Lettre de Rimbaud à Georges Izambard - 25 août 1870

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Correspondance : Arthur Rimbaud à Georges Izambard - 25 août 1870
Mercure de France (p. 60-61).
Charleville, 25 août 70.
Monsieur,

Vous êtes heureux, vous, de ne plus habiter Charleville ! — Ma ville natale est supérieurement idiote entre les petites villes de province. Sur cela, voyez-vous, je n’ai plus d’illusions. Parce qu’elle est à côté de Mézières — une ville qu’on ne trouve pas parce qu’elle voit pérégriner dans ses rues deux ou trois cents de pioupious, cette benoîte population gesticule prudhommesquement spadassine, bien autrement que les assiégés de Metz et de Strasbourg ! C’est effrayant, les épiciers retraités qui revêtent l’uniforme ! C’est épatant, comme ça a du chien, les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers et tous les ventres, qui, chassepot au cœur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières ; ma patrie se lève !… Moi, j’aime mieux la voir assise ; ne remuez pas les bottes ! c’est mon principe.

Je suis dépaysé, malade, furieux, bête, renversé ; j’espérais des bains de soleil, des promenades infinies, du repos, des voyages, des aventures, des bohémienneries, enfin : j’espérais surtout des journaux, des livres… Rien ! Rien ! Le courrier n’envoie plus rien aux libraires ; Paris se moque de nous joliment : pas un seul livre nouveau ! c’est la mort ! Me voilà réduit, en fait de journaux, à l’honorable Courrier des Ardennes, propriétaire, gérant, directeur, rédacteur en chef et rédacteur unique, A. Pouillard ! Ce journal résume les aspirations, les vœux et les opinions de la population, ainsi, jugez ! c’est du propre !… On est exilé dans sa patrie !!!

Heureusement, j’ai votre chambre : — Vous vous rappelez la permission que vous m’avez donnée. — J’ai emporté la moitié de vos livres ! J’ai pris le Diable à Paris. Dites-moi un peu s’il y a jamais eu quelque chose de plus idiot que les dessins de Granville ? — J’ai Costal l’indien, j’ai la Robe de Nessus, deux romans intéressants. Puis, que vous dire ?… j’ai lu tous vos livres, tous ; il y a trois jours, je suis descendu aux Épreuves, puis aux Glaneuses, — oui, j’ai relu ce volume ! — puis ce fut tout !… Plus rien ; votre bibliothèque, ma dernière planche de salut, était épuisée !… Le Don Quichotte m’apparut ; hier j’ai passé, deux heures durant, la revue des bois de Doré : maintenant, je n’ai plus rien ! — Je