plus fréquemment depuis l’ascension de Jésus qu’auparavant. Cependant la nouvelle de ces insignes prodiges opérés par mes condisciples qui prêchaient Jésus-Christ se répandait dans les pays les plus lointains, et l’église de Jérusalem et celles des villes d’alentour commencèrent à jouir d’une grande tranquillité, et ceux qui n’avaient pas vu le miracle déjà mentionné, en l’apprenant, glorifiaient de plus en plus le Seigneur. Lorsque l’impératrice eut quitté Jérusalem pour se rendre à Rome, dans toutes les villes où elle arrivait, le peuple en foule la pressait et la serrait pour voir sa fille. Et quand elle arriva à Rome, elle raconta tout ce qui s’était passé dans son voyage en présence de l’empereur Claude. Celui-ci, après l’avoir entendue, commanda que tous les Juifs fussent chassés de l’Italie ; et partout on racontait ce miracle. L’impératrice répéta également son récit devant Simon Pierre.

» Or tout ce que font les apôtres mes confrères, ils l’annoncent à tout le monde, afin que tous ceux qui ne savent pas ce que Jésus-Christ fait au moyen de nous si manifestement, entendent, et qu’ainsi le nom du Seigneur soit glorifié par tous les hommes. Or je vous ai raconté tout cela afin que vous compreniez et que vous croyiez combien est grand le nom de Jésus-Christ sur ceux qui croient en lui sincèrement. Mais Jacques, l’évêque de l’église de Jérusalem, qui fut témoin oculaire de tout cela, fit un rapport écrit et l’envoya à tous les Apôtres ses compagnons, dans les pays et dans les villes où ils se rendaient. Ces mêmes apôtres qui sont ses compagnons écrivent à Jacques et lui font part de tout ce que Jésus-Christ opère par leurs mains, et on lit tout cela devant le peuple ».

Lorsque le roi Abgar et Schlamathie, sa femme, la fille de Mithridate, et Phocréas et Abethschémia et Schamschagram et Abdiou et Aghi et Barchalaba[31] et leurs autres compagnons entendirent ce récit de l’apôtre, ils éprouvèrent beaucoup de joie, et ils glorifiaient Dieu en confessant Jésus-Christ. Alors le roi Abgar dit à l’apôtre Addé : « Je veux que vous répétiez à haute voix devant toute la ville tout ce que nous avons appris de vous, et que chacun entende la prédication de l’évangile de Jésus-Christ que vous enseignez, et que nous soyons affermis dans la doctrine que vous nous professez, et que plusieurs comprennent que j’ai cru sincèrement en Jésus-Christ par la lettre que je lui ai adressée, et qu’ils apprennent qu’il est Dieu et fils de Dieu, et que vous êtes son vrai et fidèle disciple qui montrez effectivement sa glorieuse puissance devant tous ceux qui veulent croire en lui ».

Après ce jour-là le roi Abgar ordonna à Abdiou, fils d’Abdia qui était guéri de la maladie dont il souffrait aux pieds, d’expédier des hérauts pour appeler toute la ville, et que tous, hommes et femmes, se rassemblent dans un lieu appelé Bethbara qui était un vaste local appartenant à la famille d’Avité, fils d’Abdékhi, afin qu’ils entendent la doctrine de l’Apôtre Addé, quelle était la manière de son enseignement, ou bien au nom de qui il guérissait les malades, et par quelle vertu il faisait des miracles. Car lorsque Addé guérit le roi Abgar, les satrapes seuls qui se trouvaient présents virent que celui que beaucoup de médecins n’avaient pu guérir malgré leur science, un étranger le guérit par la seule parole de Jésus-Christ.

Or, d’après l’injonction du roi, tous les habitants de la ville, hommes et femmes, furent rassemblés, de même qu’Avida[32] et Labbou et Khaphès et Barchalaba[33] et Louboubna[34] et Chosron[35] et Schamschagram et plusieurs autres de leurs compagnons qui, comme eux, étaient des princes et des satrapes du roi ; en outre s’y rendirent en foule tous les soldats et beaucoup d’ouvriers, les Juifs et les païens qui se trouvaient dans la même ville, et les étrangers venus des autres pays, tels que de Nisibie et de Haran, et tous les habitants de la Mésopotamie[36], qui étaient accourus à flots serrés pour écouter la doctrine d’Addé ; car ils avaient ouï dire qu’il était le disciple de J.-C. crucifié à Jérusalem, et que c’est au nom de Jésus qu’il fait tous les miracles et toutes les admirables guérisons. Et Addé commença à leur parler de la sorte : « Prêtez-moi l’oreille vous tous et apprenez ce que je vais vous dire ; puisque je ne guéris point comme les autres hommes avec des médicaments selon l’art humain, mais je suis le disciple de Jésus-Christ, du vrai médecin des personnes affligées et du Sauveur de tous les hommes, du Fils de Dieu qui descendit des cieux et s’incarna comme nous autres hommes, et se livra à la mort de la croix à la place de tous les fils des hommes ; pendant qu’il était crucifié il fit obscurcir le soleil dans le firmament ; et lorsqu’il fut enterré, il se leva du sépulcre le troisième jour en ressuscitant avec lui plusieurs morts ; ceux qui gardaient son tombeau ne virent pas comment il en sortit, mais la multitude des anges du ciel annonçaient et publiaient sa résurrection ; car s’il n’avait voulu mourir il ne serait pas mort, parce qu’il est le maître de la vie et de la mort, et par sa propre volonté il se revêtit de la chair humaine. Puisque c’est lui-même qui créa les corps et s’abaissa par sa volonté pour prendre naissance de la Vierge, c’est encore par sa volonté qu’il subit les tourments de la croix et qu’il humilia la grandeur de sa divinité, lui qui était le Très-Haut et égal au Père dès l’éternité. C’est de lui que les prophètes, nos prédécesseurs, ont parlé mystiquement, et ont raconté et révélé la manière de sa naissance et de sa passion et de sa résurrection et de son ascension aux cieux vers son père, et de la place qu’il prit à la droite de la haute Majesté ; et ainsi il est adoré par les esprits célestes et les habitants de la terre comme il l’était dès l’éternité ; et quoique les hommes le vissent comme leur semblable, il était pourtant la sagesse, la vertu et la puissance de Dieu, comme il nous l’a dit[37] : Désormais le Fils de l’Homme est glorifié, et Dieu se glorifie en lui, et Dieu le glorifiera en sa personne, par des vertus, par des miracles et par l’honneur de s’asseoir à la droite (de son Père). Mais le corps de Jésus est le vêtement de sa divinité, à l’aide duquel nous pouvons regarder et voir son invisible puissance. C’est ce Christ que nous prêchons et annonçons, et nous glorifions avec lui son Père et exaltons et adorons le Saint-Esprit de sa divinité ; puisque nous avons reçu de lui l’ordre de baptiser et de purifier tous ceux qui croient au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Aussi les prophètes qui étaient avant nous tenaient ce langage : C’est le Seigneur Dieu et son Fils[38] qui nous a envoyés. Et si je dis des choses qui ne se trouvent pas écrites dans les prophètes, que les Juifs qui sont parmi vous et m’écoutent ne les acceptent point ; et si je prononce le nom du Christ sur tous les malades et qu’ils ne retrouvent pas au même instant la santé par le glorieux nom de Jésus, qu’ils ne me prêtent pas foi, ceux qui adorent les œuvres de leurs mains. Si au contraire tout ce que je dis se trouve écrit dans les livres des prophètes, et si je puis montrer la vertu des guérisons opérées, que personne n’ait de soupçons sur moi. Puisque je prêche que Dieu fut crucifié pour tous les fils des hommes, s’il y en a qui ne veulent pas croire à mes paroles, qu’ils s’approchent de moi pour me faire comprendre leurs intentions, afin que selon leurs pensées fausses je puisse appliquer des remèdes sur leurs plaies. Quoique vous n’étiez pas présents aux tourments de Jésus-Christ, vous avez vu l’éclipse du soleil, et le grand tremblement de terre, qui eut lieu pendant son crucifiement, ne vous est point inconnu. L’évangile de Jésus-Christ est propagé dans tout l’univers par les prodiges et les miracles que font partout les apôtres mes confrères. Ils sont Hébreux, et ils ne connaissaient que l’hébreu, leur langue maternelle ; mais voici qu’ils parlent aujourd’hui dans toutes les langues, afin que ceux qui habitent des régions reculées entendent comme ceux qui sont dans le voisinage, et qu’ils sachent que c’est lui-même qui nous a donné la parole et la sagesse pour comprendre et parler dans toutes les langues. Celui qui dans les temps primitifs confondit les langues des hommes audacieux dans les contrées qui voilà sont près de la nôtre[39], est précisément le même, qui, au moyen de nous, enseigne aujourd’hui la foi véritable, nous qui sommes des hommes faibles et misérables, habitants de la Galilée de Palestine. Cependant moi qui vous parle, je suis né à Sanir[40], où est la source du Jourdain, et je fus élu et admis dans le cercle de mes confrères pour prêcher l’évangile, et c’est par l’évangile que l’adorable et le glorieux nom de Jésus-Christ retentit dans tout l’univers.

» Que désormais aucun homme parmi vous n’endurcisse son cœur en croyant au mensonge, et qu’il ne se fasse point l’esclave de l’erreur pernicieuse, qui conduit à une mort désespérée et pleine de souffrances ; renoncez à la mauvaise habitude de vos pères idolâtres qui s’éloignaient de la véritable vie en J.-C. Ceux qui croient en Jésus, sont les fidèles du souverain maître qui, dans sa miséricorde, a daigné descendre vers nous pour supprimer les sacrifices des païens et les offres de l’idolâtrie, afin que nous n’adorions pas les créatures, mais seulement lui et son Père et son Esprit. Mais moi, d’après l’ordre que j’ai reçu de mon Seigneur, je prêche et j’évangélise et je vous octroie son argent[41] et je sème la semence de sa parole dans les oreilles de chacun de vous[42] ; ceux qui veulent accepter notre doctrine recevront la bonne récompense de leur confession ; mais nous secouerons sur ceux qui seront obstinés la poussière de nos pieds, d’après ce qui nous fut commandé.

» Faites donc pénitence, mes chers enfants ; mettez de côté votre mauvaise conduite et vos actions impures, et retournez vers Dieu avec une bonne et noble volonté, afin qu’il se retourne vers vous avec sa clémence et sa miséricorde ; n’imitez point les siècles écoulés[43] ; car les hommes de ces temps-là ayant endurci leurs cœurs et rejeté la crainte de Dieu, furent châtiés d’une manière évidente, afin que leur punition serve d’exemple et de terreur pour les générations à venir. Mais notre Seigneur vint en ce monde pour nous instruire et pour publier que ce monde doit avoir sa fin et que tous les enfants des hommes ressusciteront ; que ce jour-là leur vie sera déployée aux yeux de tous, et que leurs corps deviendront comme du parchemin rempli d’écritures de la vérité ; tous sauront lire, et chaque individu lira sur sa propre personne[44], en tenant dans ses mains le compte de ses actions ; alors les ignorants et les idiots seront assez érudits pour la littérature et la langue nouvelles, et personne ne dira à son voisin : Lisez-moi cela, car une seule doctrine et une seule langue règneront dans toute la race humaine.

