Lettre d’un voyageur

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Calmann Lévy (p. 263--).



LETTRE D’UN VOYAGEUR


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IMPRESSIONS DE LECTURE ET DE PRINTENPS


À M. ALEXANDRE MANCEAU


Tu veux savoir l’emploi de mes quatre journées de voyage. Ce n’est pas long, le récit d’un voyageur qui ne voyage plus, et le mien pourrait se résumer en quatre mots : j’ai fait douze lieues en lisant, j’ai écouté chanter un oiseau, j’ai vu couler la Creuse. J’ai dormi à Gargilesse, j’ai herborisé un peu, je suis revenu par le même chemin, lisant le même livre. J’ai fait halte sous le même arbre où chantait le même oiseau. Voilà les grandes aventures de mon excursion, et ce n’est guère la peine de les écrire ; mais tu veux une causerie et un voyage. Tout est voyage dans le voyage de la vie, tout est sujet de causerie entre vieux amis.

Je suis donc parti ce matin, mercredi, par un temps magnifique, dans la petite voiture ouverte que traînent les deux petits chevaux blancs conduits par le pacifique Sylvain, — et j’ai ouvert le livre.

Quel livre ? Ni roman, ni drame, ni poëme ; un livre que je ne sais comment classer. Est-ce critique ou philosophie ? Mais la mission de la critique, c’est de chercher le pour et le contre, et ceci est une affirmation. Philosophie ? Peut-être : philosophie de la critique, à un point de vue très-absolu sans doute, mais très-hardi et très-grand.

Chose singulière, tout en lisant, je n’étais pas absorbé dans un autre. Je vivais pour mon compte, je voyais le ciel, je sentais le beau temps et les parfums du mois d’avril. Je comptais les changements d’horizon, comme quand on va devant soi pour soi. Tout était bien-être et satisfaction. Le livre ne dérangeait rien en moi et ne diminuait rien autour de moi. C’est le propre des belles choses de vous faire vivre doublement. Cela tenait aussi à la nature du livre. Les récits d’événements, les luttes de passions, emportent l’esprit sur un point donné de l’agitation humaine. Tu sais que certains romans anglais, dont je n’ai certes pas envie de médire, Jane Eyre, Copperfield, la Femme en blanc, etc., nous ont fait faire parfois cent lieues en chemin de fer, côte à côte, sans nous rien dire, sans rien voir devant nous, sans rien entendre autour de nous. Séduction et habileté de l’art ! Mais ce grand livre que je tiens aujourd’hui appartient à de plus hautes régions de la pensée. Il vous appelle à la recherche des choses du ciel. C’est le génie humain déifié. C’est un hommage rendu à William Shakspeare et signé Victor Hugo.

Les poëtes ne sont pas toujours des penseurs ; mais celui-ci ne semble admettre au rang des poètes vraiment grands que ceux qui pensent profondément. Il établit une sorte de pléiade de morts illustres, et, si l’on peut souhaiter de la voir plus complète, du moins on n’est tenté d’exclure aucun de ses élus. Mais là n’est pas le but de sa recherche : il soulève une question bien plus grande, une question qui, tu vas t’en souvenir, nous a bien souvent préoccupés, toi et moi. La science, disons-nous, marche toujours. Le moindre écolier d’aujourd’hui surpasse, dément et annule les plus illustres savants du passé. Ceux de ce matin redressent déjà ceux d’hier soir. La science passe sa vie à trouver.

Et pourtant nul poëte, nul artiste des époques civilisées ne peut se vanter de surpasser ceux des âges primitifs et des époques barbares. Orphée sera toujours Orphée. Dante ne détrône pas Eschyle ; Shakspeare n’est pas dépassé par Corneille ; le Parthénon reste sublime modèle en face de la renaissance, réminiscence sublime. Les moyens de l’art progressent, le génie de l’art ne progresse pas. On sait mieux orchestrer un opéra qu’au temps de Haendel ou de Pergolèse ; l’harmonie des vieux maîtres n’a pourtant pas besoin d’être complétée ou rafraîchie. Augmenter la puissance du son n’ajoute rien à l’idée. Il est bon qu’on puisse faire apparaître de véritables spectres sur la scène, mais cela n’ajoute rien à la terreur morale de l’apparition de Banquo.

Tu en concluais quelquefois que l’homme n’est pas perfectible. Mon cher enfant, tu vas être bien fier : tu avais raison ; mais j’avais raison aussi de m’obstiner à voir le progrès dans l’homme. Écoutons Victor Hugo.

Il nous démontre admirablement, et sans réplique, que, par un côté de son être, l’homme acquiert toujours, tandis que, par un autre côté, tout lui a été acquis dès le premier jour de son apparition sur la terre. L’expérience, le calcul et l’observation sont dans l’homme à l’heure de son avènement tout aussi bien qu’à l’heure de sa maturité, et ces grandes facultés sont perfectibles en ce sens qu’elles ont un champ illimité de développement à parcourir. De là les progrès toujours relatifs de la science, mais toujours nécessaires, toujours possibles, toujours respectables. Long tâtonnement, monceau fourmillant de rêves, engendrant le réel. Ô erreurs sacrées, mères lentes, aveugles et saintes de la vérité ! Je cite, peut-on mieux dire ?

« Rien de pareil dans l’art, ajoute-t-il. L’art n’est pas successif, tout l’art est ensemble. »

C’est qu’en effet l’art, c’est le résultat du sentiment et de l’imagination, et qu’en ce sens il est quelque chose d’absolu, de non perfectible par conséquent. Il n’a pas été nécessaire à l’homme de savoir la distance de la terre au soleil pour sentir et pour exprimer l’éclat du soleil. Avant d’être une planète, la lune a pu apparaître comme une déesse. Le pâtre inculte qui le premier a été vivement ému de la splendeur des étoiles a été aussi près des étoiles par l’élan de son âme que Galilée par ses calculs. L’idéal de l’art n’a pas besoin des certitudes de la science. La science peut agrandir les horizons du poëte, elle n’ajoute rien à l’énergie de ses organes. Ouvrez l’espace à l’aigle, vous ne ferez pas pour cela pousser ses ailes ; elles avaient poussé dans le nid, dans l’œuf. Dieu a donné des ailes à la pensée de l’homme, elle a toujours su planer au plus haut de l’idéal.

C’est une admirable loi. L’espèce est créée dans toute sa puissance et telle qu’elle doit exister à jamais. Sans cette puissance de l’art, qui est le témoignage de la virtualité humaine, la science ne serait pas progressive. Elle se serait arrêtée dès ses premiers pas. La loi religieuse voulant enchaîner l’expérience au nom de l’idéal, la loi scientifique voulant enchaîner l’idéal au nom de l’expérience, erreurs profondes, tentatives insensées !

L’homme peut conquérir la science, parce que l’art et la poésie lui ont révélé de tout temps la possibilité d’atteindre l’inaccessible, et voilà qu’aujourd’hui de grands esprits qui se croient peut-être matérialistes ou que l’on veut croire tels, Renan, Taine, etc., nous disent qu’un jour la science s’arrêtera, parce qu’elle aura absorbé l’univers dans sa lumière. Elle sera donc entrée comme l’idéal dans le domaine de l’absolu ? Les deux faces de la virtualité humaine seront donc complètes ?

Alors, voici la question éclaircie, la querelle terminée. Comme toujours, c’était affaire de mots. Quiconque lira de bonne foi ce que je viens de lire se sentira calme et content, content de l’homme et de Dieu. Renvoyons les objections à ce magnifique livre l’Art et la Science, qui fait partie du livre sur Shakspeare, et qui se termine par ces mots profonds : Telle est la loi peu connue de l’art.

