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Lettre de Charles de Saint-Évremond à Ninon de Lenclos (« La dernière lettre que je reçois… »)

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CXVI. Réponse de Saint-Évremond à Mlle de Lenclos, 1699.


RÉPONSE DE SAINT-ÉVREMOND, À MADEMOISELLE DE LENCLOS.

La dernière lettre que je reçois de Mlle de Lenclos me semble toujours la meilleure ; et ce n’est point que le sentiment du plaisir présent l’emporte sur le souvenir du passé : la véritable raison est que votre esprit se fortifie tous les jours. S’il en est du corps comme de l’esprit, je soutiendrois mal ce combat d’estomac dont vous me parlez. J’ai voulu faire un essai du mien, contre celui de Mme de Sandwich, à un grand repas chez Mylord Jersey : je ne fus pas vaincu. Tout le monde connoît l’esprit de Mme de Sandwich : je vois son bon goût, par l’estime extraordinaire qu’elle a pour vous. Je ne fus pas vaincu sur les louanges qu’elle vous donna, non plus que sur l’appétit. Vous êtes de tous les pays : aussi estimée à Londres qu’à Paris. Vous êtes de tous les temps ; et quand je vous allègue, pour faire honneur au mien, les jeunes gens vous nomment aussitôt, pour donner l’avantage au leur. Vous voilà maîtresse du présent et du passé ; puissiez-vous avoir des droits considérables sur l’avenir ! Je n’ai pas en vue la reputation : elle vous est assurée dans tous les temps ; je regarde une chose plus essentielle : c’est la vie, dont huit jours valent mieux que huit siècles de gloire après la mort. Qui vous aurait proposé autrefois de vivre comme vous vivez, vous vous seriez pendue ; l’expression me charme, cependant vous vous contentez de l’aise et du repos, après avoir senti ce qu’il y a de plus vif.

L’esprit vous satisfait, ou du moins vous console ;
Mais on préféreroit de vivre jeune et folle,
Et laisser aux vieillards exempts de passions
La triste gravité de leurs réflexions.

Il n’y a personne qui fasse plus de cas de la jeunesse que moi : comme je n’y tiens que par le souvenir, je suis votre exemple, et m’accommode du présent, le mieux qu’il m’est possible. Plût à Dieu que Mme Mazarin eût été de notre sentiment ! Elle vivroit encore : mais elle a voulu mourir la plus belle du monde. Mme Sandwich va à la campagne : elle part d’ici, admirée à Londres, comme elle l’a été à Paris. Vivez ; la vie est bonne, quand elle est sans douleur. Je vous prie de faire tenir ce billet à M. l’abbé de Hautefeuille, chez Mme la duchesse de Bouillon. Je vois quelquefois les amis de M. l’abbé Dubois, qui se plaignent d’être oubliés : assurez-les de mes très-humbles respects.