» Que cette idée soit empreinte dans vos âmes et ne la laissez point dans l’oubli, car lors même que vous ne vous en souviendriez pas, elle n’en sera moins vraie. Priez la miséricorde de Dieu afin qu’il vous pardonne l’ignominieuse négation avec laquelle vous le méconnaissiez ; car ayant abandonné le Dieu qui vous créa sur la terre, et qui fait tomber sa pluie et luire son soleil sur vous, vous adoriez à sa place ses créatures. Mais les idoles des païens, martelées et sculptées, et toutes les créatures sur lesquelles vous fondez votre espérance et aux pieds desquelles vous vous prosternez, si elles avaient de la sagesse et pouvaient raisonner, elles devraient vous adresser des remercîments, puisque c’est vous qui les avez sculptées, affermies avec des clous, afin qu’elles ne chancellent pas, et que vous les adorez et les respectez. Si par hasard les créatures pouvaient s’apercevoir des honneurs que vous leur prodiguez, assurément elles vous auraient priés et vous auraient dit : Ne vous prosternez pas devant nous qui sommes créatures vos égales et façonnées par vous-mêmes ; car les créatures ne furent pas faites pour recevoir des génuflexions mais pour se prosterner toutes d’accord devant leur commun Créateur et pour glorifier celui qui leur donna l’existence ; et comme la grâce de Dieu contraint en ce monde les hommes téméraires, de même sa vérité doit se venger dans la vie future de tous les idolâtres.

» Mais je vois cette ville plongée tout entière dans l’idolâtrie et rebelle à Dieu[45]. Qui est ce Nabo[46], image sculptée, devant laquelle vous vous prosternez ? qui est ce Bel[47] que vous honorez ? Il y en a parmi vous qui adorent Bathnicale[48] à l’instar de vos voisins les habitants de Haran, d’autres qui adorent Thartha[49] à l’instar des Abudiens[50], et le soleil et la lune et l’aigle, comme les Arabes. Ne vous laissez point séduire par les rayons de l’étoile du matin lorsqu’elle se lève[51], car tous ceux qui adorent les créatures sont maudits par Dieu. Quoique certaines créatures vous semblent l’emporter sur d’autres, elles sont toutes égales, comme je vous l’ai dit. C’est une maladie affreuse et incurable dont sont affectés les hommes qui se prosternent devant les créatures et les glorifient ; car comme celles qui reçoivent des hommages ne peuvent aider à elles-mêmes, mais dépendent du pouvoir et des soins de celui qui les créa, de même elles ne peuvent pas être adorées et honorées en même temps que celui qui les tira du néant ; et c’est blasphémer Dieu que de faire partager à des créatures, qui ne ressemblent nullement à la nature de son existence, sa gloire et ses honneurs. Toutes les révélations des prophètes et les prédications qui furent annoncées après eux sont renfermées dans cette seule doctrine : que les créatures doivent renoncer à adorer leurs semblables au lieu du Créateur, et que les enfants des hommes doivent ne pas baisser la tête sous le joug de la corruption païenne. Je ne dis pas seulement que vous n’adoriez point les créatures, parce qu’elles sont visibles, mais que tout ce qui fut créé, visible, ou invisible est créature, et c’est une impiété horrible que d’attribuer à des créatures le glorieux nom de la divinité. Je ne prêche pas comme vous l’adoration des créatures, mais l’adoration de leur maître, et le mouvement qui les fait trembler[52] vous dit assez haut que toute créature dépend de la force de Dieu, qui était avant les siècles, dont la nature se soustrait à tout examen à cause de son invisibilité ; et Jésus se glorifie avec son Père dans la hauteur des cieux, car il est le Seigneur et Dieu éternel. Telle est la doctrine que nous enseignons dans tout le monde, et c’est ainsi qu’il nous fut ordonné de prêcher devant ceux qui nous écoutent, et de convertir non pas forcément mais par la puissance et l’infaillible vérité de Dieu ; les miracles que nous opérons en son nom attestent la vérité et la fidélité de notre foi. Croyez donc dès à présent mes paroles et recevez ce que je vous ai dit et ce que je vais vous dire ; afin que la vengeance de Dieu ne tombe pas sur ma tête je vous avertis et je vous préviens : faites un bon accueil à mes paroles et ne les méprisez pas ; retournez, ô vous, qui vous étiez éloignés de Dieu et approchez-vous de Jésus-Christ ; au lieu des sacrifices et des offrandes que vous rendiez aux faux dieux dans votre déraison, présentez-lui dorénavant des sacrifices d’actions de grâces.

» Que signifie ce grand autel que vous avez dressé au milieu de cette ville, et pourquoi cette foule d’allants et venants qui y sacrifient aux démons et aux esprits impurs ? Si vous n’avez point étudié dans des livres, la structure même du corps de vos idoles n’est-elle pas pour vous un enseignement ? car elles ont des yeux et ne voient rien ; et vous qui avez aussi des yeux vous ne comprenez pas et vous voulez imiter ce qui ne voit ni n’entend ! C’est en vain que vous déchirez leurs oreilles sourdes par vos inutiles supplications ; d’ailleurs elles ne méritent aucun reproche puisqu’elles n’entendent pas à cause de la surdité et du mutisme qui leur sont naturels ; mais vous qui avez étouffé en vous la vérité et qui ne voulez point comprendre et voir, vous êtes assurément blâmables ; car les préjugés de votre erreur en offusquant votre raison, ne vous permettent pas de voir la céleste lumière, qui est le génie de la sagesse. Fuyez dorénavant les choses créées, comme je viens de vous le dire, car elles sont dieux de nom seul et non point de nature ; approchez-vous de celui qui est Dieu par sa nature et dès l’éternité. Il n’est pas créé comme le sont vos idoles, ni même façonné et érigé à l’instar de vos simulacres dont vous êtes si orgueilleux ! quoiqu’il se soit revêtu de notre chair il ne faisait qu’un Dieu avec son Père ; mais la nature qui trembla pendant son crucifiement et s’ébranla pendant son supplice qui se termina par la mort, témoigne d’elle-même que c’est lui en vérité l’auteur de toute la création ; car la terre ne trembla pas pour un homme, mais pour celui qui établit la terre sur les eaux ; ce n’est pas non plus pour un homme que le soleil s’obscurcit dans les cieux, mais pour celui qui fit les grands corps lumineux ; et ce n’est point par la puissance d’un homme que les justes et les saints ressuscitèrent, mais par la puissance de celui qui dès le commencement avait le pouvoir de la vie et de la mort ; et le voile du temple ne se déchira point pour un homme du haut en bas, mais pour celui qui dit aux Hébreux : Voilà que votre maison sera abandonnée.

» Maintenant si ceux qui crucifièrent Jésus ne l’avaient point reconnu pour Fils de Dieu, ils n’auraient pas proclamé la ruine de leur ville, ni ne se seraient pas chargés d’imprécations ; et quand même ils auraient voulu se soustraire à cette confession, ils n’auraient pas échappé aux épouvantables tremblements de terre qui eurent lieu en ce temps-là[53]. À partir de ce jour plusieurs enfants de ceux qui le crucifièrent se convertirent et devinrent, en commun avec les Apôtres, mes confrères, des prêcheurs et des évangélistes, parcourant tout le pays de Palestine, de Samarie et des Philistins. Les idoles des païens sont méprisées, et la croix de Jésus-Christ est honorée, et tous les peuples confessent le Dieu qui se fit homme[54] ; et vous qui, pendant que Jésus-Christ était sur la terre l’avez reconnu pour Fils de Dieu et avant d’entendre sa prédication lui avez rendu des actions de grâces comme à un Dieu, à présent qu’il est monté vers son Père et que vous avez vu les prodiges et les merveilles qui s’opèrent en son nom, et que vous entendez de vos propres oreilles les paroles de son Évangile, qu’aucun homme d’entre vous ne s’arrête à des réflexions douteuses, afin que la promesse de la bénédiction qu’il vous fit en ces termes : « Vous êtes heureux, car avant de m’avoir vu vous avez cru en moi ; et pour prix de ce témoignage que vous m’avez rendu, je vous promets que la ville que vous habitez sera bénie et l’ennemi n’en prendra jamais possession[55] », afin, dis-je, que cette promesse demeure toujours incontestable. Désormais ne vous écartez point de sa croyance, car vous avez entendu et appris tout ce que je vous ai prêché : qu’il est le Fils adorable, Dieu glorifié, roi triomphant, puissance invincible, et, au moyen de cette confession vous pourrez obtenir les yeux de la raison véritable et concevoir que ceux qui adorent les choses créées, sont exposés aux coups de la colère de Dieu.

» Or, tout ce que je dis en votre présence, je le dis en vertu de la grâce que nous fit le Seigneur, et nous vous enseignons et vous montrons les manières d’acquérir votre vie et de ne pas perdre votre âme dans l’erreur des Gentils ; car la lumière s’est répandue dans tout le monde. C’est lui qui choisit les patriarches primitifs, les justes et les prophètes, avec lesquels il parla au moyen de la révélation du Saint-Esprit ; c’est précisément le Dieu des Juifs qui le crucifièrent, et c’est lui qu’adorent les Gentils à leur insu : car, hors lui, il n’y a point de Dieu ni dans les cieux, ni sur la terre, et c’est à lui seul que des quatre parties du globe s’élèvent des actions de grâces. Et maintenant voici que vos oreilles ont entendu des choses qu’elles n’avaient pas entendues jusqu’ici ; soyez reconnaissants pour tout ce que vous avez écouté et vu ; laissez de côté les fausses opinions de vos ancêtres ; secouez le joug des péchés qui vous maîtrisent en vous commandant les offrandes et les sacrifices des idoles ; prenez soin de votre salut qui est perdu, et relevez votre tête qui s’est abaissée dans des actes d’ignominie ; gagnez un esprit nouveau, et prosternez-vous devant l’auteur de la création, (qui est lui-même l’image de la vérité et de la certitude du Père, du Fils et du Saint-Esprit), en croyant en lui et en recevant le baptême au nom de la très-sainte et glorieuse Trinité[56]. En cela consistent notre doctrine et notre prédication ; mais pour ceux qui veulent embrasser la vérité de Jésus-Christ, il est inutile d’accumuler les préceptes pour les affermir. Vous savez que plus d’une fois je me suis expliqué devant vous, afin de vous instruire et de vous faire comprendre tout ce que vous avez entendu et vu ; et quand le succès aura couronné nos efforts, nous nous réjouirons comme le laboureur qui éprouve une vive satisfaction en voyant la fécondité de ses semences, et Dieu sera glorifié par votre pénitence ; et vous, lorsque vous aurez reçu la vérité, vous vivrez éternellement. Nous qui vous exhortons à cela, nous ne serons pas privés des récompenses dues à notre prédication ; car je suis sûr que vous êtes un champ béni selon la volonté de notre Seigneur Jésus-Christ ; par conséquent, au lieu de secouer la poussière de nos pieds sur la ville qui rejettera nos paroles, d’après l’ordre que nous reçûmes, nous remplissons aujourd’hui vos oreilles de nos divines paroles, touchant le premier et le second avènement de Jésus-Christ, la résurrection à la vie de tous les enfants des hommes, la séparation des croyants d’avec les incrédules, les peines qui sont réservées pour les apostats et pour ceux qui n’ont pas reconnu Dieu, et la belle promesse de la félicité qui est préparée pour ceux qui crurent en Jésus-Christ et l’adorèrent ensemble avec le Très-Haut son Père, et confessèrent la divinité de sa personne et de son Esprit. Maintenant il faut que je finisse mon discours, et que ceux qui ont accueilli la parole de Jésus-Christ et qui veulent assister en commun à nos prières, restent avec nous ; ils regagneront ensuite leur domicile ».

