Lettre de Diderot au R. P. Berthier, jésuite

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Texte établi par J. Assézat et M. Tourneux, Garnier (XIIIpp. 165-168).



LETTRE
AU R. P. BERTHIER, JÉSUITE[1]


Pœte non dolet[2].


On vient de m’envoyer, mon Révérend Père, l’extrait que vous avez donné du Prospectus de l’Encyclopédie, dans le iie volume de votre journal de janvier[3]. Quelque occupé que je sois, je ne puis me dispenser de vous en faire mes remercîments : mais je tâcherai de n’y point mettre de fadeur.

Je ne puis qu’être très-reconnaissant du ton dont vous parlez du Prospectus et de l’ouvrage, même avant qu’il existe, dans un journal où tout est loué depuis que vous y présidez, excepté l’Histoire de Julien, les Ouvrages de mylord Bolingbroke et l’Esprit des lois. Vous y prodiguez l’encens, mon Révérend Père, aux écrivains les moins connus, sans que le public vous en sache mauvais gré. Cette foule d’auteurs modestes ne peut et ne doit aller à l’immortalité qu’avec vous. Vous voulez bien être, pour me servir de vos propres termes, la voiture qui les y conduit ; je vous souhaite à tous un bon voyage.

Vous vous étendez avec complaisance sur la ressemblance qu’il y a entre l’arbre encyclopédique du Prospectus et celui du chancelier Bacon : j’avais expressément averti de cette ressemblance ; vous auriez bien dû, mon Révérend Père le répéter d’après moi : il est vrai que vous l’aviez dit dans vos Nouvelles littéraires du mois précédent ; mais ce n’est pas la première fois, comme vous savez, que vous insérez dans vos Nouvelles littéraires ce que vous ne vous souciez pas qu’on lise[4]. C’est sans doute cette raison qui vous a fait dire, dans les mêmes Nouvelles, que le Prospectus était trouvé très-bien écrit par les gens de lettres : vous n’avez osé apparemment prendre sur vous un jugement aussi hardi ; soit que, par modestie, vous ne vous mettiez pas au rang des gens de lettres, soit que vous pensiez autrement qu’eux ; car vous êtes bien digne d’avoir un avis qui soit à vous. Quoi qu’il en soit, vous n’avez pas cru devoir répéter dans votre extrait cette décision favorable : l’approbation publique qui m’encourage, et à laquelle la vôtre ne fait point de tort, vous en a sans doute dispensé.

Au reste, je ne sais, mon Révérend Père, si vous avez fait l’extrait du Prospectus sans vous être donné la peine de le lire en entier ; car avec d’aussi bonnes intentions que vous en avez, vous n’auriez pas omis toutes les divisions de la branche philosophique, qui est la plus étendue, la plus importante de notre système, et dont il ne se trouve presque rien dans le chancelier Bacon.

Je n’ai pas eu, comme vous l’observez fort bien, des idées assez vastes pour placer les journaux dans l’arbre encyclopédique : je vous avouerai pourtant que j’y avais pensé ; mais cela était embarrassant : une énumération exacte n’admet point de préférence ; et le petit nombre des excellents journalistes m’aurait su mauvais gré du voisinage que je leur aurais donné. Si je suis descendu jusqu’à la pédagogie, ce n’a pas été faute de prévoir que vous prendriez cette peine. J’aurais bien voulu aussi mériter les remercîments que vous faites à Bacon pour avoir loué la société des Jésuites ; car je n’ai pas attendu, pour l’estimer, que vous y fissiez parler de vous ; mais j’ai cru que ces éloges, quoique justes, auraient été déplacés dans un arbre encyclopédique. Cette omission sera réparée dans le corps même de l’ouvrage. Nous y rendrons le témoignage le plus authentique aux services importants et très-réels que votre compagnie a rendus à la république des lettres. Nous y parlerons aussi de vous, mon Révérend Père ; oui, de vous en particulier ; vous méritez bien d’être traité avec distinction, et de n’être pas loué comme un autre. Vos secours nous seront nécessaires, d’ailleurs, sur certains articles importants ; par exemple, à l’article Continuation, nous espérons que vous voudrez bien nous donner des lumières sur les continuateurs ignorés des ouvrages célèbres, de l’Arioste, de Don Quichotte, du Roman comique ; et en particulier, d’un certain ouvrage que vous connaissez, qui se continue très-incognito, et sur la continuation duquel vous êtes le seul qui puissiez nous fournir des mémoires[5]. On tâchera surtout que vous ne soyez pas mécontent de l’article Journal ; nous y célébrerons avec justice vos illustres prédécesseurs, dont nous regrettons la perte encore plus que vous. Nous dirons que le P. Bougeant mettait dans vos mémoires de la logique ; le P. Brumoy, des connaissances ; le P. de La Tour, de l’usage du monde ; votre ami le P. Castel, du feu et de l’esprit ; nous ajouterons qu’on y distingue aujourd’hui les extraits du P. de Préville, votre collègue, à une métaphysique fine et déliée, à un style noble et simple, et surtout à une grande impartialité. En votre particulier, vous ne serez point oublié ; et nous tâcherons, car j’aime à me servir de vos expressions, de faire passer à la postérité l’idée de votre mérite. Enfin j’espère, mon Révérend Père, que vous trouverez dans ce grand ouvrage plus de philosophie que de mémoire : je serais fâché que ce plan ne fût pas de votre goût ; mais, comme vous l’avez fort bien remarqué d’après Bacon (car vous ne dites rien de vous-même), l’Encyclopédie doit mettre en évidence les richesses d’une partie de la littérature et l’indigence des autres.