Cela est vrai. Cette loi était mal connue, parce que la route était mal explorée. Les historiens nous disaient : « Le progrès a des faces diverses, ou, si l’on veut, des racines dans tous les sens ; l’une croît et pousse, l’autre ’s'étiole et s’enfouit. À telle époque, la politique est en bonne voie et l’art s’endort. L’industrie devient florissante à une autre époque, la métaphysique alors est étouffée. Raison et poésie, expérience et sentiment, viennent tour à tour prendre les rênes de l’esprit humain. » C’était proclamer que les deux grandes forces du genre humain sont irrévocablement ennemies, et que l’une des deux doit toujours tenir l’autre sous ses pieds. Constatation d’un fait, mais triste loi ! Je crois davantage désormais au poëte qui me dit : « Toutes les lois sont belles. Ce qui est triste et fatal est illégal devant Dieu. »

Ce qui a créé la grande objection contre le progrès, la science toujours dépassée contre l’idéal indépassable, c’est au fond la grande lutte entre le savant et l’artiste. Chose étrange, tous les savants n’ont pas la certitude de la loi de progrès, qui cependant est le domaine inépuisable et indéfini de la science ; par contre, la plupart des artistes croient au progrès, bien que pour l’art il n’y ait pas de progrès possible. Évidemment personne ne s’était compris jusqu’à présent. Au nom de la raison, le savant disait : « N’allons pas vite, et doutons de tout ce qui n’est pas prouvé. » Au nom du sentiment, l’artiste disait : « Allons vite et toujours ; il y a toujours plus et mieux que ce qui a fait sa preuve. » Doute trop modeste du savant ! Espoir trop enivré de l’artiste ! L’un a déjà derrière lui tout ce qui peut être atteint ; l’autre a encore devant lui tout ce qu’on pourra atteindre.

Et pourquoi, rentrant en lui-même, chacun de ces grands travailleurs serait-il attristé de reconnaître son erreur ? Si la science n’est jamais finie et ne s’arrête à aucun homme, quelque prudent ou quelque audacieux qu’il soit, n’est-ce pas le côté éternellement fécond et sublime de la science ? Cette découverte, qu’il est une force destinée à engendrer une plus grande force, n’est-elle pas la grande lettre de noblesse du savant ? Noblesse à nulle autre pareille, puisqu’au lieu de dégénérer elle s’épure et s’élève d’une génération à l’autre.

Et si l’art est le domaine du fini, en ce sens qu’il a, en tous lieux et en tous temps, atteint sa perfection intrinsèque, n’est-ce pas pour l’artiste une magnifique grandeur que d’appartenir à cette race où chacun fait sa noblesse soi-même, sans espoir de dépasser ses aïeux, mais avec la certitude de n’être point dépassé par ses descendants ? Aucun grand poëte, aucun grand artiste ne monte sur la Me d’un autre. Tous sont égaux dans la région où la grandeur existe. Bossuet ne dévore pas saint Paul, Molière n’anéantit pas Aristophane, Beethoven ne fait aucun tort à Mozart. L’idéal est l’idéal dans tous les milieux, dans toutes les langues. Là où il n’y eut pas d’idéal, il n’y eut pas de grandeur réelle. Là où l’idéal trouva l’expression digne de lui, il n’y eut pas d’hiérarchie pour ce poëte. Il entra dans le cercle des égaux. Quiconque aura une grande somme de facultés équivalentes, quelque différentes qu’elles soient, peut y entrer à son tour.

Mais l’homme a une mission correspondante à ses facultés ; il doit chercher à jamais le moyen d’être mieux, plus tranquille et plus heureux matériellement et moralement sur la terre. Il aura l’esprit de découverte, l’industrie, l’observation des faits, le génie de la déduction. Il voudra et saura lutter contre les forces ignorées de la matière, il pénétrera peu à peu et patiemment ses secrets. Ceux que le hasard daignera lui révéler, il en tirera un immense profit ; il constatera les lois de l’univers, et, pendant que dans la nuit du passé le prophète inspiré aura entrevu la face de Dieu et senti passer le souffle de l’infini, lui, le raisonneur, l’expérimentateur, il déclarera, après de longs siècles, qu’il sait pertinemment certains secrets de la Divinité pressentis vaguement par le poëte.

Pour monter dans l’infini, il ne faut qu’un élan au poëte. Ce qu’il y voit se confond souvent et se trouble ; mais par le vol, par l’aile, par l’ instrument, quel qu’il soit, littérature ou musique, sculpture ou peinture, l’action de s’élever, c’est l’art, et quiconque s’élève réellement fait tout ce que l’homme peut faire à lui seul.

Le savant monte autrement ; il se méfie de ses ailes, il gravit des échelons, il mesure, il suppute, il observe, il ne peut se passer du vaste attirail construit par le concours de ses devanciers. Il est le dépositaire sacré des notions positives, il ne lui est pas permis d’en ajouter une nouvelle à la masse sans l’avoir éprouvée de toute sa force. Et sa force le trompe souvent ! Et lui aussi, arrivé à une certaine région, il voit trouble ! N’importe, il s’élève quand même, et par lui la connaissance humaine s’enrichit sans cesse. Tout n’est pas erreur, même dans la moins parfaite vision du savant sincère, et chacun dans cette voie fait tout ce que l’homme peut faire avec l’aide des autres.

Le poëte peut dire moi, le savant doit dire nous. J’aime quelquefois le savant plus que le poëte, je ne puis me passer de lui. Ce qui est à lui est à moi, il donne tout ce qu’il a. Le poëte garde tout pour lui seul, il ne peut rien communiquer de sa force. Je le respecte autant, je l’admire davantage, je le redoute un peu. Tel il m’apparaît du moins dans ce fier livre que je lis : Isaïe, Eschyle, Homère, Dante, Shakspeare, Goethe, sont de grands solitaires dont nous relevons tous, mais qui ne relèvent de personne. Ils sont nos souverains ; les savants sont nos frères ; ceux-ci peuvent nous rendre savants comme eux-mêmes, il ne s’agit que de les étudier. Vous étudierez en vain les grands artistes, vous pourrez les copier, vous ne leur prendrez rien pour cela.

L’artiste, c’est l’initiative ; le savant, c’est l’initiateur. Celui-ci représente l’humanité, l’artiste ne représente que l’individu ; mais, pour être initiés, il nous faut bien l’un et l’autre, celui qui voit et celui qui fait voir. Confondons-les dans notre culte, ces pères sacrés de l’intelligence ; ne discutons plus leurs mérites respectifs, ne souffrons plus qu’ils se disputent ; que l’un ne soit plus l’insensé, l’autre le pédant. Réservons avec Molière notre gaieté pour les faux poètes et les faux savants. Et surtout qu’on ne se serve plus des mânes illustres comme d’un argument contre le progrès !

Je résumais ainsi dans mon esprit, et dans la forme la plus vulgaire possible, afin de m’habituer à la face pratique de ces hautes vérités, ce livre dont l’incomparable expression ne peut être indiquée, — toujours l’impossible transvasement de l’individualité puissante, — lorsque Sylvain me tira de ma méditation en me disant :

— Nos bêtes ont faim, et voilà de l’ombre. Nous avions fait six lieues en un instant. L’ombre est encore rare : les chênes et les ormes n’ont que des feuilles bien jeunes, plus blondes que vertes ; mais il y avait là un jeune pin qui servit d’ombrelle à la halte au bord du chemin. Je restai un moment à regarder ces petits chevaux qui se léchaient l’un l’autre assez bêtement. Ils mangèrent peu d’avoine, ils regardaient l’herbe de la lisière du bois, et tâchaient d’attraper quelques branches du taillis. Évidemment ils n’avaient aucune notion de la propriété. Je m’en allai explorer le bois. Grande différence de climat entre celui-ci et ceux que j’ai laissés à dix kilomètres derrière moi ! Là-bas, les anémones-sylvies étaient passé fleur, comme disent les bonnes gens (après l’anthèse, disent les botanistes) ; ici, elles sont encore en bouton. Beaucoup de petites stellaires velues, beaucoup de grandes stellaires holostées, des houx étincelants au soleil, des nuées de moucherons blancs imperceptibles, une chaleur bénie ! qui ose médire de la chaleur ? un geai amoureux qui tenait les plus absurdes propos à sa dame dans une langue gutturale, enrouée, grotesque : c’était le polichinelle de la forêt. Il me fit rire, j’étais de s bonne humeur ! Le beau est un cordial. Je voulus voir le bout d’une avenue. Je la montai pour la redescendre, espérant découvrir le fond. Je marchai longtemps sous un entre-croisement de branches de chêne, réseau d’ogives noueuses qui recommençait partout et ne se décidait à finir nulle part. C’était fort alléchant, mais j’avais trop écouté la farce du geai, l’heure était écoulée. Je retournai à la voiture, qui m’attendait, et je rouvris mon beau livre.

