Lettre de Chapelle au père de Morillon

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Lettre au père de Morillon
Chapelle


LETTRE À DOM JULIEN-GATIEN DE MORILLON
Religieux bénédictin de la congrégation de Saint-Maur
et Procureur de Saint-Benoît-sur-Loire1.

Ce ne sera ni casse ni cannelle
Qui guérira ton pauvre ami Chapelle,
Et lui rendra son premier vermillon,
Son embonpoint et vigueur naturelle ;
Mais ton esprit, cher Père Morillon,
Plus prompt et vif que de l’émérillon
N’est par les airs le vol à tire d’aile,
Lui seul me sert à présent d’aiguillon.
Pour t’envoyer ce faible échantillon
Du noble feu qui dans toi renouvelle,
Et dont en moi cette fièvre mortelle

Et ses frissons à double carillon
Ne laissent plus luire aucune étincelle.

Que si, plutôt qu’aller sur les noirs bords,
Au lieu du jaune et pâle teint des morts,
Il me revient jamais couleur vermeille,
À tout ce que mon esprit me conseille
Ne ferai faute, et me verras pour lors,
Toujours dehait et de tous bons accords,
Te suivre en tout d’une ardeur non pareille.
Puis quand m’auras, par m’ouvrir les trésors
De ton Joseph, cette rare merveille,
Tout enchanté, tant l’âme que l’oreille,
Nous pourrons bien, pour avoir soin du corps
Et tout venin au mieux chasser dehors,
Boire avec toi mainte bonne bouteille,
Et de cela trop bien serai recors.

Peux-tu jamais avec tant d’apparence
Te relâcher de la persévérance
Qui tout entier te livre à tant d’emplois
Qu’en cette grande et fameuse occurrence ?
Quand nous aurons, pour une bonne fois,
Au ciel marqué notre reconnoissance
Par le concert de l’orgue et de nos voix,
Et témoigné notre réjouissance
D’avoir enfin la charmante présence
D’un prince2 dont les équitables lois
Rendront ces lieux pleins d’aise et d’abondance,
Pourrons-nous pas avecque bienséance
Dans ton office et tes celliers benoîts
En tout honneur descendre deux ou trois,
Non pour savoir s’ils sont bien pleins de bois :
Point ne doutons de votre prévoyance
Contre l’hiver, la neige et les grands froids ;
Mais pour des muids admirer l’ordonnance ;
Et là, mettant sur notre conscience
Broc de vin blanc qu’on boit au premier mois,
Examiner, sans nulle préférence,
Si Saint-Martin peut approcher d’Arbois ?



1. Auteur de Joseph ou l’Esclave fidèle, Turin (Tours), 1679, le seul des ouvrages du père Morillon un peu recherché aujourd’hui, surtout cette première édition, qui a été retirée tout entière du commerce, quelques passages ayant paru beaucoup trop vifs aux bénédictins, notamment la déclaration de la femme de Putiphar.

2. Le duc de Vendôme.