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Lettre de Tchécoslovaquie

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Lettre de Tchécoslovaquie
Parue dans Europe, n° 186, 1938
Traduite par M. Le Brun
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CETTE lettre traitera plutôt des écrivains tchécoslovaques que de la littérature tchécoslovaque ; dans le monde d’aujourd’hui où l’on parle tant de la Tchécoslovaquie, il ne suffît pas d’attirer l’attention sur quelques bons livres parus dernièrement en langue tchèque ou slovaque ; c’est bien plutôt l’esprit de toute la tradition de notre littérature qui sont en question.

Les écrivains de ce pays, nous devons le dire, ont continuellement pris part, et de très près, à toutes les luttes politiques, sociales et culturelles de leur nation, et ceci bien plus que ne l’ont fait ceux des autres nations. À simplement parler, il serait impossible d’amputer notre littérature de la part active, et souvent dirigeante, qu’elle a prise dans l’évolution politique et le destin de notre nation. Notre littérature s’est trouvée plus de cent années en première ligne, dans le combat contre la germanisation politique et culturelle ; elle a ressuscité notre langue nationale, politiquement et culturellement presque enterrée, et réveillé en elle la conscience nationale et le désir de liberté. Le miracle de notre renaissance nationale a été en premier lieu l’œuvre de nos écrivains. Voilà déjà cent ans que notre littérature a repris simultanément le legs de la Révolution française ; elle a combattu dans l’Autriche réactionnaire pour la liberté civique et démocratique ; dès l’origine, elle s’est placée du côté de tous les efforts tendant à l’égalité et à la justice sociale. Vous ne trouveriez pas au XIXe siècle un seul écrivain tchèque ou slovaque qui se soit dispensé de ce service sous le drapeau de sa nation et de son peuple socialement opprimé. Notre écrivain n’a jamais pu s’enfermer dans la tour d’ivoire de ses rêves ; quand il s’agit du droit et de la liberté, de la nation et du peuple, il devient un homme plutôt soldat que troubadour. On peut presque dire que l’histoire de notre littérature des temps modernes est aussi celle de notre évolution politique et sociale, tellement l’œuvre de nos écrivains s’est étroitement et activement entrelacée avec le destin de notre nation.

Je rappelle aujourd’hui tout ceci, parce que cette tradition de servir est demeurée celle de notre littérature contemporaine. Il était naturel, durant la guerre, que toute la littérature tchécoslovaque sans exception, entrât en lutte contre les puissances centrales ; et, après la guerre, nous la retrouvons toujours quand sont mis en question un nouvel ordre social, la paix entre les nations, la démocratie et la liberté humaine.

Malgré de profondes divergences politiques et vitales, parmi les écrivains tchécoslovaques il ne s’en est pas trouvé un seul pour se tenir de l’autre côté dans le conflit idéologique qui divise l’Europe actuelle. Dans ce domaine, l’esprit de notre littérature est beaucoup plus unifié que partout ailleurs. C’est pourquoi aujourd’hui encore, quand le pangermanisme menace de nouveau la Tchécoslovaquie, nous retrouvons tous les écrivains tchécoslovaques, et sans exception, dans le camp des soldats ; c’est là quelque chose qu’on pourrait comparer à une mobilisation psychologique spontanée, pour ainsi dire née en une nuit. Les écrivains hier encore passionnément pacifistes ou révolutionnaires, se sont sans hésitation, inscrits au service de l’armée ; c’est pour l’instant un service de l’esprit, mais il engage autant qu’un service armé. C’est dans ce moment je pense, un phénomène beaucoup plus important que la poésie ou les romans. Vous pouvez être absolument certains d’une chose, vous, écrivains des autres nations : vos amis de Tchécoslovaquie sont aujourd’hui un peu en avant de leurs collègues de n’importe quel autre pays, tout au moins pour ce qui est d’un point : c’est que, moralement et organiquement, ils sont déjà préparés à la défense de la liberté, de la démocratie et de la paix.

Traduit par M. LE BRUN.