Je le refermai sur ces mots : Quant à moi, j’admire tout comme une brute ! Admirer, dit-il toujours à propos de Shakspeare, être enthousiaste ! il m’a paru que, dans notre siècle, cet exemple de bêtise était bon à donner… Mais pourquoi dire dans notre siècle ? Notre siècle est encore le meilleur de tous ceux que nous connaissons. Si Voltaire vivait encore, il serait modifié ; il bénéficierait d’un siècle plus mâle que le sien et comprendrait probablement un peu Shakspeare. Il le respecterait du moins… Et puis ne dites-vous pas : « Convenons-en, le grand, le fort, le lumineux, sont à un certain point de vue des choses blessantes ? Être dépassé n’est jamais agréable ; se sentir inférieur, c’est être offensé. Le beau humilie en même temps qu’il enchante, on cherche à se venger du plaisir qu’il vous fait. Une poignée de main d’Hercule vous meurtrit. Le grand a des torts ; il est naïf mais encombrant. La tempête croit vous arroser, elle vous noie. L’astre croit vous éclairer, il vous éblouit et quelquefois vous aveugle. Le trop n’est pas commode. L’habitation de l’abîme est rude. L’infini est peu logeable. — Le génie est intolérant à force d’être lui-même. Quelle familiarité voulez-vous qu’on ait avec Eschyle, avec Ézéchiel, avec Dante ? — Le moi, c’est le droit à l’égoïsme. Or, la première chose que font ces êtres, c’est de rudoyer le moi de chacun. Exorbitants en tout, en pensées, en images, en convictions, en émotions, en passion, en foi, quel que soit le côté de votre moi auquel ils s’adressent, ils le gênent. Votre intelligence, ils la dépassent ; votre conscience, ils la fouillent ; vos entrailles, ils les tordent ; votre cœur, ils le brisent ; votre âme, ils l’emportent. »

Eh bien, oui, c’est vrai. Ne vous étonnez pas des souffrances de la médiocrité, vous qui savez si bien analyser et constater les antithèses de la nature. Autour du fort, il y aura toujours les faibles, et l’ombre des grands chênes gênera toujours les fleurettes de la forêt. Le genre humain n’est pas méchant parce qu’il souffre, et il ne souffre que parce qu’il a besoin de grandir. Vous lui montrez la grandeur terrible et farouche, vous la dépeignez comme il n’est donné qu’à la grandeur de se dépeindre elle-même. C’est beau et bien de la venger des petites injures ; c’est une vigoureuse et salutaire leçon pour ouvrir l’entendement des sourds et l’œil des aveugles ; mais il n’y a pas que des sourds et des aveugles dans ce monde. Et, d’ailleurs, personne n’est infirme pour le plaisir de l’être. Il s’est fait précisément en ce siècle un énorme besoin d’air et de lumière. La raillerie est née de ce besoin. Raillerie, arme des faibles ! a-t-on dit. C’est possible ; mais tout être faible porte en lui sa force avortée ou latente. Je n’aime pas à voir écraser ce qui eût pu vivre. Je veux donc croire que les envieux sont quelques sots par trop malades, et non pas tous les hommes de moyenne taille ; car, pour laisser une gloire si haute et si durable, il a bien fallu que les géants fussent compris et acceptés par une foule de gens qui ne prétendaient pas à leur grandeur.

L’apothéose de Shakspeare se résume chez Victor Hugo par cette strophe : « Le génie est une entité comme la nature, et veut, comme elle, être accepté purement et simplement. Une montagne est à prendre ou à laisser ; son précipice est la condition de sa grandeur. Nous aimons plus ceci et moins cela ; mais nous nous taisons là où nous sentons Dieu. Nous sommes dans la forêt ; la torsion de l’arbre est son secret. La sève sait ce qu’elle fait. Nous prenons les choses comme elles sont, nous consentons aux chefs-d’œuvre, nous ne nous servons pas de celui-ci pour chercher noise à celui-là. Nous sommes bizarres à ce point que nous nous contentons que cela soit beau. Nous ne reprochons pas l’aiguillon à qui nous donne le miel,… et, quant à moi, j’admire tout comme une brute ! »

J’aime cette audace d’enthousiasme, et, pour mon compte je l’accepte de tout mon cœur. Il y a longtemps que je pense qu’il faut mettre au premier rang les œuvres qui ont le plus de qualités, et au dernier celles qui ont le moins de défauts. La critique sérieuse a, dans cette voie, un grand pas à faire, et qu’elle ne tardera certainement pas à faire. Elle respectera la cendre des morts illustres, elle la respecte déjà. La postérité ira de plus en plus effaçant de son contrôle les défauts des maîtres quand il s’agira d’enregistrer leurs qualités. Un temps viendra, un temps est proche, s’il n’est déjà venu, où les élèves de Raphaël admireront Michel- Ange, où vous-même nommerez Rubens à côté de Rembrandt, et n’oublierez pas le nom de Mozart dans votre divine pléiade ; mais, dès aujourd’hui, voici un grand symptôme : où sont les critiques d’une valeur réelle qui les nient ? Un esprit comme Voltaire aux prises avec ces grands noms n’est plus possible. Donc, notre siècle n’est pas aveugle.

Il me fallut quitter Victor Hugo, avec qui je me permettais de causer, pour dire bonjour à notre ami Moreau, Moreau le pêcheur de truites, le guide des voyageurs, quand il y a des voyageurs dans les méandres du ravin ; l’homme qui connaît les sentiers invisibles. Moreau est un homme fin et bon. Tu le trouves beau. Il l’a été ; à présent, il ressemble à un don Quichotte devenu paysan. Il ne sait pas ce que c’est que la pisciculture. Ce nom barbare l’épouvanterait ; mais il passe sa vie à empoissonner la Creuse et la Gargilesse. Il se fait donner tout le fretin des étangs et il lance ses élèves dans les torrents qu’il aime. Il a, pour les faire prospérer, des secrets à lui. Ne le crois-tu pas un peu sorcier ? En tout cas, c’est un bon sorcier qui pense à alimenter bien plus qu’à détruire.

— Pour un poisson que je prends à la Creuse, dit-il, je lui en rends quinze mille.

Et il ajoute, quand on lui parle des idées administratives sur la pisciculture :

— J’en sais aussi long que le gouvernement !

Malgré cette prétention offensante, le gouvernement devrait bien récompenser et encourager ce pauvre artiste qui fait de l’art pour l’art ; mais le gouvernement ne connaît pas Moreau, et, s’il s’occupe jamais de lui, ce sera pour lui faire payer l’amende, s’il s’avise de prendre un goujon au mois d’avril.

Edmond About, vous qui dites avec raison que celui qui plante un arbre a bien mérité de l’humanité, je vous avertis que Moreau, du Pin, travaille nuit et jour pour rien, à repeupler la plus belle rivière de France. Il n’a pas l’ambition de servir le genre humain, dont il n’a guère entendu parler. Il aime la rivière, c’est son idée, il passe sa vie sur les gros blocs dont elle est semée, allant d’une rive à l’autre avec des finesses d’équilibre connues de lui seul, et Dieu sait qu’elle est large et profonde, cette Creuse mugissante, et méchante autant qu’elle est belle ! Et, quand il voit frétiller et bondir des millions de petites nageoires d’argent, il dit :

— Voilà mes petits enfants qui s’amusent.

Moreau est un type ; il vaut le voyage.

Ta maison de Gargilesse n’a souffert d’aucune avarie. Dans ce village d’Arcadie, éminemment gaulois cependant, elle a le mérite d’être toujours pareille à toutes les autres. Entre le rocher à pic et la ruelle en casse-cou, quatre gros murs de micaschiste dur comme du fer et rebelle à la taille, mais qui, en revanche, se fend en lames noires chargées de diorite et semées de paillettes d’amphibole : cela ressemble à de grosses ardoises de jayet. Tu aimes et j’aime aussi les revêtements d’escalier et le carrelage qu’on fait avec cela. On en pourrait couvrir les toits n’était la pesanteur. Dans cette bâtisse rustique, tu me livres deux chambres et quatre lits. J’y viens seul. J’ai quatre lits à mon service. J’ai envie d’y mettre les deux hommes et même les deux chevaux, car j’ignore s’il y aura une écurie, et d’aller dormir à la belle étoile. Il fait si beau ! Le ciel est si pur, la lune si douce, et, là-bas, j’entends les rossignols qui chantent si bien avec la basse continue de la Creuse ! Qu’on serait bien sous ces grands chênes qui surplombent le précipice ! Mais on est vieux, les nuits d’avril sont froides, et on n’est ni Dante, ni Jean de Patmos, ni aucun Père du désert. On est un pauvre bonhomme de la Gaule, on aime son torrent, son chêne et son rocher ; mais on a des enfants et des amis qui vous grondent, si on leur rapporte des rhumatismes. Réflexion faite, on envoie Sylvain à l’auberge, Moreau à ses pénates, les chevaux à l’écurie du voisin obligeant. On allume sa lampe, on fait son lit, on déballe son souper, le plat gaulois, la fromentée dans une écuelle. On le mange avec grand appétit ; on cherche dans le vieux bahut ; on y retrouve une page commencée autrefois, une plume de connaissance, un encrier qui n’a pas trop séché. On écrit ou on n’écrit pas. À minuit, on entr’ouvre le rideau, et, par une lucarne assez claire, on voit, tout au beau milieu du ciel, la lune qui vous regarde avec cette grosse bonne figure blanche où jamais personne n’a pu surprendre la moindre trace de mauvaise humeur.