Addée, en disant ces mots, s’aperçut avec plaisir que la plupart des habitants demeurèrent et que très-peu d’entre eux s’en allèrent ; mais le petit nombre de ces derniers ne tarda pas, quelques jours après, à se convertir à la foi de Jésus-Christ et à recevoir la bonne nouvelle de la prédication de l’apôtre. Après qu’il eut mis fin à son discours, qu’il avait prononcé devant toute la ville d’Ourha, le roi Abgar vit que tous les citoyens, hommes et femmes à la fois, témoignaient leur joie pour avoir entendu la doctrine de l’apôtre et qu’ils lui disaient : Le Christ qui vous a envoyé à nous est vrai et digne que nous lui prêtions foi. Le roi, charmé de plus en plus, glorifiait Dieu avec ferveur ; car, ainsi qu’il avait entendu parler[57] de Jésus-Christ, il voyait de même les merveilles et les miracles qu’opérait en son nom l’apôtre Addée, et il lui dit : « Fidèle aux sentiments que j’exprimai dans ma lettre à Jésus-Christ, et aux préceptes que le divin maître daigna m’écrire et que vous avez répétés aujourd’hui, je demeurerai ferme dans ma croyance durant toute ma vie, et je serai fier d’y persévérer ; car je sais très-bien qu’il n’existe point d’autre puissance en vertu de laquelle on puisse opérer de tels miracles, excepté celle de Jésus-Christ, que vous nous montrez d’une manière si visible. Désormais, moi, mon fils Maanou[58] et les reines Augustine et Schlamathie, nous nous prosternerons devant lui. Maintenant bâtissez une église où bon vous semblera, pour y rassembler ceux qui ont cru et qui croiront à vos paroles, et conformément aux ordres de votre Maître, vous l’y servirez à toute heure et sans être inquiétés. Quant à ceux qui veulent enseigner et prêcher l’Évangile, je les comblerai de largesses ; ils n’auront d’autre occupation que celle de leur saint ministère ; et je vous donnerai sans réserve tout ce qui sera nécessaire pour entretenir l’église, et comme vos paroles sont bien reçues dans toute la ville, vous entrerez dans mon palais librement sans être précédé d’un introducteur ».

Et le roi Abgar descendit dans son palais, et il s’y livra aux démonstrations d’une grande joie en présence de ses ministres Abdias, Carmouas, Shamshagram, Aboubias et Mithridate ; et ils étaient tous très-contents de tout ce qu’ils avaient vu et entendu, et, dans l’épanouissement de leurs cœurs, ils remerciaient Dieu qui les avait convertis à lui, et ils abjurèrent les dieux du paganisme et ils confessèrent l’Évangile du Christ. Et l’apôtre bâtit une église en cet endroit où les princes et le peuple offraient à Dieu leurs vœux et leurs présents et le glorifiaient tous les jours.

Cependant Avidas et Barschalaba qui étaient les principaux personnages et les magistrats de la ville, et qui portaient le bandeau royal[59], s’approchèrent d’Addée et l’interrogèrent sur la venue au monde du Christ, comment étant Dieu il leur apparaissait sous la forme humaine, ou bien comment ils pouvaient le regarder en face. Alors Addée recommença à leur raconter et à leur apprendre un à un tous les faits qui devaient fortifier leur résolution chancelante, et il les maintenait dans la croyance de tout ce qu’ils virent et entendirent ; il leur exposait en outre toutes les prédictions des prophètes au sujet de Jésus-Christ ; et les princes, de leur côté, l’écoutaient avec plaisir et avec foi, et personne ne s’opposait à lui, car les actions éclatantes qu’il faisait ne permettaient à aucun homme de le contredire. Lorsque Shavidas et Abednabou, les chefs[60] de la ville, et leurs compagnons Péroz et Dancov[61], virent les miracles opérés par l’apôtre Addée, ils coururent renverser les autels sur lesquels ils avaient coutume de faire des sacrifices devant leurs faux dieux, Bel et Nabou, et aussi le grand autel[62] qui se dressait au milieu de la ville, en s’écriant : « Cet homme est le vrai disciple de ce grand docteur éclairé et honoré de tout le monde, dont nous entendions les œuvres merveilleuses qui se faisaient dans le pays de Palestine ». Et l’apôtre Addée rassemblait tous ceux qui croyaient en Jésus-Christ et les baptisait au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; et les adorateurs des idoles de pierre et de bois, venaient se jeter à ses pieds pour être instruits par lui et recevoir ses avis, afin de s’éloigner des idoles et des erreurs païennes. Même les Juifs qui connaissaient les lois et les prophètes, et qui exerçaient dans la ville la profession de marchands de toiles consentirent à la doctrine de l’apôtre et se firent ses disciples en déclarant que Jésus est le fils du Dieu vivant. Mais ni le roi Abgar, ni même l’apôtre Addée, ne forçaient personne ni ne la contraignaient à embrasser le christianisme ; car, sans recourir à aucune violence, les miracles et les prodiges étaient assez évidents pour que l’on y crût. Ainsi toute la province de Mésopotamie et les pays d’alentour recevaient de bon cœur la doctrine de l’apôtre.

En ce temps-là, Adée[63], fournisseur du roi pour les étoffes et les bandeaux[64], et Philote[65], Barshlama, Barsémi, et plusieurs autres de leurs compagnons, s’attachèrent à l’apôtre Addée, qui les reçut comme coopérateurs pour exercer ensemble le saint office et la prédication du dogme ; et pendant qu’ils lisaient en présence de tout le peuple l’ancien et le nouveau testament, les livres prophétiques et les actes des Apôtres[66], Addée les engageait à éviter toute chose qui pourrait porter préjudice à leur dignité, afin que leurs corps soient saints et leurs âmes chastes, comme il convient à des hommes qui servent les autels de Dieu : « Fuyez, leur disait-il, le parjure, le meurtre, le faux témoignage, les adultères et les sorciers, qui ne trouveront point miséricorde, les superstitieux observateurs des phénomènes de la nature, les magiciens, les prophétesses, les fatalistes et les devins, qui se trouvent parmi les Chaldéens égarés dans le mensonge, l’astrologie et le culte du Zodiaque[67], sur lesquels les insensés fondent leur espoir ; n’ayez pas de déférence envers le péché et repoussez les dons et les offrandes de la subornation, par lesquels le juste devient coupable et les yeux de ceux qui les reçoivent s’aveuglent. Ne prenez pas d’ennui pour les fonctions qui vous ont été confiées, car dans toute votre vie le Seigneur sera votre repos. Soyez diligents pour baptiser, et n’aimez point les intérêts de ce monde ; jugez avec droiture et équité, et ne scandalisez pas les aveugles, de peur que le nom de celui qui ouvrait les yeux privés de l’usage de la vue ne soit blasphémé à cause de vous, et que tous ceux qui vous verront dorénavant comprennent que vous exécutez tout ce que vous prêchez et enseignez ».

Et ils servaient dans l’église que bâtit l’apôtre Addée avec la permission du roi Abgar, et ils étaient les administrateurs du roi et de ses satrapes pour subvenir aux besoins de l’église et des indigents. Et chaque jour s’assemblait une grande multitude pour assister aux prières et à l’office ; et comme ils avaient reçu quelques notions de l’ancien et du nouveau testament, ils croyaient à la très-sainte Trinité[68], à la résurrection et à la vie future des trépassés ; ils enterraient leurs morts avec l’espérance d’une seconde vie, ils célébraient joyeusement les fêtes de l’église, chacune à son époque, ils observaient avec exactitude tous les jours de jeûne et faisaient d’amples aumônes aux malades et aux pauvres, ainsi qu’ils l’avaient appris de l’apôtre Addée ; et on élevait des églises autour de la ville, et beaucoup d’individus recevaient de lui l’ordination. Et plusieurs habitants des contrées orientales[69] venaient comme s’ils fussent marchands dans les états des Romains, pour être témoins des miracles qu’opérait l’apôtre Addée ; et ses disciples, investis par lui de la dignité de prêtre, convertissaient leurs compatriotes dans l’Assyrie qui était leur pays natal, et y érigeaient en secret des oratoires, car ils craignaient ceux qui adoraient le feu et honoraient les eaux.

Cependant, Nerseh, le roi d’Assyrie[70], informé de ce que faisait l’apôtre Addée, expédia au roi Abgar un message ainsi conçu : « Envoyez-moi ce thaumaturge, afin que je le voie et que j’entende ses paroles, ou bien faites-moi un rapport par écrit de tout ce qu’il a fait dans votre ville ». Et Abgar écrivit[71] à Nerseh, roi d’Assyrie, en lui racontant toutes les choses qu’avait faites l’apôtre Addée, depuis le commencement de son arrivée jusqu’à ce jour, et il ne lui cacha rien ; et Nerseh, après avoir lu la lettre d’Abgar, s’étonna de plus en plus, et il désirait ardemment voir l’apôtre.

Mais le roi Abgar, qui n’osait traverser l’état des Romains et se rendre en Palestine, pour exterminer les Juifs qui crucifièrent le Christ, écrivit une lettre et l’expédia à l’empereur Tibère. Voici ce qu’elle contenait[72] : « Abgar, roi d’Arménie, à mon Seigneur Tibère, salut. Quoique je sois sûr que rien n’échappe à votre connaissance, toutefois j’ai écrit à votre auguste majesté pour vous informer que les Juifs qui sous votre puissance habitent les contrées de Palestine, se réunirent ensemble et crucifièrent le Christ, étranger à tout crime capital, et malgré les grands actes de bienfaisance qu’il leur fit par ses miracles, ses prodiges et ses hautes vertus qui allaient jusqu’à ressusciter les morts ; et, au moment où ils l’attachèrent à la croix, le soleil s’obscurcit, la terre s’ébranla et toutes les créatures s’agitèrent avec de violentes secousses, comme si la conflagration de l’univers était arrivée. Il dépend désormais de votre majesté d’ordonner ce que mérite le peuple hébreu qui commit ce forfait ». L’empereur Tibère répondit en ces termes au roi Abgar[73] : « J’ai reçu la lettre signe de votre amitié et on a lu en ma présence ce que firent les Juifs au crucifié ; déjà l’éparche Blyanus[74] m’avait dénoncé les actes du juge Pilate en termes semblables à ceux de votre missive. Cependant comme je suis occupé en ce moment à faire la guerre à l’Espagne qui s’est insurgée contre moi, il m’est impossible de tirer vengeance de ces crimes ; mais j’ai résolu qu’aussitôt que le temps opportun me sera offert je châtierai les Juifs impies qui foulèrent aux pieds les lois. Quant au juge Pilate que j’avais installé dans ce pays là, je l’ai remplacé et destitué honteusement pour l’infraction qu’il fit à la loi et pour avoir accompli la volonté des Juifs en crucifiant Jésus au milieu d’eux ; au lieu que j’entends dire que non seulement cet homme ne méritait pas la croix ni la mort, mais qu’au contraire il était digne qu’on lui rendît des honneurs, des adorations et des hommages[75] ; du reste ils étaient témoins oculaires de tout ce qu’il faisait. Mais vous, vous avez bien fait de m’écrire, conformément à notre intimité et à l’alliance permanente que vos ancêtres avaient contractée avec nous et que vous avez renouvelée ».

Et Abgar en accueillant Aristide[76], l’ambassadeur que lui avait mandé l’empereur Tibère, le renvoya au monarque[77] après l’avoir comblé de présents et d’honneurs qui convenaient à la majesté de son maître. Étant parti de la ville d’Édesse, Aristide arriva à Nuthicontha[78] où résidait Claude le vice-roi ; et de là il se dirigea vers Arabice[79], car là séjournait l’empereur, et Caïus[80] gardait les pays qui étaient contigus à cette ville. Or Aristide raconta à Tibère les prodiges que faisait l’apôtre Addée en présence du roi Abgar. Et quand la paix eut suivi la guerre[81], Tibère envoya des magistrats et fit mettre à mort les chefs des Hébreux qui étaient en grand nombre dans la Palestine ; et Abgar, en apprenant la nouvelle que les Juifs avaient reçu le châtiment qui leur était dû, se réjouit vivement.

Après quelques années de la fondation de l’église d’Ourha bâtie par l’apôtre Addée et fournie de tout ce qui était nécessaire, l’apôtre fit beaucoup de disciples dans la ville et dans les autres villages voisins et lointains ; il érigeait des églises, les ornait et y établissait des prêtres, des diacres et des lecteurs[82], en leur enseignant les cérémonies du culte à l’intérieur et à l’extérieur.