J’aurais bien d’autres observations à faire sur votre extrait ; mais le public, comme vous savez, n’aime pas les discussions sérieuses ; et je suis bien aise qu’il me lise ; car vous y avez beaucoup d’amis. D’ailleurs, vous m’avez averti que vous n’aimiez pas les précisions métaphysiques ; et cette réponse n’est faite que pour vous amuser. Si j’apprends, par ceux qui lisent vos mémoires, que mes lettres méritent quelque attention de votre part, je ne vous en laisserai pas manquer ; grâces à Dieu et à votre journal, les matériaux en sont tout prêts. On m’a dit que, non content des bontés dont vous m’aviez comblé, vous vouliez encore vous écrire à vous-même, dans le premier journal, sur l’Encyclopédie. Je cherche, comme vous voyez, à vous en épargner la peine. Au reste, dans le petit commerce épistolaire que je projette, et qui pourra, cette année, former un volume de plus à vos mémoires, je ferai de mon mieux, mon Révérend Père, pour ne vous ennuyer que le moins qu’il me sera possible ; j’en écarterai donc, autant que je pourrai, la sécheresse ; vos extraits en seront le principal objet ; et pour vous parler de l’Encyclopédie, j’attendrai qu’elle soit publique ; les difficultés que vous pouvez avoir sur cet ouvrage, et même celles que vous n’avez pas, seront pleinement résolues dans la préface, à laquelle M. d’Alembert travaille : il me charge de vous demander quelques bontés pour lui. Vous trouverez aussi, dans la même préface, le nom des savants qui ont bien voulu concourir à l’exécution de cette grande entreprise : vous les connaissez tous, mon Révérend Père ou le public les connaît pour vous. Au reste, nous sommes disposés à convenir que, pour former une Encyclopédie, cinquante savants n’auraient pas été de trop, quand même vous auriez été du nombre.

J’ai l’honneur d’être, avec les sentiments qui vous sont dus, mon Révérend Père, votre très-humble, etc.


P. S. Je joins à cette lettre un article du Dictionnaire. J’ai choisi, pour cette fois, l’article Art. Il est de moi ; j’aurai soin d’en joindre un autre à toutes les lettres que je vous écrirai ; les gens de lettres vous en diront leur avis.



  1. Cette lettre a paru en 1751, précédant l’article Art de l’Encyclopédie (petit in-8 de 56 pages). Il ne faut pas la confondre avec une Lettre au P. Berthier sur le matérialisme, attribuée à Diderot, mais qui est de l’abbé Coyer, ni avec une autre au même père sur le Livre de l’Esprit, 8 pages, 1759, dont l’auteur est inconnu.
  2. Ces mots sont ceux d’Arria, femme de Cæcina Pætus, Romain consulaire, condamné à mort l’an 42 de J.-C. Après avoir tout fait, mais en vain, pour sauver son mari, elle prend un poignard, se l’enfonce dans le sein, le retire et le lui présente en disant : Pœtus, cela ne fait point de mal. (Br.)
  3. Le Journal de Trévoux, 1751.
  4. Voyez les Nouvelles littéraires de septembre 1750. (D.)
  5. Le P. Berthier continuait l’Histoire de l’Église gallicane du P. Longueval. Il l’a conduite du treizième au dix-huitième volume.