Et cependant l’a-t-on assez injuriée, assez calomniée, cette pauvre lune ! L’a-t-on assez traitée de patronne des sorciers, de flambeau du crime, de reine des enfers ! On l’a même égorgée. La science l’a déclarée morte parce que l’on n’a pu encore découvrir son atmosphère. Je parierais mon bonnet, si j’en avais un, pour l’atmosphère de la lune. Est-ce que nous la verrions si elle était morte ? Est-ce que quelqu’un a déjà vu la mort ? Quand nous regardons quelque chose qui paraît mort, pendant combien de minutes, pendant combien de secondes et de millièmes de secondes pouvons-nous constater que cet état de mort subsiste ? Il n’est pas, dans la décomposition du temps, de parcelles de temps assez petites pour mesurer les phases infinitésimales de décomposition par où passe ce cadavre déjà en voie de recomposition quelconque : et, depuis que l’homme existe, il verrait ce grand cadavre de planète rebelle aux lois du travail de la vie, qui sont adéquates aux lois du travail de la mort ! — Et quand on pense que les habitants de la lune sont peut-être aussi sceptiques que nous ! Je les vois d’ici nous regardant avec leurs lunettes bleues, — elles doivent être bleues, — et, ne pouvant définir la nature de notre atmosphère différente de la leur, je les entends se dire les uns aux autres :

— Cette pauvre terre ! est-elle assez étouffée sous sa couche de vapeurs et de nuages ! Il est bien impossible que des créatures vivent dans ce liquide où elle barbote. C’est une planète noyée, c’est un astre mort. Paix à sa cendre détrempée !

Quant à moi, je ne puis croire à la mort. C’est une notion qui se refuse à entrer dans mon cerveau. S’il ne s’était servi de ce mot-là, lui qui ne risque rien à se proclamer naïf, je m’écrierais que je crois à la vie comme une brute !

Je lirai encore un chapitre ou deux avant de dormir. — Non, j’aime mieux penser à ceux que j’ai lus ; puis le rideau reste ouvert, et la lune passe au-dessus du grand cerisier en fleur de notre ami le menuisier. Elle éclaire le profil des ruines qui tantôt était dans l’ombre. Tout le tableau a changé d’aspect depuis que je suis là. Cette morte a deux fois enchanté le paysage. Sérénité, tu n’es pas le génie, tu n’es pas le soleil, mais tu n’es pas la mort !

Jeudi. — Le voici, le soleil d’avril, chaud comme un soleil de juin. Il a l’air de me traiter de paresseux. Il me reproche de ne m’être pas levé avec lui. Il méprise le soin vulgaire que je prends de faire mon lit, de balayer ma chambre et de brosser mes habits. Pourquoi, me diras-tu, n’avoir pas amené Marie avec moi ? J’aurais été une heure plus tôt saluer Sa Majesté Soleil. — Oui ; mais Marie, qu’il faut bien laisser dormir le soir, si elle doit s’éveiller dès le matin, m’eût empêché de regarder la lune une heure plus tard.

Axiome : Quand on veut faire la cour à la lune, c’est-à-dire ouvrir son rideau à minuit et flâner aux étoiles à travers les vitres pendant des heures qu’on ne veut pas compter, il faut être seul en son logis.

Vivre seul, tout seul ! — je ne dis pas dans la prison cellulaire, autant vaut se dire enterré, — seul sous un toit où l’on se retire le soir, comme un lièvre en son gîte, pour songer, c’est de temps en temps une bonne chose, si l’on a un but approprié à cette retraite volontaire ; mais la solitude imposée par le sort ou acceptée par le cœur, le toit n’abritant qu’une tête, la privation systématique ou obligatoire de famille ou d’amitié, c’est crime, malédiction ou manie. À notre logis rustique est accolé ce logis que tu sais, logis tout pareil, mais misérable, un taudis. Il y a encore là un vieillard, un spectre à l’œil pâle, aux reins pliés comme le dos d’un livre, et il est tout seul. Il avait, l’année dernière, un autre spectre à ses côtés, sa vieille femme, qui toussait d’une manière si déchirante, que je l’entendais à travers ma grosse muraille. Elle est morte, et le vieux, qui n’est point pauvre, n’a pas voulu quitter la maison où il avait toujours vécu. Aucun de ses enfants n’a pu demeurer là, chacun ayant sa famille, son établissement, sa nécessité d’être ailleurs, et aucun n’a pu le décider à prendre gîte chez lui. Le paysan est tout imagination sous son matérialisme apparent. C’est toujours l’imagination païenne, la personnification des choses qui l’entourent ; sa maison, son champ, son arbre, son mur, deviennent pour lui des êtres, des dieux, qui sait ?

Le père Pâques a refusé de vendre la maison qui tombe en ruine sur sa tête. Il a refusé de la faire réparer, disant qu’elle durerait bien autant que lui. Et puis il eût fallu la livrer durant quelques jours aux maçons et n’y plus dormir durant quelques nuits : résolution terrible, impossible à prendre. Il y reste, il y est, il y mourra. Il est content et ne veut être servi par personne. Levé avec le jour, couché avec lui, il fait lui-même sa maigre soupe ; il lui faut si peu ! Il va voir son pré, son carré de légumes. Il les contemple, il n’a pas besoin de se baisser pour toucher sa terre, ses mains y adhèrent aussi facilement que ses pieds. Il ramasse une branche morte, il gratte le sol avec une vieille pioche ébréchée. Peut-être que ce vieil outil est un dieu aussi. Il rêve, il croit travailler. Il rentre et s’enferme. Dort-il, ou est-il mort ? On n’entend pas un souffle s’échapper de cette demeure sombre. Aucune petite lueur ne tremblote à la fenêtre. Il n’a plus un chien, plus un chat, plus une poule, il est seul f Autant dire qu’il n’est plus.

Aimes-tu mieux le ravin vu d’en haut ou vu d’en bas ? Moi, je ne sais pas encore. Quand, du carrefour de la croix des Chocats et du tournant de ce chemin, où, quoi qu’on fasse, on est saisi par le vertige, ma vue plonge dans cette scène riante et austère, je déclare que c’est de là qu’il faut la voir. De là, la composition est vaste ; le grand méandre de la Creuse, bleu comme le ciel et rayé de blanches cascades, prend une majesté singulière. Ces promontoires de verdure, ces moissons qui s’aventurent sur les terrasses de schiste noir et se penchent orgueilleuses sur l’abîme, ces dépressions imposantes de la falaise antédiluvienne, ces granits dentelés qui couronnent le nord et descendent comme des torrents pétrifiés jusqu’au lit de la rivière, ce mélange de choses terribles et de choses gracieuses, les roches nues et les veines fertiles, les arbres et les prairies côtoyant les blocs revêches, tout cela est d’un arrangement splendide, et la fantaisie n’y voudrait rien changer.