Sur ces entrefaites, l’apôtre Addée conçut la pensée de visiter[83] les contrées de l’Orient et l’Assyrie pour y prêcher et enseigner la nouvelle doctrine du Christ et pour construire des églises dans toutes les provinces et dans tous les villages. Et ayant convoqué tout le peuple et tous les princes qui étaient dans la ville, il nomma évêque en sa place le faiseur d’étoffes qui, comme lui, s’appelait Addée ; ensuite, il promut Philote[84] à la prêtrise, et Absalima au diaconat. Et pendant que les satrapes et les chefs de la ville Barschalaba fils de Zadé, Marihab fils de Barshamsha, Snaca fils de Patrique[85] et plusieurs autres de leurs collègues s’étaient rassemblés autour de lui, l’apôtre prit la parole et leur dit :

« Vous savez tous et vous m’êtes témoins que je me suis conduit au milieu de vous conformément à ce que je vous ai prêché et enseigné, et toutes mes actions vous sont manifestes ; car ainsi que nous l’ordonna le Christ nous devons étayer publiquement par nos œuvres tout ce que nous prêchons par la parole ; et comme les apôtres mes condisciples ne s’écartent pas des règles et des lois que leur prescrivit le Seigneur à Jérusalem[86], de même vous aussi ne les négligez point et ne vous égarez ni à droite ni à gauche ; n’en retranchez aucune et n’y ajoutez rien, imitant mon exemple ; car je les ai observées et ne me suis détourné ni à droite ni à gauche, afin que je ne sois pas privé de la vie promise qui est réservée à ceux qui se tiennent fermes dans les préceptes du Christ. Prenez garde aux fonctions qui vous furent déléguées, accomplissez-les constamment avec une crainte respectueuse ; ne les méprisez pas par habitude, et ne soyez pas ministres insouciants qui se laissent gouverner par leur caprice ; mais expliquez les livres, restez dans la véritable foi, que les louanges du Christ ne se taisent jamais sur vos lèvres et que l’ennui pendant les prières ne s’empare pas de vos esprits. Prenez garde à la tradition et à la doctrine que vous avez reçues et qui font des hommes les héritiers de la vie future ; car devant le tribunal de Jésus-Christ elles vous seront demandées le jour où le Seigneur s’asseyant sur le trône de la justice jugera les morts et les vivants, comme il nous l’a prédit, et lorsqu’il demandera compte aux pasteurs et recevra son argent avec usure et intérêt des mains de ses changeurs : car il est proprement le fils du roi qui est allé conquérir son royaume, et va retourner chez lui pour soumettre à l’examen[87] tous les hommes. C’est alors qu’il se mettra au siége de la justice pour juger les morts et les vivants, comme il l’a dit à nous mêmes. Ne dérobez jamais vos secrètes pensées à sa lumière, afin que vous ne fassiez point de faux pas dans le chemin qui n’est point glissant, et marchez-y exempts de toute souillure. Recherchez ceux qui se sont perdus, visitez les égarés, et réjouissez-vous de ceux qui sont rentrés dans la bonne voie : appliquez des bandages sur les membres fracturés et conservez intacts ceux qui ont une parfaite santé, car les brebis du Christ sont réclamées de vos mains. N’aspirez point à des honneurs passagers, car le pasteur qui ambitionne les égards de son troupeau, l’exposera à une perte inévitable. Prodiguez vos soins aux agneaux innocents, car leurs anges voient toujours la face du Père céleste ; ne soyez pas des pierres d’achoppement aux pieds des aveugles, mais aplanissez leur la route et guidez-les dans les sentiers des endroits escarpés, parmi les Hébreux qui crucifièrent Jésus-Christ et les païens qui sont dans l’erreur ; car la vérité de la foi que vous professez doit marcher au milieu de ces deux corps d’ennemis. Et quand vous accomplirez ces préceptes, lors même que vous garderiez le silence, votre attitude docile et honnête luttera au lieu de vous contre ceux qui haïssent la vérité et aiment le mensonge. Ne vexez pas les pauvres au profit des riches[88] : ne vous laissez pas tromper par les impures pensées du diable, afin que vous ne vous trouviez pas dépourvus de la foi dont vous êtes revêtus. Car le renoncement à la foi est plus facile que la croyance, de même qu’il est plus facile de commettre un péché que d’observer la justice. Évitez dorénavant ceux qui crucifièrent Jésus-Christ, et gardez-vous d’acquérir leur amitié, afin que vous ne soyez pas avec eux responsables du sang du Christ dont leurs mains sont trempées.

Vous n’ignorez pas d’ailleurs et vous attestez que tout ce que nous disons et enseignons se trouve écrit dans les livres des prophètes que possèdent les Hébreux ; et les paroles de ces hommes élus rendent un éclatant témoignage à notre doctrine pour ce qui concerne la naissance de Jésus-Christ, sa passion, sa résurrection, son ascension, son second avénement et le jugement dernier, toutes choses que les Hébreux ne comprennent pas. Et quand ils s’opposent à nous ils s’opposent à leurs prophètes ; car comme ils les ont poursuivis de leur vivant, de même ils combattent, après leur mort, les vérités que renferment leurs livres. Évitez encore les païens qui adorent le soleil et la lune, Bélus et Nabo, et les autres créatures célestes ou terrestres, qu’ils honorent du titre de dieux, mais qui en vérité furent établis par leur Créateur pour servir aux besoins des hommes, et ne sont nullement dieux par nature. Fuyez les païens, encore une fois, car ils se prosternent devant les choses créées ; comme je vous l’ai déjà dit, c’est pour tirer les hommes de l’erreur dans laquelle ils se trouvaient en s’adonnant au culte des vains simulacres, qu’est venu au monde le Seigneur ; car toute créature reçut son existence par la volonté du Créateur qui peut, à son aise, la dissoudre et la réduire au néant ; ainsi le maître de l’univers délivra les enfants des hommes du joug honteux du paganisme pour être seul l’objet de leur adoration ; vous savez tous que celui qui désavoue le roi et offre de servir ses sujets trouve une mort cruelle. N’examinez pas les choses invisibles et ne faites pas de questions au sujet des endroits des livres saints et des paroles des prophètes dont le sens véritable est au-delà de la portée de votre intelligence ; croyez et sachez que ce que je dis, je le dis rempli de l’esprit de Dieu ; celui qui abjure sa foi et qui ne croit pas aux paroles des prophètes renie le Fils de Dieu et sera condamné. À Dieu ne plaise que ce malheur vous arrive ; car les chemins du Seigneur sont droits, et les justes y marchent sans glisser, tandis que les renégats y chancellent, par la même raison qu’ils ne regardèrent pas avec l’œil invisible de leur esprit, mais qu’ils épuisèrent leur force dans des questions inutiles et pernicieuses.

» Souvenez-vous des écrits des prophètes au sujet de ce que je vous ai prêché, de leurs reproches et de leurs menaces, et de la parole du Seigneur qui mit fin à leurs prédictions ; n’oubliez point que les enfants des hommes seront éprouvés par le feu, qu’ils sont comme des hôtes et des pélerins qui s’enrichissent et retournent dans leur pays. Considérez-vous comme tels dans ce monde, car vous devez partir d’ici-bas et mettre le pied dans le pays où est allé le Fils pour préparer des demeures à ceux qui ont des mérites. Lorsque les rois de la terre veulent se rendre en quelque lieu, leurs soldats les précèdent pour garnir des appartements dignes de leurs personnes ; mais c’est au contraire notre roi Jésus-Christ qui est allé préparer un logis à ses soldats. Car Dieu ne créa point en vain les enfants des hommes, mais afin qu’ils adorent et glorifient éternellement sa divinité, tant en ce monde que dans la vie future. Comme il ne passe pas, de même ceux qui le glorifient ne passeront jamais ; aussi la mort qui frappe tous les hommes, et dont le joug pèse également sur les justes et les pécheurs, vous semblera-t-elle comme le sommeil de la nuit. Rappelez-vous que lorsqu’apparaîtra le signe du Fils de Dieu, finira le pouvoir de la mort et de Satan qui pousse la majorité des hommes à commettre des péchés et combat avec les justes pour les écarter de la vérité. Car semblable au laboureur qui tient le manche de la charrue, et qui s’il se retourne en arrière laisse les sillons courir en zigzag[89], de même vous qui fûtes appelés par la grâce du Seigneur à remplir ces fonctions, gardez-vous de vous engager dans les affaires de ce monde, de peur qu’elles ne soient un obstacle aux exercices de votre vocation.

» Quant aux princes et aux juges qui embrassent cette foi, aimez-les sans complaisance, et quand ils pèchent, avertissez-les selon qu’ils le méritent ; montrez-leur avec franchise vos bonnes œuvres, afin que les autres aussi y soient amenés, car c’est ainsi qu’ils retrouvent leur vie devant Dieu.

» Les livres que vous lirez dans l’église en présence du peuple seront : la Genèse, les Prophètes, l’Évangile, les épîtres de Paul que fit apporter de Rome Siméon Pierre, les Actes des Apôtres que nous fit venir Jean, le fils de Zébédée, de la ville d’Éphèse[90]. Vous lirez ces livres dans l’église de Jésus-Christ, et tous les autres vous seront défendus, car ils ne contiennent pas les vérités qui se trouvent dans les livres que vous avez adoptés avec foi. Et notre maître, le roi Abgar, et ses illustres satrapes qui m’ont entendu parler aujourd’hui en votre présence, seront témoins durant ma vie et après ma mort, que j’ai prêché ouvertement la doctrine du Seigneur devant tous, que je suis prêt à prêcher encore dans d’autres pays, et que je n’ai rien gagné en ce monde excepté la parole du Christ qui m’a rendu heureux, et au moyen de laquelle j’ai fait à mon tour le bonheur de plusieurs personnes, et qui m’accompagnera dans mes voyages vers les contrées où j’irai annoncer la vérité de l’Évangile pour instruire les Gentils et pour les ramener à Jésus-Christ qui m’a envoyé pour travailler au salut des païens et à la stabilité de l’église.

*[91] Mais vous vous rappelez ce que je vous ai dit que les âmes des justes en se séparant du corps ne meurent pas, mais elles continuent de vivre et vont goûter le repos dans le séjour du bonheur ; elles ne perdent pas leurs facultés, car elles sont l’image du Dieu immortel, et ne ressemblent en rien au corps qui, dès qu’il devient cadavre, ne sent plus les horribles effets de la décomposition qu’il subit. Néanmoins l’âme ne recevra les récompenses qu’elle mérite que le jour où elle reprendra de nouveau son corps ; car le corps aussi a participé aux travaux que s’est donnés l’âme pour gagner la vie éternelle. Quant aux rebelles qui méconnaissent Dieu, c’est en vain qu’ils se repentiront dans l’autre monde.* Mais vous qui êtes chrétiens, priez le Seigneur qui est glorifié en vous et règne sur vos croyances, afin qu’il vous guide dans les voies de la vérité, pour que vous puissiez arriver au terme désiré et recevoir le prix qui a été promis à ceux qui ne s’écarteront pas de ses saints commandements et persévéreront dans la vocation où ils sont appelés par le Seigneur ».

En achevant ces mots, l’apôtre se tut. Alors Addé, le fournisseur du roi pour les étoffes, Philote, Abislama, et quelques autres de leurs collègues, répondirent à l’apôtre : « Nous prenons à témoin Jésus-Christ qui vous a envoyé pour nous enseigner la véritable foi et nous donner la vraie vie, que toute notre vie durant nous resterons attachés à tout ce que nous avons entendu de vous ; nous abjurons et nous renions les idoles qu’adoraient nos pères ; nous nous garderons de communiquer avec les Juifs qui crucifièrent le Fils de Dieu ; et après avoir conservé intact ici-bas l’héritage que vous nous avez légué, nous vous le rendrons[92] au jour du Seigneur dans le tribunal du juge intègre ».