Mais, quand j’ai laissé derrière moi le village enfoui dans la gorge et sa grande prairie encaissée ; quand, du sentier qui longe le petit torrent de Gargilesse, j’arrive à sa jonction avec le grand gave, la Creuse, ce même pays vu d’en bas est un autre pays qui me semble plus beau que l’autre, et je dirais volontiers comme ce maître italien qui, me parlant de mes deux enfants, s’écriait : Ils vont très-bien, surtout la demoiselle et surtout le garçon : « L’endroit est admirable, surtout d’ici et surtout de là-haut. »

En bas pourtant, le caractère d’austérité mystérieuse domine le caractère riche et varié. L’idylle tourne un peu au drame. La Creuse parle très-haut, et ses blocs de diorite noire prennent leur véritable importance dans le fracas et dans l’écume. Il y a là ces ruines d’un vieux pont emporté par les trombes, que l’on ne distingue presque plus des rochers voisins, mais qui ont encore l’air de vaincus consternés. La gorge se resserre et tourne brusquement. L’effet du soleil incliné, si nécessaire à l’aspect des plus belles choses, se produit ici quand même, mais autrement, en plein midi. Le rayon vertical dore la mousse en lames veloutées sur la tête des masses rocheuses et fait ressortir leur riche couleur de fer rouillé, tandis que les dessous de ces masses surplombantes restent plongés dans l’ombre noire et fraîche. Par là, il n’y a presque plus de culture sur les flancs du ravin, plus du tout sur les rives abruptes. Tout un côté ressemble à une forêt vierge, et l’autre à un chaos.

Mais, si l’ensemble est sévère, on retrouve bientôt le charme dans le détail. La nature est une reine aimable qui festoie toujours ses amis. Le côté forêt a des délices dans son âpreté, et nous ne l’avions jamais assez exploré. Comme il est le plus beau et qu’il nous plaisait de le regarder dans son ensemble, nous suivions plus souvent le sentier de l’autre rive, plus facile d’ailleurs, puisque c’est une espèce de chemin. Celui-ci est le vrai sentier de montagne, et cette montagne, qui, vue du plateau, n’est qu’une crevasse, reprend son petit air alpestre quand on essaye de la remonter. Il y a là, dans les brisures de la falaise, des retraites que l’on voudrait trouver accessibles, et que l’on regretterait pourtant de voir profaner, des masses admirablement composées, des lierres merveilleux, des arbres d’une altitude sereine, des fouillis impénétrables, des gazons qui se cachent dans les fentes, des ruisselets babillards qui jaillissent on ne sait d’où, et qui tombent dans des vasques invisibles. On les entend plus souvent qu’on ne les voit, et, quand on les découvre après avoir laissé un peu de sa peau et beaucoup de ses vêtements dans les ronces, on est un peu tremblant d’avoir osé violer des sanctuaires si bien gardés. Les aspérités du schiste redressé se prêtent peu à la curiosité, et, depuis que le monde est monde, la civilisation n’a pas contrarié le sol dans ce coin sauvage. Pourtant, cette année, on y a abattu dans le bas beaucoup de beaux arbres, et l’endroit où nous déjeunions nous fournira de larges souches pour sièges et pour table, mais point d’ombrage. Gargilesse se rebâtit et fait des frais pour les peintres qu’il attend à l’automne. Bis cela à nos amis les paysagistes. L’ancien hôtel est remplacé, changé ; les bâtiments voisins sont élevés d’un étage. Bonnet aussi a fait des chambres neuves, et parle de faire des balcons ! Au lieu d’une auberge, il y en aura trois. Gargilesse pourra loger proprement et nourrir à bon marché une vingtaine d’artistes et de touristes au petit pied. Les pauvres arbres que nous aimions ont fait les frais des charpentes, et une trombe de vent a rasé un peu plus loin tout un pan verdoyant de la falaise ; mais, si la nature est, malgré tout, une chose claire et gaie, la civilisation aussi a son côté lumineux. La falaise, un peu dépouillée par en bas, a gagné cela qu’elle n’est plus si cachée, et qu’on y découvre à présent des beautés dont nous ne nous doutions pas. C’est tout aussi pittoresque, et c’est plus frais que la forêt de Fontainebleau ; car il y a la Creuse au pied, et la Creuse, c’est tout un poëme, un poëme à mouvement, une épopée passant fière et bruyante, ou se résumant solennelle et recueillie à travers la mystérieuse genèse des terrains primitifs.

Un jour d’entomologie, — vous étiez trois, — vous avez découvert ici, avec des cris de triomphe et des convulsions de surprise, je ne sais quelle noctuelle africaine qui ne vit que sur les myrtes, et qui daigne vivre ici sur les buis. L’an passé, un jour de botanique, j’ai salué avec plaisir la jolie fleur scilla bifolia qui bleuissait à côté de la majestueuse primevère elatior. Cette année, en montant au-dessus des premières vasques cachées du ruisseau, j’ai découvert, sans convulsions de surprise, et avec une modestie de bon exemple dans le triomphe, scilla italica. Oui-da ! vous ne m’écraserez plus sous la gloire de vos conquêtes ! La scille de l’Apennin a daigné se montrer à moi en grandes touffes riantes et fraîches sur ce vieux terrain celtique, et j’ai été saisi d’un si grand respect, que je n’en ai pris ni une fleur ni un caïeu. Quand la nature vous admet à ces fêtes secrètes, quand elle vous sert un mets exceptionnel, inattendu, invraisemblable, il faudrait bien ne pas commencer par Je mettre dans sa poche comme un convive famélique qui dépouille son hôte. En revoyant la grande touffe de primevère que, l’année passée, j’ai laissé tourmenter par le trop de zèle de Moreau, j’ai éprouvé un remords. Tout ce petit jardin qu’elle s’était fait sous le goutte à goutte du ruisseau, à souffert, et les hampes sont de moitié plus courtes. Si j’étais scilîe ou primevère, et qu’on m’arrachât ainsi mes enfants, je me plaindrais à Dieu.

J’ai redescendu la corniche, tout honteux de ce dégât et tout fier d’avoir respecté la grande scille.

De ce point du rivage la Creuse tourne encore et s’enfonce dans cette haute coupure sans roches apparentes qui en elle-même n’est belle que de mouvement ; mais tu sais comme elle s’embellit aux approches du soir, quand elle plonge tout entière dans une ombre vaporeuse d’un bleu suave. L’heure était venue ; car, à compter les arbres et les fleurs de la corniche, j’avais été d’un train à faire une lieue à la journée. Les peupliers du moulin avec leurs jeunes feuilles se découpaient en nuages d’or sur cette ombre. Derrière moi, tout le paysage avait changé ; toute la splendeur répandue en traînées de flammes sur les masses d’arbres et de rochers était devenue profil sur leurs flancs. Les nimbes de lumière s’étaient changés en flèches. L’eau était si transparente que l’on voyait au fond, sur le sable, la trace des griffes de la loutre et tout le plan de sa chasse aquatique. Le bateau était sur l’autre rive, et je ne voulus pas faire faire à mes hommes ce long détour pour l’aller chercher. D’ailleurs, c’est un bateau neuf ; ce n’est plus ce vieux bac si moussu et si vaseux que les boutons d’or y fleurissaient en paix, et s’en allaient, voyageant avec ce terrain de leur choix, d’une rive à l’autre. Notre ami est mort de vieillesse, ses flancs se sont ouverts, il s’en est allé avec sa végétation reposer à jamais au fond de la rivière. Honnête bateau, qui n’a pas voulu attendre que nous fussions sur ses planches, pour donner sa démission ! Je le regrette ; me voilà comme le père Pâques, qui attend que sa maison l’ensevelisse.

Et me voilà comme lui rentré seul sous mon toit de tuiles moussues. J’écoute le silence. J’adore aussi le bruit, mais le bruit formidable, la chute d’une cataracte, le passage d’une armée, le canon. J’ai souvent rêvé d’un orchestre de cent mille instruments, d’un chœur de cent mille voix sur le faîte d’une montagne. Paris ne m’a jamais semblé bruyant, c’est son défaut. Quant au silence, s’il manque d’ampleur et de durée, il n’est que triste et sournois. Il est recommandable à Nohant ; mais d’heure en heure un passant qui chante ou siffle, un chien qui aboie à la lune, un coq qui s’éveille, interrompent sa majesté. Je n’ai jamais rencontré le silence absolu comme ici, et j’en cherche la cause sans la trouver. Pourquoi dans ce village grouillant d’enfants et d’animaux n’y a-t-il plus un souffle vivant à partir de neuf heures ? Ont-ils le sommeil plus profond qu’ailleurs ? Le rêve ne les visite-t-il jamais ? Leurs épaisses maisons de schiste ont-elles la propriété d’absorber tous les bruits de l’intérieur ? Non, c’est comme une loi naturelle qui pèse sur ce mystérieux village tapi au fond de son ravin. Je vois à travers ma vitre un chien qui passe à mi-côte. Il aperçoit ma lumière. Cette impertinence le scandalise ou l’étonné. Il s’assied et regarde immobile. Il a l’air du chien noir de Faust. Il n’aboie pas. Je frappe un peu à ma vitre pour voir s’il parlera. Il ne dit mot, et vexé se retire lentement. Bien souvent j’ai veillé ici jusqu’au jour. Jamais je n’ai entendu un chat miauler, ni un coq chanter, ni un beuglement sortir des étables avant l’aube. Jamais un passant attardé, jamais les entraves sonnantes d’un cheval au pré, jamais une chouette dans les ruines qui pendent au-dessus de nous. Il n’y a que la Gargilesse qui parle ici tout près, d’une voix claire, et la Creuse au loin, d’une voix profonde. Il y avait autrefois, tu t’en souviens, un grillon chez nous. Je crois bien qu’il était de Nohant et qu’il nous avait suivis. Je ne l’entends plus. Les grillons de l’endroit lui auront dit qu’il était indiscret et malséant de chanter la nuit.

…… Ce livre que je lis est grand ; il embrasse tout, car il se répond à lui-même, et nulle objection soulevée par cette page qui ne soit victorieusement résolue à la page suivante : colère et douceur, violence et caresse de la vérité, c’est uns clef qui semble ouvrir tous les mondes de l’infini. C’est la glorification ardente de l’idéal, mais c’est aussi l’embrassement plein d’entrailles avec le réel. C’est la passion de la justice avec la pitié pour le mal. Évidemment l’auteur est ici à l’apogée de sa force, de sa lumière, de sa santé intellectuelle et morale. Jamais son style n’a été plus ample, et, ne lui en déplaise, plus sobre. Il a les deux faces du talent en une seule, ses deux ailes sont d’égale longueur. Sa prose est aussi belle que ses plus beaux vers, son expression est immense sans être difforme, ses images sont éblouissantes sans êtres confuses. On l’aborde toujours avec un certain effroi, comme on aborde la mer ; mais on se calme à mesure qu’on avance. Cet océan gronde toujours aussi haut, mais il est, d’un horizon à l’autre, harmonie et limpidité ; il vous communique sa force, il remplit votre esprit de sa splendeur. Vous vous sentez tout à coup de force vous-même à vous confier à cette grande houle qui chante comme Amphion, et vous abordez à tous les rivages qu’elle bat ou caresse, sans craindre les monstres qui menacent, sans méconnaître les esprits célestes qui sourient.

Il a écrit ce livre pour dire que la poésie est aussi nécessaire à l’homme que le pain. Tout ce qu’il dit le prouve ; mais ce qui le prouve plus que tout, la preuve des preuves, c’est la beauté du livre. On sent qu’avec lui on monte un échelon au-dessus de soi-même, et, si l’on ne craignait l’orgueil, on oserait dire que sa puissance vous attire jusqu’à lui Elle vous épure, elle vous allège. On est fier depenser comme lui sur les devoirs du poëte envers les faibles ; on est heureux d’entendre proclamer sa propre foi par cette bouche d’or. Il y a de l’archange dans le combat de cette âme inspirée contre les chimères qui rugissent encore sur les bords de l’abîme du passé, l’ignorance, la Superstition, le mensonge, la folie, la cruauté, la barbarie. Quelle noble guerre à l’égoïsme, à la peur, à la faiblesse ? quelle vigoureuse défense des opprimés, et quel élargissement offert au sentiment de l’idéal ! Comme cette acceptation sans réserve et sans critique des grandes aspirations de la pensée est généreuse et jeune !

Pourtant il y aurait à dire. La critique est une législation ou un enseignement : législation, elle ne peut se passer de lois ; enseignement, elle ne peut se passer de méthode. Sa mission est de former le goût. Peut-on former le goût ? J’en doute ; mais on peut, on doit faire naître le besoin de goûter, et, en tirant les sens de leur apathie naturelle, on les force à s’aider du discernement. Je ne te parle pas ici seulement des écrivains critiques, je parle de toi et de moi, je parle de nous tous qui, à toute heure de notre vie, sommes appelés à exercer notre jugement sur toutes les choses de la nature et de la civilisation. Nous sommes bien forcés alors de distinguer un vice d’une vertu, une ombre d’un rayon, une tache d’une beauté. Sans cela, nous n’aurions pas de raison pour admirer et apprécier quoi que ce soit. Que nous nous trompions tous et sans cesse, que les plus grands se trompent, que Voltaire, le roi de la critique, se soit trompé, peu importe, le fait ne prouve rien ; il faut que la critique soit, et Dieu a prononcé cette parole aussitôt après avoir dit le fiat lux de la poésie.

Il y a donc dans tout une part pour le blâme, et, si celle de l’indulgence doit se mesurer au mérite de l’homme, de l’œuvre ou de la chose, il n’en est pas moins vrai que tout ne doit pas être admiré sans discernement. Au reste, lorsque Victor Hugo dit : « J’accepte tout de la part de ceux qui sont grands, » le terme accepter n’est autre chose qu’une très-délicate restriction. Que l’on ne parle pas avec mépris des obscurités de Beethoven ; mais faut-il dire : « J’admire les ténèbres, je les aime autant que le soleil ? » Si les ténèbres ont leur majesté, où il y a trop de ténèbres, il y a un peu de néant. Nous aimons tous l’antithèse, et nous ne sommes pas fâchés de voir les génies dépasser la mesure, si c’est une condition de leur essor complet ; mais ne devons-nous pas faire ce raisonnement : si le génie n’est pas une puissance intrinsèquement perfectible, c’est du moins une puissance que le progrès délie de ses entraves ; c’est un Prométhée dont l’humanité brise les chaînes, et Prométhée doit profiter de sa délivrance pour voir plus clair et pour rendre des oracles profitables à toute l’humanité. Les grands inspirés des temps antiques sont pleins de mystères. Si nous sommes certains que ces nuages furent bien dans leur pensée et que ce n’est pas la distance qui nous empêche de voir à travers, — ce qui n’est pas absolument prouvé, — souhaitons que les grands inspirés des temps modernes n’aient pas trop de nuages pour nous, car le temps est passé où les plus forts doivent être les plus mystérieux. Ils n’y sont pas obligés : l’instrument n’est plus rebelle, la parole humaine s’est assouplie ; les mythes ne sont plus cachés dans les hypogées ; le monde écoute et questionne, et il y a beaucoup plus d’intelligences à nourrir aujourd’hui que de résistances à fouetter.

N’importe, car ce que je dis là ne veut pas être une résistance à l’enthousiasme du poëte pour Shakspeare. Devant les élans du sentiment, la raison a souvent mauvaise grâce à protester. Chacun pour soi dans la mesure de ses prédilections ! L’amour n’a pas le sens critique, c’est pourquoi il est heureux et fait quelquefois des prodiges. Victor Hugo célèbre Shakspeare et les autres grands poëtes de cette trempe avec les saintes exagérations de l’amour, et ces torrents de flamme emportent bien loin le petit balai de ma raison. J’en ris moi-même et je dis : « Passez, volcan ; ce n’est pas moi qui essayerai de balayer vos laves. »

Ne trouves-tu pas que cette métaphore qui vient de tomber du bout de ma plume sied bien à la main qui a balayé sa chambre ce matin, et qui la balayera encore demain ? Antithèse des préoccupations humaines ! ce soir, je tâche de nettoyer mon cerveau de ses velléités raisonneuses ; demain, je poursuivrai aux quatre coins de ta maison les bouts de cigarettes et les cassures des échantillons minéralogiques dont Moreau l’encombre. Ce bon Moreau, depuis qu’il vous a vus interroger avec un marteau les flancs de ses rochers, il croit que nous faisons provision de pierres quelconques, et il m’apporte des pavés de granit en me disant : « Ce n’est pas celui de ce matin ; c’est un autre que j’ai taillé pour vous. » Comment le refuser ? et que vais-je faire de tous ces pavés ? Une barricade ? Contre qui ? Contre les rossignols de Gargilesse ?

Autre antithèse : du plus éloquent des chantres de la nature, je passe au plus muet de ses reptiles. D’où vient que, l’année dernière, à pareille époque, nous trouvions sous toutes les pierres ces jolis petits serpents de bronze florentin, ces orvets inoffensifs que les dames romaines enlaçaient à leur cou et à leurs bras pour se procurer une sensation de fraîcheur ? J’avais promis à ma fille de lui en rapporter plein un bocal : Moreau et Sylvain ont levé au moins trois kilomètres de rochers sans en apercevoir un seul. Que se passe-t-il dans ce monde-là ? Une révolution ? une migration ? une transportation ?