Dès qu’ils eurent cessé de parler, le roi, les grands dignitaires et les satrapes du royaume se levèrent, laissant voir sur leurs visages la tristesse qu’ils ressentaient tous à cause de son départ[93]. Le roi, après s’être rendu à son palais, lui envoya beaucoup de présents[94] ; mais l’apôtre lui fit dire : « Je n’ai rien reçu de vous quand je suis venu ici[95], et je ne veux pas enfreindre la parole de Jésus-Christ qui a donné l’ordre suivant : Ne recevez rien de personne, et n’accumulez point d’argent dans ce monde[96] ». L’apôtre prolongea son séjour dans la ville de trois jours encore, et sa doctrine fut embrassée par le roi, les satrapes et les princes ; le quatorzième jour du mois maréri[97], qui était jeudi, il leva ses mains vers le ciel[98], adressa pour ses néophytes des prières à Dieu, les bénit et se mit en route pour aller prêcher l’évangile de Jésus-Christ dans les autres pays de l’Orient. Et tous les habitants d’Édesse, tant chrétiens que Juifs et gentils, étaient accablés de la plus profonde douleur en voyant l’apôtre s’éloigner de leur ville[99] ; c’est à peine s’ils purent le laisser partir au milieu de torrents de larmes. Mais le roi Abgar paraissait beaucoup plus attristé qu’aucun autre, même parmi les princes et les hauts fonctionnaires ; sa désolation était telle que, dédaignant de chercher quelque allégement dans les honneurs royaux, il refusa de manger et de boire le jour où l’apôtre le quitta ; et tous les habitants de la ville s’étonnaient fort de son extrême affliction, comme s’il eut accompagné à sa dernière demeure un homme décédé. On accompagna l’apôtre avec de grands honneurs, du respect et de la tristesse[100] ; il prit le chemin de l’Orient pour répandre dans ces contrées l’évangile de Jésus-Christ.

Cependant Addé, son disciple, fut créé le chef, le directeur et l’héritier du siége apostolique de Thaddée et investi du pouvoir de consacrer des prêtres, ce dont il fut honoré devant tout le peuple[101]. Toute la Mésopotamie et toutes les contrées de l’Orient se rangèrent sous l’autorité d’Addé, selon la recommandation de l’apôtre Thaddée[102]. Alors la ville d’Ourha fut érigée en capitale de tous les pays de l’Orient, car c’est là que fut prêché d’abord l’évangile de Jésus-Christ, c’est là aussi que fut bâtie l’église primitive. Les habitants de tout l’Orient recevaient de cette ville leurs évêques, et ils se soumettaient aux ordres émanés d’Addée comme ils s’étaient soumis à l’apôtre Thaddée ; ils respectaient ses paroles et l’écoutaient avec grand plaisir, fidèles aux doctrines du disciple de J.-C.

Il ne recevait de personne de l’or, et les présents des grands n’avaient point accès chez lui, mais au lieu d’or et d’argent il enrichissait l’église de Jésus-Christ par des croyants et des saints. Les chefs de tous les hommes et des femmes[103], étaient irréprochables sous le rapport de la sainteté et de la chasteté ; ils vivaient solitaires et passaient joyeusement leurs jours sans souillure, s’appliquant avec ferveur à l’office divin. Ils nourrissaient les pauvres et soulageaient les malades ; leur conduite était exemplaire aux yeux du Seigneur et des humains ; chacun les comblait de louanges, et même les prêtres de Nabou et de Bel ne se lassaient guère de leur témoigner du respect. Leur aspect était imposant, leurs discours francs et empreints de vérité, leurs mœurs pleines de dignité ; ils ne se soumirent jamais au joug de l’avarice : ils échappaient à toute critique, la peur leur était inconnue, et quiconque les voyait de loin courait au devant d’eux pour s’enquérir de leur santé : leur présence répandait la paix sur tous les assistants, et leurs paroles affectueuses prenaient comme dans un filet tous les rebelles. Lorsqu’ils mettaient le pied dans le vestibule du lieu de la sainteté et de la vérité, personne n’osait les éviter ni détourner les yeux, car rien d’insigne ne se voyait sur eux ; de même lorsqu’ils prêchaient les célestes doctrines la joie éclatait sur leurs fronts, et ils accomplissaient avec exactitude ce qu’ils enseignaient aux autres, tellement que les auditeurs en voyant leurs œuvres si bien conformes à ce qu’ils disaient s’inscrivaient au nombre de leurs disciples sans difficulté et sans hésitation, en confessant Jésus-Christ et rendant gloire à Dieu ; ils le remerciaient aussi en s’abandonnant à une joie extrême de ce qu’il les avait ramenés des erreurs de l’idolâtrie à la lumière de l’évangile.

Quelques années après, le roi Abgar mourut[104] et le trône fut occupé par un de ses fils, homme méchant et pervers, impie à outrance, ennemi de la paix et rejetant la doctrine de la prédication de l’évangile. Il manda à l’évêque[105] Addé pendant qu’il interprétait au peuple, assemblé dans l’église, les oracles des saintes écritures : « Fais-moi des tiares en or comme tu en faisais auparavant à mon père ». Addé n’y consentit pas et renvoya le messager en disant : « Je n’abandonne pas le ministère du Christ qui m’a été confié par l’apôtre Thaddée, son disciple, pour faire des tiares à un homme injuste ». Lorsque le roi vit qu’Addé ne consentait pas à faire ses volontés, il envoya des hommes qui lui brisèrent les jambes, lorsqu’il s’asseyait dans l’église et expliquait au peuple les livres saints. En mourant, Addé fit jurer Philote et Abshlama : « Enterrez-moi dans ce temple où je meurs pour la vérité ». Philote et Abshlama s’empressèrent d’acquiescer à son désir. On l’enterra devant la porte du centre, entre les hommes et les femmes. Toute l’église et la ville entière furent plongées dans un deuil immense, comme à la mort de l’apôtre Thaddée, son maître, qui périt glorieusement de la main des impies, habitants des régions orientales[106].

Lorsqu’on eut brisé les jambes d’Addé, il mourut presque subitement et n’eut pas le temps de consacrer Philote[107] ; c’est pourquoi celui-ci se rendit à Antioche et reçut la prêtrise des mains de Sérapion, évêque de la ville d’Antioche, qui l’avait reçue lui-même de Zéphirin, évêque de Rome, qui l’avait reçue de Simon-Pierre[108], qui l’avait reçue du Seigneur. Ce dernier fut évêque de Rome pendant 25 ans[109], sous le règne de l’empereur Tibère qui régna 13 ans[110].

D’après l’usage des rois et du roi Abgar aussi, selon lequel les lois qu’ils édictent et les affaires qu’on fait en leur présence[111] sont consignées et gardées dans les archives de la ville d’Ourha, de même Léboubnia, fils d’Anag, fils d’Abdascharac[112], secrétaire du roi, a écrit tous les événements arrivés à l’apôtre Addé, depuis le commencement jusqu’à la fin, avec le concours d’Anan[113], confident du roi, et ils placèrent leur récit dans les archives où l’on garde les livres, les lois royales, les contrats de vente et d’achat, documents qui y sont soigneusement conservés.


Ici finit la Lettre d’Abgar et la Doctrine de l’apôtre Addé. Gloire à Dieu !




  1. Ou plutôt Orrha ; elle s’appelle encore aujourd’hui en Orient Ourfa. Son histoire et le rôle qu’elle a joué dans les premiers siècles du Christianisme sont assez connus dans les annales de l’Église.
  2. C’est l’ère des Séleucides qui commence à la première année de la 117me Olympiade qui correspond à l’année 311 avant l’ère vulgaire.
  3. C’est le plus connu et le 14me des rois d’Édesse qui en général se nommaient Abgar et Maanou.

    Selon quelques-uns l’étymologie du mot Abgar vient de l’arabe Ekber qui veut dire plus grand ou élégant ; selon d’autres d’un mot syrien qui signifie boiteux ; notre historien Moïse de Khorène dit que ce mot vient de l’arménien աւակ այր (avac-ayr) que les étrangers en raison de la difficulté de la prononciation, nommèrent Abgar. Cet historien et d’autres encore le font descendre des Arsacides arméniens, et le disent fils d’Arscham, neveu du célèbre Tigran. Le traducteur anglais de cet ouvrage partage l’avis de nos historiens. Les Syriens au lieu de l’appeler Arscham le nomment Ouchama ou Oukama c’est-à-dire le Noir, car à la suite de certaine maladie, il était, dit-on, devenu de cette couleur ; notre histoire confirme ce fait en rapportant qu’il avait contracté la lèpre en Orient.

    L’ancienne chronologie d’Édesse rédigée en langue syrienne fait remonter l’origine de ce royaume avant l’année 136 de l’ère chrétienne, elle en marque la fin en l’an 217 de Jésus-Christ. Je suis donc plus porté à croire qu’Abgar était plutôt roi des Syriens que des Arméniens ; cependant il est probable qu’il était néanmoins neveu de Tigran, et les Romains à cette époque ayant nommé un roi dans la grande Arménie, Abgar se serait retiré en Syrie, et il y aurait régné, ainsi que sur les provinces limitrophes de l’Arménie. C’est pour cela que les Syriens l’avaient nommé Abgar comme tous leurs rois, de même que le nom d’Ouchama qu’ils lui donnaient encore peut lui venir d’Arscham son père.