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Rubens et Mozart, pourquoi n’êtes-vous pas de la couronne d’étoiles tressée par le poëte ? Le poëte n’a-t-il de véritable enthousiasme, de prédilection instinctive que pour les génies qui sont à la limite du ciel et de l’enfer ? N’admet-il pas qu’un génie puisse être lumière et rien que lumière, comme Mozart ? Et s’il faut, pour les nobles besoins de sa noble thèse, que les surhumains et les contestés soient seuls admis dans son panthéon, Rubens n’a-t-il pas le droit de s’asseoir à côté de Rembrandt ? Qui donc a été, qui est encore plus contesté que lui par la petite critique ? Et Mozart aussi, n’a-t-il pas le droit de demander vengeance contre l’école du petit ramage italien moderne qui le repousse encore comme l’introducteur du prétendu nuageux germanique en Italie ? Mozart nuageux ! Mozart, le fils du lac et du soleil ! — Mozart ! j’ai envie d’écrire ton nom cent fois sur les murailles blanches de ma petite chambre. Il me semble que j’entends la lune, le rossignol et le torrent chanter là-bas le trio des masques. C’est pour cela que les chiens de Gargilesse ne se permettent pas d’aboyer.

Vendredi. — Promenade en hauteur, ascension sans métaphore. J’ai été voir ce petit bois que Moreau veut vendre ; il m’a invité à prendre connaissance de son domaine. Étendu à plat, ce serait de quoi faire une allée de jardin ; mais c’est à pic et manque totalement de sentier. Le taillis est si serré, qu’il a fallu monter à la sape. On coupait une branche, on creusait une entaille dans le gazon, on entassait en escalier informe quelques débris de roche, et je faisais un pas chose malaisée, la verticale fait bosse au milieu. Personne ne prendra grand plaisir, par trente degrés de chaleur, à voir ainsi la Creuse sous ses pieds. Cette promenade fantasque a été gaie pourtant, comme tout ce qui est gageure, et l’on s’est donné des airs de pionniers américains. On a vainement espéré la rencontre de quelque monstre tapi sous les buis de la colline. Nous n’avons pas même aperçu une vipère, et Dieu sait pourtant si le pays s’en prive !

Shakspeare était resté en bas avec mon manteau, sur le sentier. Ici, l’on ne vole pas ; mais je voulais revenir par le bois Renaud, et, comme je demandais pardon à Moreau de lui faire descendre et remonter ce précipice pour aller chercher mon bagage, il m’a dit avec une fierté candide :

— Bah ! ce n’est rien, à présent que nous avons une route !

Ce soir, tumulte devant ma porte : tous les enfants du village veulent me faire voir comme ils ont grandi, et ceux qui ne parlaient pas encore l’année dernière sont orgueilleux de savoir dire bonjour à présent.

En un an, changement sur toute la ligne. Les fillettes qui étaient jolies sont devenues laides en grandissant, et celles qui étaient laides en grandissant sont devenues jolies en achevant de grandir. Isabelle est charmante, elle ne jure plus, elle prend des airs timides, elle ne lance plus de pierres aux garçons qui passent, elle file sa quenouille et rougit. En revanche, les garçons qui bégayaient grimpent aux arbres comme des singes et jurent comme des charretiers. Notre ami, le joli petit meunier, est un beau jeune homme : gare la conscription !

Samedi. — Il n’est pas facile de partir d’ici. Barataria veut des consultations et vous prend au collet à chaque pas. « Mon petit est noué ; si je l’envoyais aux eaux ? — Tenez-le propre et nourrissez le bien, vous le pouvez. — Comment faire pour plaider contre mon voisin sans dépenser trop d’argent ? — Ne plaidez pas, arrangez vous. — J’ai été malade, je ne retrouve pas mes forces ? — Essayez-les. » Il me semble que Sancho ne s’en tirerait pas mieux.

Me voilà sur la route, achevant mon beau livre et l’aimant jusqu’à la dernière page, et l’aimant plus encore en méditant son ensemble. Tout à coup les petits chevaux blancs approchent du fossé et s’arrêtent : qu’ont-ils ? Ils ont reconnu l’arbre que je ne reconnaissais pas. C’est sous ce jeune pin qu’ils ont fait halte l’autre jour. Sylvain est enchanté :

— Voyez-vous qu’ils ne sont pas bêtes !

Non vraiment. Il n’y a pas de bêtes, et une tristesse me prend. Pourquoi ces êtres sont-ils nos esclaves ? Pourquoi ces cordes, ce collier, ces rênes, ce fouet, cette longue course pour mon plaisir et nullement pour le leur ? En vertu de quel devoir me traînent-ils, moi qui ai des jambes ? Et plus tard, quand ils ne seront plus ménagés et choyés, quand viendra le tombereau chargé de pierres du paysan, ou les sacs du meunier ; quand viendront la vieillesse, les plaies, les coups, le jour où les jambes manquent et où, relevé de dessous le brancard, il n’y a plus qu’une étape à faire, celle qui mène à l’abattoir ! — Sur combien de choses injustes et féroces nous fermons les yeux ! À combien de cruautés la coutume, et aussi, hélas ! la nécessité encore implacable, nous habituent ! Ces pauvres êtres qui pensent cependant ! ne croyez pas que ce soient des machines qui se meuvent, et qui remuent mécaniquement quatre jambes pour avancer n’importe dans quelle direction et arriver à n’importe quel gîte. Ces machines voient et observent, elles savent où elles sont et où elles vont. Ce pays que vous traversez et dont vous savez le nom, votre cheval le connaît mieux que vous. Il a des lassitudes morales à l’approche d’une rude montée dont il se souvient bien, des gaietés soudaines et des gonflements de naseaux expressifs au revers d’une colline d’où il découvre au loin un gîte connu. Il hennit à un clocher qu’il voit et que vous distinguez à peine à l’horizon. Il reconnaît dans une forêt, dans une rangée d’arbres monotones, l’arbre qui lui a donné une seule fois l’ombre et le repos. Il connaît si bien la figure, la couleur et la forme des choses et des êtres, qu’il retrouve son compagnon au milieu de mille autres. Rétif à certain cavalier maladroit et gênant, il le reconnaît avant d’être enfourché et s’efforce de lui échapper. À quoi le reconnaît-il ? À son habit, à son chapeau ? Non, à ses traits. Un de mes amis, mauvais écuyer, était toujours haï de sa monture, docile d’ailleurs. Il prit les habits de son domestique. L’animal ne fut pas trompé. Le maître avait gardé ses lunettes ; on lui en fit l’observation : il mit les lunettes sur le nez de son domestique, et revint avec lui. Le cheval n’avait pas vu l’échange ; mais il accueillit bien le domestique déguisé en maître, et résista au maître déguisé en valet.

Il y a des gens qui croient encore que les chiens ne connaissent les personnes que par l’odorat. Certes, l’odorat joue un grand rôle dans la perspicacité cynégétique du chien ; mais sa vue, sa faculté d’observation, sa mémoire et son sentiment le servent aussi bien que ses narines.

Le cheval, le bœuf, le chien pleurent. Ils ont des larmes de désespoir comme le cerf aux abois, mais ils ont aussi des pleurs de douleur et de tendresse. Mon frère a vu un cheval écraser par mégarde le pied de l’homme qui le soignait, et, en le voyant s’évanouir, se pencher vers lui, le lécher et le couvrir de larmes. Le mot à d’instinct, qui ne signifie absolument rien, m’a toujours indigné. Si l’animal n’est pas perfectible comme nous, c’est qu’il n’a pas besoin de l’être. Pour satisfaire ses passions, ses affections et ses besoins, il sait tout ce que nous savons, et plus encore, car un sens mystérieux, des organes plus déliés, lui révèlent des choses que nous ignorons. Il s’oriente toujours à coup sûr. Un oiseau, un chien, parcourent des distances énormes au sortir d’une cage ou d’un wagon fermés qui les ont emportés loin de leur gîte ordinaire sans leur permettre d’observer les accidents du chemin. Aussi, ce n’est pas par le même chemin qu’ils s’en retournent, ils vont en ligne directe et sans se tromper. Si c’est là ce qu’on appelle l’instinct, à la bonne heure, c’est une condition de supériorité ; mais il ne faut pas dire qu’ils ont l’instinct à défaut de l’intelligence, de la mémoire, de l’observation et du raisonnement, car ils ont tout cela et l’instinct en plus.