  4. Le règne d’Abgar commence deux ans avant l’ère vulgaire qui correspond à la seconde année de la naissance de Jésus-Christ.
  5. Dans le courant de cette année le 12 du mois dré du calendrier arménien tombait selon le comput variable le 27 février du calendrier romain ; et selon le calendrier fixe le 2 novembre ; mais ici nos mois arméniens sont combinés avec ceux des Latins et des Syriens ; ainsi le 12 du mois dré correspond au 12 de novembre.
  6. Dans le texte il est écrit Ռաբիչաբ (Rabihab), mais quelques lignes plus bas on trouve écrit plus correctement Մարիչաբ (Mar-Ihab), ce qui est conforme à Moïse de Khorène, qui nous le fait connaître comme prince d’Altzenick, et d’après cette désignation Mar (Seigneur) il est facile de se convaincre qu’il était syrien, et qu’il descendait de Sennacherib, dont les fils avaient reçu en apanage de nos rois Arméniens cette contrée. À la fin de cet ouvrage il est nommé fils de Barchamscha.
  7. Notre historien l’appelle chef de la dynastie des Abahouniens (Ապաչունիք). Cureton lit ce nom Schemachkran, mais Schamchikram parait plus correct, car on trouve mentionné par Strabon un Σαμϕιϰέραμος, prince ou roi des Édessiens, qui vivait à une époque un peu antérieure à celle d’Abgar ; et comme la province où il gouvernait se nommait Apamée, il peut se faire que Moïse de Khorène ait confondu ce dernier nom avec celui de Apahounick de l’Arménie ; car il est peu croyable qu’une province arménienne eût un gouverneur syrien, d’autant plus que le célèbre Bardesane fait mention d’un autre Schamchacram qui était postérieur.
  8. Anan le confident du roi selon notre auteur, est désigné aussi comme son courrier chez Moïse de Khorène : c’est le même titre que lui donne Ruphin, Cursor, le mot syrien scharir signifie aussi secrétaire.
  9. Bethcoubine chez Moïse de Khorène, ville connue déjà par Ptolémée, qui écrit Βαιτογραβρα ou Βαιτγάνργ, Bethagabris en latin, et qui signifie en langue syriaque maison des Géants, peut-être à cause de son voisinage de Gath la patrie de Goliath ; sous les Romains elle prit le nom grec d’Éleuthère ; devenue un village turc elle a repris son ancien nom, puisque on la nomme maintenant Beith-Gébrin.
  10. Moïse de Khorène le nomme Marinus fils de Storgius : on croit que ce Marinus fut Jul. Marinus, d’abord l’ami de l’empereur Tibère ensuite tué par son ordre. On cite dans la même époque le jurisconsulte Sabinus Mausorius. Dans le livre apocryphe de l’Évangile de l’enfance de Jésus qui se trouve en langue syriaque, on appelle Sabina le préfet de la Syrie, qui, selon qu’il y est dit, gouvernait ce pays, même après l’ascension de J.-C. Siméon Métaphraste dit qu’Anan ministre d’Abgar allant en mission chez le gouverneur de l’Égypte, et traversant la Palestine, vit dans cette dernière contrée J.-C. ; en retournant chez lui il donna avis à son maître (Abgar) de ce dont il avait été témoin.
  11. Le mois arèg (du soleil) selon le calendrier fixe arménien commence le jour de l’équinoxe du printemps ; selon le calendrier mobile le 14 du dit mois cette année (qui était le 30me de l’ère commune) tombait le 29 de juin (du calendrier julien), et le 12 d’ahèg le 27 juillet : cependant comme nous avons dit plus haut ce dernier mois arménien équivalait au mois d’avril, le 12 duquel était en effet un mercredi dans la même année. Il résulte de ces dates que le voyage d’Anan, d’Édesse à Jérusalem fut accompli en 29 jours. — D’autre part Moïse de Khorène (II. 31) nous montre que ce fut le jour des Rameaux que les envoyés d’Abgar rencontrèrent Jésus à Jérusalem : il croit que ce fait serait désigné par l’Évangéliste saint Jean dans le chap. XII, v. 20-23.
  12. Il n’était pas Pontife, à ce que nous savons, mais docteur de la loi, et pharisien.
  13. C’est dommage que l’original syrien manque ici, et ne nous permette pas de résoudre définitivement la lecture de ce nom, qui bien que dans Eusèbe aussi s’appelle Artciam (selon la traduction armén.) devrait être plus probablement Ouchama selon le syrien : d’autant plus que dans nos textes mêmes on ne dit pas fils d’Arscham. Ce n’était pas l’usage des rois de signer leurs édits avec le nom de leurs pères. Cependant Rufin, premier traducteur latin d’Eusèbe, porte ce titre d’Uchaniæ filius. — Cette lettre se trouve dans Moïse de Khorène copiée presque mot à mot.
  14. C’est peut-être avec plus de justesse qu’on nomme ici Jésus Médecin plutôt que Sauveur comme disent Eusèbe et Moïse de Khorène, car Abgar avait besoin de santé.
  15. C’est Édesse la capitale même de son royaume, dont parle Moïse de Khorène (1. II, ch. 27).
  16. Ici encore l’avis de notre auteur qui rapporte ces paroles de Jésus-Christ comme dites oralement est préférable à celui d’auteurs plus modernes, tels que Eusèbe, Moïse de Khorène, et autres, selon lesquels Jésus-Christ aurait écrit ou fait écrire à l’apôtre S. Thomas une lettre à Abgar. C’est cette lettre qui a suscité tant de controverses parmi les théologiens, et que le pape Gélase a classifiée l’an 494, parmi les écritures apocryphes.
  17. Selon Fabricius, on fait ici allusion aux paroles d’Isaïe, VI, 9. LII, 15.
  18. Pareille à la lettre susdite de J.-C., l’histoire de son Image est ici simplifiée ; elle parait peinte par art, et non sans main ni couleurs. Cependant nous ne voulons pas ici discuter les traditions de ces Images faites sans le secours de la main, et dont quelques-unes se vénèrent encore à Gênes et à Rome. On pourrait dire que même la peinture d’Anan fût bénie par J.-C.
  19. Selon S. Jérôme et quelques autres, Thadée l’apôtre des Syriens et des Arméniens était un des douze, nommé aussi Lebbée et Juda Jacobi : mais selon plusieurs autres, notre Thadée, Addé ou Hadé des Syriens, est du nombre des 72 disciples de J.-C. frère utérin de S. Thomas, qui veut dire jumeau, car le propre nom de ce dernier était Jude. Le disciple et successeur de cet apôtre Thadée se nomme, chez nos historiens, Addé, Ադդէ, et il y est dit qu’il était d’abord coiffeur du roi, et par coïncidence portait le nom de son maître, ou bien il l’avait reçu de lui-même pendant son ordination, on pourrait traduire en ce sens le mot de notre Moïse de Khorène : « L’apôtre Thadée ayant baptisé un fabricant de coiffures en soie, et nommé Addée, l’établit en Édesse ». Tous deux dans notre traduction de cet ouvrage se nomment ou sont écrits Adé, Ադէ, avec un seul d, tandis que dans le syrien, le disciple de J.-C. s’appelle Addée, son successeur Aggée. Un auteur Syrien du XIII siècle, l’évêque Salomon (v. Assemani, Bibl. Orient. III, 306. — Cureton, 164) rapporte une tradition singulière, selon laquelle le disciple de Jésus serait nommé Addéus, son disciple le coiffeur Aggéus, et le disciple de celui-ci un troisième, Thadéus, et tous les trois martyrisés par Hérode fils d’Abgar ! Dans la traduction syrienne d’Eusèbe le frère de S. Thomas est appelé, comme dans la nôtre, Thadée. Notre histoire ecclésiastique connaît d’ailleurs un autre disciple de Thadée nommé Dadée ou Dadiou Դադէ, Դադիու, qui a confessé dans la province de la Petite Sunie ou Artzakh, où l’on connaît encore le couvent de Saint-Dadée.
  20. On croirait qu’ils descendaient de l’ancien Tobie de la tribu de Nephtali. Moïse de Khorène dit qu’on le regardait comme descendant de ces Juifs emmenés captifs en Arménie et qui furent nommés Bagratiles.
  21. Tous ces noms sémitiques conviennent aux peuples de la Mésopotamie, parmi lesquels régnait Abgar : cependant des ministres et des courtisans de mêmes noms sont cités à cette époque par Tacite lui-même chez les Parthes et les Arméniens. (Tacite, Annal. VI. 31, 32). Selon Moïse de Khorène, Abdiou était le gouverneur ou maire de la ville, et très-distingué dans la cour même.
  22. Ces paroles conviennent mieux dans la bouche d’un roi d’Édesse, que du roi de l’Arménie nouvellement subjuguée par les Romains. — Dans le livre apocryphe de l’Évangile de l’Enfance, manuscrit syrien du VIe siècle conservé au British-Museum, il est dit qu’Abgar en apprenant le crucifiement de J.-C., par les Juifs, fut bien chagrin ; il se porta tout de suite jusqu’à l’Euphrate, voulant aller renverser Jérusalem : mais arrivé aux bords du fleuve il réfléchit que son expédition pourrait attirer sur lui la colère de l’empereur Tibère. Il se contenta donc d’écrire au préfet Sabina (Sabinius) qui communiqua à Tibère la lettre d’Abgar. Cette lettre citée par le livre apocryphe a beaucoup de ressemblance avec la première lettre d’Abgar conservée chez Moïse de Khorène (II, 33), qui vient ainsi recevoir une nouvelle approbation bien que d’une source gâtée.
  23. C’est ici que commence l’original syrien de cet ouvrage, publié par Cureton, sous le titre Doctrine de l’Apôtre Addée, pag. 6.
  24. Moïse de Khorène nomme la première des femmes d’Abgar Hélène (II, 35), peut-être en la confondant avec la femme du roi d’Adiabène, citée par Joseph. Cureton lit ce nom Chalmath, mais il avoue qu’on pourrait lire autrement, faute des lettres voyelles dans le syrien. Mithridate son père pourrait être de la race royale des Parthes, aussi bien qu’un des gentilshommes d’Abgar mentionné un peu plus bas, (v. page 25). Quant au nom de la mère d’Abgar, Augustine, il semble plutôt un titre d’honneur, tiré des relations des rois d’Édesse avec les Romains.
  25. Cette tradition vraie ou non est une interpolation dans l’histoire de Thaddée, qui prêcha l’évangile à Édesse avant que S. Pierre fût à Rome, où il aurait baptisé cette princesse. Cependant cette tradition est bien ancienne chez nous et presque acceptée canoniquement. Non seulement, entre autres, Moïse de Khorène dans sa relation du voyage des S.tes Rhipsiméennes, cite et Patronicée et la sainte croix, dont elle portait un morceau, qui ensuite par hérédité arriva à Rhipsimée, mais encore elle est mentionnée dans l’ancien calendrier ecclésiastique, attribué au S. Isaac, l’arrière-petit-fils de S. Grégoire l’Illuminateur, et qui occupa la chaire patriarcale de 389 à 439 ; on y lit, le 17 mai : « Fête de l’Invention de la Croix, cherchez dans la Lettre d’Abgar* Patronicée et lisez-la ». Nous avons trouvé dans un ancien manuscrit en lettres onciales, cette même histoire de Patronicée, avec quelques variantes et sous ce titre : « Histoire de la première invention de la S.te Croix, au temps de l’apôtre S. Jacques, par les soins de la reine Patronicée, épouse du César Claude (écrit) par l’apôtre S. Thaddée ».

    * Qui est ce même ouvrage que nous publions.

  26. Un exemplaire de la Relation du Voyage des Rhipsiméennes porte la variante Parthunicée.
  27. L’histoire détachée de la première invention de la Croix (v. la note 1) dit plus clairement que c’était Claude qui alla contre les Espagnols pendant que Tibère était absent de Rome. Cette guerre d’Espagne mentionnée ici et plus bas dans la lettre de Tibère à Abgar, n’est citée par aucun auteur romain : cependant il est très-probable que notre auteur fait allusion aux intrigues et aux spoliations des biens des hommes les plus riches d’Espagne et de Gaule, faites par l’ordre de Tibère (v. Suétone, Tiber. 49. — Tacite, Annal. VI, 19.) — Ce dernier auteur raconte que Tibère fit précipiter des roches Tarpéiennes Marinus, le plus riche personnage de l’Espagne, pour se saisir de ses mines d’or. À ce propos Tacite vient d’être presque contrôlé par notre Thomas Ardzerouni, historien du premier quart du Xe siècle, qui dit (Livre I.) « Tibère… faisait la guerre aux Espagnols pour les mines d’or ».
  28. Notable et ancien témoignage pour la prééminence de S. Pierre.
  29. L’autre exemplaire parle de plusieurs filles ; parmi lesquelles peut-être une seule était vierge.
  30. On sait bien que ce sont les mêmes détails qu’on raconte dans l’acte de l’invention de la Croix par l’impératrice Ste Hélène, mère de Constantin.
  31. Celui-ci est appelé plus bas fils de Zadée ; quant aux autres, excepté Schamschagram, ils sont inconnus dans l’histoire.
  32. Le propriétaire même de la maison où ces gens s’étaient rassemblés.
  33. Voyez la note 1 page 25.
  34. Nommé Leboubnia plus bas : c’est l’auteur même de cette histoire : voyez la fin de son ouvrage et notre préface.
  35. Celui-ci semble être le nommé Khosran, dynaste de la tribu des Ardzerouni, qui commandait le détachement arménien confédéré avec le roi Arète contre Hérode. Sa femme Sanod avait allaité Sanadroug, neveu d’Abgar. (M. de Khorène, II, 29, 36). — Thomas Ardzerouni (v. note 3, pg. 9), chez qui ce dynaste est nommé Khorène (selon nos manuscrits) dit qu’il alla, après la mort d’Abgar et de son fils Anane, au service de l’empereur Tibère, et finit la guerre d’Espagne : après quoi il se retira chez la reine Hélène à Jérusalem, et y finit ses jours.
  36. Comme Édesse était alors la ville la plus distinguée de la Mésopotamie, il y avait sans doute un grand concours de gens de tous les pays environnants.
  37. Si c’est S. Thaddée qui a cité ces paroles de J.-C, il les aura retenues de mémoire ou apprises par les Apôtres, avant qu’elles fussent écrites par S. Jean dans son évangile (ch. XIII, v. 31, 32) et alors on pourrait croire que la glose même par des vertus et miracle, etc. soit prononcée par J.-C. Cependant il est plus probable que tout ceci, ainsi que le discours suivant sur les trois personnes de la divinité, a été arrangé par le compilateur de cet ouvrage.
  38. Peut-être c’est par une erreur du copiste qu’il est dit Fils au lieu de l’Esprit, car c’est le mot d’Isaïe (XLVIII, 16) qu’on répète ici : « Et nunc Dominus Deus misit me et Spiritus ejus ». Selon la majorité des commentateurs cela est dit à l’égard de J.-C. envoyé du Père par le S. Esprit.
  39. Il fait allusion à la confusion des langues au Sénaar dans la Babylonie, qui n’est pas très-loin de la contrée où prêchait S. Thaddée.
  40. Dans l’original est dit Panéas, qui se nomme aussi Césarée de Philippe dans l’Évangile (Math. XVI, 13), ville située aux pieds de l’Anti-Liban, d’où sort une branche du Jourdain.
  41. Math. XXV, 27.
  42. Id. XIII, 4.
  43. C’est-à-dire les générations antécédentes.
  44. Apocal. XX, 12.
  45. Les divinités ici indiquées sont citées par Moïse de Khorène (II, 27) qui les dit être transportées et établies à Édesse par Abgar même, pendant la restauration de cette ville. Elles sont mentionnées aussi presque dans le même ordre par Jacques, évêque syrien de Seroug, dans son discours sur la Chute des idoles païennes.
  46. Nabou ou Naboc parait être la divinité particulière de l’Osrhoène, très-honorée chez les Chaldéens anciens, dont plusieurs rois portent le nom, p. e. Nabupolassar, Nabuchodrossor, Nabuzartan, etc. Chez les Sabéens Nabic est la planète Mars, mais on dirait que dans Édesse elle personnifie le Soleil.
  47. Divinité bien connue de la Babylonie.
  48. J. de Seroug, au lieu de celui-ci cite d’autres noms, et parmi lesquels comme principal Bel-Shemin, nommé Bar-Shamin par notre M. de Khorène (II, 14) qu’on adorait comme le maître des cieux. On connait à Haran ou Charrée le temple de Bessine, la déesse Lune, qui restait debout même au IVe siècle, et qui fut honorée par Julien l’Apostat.
  49. On ne connait pas précisément l’équivalent de Tharatha ou Thartha dans le panthéon grec ou romain : on la croit une divinité féminine de Janus, et comme le symbole de la Lune, ou de Diane même ; selon d’autres elle serait Rhéa ou Cybèle.
  50. Il faudrait corriger ce nom en Abougiens, ou plutôt Mabougiens, qui seraient les habitants de Membèje ou Hiérapolis des Grecs, comme le fait supposer J. de Seroug, en le dérivant du nom de Maboug, d’où la ville même serait appelée ville des dieux, ou Diospolis ; c’est le même sens que donne aussi le nom grec de Hiérapolis ; — Chez les anciens Assyriens, on voit souvent une divinité en forme d’Aigle, on la croit la même que Nesrac ou Nisroch (II Rois, XIX, 37 ; Isaïe XXXVII, 38).
  51. Sans doute il parle contre les Sabéens, et les adorateurs des corps célestes.
  52. Il semble qu’il fasse allusion aux tremblements de terre, dont en effet le ravage n’est pas inconnu dans ces contrées, et qui peut-être étaient une cause de superstition pour leurs habitants.
  53. Il semble que les secousses de la terre à l’heure de la mort de notre Sauveur furent assez fortes et sensibles assez loin.
  54. Il faut que ces paroles, si elles sont de S. Thaddée, aient été dites au moins quelques années après l’Ascension de J.-C. et non pendant cette année même ou la suivante, afin que l’Évangile pût être prêché et reçu à ce point.
  55. Eusèbe, pas plus que Moïse de Khorène n’ajoute pas au nom d’Édesse l’épithète d’imprenable, qui d’ailleurs est cité par presque tous les historiens du moyen âge et par les Byzantins, S. Éphrem en tête, mais qui semble inventée par les Édesséens eux-mêmes.
  56. Nous ne croyons pas que S. Thaddée eût prononcé le mot même de la Trinité, d’autant plus que l’original syrien porte aux trois noms glorieux.
  57. L’original syrien ajoute, d’Anan son confident.
  58. Moïse de Khorène ne nomme qu’un seul des fils d’Abgar, son successeur même Ananoun (qui signifie en arménien sans-nom) : les Syriens parlent de deux fils, tous les deux nommés Maanou, nom commun aux rois d’Édesse ; d’autres ajoutent, selon Cureton, deux autres fils, Sévérus et Hérode, ce qui ne paraît pas vraisemblable.
  59. Notre traducteur (arménien) dit խոյր qui signifie ordinairement la tiare ou coiffure royale.
  60. Dans le syrien les chefs des prêtres ou pontifes.
  61. Cureton lit Dicou.
  62. Selon Cureton, excepté le grand autel.
  63. Aggée selon le syrien, (v. la note pag. 15).
  64. Cureton traduit, who made chains and headbands of the king, cependant il admet aussi notre traduction, qui est d’ailleurs conforme à l’histoire de Moïse de Khorène.
  65. Ce sont ceux mêmes, mentionnés aussi sur la fin de cet ouvrage, qui furent les successeurs d’Addée ; Philote que le syrien nomme Baloude fut le premier, et eut pour son successeur Barshlama nommé aussi Abshlama ; quand à Barsemi, il vivait au temps de l’empereur Trajan ; il est mentionné dans notre Ménologe ; Cureton en a publié la vie traduite du syriaque, dans le même livre que cette Lettre d’Abgar.
  66. Les Actes des Apôtres de S. Luc ne furent rédigés, que vers l’an 51, les Évangiles un peu avant ou après ; aucun d’eux n’était publié pendant l’apostolat de S. Thaddée selon notre chronologie : il faut donc supposer qu’ils sont introduits ici par l’auteur de cet ouvrage ou par un autre postérieur.
  67. Notre traducteur ancien paraît n’avoir pas connu le sens du mot syriaque ; aussi transcrit-il le même mot en arménien ՛ի մղալաշէիյ, malouchée.
  68. Nous avons déjà observé (pg. 36) que la dénomination de la S.e Trinité n’était pas encore en usage au Ier siècle. D’ailleurs le D.r Cureton (p. 158) lit ici dans le syrien Ditornon ou Ditonron qu’il ne comprend pas, et s’imagine qu’il pourrait signifier le Diatessaron, c’est-à-dire la concordance des Évangiles faite par Tatien le syrien, qui vivait au commencement du IIe siècle. Nous prions les syriologues de nous éclairer sur ce point : cependant on voit d’après ce qui suit dans l’original, que toutes ces recommandations sur les fêtes de l’église sont introduites après coup.
  69. On voit un peu plus bas que c’est de l’Assyrie qu’il parle.
  70. Moïse de Khorène parle aussi (II, 33) de Nerseh, qu’il assure être fils d’Artaxès roi des Parthes, et gouverneur de la Babylonie.
  71. Cette lettre est rapportée par Moïse de Khorène (l. c.) sans doute tirée des archives d’Édesse, et ainsi conçue : « Abgar roi d’Arménie, à mon fils Nerseh, salut. J’ai reçu ta lettre et tes compliments, et j’ai délié Péroze de ses fers en lui remettant ses offenses : si cela te fait plaisir donne lui le gouvernement de Ninive. Quant à ce que tu m’écris de t’envoyer ce médecin qui fait des miracles et qui prêche un autre Dieu supérieur au feu et à l’eau, afin que tu puisses le voir et l’entendre ; sache qu’il n’était pas un médecin selon l’art humain, c’était au contraire un disciple du fils de Dieu créateur du feu et de l’eau : il a été envoyé en Arménie, à sa destination. Mais un de ses principaux compagnons, nommé Simon*, est envoyé dans les provinces de la Perse : fais-le chercher et entends-le, quand ton père Ardachès aussi voudra faire de même. Il guérira tous les maux, et montrera le chemin de la vie ».

    * C’est l’apôtre Simon Zélotes.