D’ailleurs, je le vois et je le crois maintenant, l’homme n’est pas plus perfectible que l’animal. Aucune espèce d’être n’est intrinsèquement perfectible. Ce qui est perfectible, c’est la condition humaine par le fait du sens mystérieux qui, chez l’homme, remplace l’instinct. L’instinct de l’homme, c’est d’améliorer son existence et de faire servir le connu à la découverte de l’inconnu. L’instinct de l’homme, c’est la science éternellement progressive. Lui, l’homme, il est aussi bien doué du temps d’Homère que du temps de Molière. Il est apparu sur la terre en possession du sentiment de l’infini, et il n’est pas prouvé qu’il ait eu besoin de la parole pour posséder l’idéal dans son cerveau. Ce qu’il a su tard dans sa journée, il l’a pressenti dès son aurore. L’instinct ne lui a pas dit comme aux autres animaux : Trouve ce qu’il te faut ; il lui a dit : Cherche ce que tu rêves, et l’homme a cherché, il cherchera toujours. Il a toujours été, il sera toujours aussi ardent, aussi actif, aussi inquiet, aussi tenace, aussi ingénieux dans sa recherche, et, sans se modifier en aucune façon lui-même, il modifiera sans cesse toutes choses autour de lui. L’instinct de l’homme, c’est le progrès. Il est plus qu’un être perfectible, il est un être perfectionneur.

Voilà ce que j’ai lu et compris. L’ai-je bien compris ? Il me semble que oui. Le poëte n’a pas voulu seulement déifier les poëtes. Il n’a pas voulu dire que, dans cette race incapable d’avancer, Dieu a jeté de siècle en siècle quelques êtres d’exception destinés à lui crier : « Nous marchons sans toi. Nous sommes seuls élus ; tu auras besoin, toi, pour exister, des lentes découvertes de la science. Nous venons de Dieu directement ; tu es né, toi, du chêne ou du rocher. »

Non ! il y a un chapitre magnifique sur les âmes qui prouve bien que, si Dieu verse plus de lumière sur une tête que sur une autre, c’est par de mystérieux desseins sur toutes. Pourquoi cet atome, pareil aux autres atomes, devient-il Homère ou Hésiode ? C’est parce que le moment est venu où l’humanité, enceinte de ses génies, peut et veut les mettre au monde. Ils sont initiés au prodigieux, mais ils ne sont pas nés du prodige. Ils nous appartiennent, ils sont notre chair et nos os. Virtuellement nous sommes tous Homère ou Mozart, ou Rubens. Tous les glands de la forêt ne donnent pas de beaux arbres ; mais dans tous les glands il y a le germe d’une forêt de chênes. Donc, tout homme en qui la sève divine n’a pas été étouffée ou détournée de sa fonction est un homme complet. Les grands poëtes sont des hommes réussis, mais ils ne sont rien de plus que des hommes, et c’est pour cela que nous les aimons. S’ils étaient d’une autre nature, ils ne pourraient nous faire aucun bien, pas plus Jésus que les autres. Les chrétiens l’ont bien compris, car ils ont voulu qu’en lui la nature humaine fût complète et servît d’intermédiaire entre l’esprit et nous. Il n’y a pas tant à discuter là-dessus que l’on croit, car l’esprit est homme aussi, et un Dieu qui ne comprendrait pas en lui la nature humaine avec toutes les autres ne serait qu’une entité chimérique. Il n’y a donc pas d’autre nature que la nature, et ceci n’est pas du panthéisme comme on veut l’entendre quand on crie au panthéisme sans savoir ce que c’est.

Mais les chevaux ont fini de manger, et le geai de l’autre jour, le même, car je reconnais sa voix rauque et ses folles réflexions, est au-dessus de ma tête et semble rire aux éclats. C’est un bon geai au demeurant. En Berri, on l’appelle Jacques, comme partout on appelle la pie Margot, le corbeau Colas et la grive Guillaume. Il est moqueur, querelleur, bavard ; mais il a de l’esprit comme un bossu et de la gaieté à remplir une forêt. Les chevaux ont dû l’entendre de loin et se dire : « C’est là que nous étions. »

J’apprends, en arrivant, qu’on a empêché les gens de lettres, les théâtres et les artistes de Paris de célébrer l’anniversaire de Shakspeare. Qui a fait cela ? Pour plaire à qui ? Par crainte de quoi ? Qui en a eu l’idée ? Qui l’a permis ? Assurément ce n’est pas Jacques, l’Ésope grotesque de la forêt, qui aurait eu une pensée si étrange. Jamais Jacques n’a défendu aux aigles de planer ni aux rossignols de chanter. Est-ce parce que Shakspeare est protestant ? Ce doit être cela. L’année prochaine, il sera défendu de fêter l’anniversaire de Molière : un comédien doit être excommunié ; mais Napoléon aussi fut un grand homme. Il a bien parfois contrarié les ultramontains : on avisera à supprimer sa fête.

— Mais non, me dit-on ; c’est autre chose. Vous ne devinez pas ?

Non, je ne devine pas le rapport qui peut exister entre Shakspeare et la police de sûreté. Moi qui défendais le xixe siècle ! Mon Dieu, mon Dieu, qu’elles sont longues, les racines du moyen âge ! Mais que t’importe le banquet, ô divin Shakspeare ? tu as le livre de Victor Hugo.

Moi, je reviens, non d’un banquet fameux, mais d’un fameux banquet, la nature en fête, le mois d’avril dans une oasis, et j’en rapporte un grand bien-être, beaucoup de parfums dans la tête et d’harmonies dans les oreilles. Il n’y a pas jusqu’aux grelots rhythmiques de ces petits chevaux blancs qui ne m’aient bercé d’une riante chanson. Au fond de tout cela, sans doute, il y avait l’impression produite par le livre ; je ne sais quoi de fort émane pour moi de ces grandes audaces de personnalité. Je ne les ai pas, tout le monde n’a pas le droit de les avoir ; mais j’aime à regarder ces ouragans et à me sentir calme avec la compréhension de l’impétuosité. D’où vient ? Je ne sais. Je ne suis plus dans l’âge où l’on se plaît à l’analyse de soi-même. Tu verras dans quinze ans que l’on se plaît davantage en dehors de soi quand le lointain se dessine. On devient presbyte, on ne saisit plus les choses de bien près ; en s’éloignant, elles se massent et s’harmonisent. On est détaché de ce qui paraissait important, on apprécie ce qui effrayait. La rumeur de certaines choses s’assourdit beaucoup ; quelque chose qui est au delà de la vie vous appelle d’une voix faible et douce qui vous donne envie d’avancer sans tant regarder à droite et à gauche.

Victor Hugo est resté le plus jeune de sa génération. Il est encore violemment ému des clameurs humaines, à ce point qu’il semble ne pas distinguer les petites des grandes. Un jardinier qui traite les rossignols de vilaines bêtes l’irrite autant que Saturne dévorant ses enfants ; heureux privilége de cette jeunesse exubérante ! il a au service de son indignation autant d’éloquence pour maudire l’un que pour railler l’autre. Il n’est pas de ceux dont on peut dire : « Vous verrez qu’il se calmera ! » non ; il se jouera toujours avec la foudre. C’est son élément. Il aura passé sa vie à foudroyer, frappant quelquefois à faux, mais toujours fort, oubliant Mozart aujourd’hui ; ne pardonnant peut-être pas demain à Gœthe : mais que de vers sublimes, que de prose magnifique, que d’images éblouissantes, que de vigueur et d’abondance nous aurions perdus, s’il se fût laissé tout doucement vieillir !

La Creuse, notre grand torrent, ne se calme pas du tout. Il gronde aujourd’hui comme il y a vingt ans, et nous ne souhaitons pas du tout qu’il s’apaise. Nous ne saurions courir aussi vite que lui ; mais nous aimons passionnément à le regarder passer. Il y a encore des gens qui n’aiment pas le bruit des gaves et qui se signent quand l’éclair brille. Ne leur cherchons point querelle ; on n’impose pas l’admiration. Demandons seulement à ceux-là de nous laisser admirer ce qui nous plaît et de ne pas voir, dans le torrent qui rugit ou dans l’orage qui flamboie, de complot tendant à renverser le majestueux équilibre de la création, de la critique ou de la société.


Nohant, 28 avril 1864.