  72. On trouve chez Moïse de Khorène deux lettres d’Abgar à l’empereur Tibère, dont la première est à peu près identique à celle qu’on lit dans cet ouvrage ; la voici : « Abgar, roi d’Arménie, à mon Seigneur Tibère empereur des Romains, salut. Je sais que rien ne reste ignoré de ta majesté ; mais comme ton ami fidèle, je vais te faire encore mieux connaître les faits par écrit. Or les Juifs qui habitent les pays de la Palestine, se sont rassemblés pour crucifier Jésus (qui n’avait commis le moindre crime) malgré tant de bienfaits, de prodiges et de miracles qu’il a accomplis en leur faveur, jusqu’au point de ressusciter les morts. Et sache bien que ce n’est pas là les effets de la puissance d’un simple homme, mais de Dieu. En effet, pendant le temps qu’ils l’ont crucifié, le soleil s’obscurcit, la terre s’agitant fut ébranlée ; et lui même trois jours après ressuscita d’entre les morts et apparut à plusieurs personnes. Aujourd’hui en tous lieux son nom invoqué par ces disciples produit des miracles éclatants, ce qui m’est arrivé à moi-même, à n’en pas douter. Ta majesté saura désormais ce qu’elle doit ordonner à l’égard du peuple Juif qui a commis ce forfait ; elle pourra écrire un ordre par tout l’univers pour adorer le Christ comme vrai Dieu. Santé ».
  73. Cette lettre diffère assez de celle que rapporte Moïse de Khorène (l. c.) et semble adaptée après coup pour répondre aux deux lettres d’Abgar dont la seconde n’est pas relatée ici, mais qui se trouve aussi chez Moïse de Khorène.
  74. M. Cureton lit Aulbinus dans le texte syrien et le croit forfait ; il n’en est pas moins dans notre texte arménien, qui d’ailleurs fait rappeler le nom Plinius, bien qu’il n’y eut pas dans ce temps là aucun gouverneur ou proconsul de même nom ni en Syrie ni ailleurs. On connaît bien le gouverneur Albinus, mais il est postérieur, c’est-à-dire au temps de Néron. Quant à l’époque en question c’était Vitellius gouverneur de la Syrie (Tacite, Ann. VI, 32), et avant lui Aelius Lamia (Id. ib. 27) : or il paraît que c’est à l’un de ces deux derniers que fait allusion notre ouvrage.
  75. Dans sa lettre telle quelle se trouve chez Moïse de Khorène, Tibère se montre assez pleinement convaincu de la dignité de Jésus pour le ranger parmi les dieux, et il se plaint de l’opposition du Sénat : or ce fait vient d’être confirmé par le grave témoignage de Tertulien (Apol. 5.), aussi bien que par Eusèbe. Le dernier non seulement en parle dans son Hist. Eccles. (II, 2) mais il indique aussi dans les notes de sa Chronique : « Tibère menaça de faire tuer tous ceux qui parleraient mal des Chrétiens ».
  76. Ici notre texte écrit Artidias Արտիդիաս, que nous avons corrigé selon la lecture suivante : tel est aussi ce nom dans le syrien. D’ailleurs cet homme Artidias ou Aristide n’est pas connu dans l’histoire. Confonde-t-il notre archiviste ou rédacteur de cette histoire Aristide avec Ariston de Pella qui vivait à une époque postérieure sous Adrien, et qui outre sa relation de la rébellion des Juifs, avait écrit d’autres faits de l’empereur Adrien et de notre roi Artachès II, dont il était devenu le secrétaire ? (Moïse de Khor. II, ch. 60).
  77. C’est ici qu’il faut placer la seconde lettre d’Abgar à Tibère, conservée chez Moïse de Khorène.
  78. Cureton lit mais avec doute, Thicuntha au lieu de Nuthicontha, noms tous deux inconnus dans la géographie. Il faut d’ailleurs se rappeler que Claude avant de monter sur le trône habitait en cachette, dans des lieux retirés et isolés : peut-être c’est le nom d’une de ses retraites.
  79. Cureton écrit Artica, et il croit qu’on pourrait aussi lire Ortyka au lieu d’Ortygia près de Siracuse. Tibère habitait ordinairement à Caprée, mais il avait plusieurs villas à l’entour ; peut-être c’en était une. Si d’ailleurs il était allé en Espagne, selon sa promesse à Abgar, cela pourrait être Aratuca, ville de la province Tarraconensis : mais les historiens sont unanimes à dire que Tibère ne sortit de son île que deux fois seulement pour aller à Rome, et même il rebroussa chemin.
  80. C’est l’empereur Caligula, petit-fils et successeur de Tibère.
  81. Toujours c’est la guerre d’Espagne.
  82. Il est peu probable qu’au temps de Thaddée il existât des lecteurs (ordre mineur) dans l’église.
  83. Ce mot visiter ou aller manque dans notre texte : mais le fait le plus curieux c’est qu’à partir de ce moment les deux textes, le syrien et l’arménien se séparent l’un de l’autre ; en ce sens que tandis que le dernier raconte le départ de Thaddée comme pour s’en aller en Orient, le premier nous montre son départ de la vie : le voyage de notre texte arménien est la préparation de la mort dans le syrien. Si cela était vrai, il faudrait tout-à-fait renverser l’édifice de notre histoire et de notre croyance ecclésiastique, qui soutient sans jamais en avoir douté, que l’apôtre Thaddée après avoir accompli sa mission chez Abgar, s’en alla, avec des lettres de recommandation de ce roi, en Arménie, chez Sanadroug, neveu d’Abgar et roi du pays, où il convertit la fille de ce dernier roi, qui enfin les fit martyriser tous les deux, et sa fille (Santoukhde) et l’Apôtre.
  84. Le syrien ajoute en prévenant qui était dans l’ordre des diacres ; comme ensuite pour Absalima, qui était clerc ou lecteur : tous les deux semblent d’une rédaction plus moderne.
  85. Le texte syrien dit Senac fils d’Avida et Péroze fils de Patrice ; il faut que le copiste arménien ait ici fait une méprise. Tacite (Annal. VI, 31, 32) fait mention d’un Sinnace envoyé par les Parthes à la cour de Tibère.
  86. Le syrien dit « les règles et les lois que les disciples établirent à Jérusalem » ; par lesquelles il comprend peut-être les Canons ou les Constitutions attribués aux Apôtres, qui se trouvent aussi dans le recueil des Canons de notre église, et qui sont traduites du syrien : dans ce texte original ceux-ci viennent d’être attribués à Thaddée même.
  87. Cureton traduit pour ressusciter.
  88. Le texte syrien a de plus : « car c’est assez pour leur misère leur pauvreté même ».
  89. S. Luc, IX, 62.
  90. Nous avons déjà remarqué qu’au temps de l’apostolat de notre S. Thaddée aucun des livres du Nouveau Testament n’était pas encore écrit ; il y a donc ici sans doute une interpolation ; mais peut-être elle est assez ancienne, et remonte au temps même des disciples immédiats de S. Thaddée, pendant que les livres ici mentionnés seraient publiés, tandis que les autres (tels que les Épîtres encycliques et l’Apocalypse) n’auraient pas encore paru. Les Syriens soutiennent qu’Abgar fit traduire tout le Vieux Testament à Thaddée même.
  91. Ce morceau entre deux astérisques n’est pas d’accord avec le précédent et d’ailleurs il est inconséquent et erroné, et tout-à-fait apocryphe et interpolé. Une preuve éclatante en est que ce morceau se trouve écrit détaché dans quelques unes de nos collections de Canons et de sermons, voire même dans les livres syriens, d’où l’a traduit aussi Cureton et publié avec le texte de l’ouvrage principal (pag. 108).
  92. Le syrien dit, « Là il nous rendra cet héritage, comme vous venez nous le dire ».
  93. Comme nous avons indiqué (N. 2, pg. 46) le texte syrien va jouer ici le rôle de la mort de l’Apôtre : il dit en conséquence, « parce qu’il allait mourir ».
  94. Le syrien : « beaucoup de robes précieuses, pour qu’il en pût être enveloppé dans son enterrement ».
  95. Le syrien : « ni dans ma vie, ni maintenant que je vais mourir ».
  96. C’est le sens des paroles de Notre Sauveur, mais il n’est pas dit ainsi mot à mot.
  97. Le 14 du mois iar selon le syrien ce qui correspond aux 14 d’avril, et qui tombait en effet un jeudi l’année 36 de l’ère vulgaire, année que l’histoire de notre nation constate comme celle du départ de Thaddée de chez Abgar vers la Grande Arménie.
  98. Le syrien : « il abandonna le monde », c’est-à-dire il mourut.
  99. Ici le syrien ne dit ni mort ni départ, mais purement qu’on s’affligeait pour lui.
  100. Tout ceci est arrangé dans le syrien comme il suit : « Il lui fit faire des funérailles avec grande pompe et honneur, comme on en fait pour un personnage primier ; et le mit dans un sarcophage sculpté à la main, là où on avait enseveli les prédécesseurs d’Abgar, les rois de la race d’Arié : c’est là qu’il le reposa avec beaucoup de piété et douleur. Et toute la foule de l’église y allait de temps en temps prier dévotement en célébrant chaque année le jour de sa mort, comme le leur avait prescrit et ordonné l’apôtre Addé lui-même, et selon l’ordonnance d’Aggée ».
  101. Ici encore le texte syrien s’éloigne un peu du nôtre.
  102. Les premiers Canons (apocryphes) des Apôtres dont nous avons une traduction ancienne faite du syriaque, et qui dans l’original sont attribués à Thaddée même, font appartenir à son diocèse Édesse, Nisib, l’Arabie limitrophe à la Mésopotamie, et l’Arménie même selon le texte arménien : tandis que dans le syrien notre pays est donné avec la Perse, la Médie, l’Assyrie et d’autres encore en partage à Addée le disciple de S. Thaddée.
  103. On n’est pas sûr si c’est aux personnages les plus distingués parmi les deux sexes ou aux têtes mêmes des personnes qu’on fait ici allusion. Le syrien dit tout l’état, ce qui signifierait selon Cureton le clergé. — Les éloges suivants un peu variés dans le texte syrien, sont probablement d’une rédaction postérieure.
  104. Non pas quelques années mais seulement, après quelques mois qu’arriva la mort d’Abgar selon notre histoire, avant qu’il reçut la réponse de sa seconde lettre à l’empereur Tibère. Or, comme ce dernier mourut le 16 mars de l’an 37, et que l’apôtre Thaddée avait quitté Édesse le 14 d’avril précédent, la mort d’Abgar doit être arrivée dans cet espace de onze mois, et probablement vers la fin de l’année 36. Ce qui est attesté d’ailleurs par tous nos historiens qui assignent pour le règne d’Abgar 38 ans commençant l’année 2 avant l’ère vulgaire. La Chronologie d’Édesse lui attribue aussi 37 ans et un mois de règne, mais en en reculant le commencement, elle en met la fin l’année 45.
  105. Le syrien ou peut-être son traducteur anglais omet la dénomination évêque. Quant à cette histoire du martyre d’Addée, Moïse de Khorène l’a presque copiée mot à mot (liv. II, 34). Quelques historiens byzantins (Cedrenus et le Porphyrogène entre autres) croient avec les Syriens que le fils d’Abgar et son successeur fut aussi bon chrétien que son père : tandis que le fils de ce dernier nommé aussi Abgar serait mécréant et persécuteur des chrétiens ; il aurait régné selon la chronologie Édesséenne de l’année 65 à 86 ; et ce serait dans ce même espace qu’Addée fut martyrisé. Cela est prouvé, selon Cureton par un monument très-ancien, d’un manuscrit autographe des Évangiles par Addée même écrit vers l’année 78 (Cf. Assemani Bibl. Orient. II, 486). Cependant selon notre histoire la mort d’Addée ne suivit que de trop près celle d’Abgar.
  106. Naturellement le Syrien rappelle simplement la mort de Thaddée et non pas le martyre.
  107. Le successeur immédiat d’Addée Philote est assurément ici confondu avec un de ses homonymes qui peut-être n’est autre que Bulitus archiviste d’Édesse, mentionné dans la Chronologie édesséenne, dans l’année 207, dans laquelle celui-ci avec l’aide d’un Bardinus recueillit les édits et les faits d’Abgar rédigés anciennement par Mar Jabas-Barsemi (Mar Ihab fils de Shames) et Cayumas Bar Magardate (fils de Mehrdate). — Assem. Bibl. Orient. I, 393. — Cureton, 143.
  108. Sérapion évêque d’Antioche mourut vers l’an 211, le pape Zéphirin, 218. Or il n’y a aucun doute que la liste des successeurs d’Addée et de Philote fait ici défaut jusque vers le commencement du IIIe siècle, époque à laquelle vivaient également Zéphirin, Sérapion et Bulitus l’archiviste. Ceci vient d’être prouvé jusqu’à l’évidence par l’épilogue de la martyrologie de l’évêque Barsemi, publiée par Cureton dans ce même ouvrage (p. 71) et dans laquelle Philote est encore mentionné comme étant consacré par Sérapion, celui-ci par Zéphirin, et ce dernier non pas immédiatement par Simon Céphas, comme il est dit ici, mais par Victor, et celui-ci par Éleuthère, et ainsi de suite en remontant jusqu’à l’apôtre S. Pierre. Bien que, là même il y ait quelque confusion dans le récit de la consécration des évêques d’Édesse ; cependant on lit aussi clairement la nomination de Philote le premier. Nous avons donc d’après tout cela une série de cinq premiers évêques d’Édesse ainsi qu’il suit : 1, Thaddée l’apôtre, 2, Addée le coiffeur, 3, Philote ou Balut, 4, Abshalima, 5, Barsemi, qui reçut la couronne du martyre l’an 106. Le compilateur syrien suppose que Barsemi a été consacré par le pape Fabien : or, comme ce pontife vivait vers la moitié du IIIe siècle, Barsemi ordonné par lui doit être distinct du premier, comme Philote consacré par Sérapion l’était du premier. D’ailleurs on voit et par ces citations et par d’autres épilogues des légendes des Saints syriens, que leurs rédacteurs confondent ou bouleversent toute suite chronologique.
  109. C’est véritablement pendant 25 ans que S. Pierre tint le pontificat à Rome ; ce n’est pas cependant au temps de Tibère, mais sept ans après sa mort que le prince des Apôtres vint à Rome. Mais si on calcule cette période de 25 années depuis l’ascension de J.-C. elle commence en effet sous Tibère, et la 25e année tombe la 58e ou 59e de J.-C., époque à laquelle on devrait alors assigner la première composition de cet ouvrage, c’est-à-dire celui même de Laboubnia.
  110. Tibère régna 23 ans ; mais seulement 13 ans à Rome, le reste à Caprée : comme dans le texte syrien son nom manque, Cureton doute que ce soit l’empereur Claude.
  111. Le syrien ajoute ici un mot, qui parait manquer par mégarde dans l’arménien, et selon lequel on devrait traduire, « et les affaires dont on les entretient ».
  112. Nous avons dit dans la préface que Moïse de Khorène nommait l’auteur de cet ouvrage Leroupna fils d’Abdaschar : ici son père est nommé Anac selon l’arménien, Sénag selon le syrien, nom déjà mentionné dans cet ouvrage (pg. 46) quant à Abdaschar qui vient ici être appelé Abdisharac et dans le syrien Ebedshattaï, il est présenté comme grand-père de Léboubnia. Il faut d’ailleurs remarquer que dans les transcriptions des noms sémitiques on confond souvent les lettres N et R (Ն, Ր), on écrit p. e. Sanasan et Sarasar le nom du fils de Sennacherib : ainsi les noms de Sénag et de Scharac ou Sarac ne diffèrent pas entre eux ; et par conséquent Abdisharac ne signifierait rien que fils de Scharac, et par dernière conséquence Moïse de Khorène n’aurait pas grand tort s’il nous présentait Laboubnia tout simplement comme fils de Scharac ou Anac.
  113. Dans notre texte Anna, tandis que le Syrien écrit Hanan.