Lettre du 13 octobre 1675 (Sévigné)

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1675
456. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ
À MADAME DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 13e octobre.

Vous avez grande raison que[1] les dates ne font rien pour rendre agréables les lettres de ceux que nous aimons. Eh, mon Dieu ! les affaires publiques nous doivent-elles être si chères ? Votre santé, votre famille, vos moindres actions, vos sentiments, vos pétoffes de Lambesc, c’est là ce qui me touche ; et je crois si bien que vous êtes de même que je ne fais nulle difficulté de vous parler des Rochers, de Mlle du Plessis, de mes allées, de mes bois, de nos affaires, du bien Bon, et de Copenhague quand l’occasion s’en présente. Croyez donc que tout ce qui vient de vous m’est très-considérable, et que jusqu’à vos traînées de tapisseries[2], je suis aise de tout savoir. Si vous voulez encore des aiguilles pour en faire, j’en ai d’admirables. J’en fis hier d’infinies ; elles étoient aussi ennuyeuses que ma compagnie : je ne travaille que quand elle entre ; et quand je suis seule, je me promène, je lis, ou j’écris.

La Plessis ne m’incommode pas plus que Marie. Dieu me fait la grâce de ne point écouter ce qu’elle dit ; je suis à son égard comme vous êtes pour beaucoup d’autres : au reste, elle a les meilleurs sentiments du monde ; j’admire que cela puisse être gâté par l’impertinence de son esprit et la ridiculité de ses manières. Il faudroit entendre ce qu’elle fait de ma tolérance, et comme elle l’explique, et les chaînes qu’elle s’en fait pour s’attacher à moi, et comme je lui sers d’excuse pour ne plus voir ses amies 1675de Vitré, et les adresses qu’elle a pour satisfaire sa sotte gloire (car elle[3] est de tout pays), et la crainte qu’elle a que je ne sois jalouse d’une religieuse de Vitré : cela feroit une assez méchante farce de campagne.

Je vous dois dire des nouvelles de cette province. M. de Chaulnes est à Rennes avec beaucoup de troupes. Il a mandé que si on en sortoit, ou qu’on fît le moindre bruit, il ôteroit[4] pour dix ans le parlement de cette ville[5] : cette crainte fait tout souffrir. Je ne sais point encore comme ces gens de guerre en usent à l’égard des pauvres bourgeois. Nous attendons à Vitré Mme de Chaulnes, qui vient voir la princesse[6] ; nous sommes en sûreté sous ses auspices ; mais je vous assure que quand il n’y auroit que moi, M. de Chaulnes prendroit plaisir à me considérer[7] : c’est la seule occasion où je pourrois répondre de lui. N’ayez donc aucune inquiétude ; je suis en sûreté comme dans cette Provence que vous dites qui est à moi.

Je ne remercierai point d’Hacqueville de vous écrire trois fois la semaine : c’est se moquer de lui ; les louanges qu’il mérite là-dessus sont trop loin de ma pensée. Il m’écrit deux fois ; j’en veux retrancher une par mon exemple, et c’est par pure amitié pour lui, ne voulant avoir qu’une médiocre part à l’assassinat que nous lui faisons tous : il succombera, et puis nous serons au désespoir ; c’est une perte irréparable, et tous les autres d’Hacquevilles ne nous consoleront point de celui-là. Il m’a 1675fait grand plaisir, cette dernière fois, de m’ôter la colère que j’avois contre le cardinal d’Estrées[8] ; il m’apprend que le nôtre[9] a été refusé en plein consistoire, sur sa propre lettre, et qu’après cette dernière cérémonie il n’y a plus rien à craindre ; de sorte que le voilà trois fois cardinal malgré lui, du moins les deux dernières ; car pour la première, s’il m’en souvient, il n’en fut pas trop fâché. Écrivez-lui pour vous moquer de son chagrin. D’Hacqueville est ravi, je l’en aime. Je reçois souvent des billets de cette chère Éminence ; je lui en écris aussi ; je tiens ce léger commerce très-mystérieux et très-secret : il m’en est plus cher. Vous ne devez pas manquer de lui écrire aussi ; vous seriez ingrate si vous ne conserviez pour lui bien de l’attachement. Il a été un peu malade ; il se porte bien : il me mande que nous serions contents de la sagesse qu’il a eue à faire des remèdes.

N’avez-vous point peur de Ruyter[10] ?

Ruyter est le dieu des combats :
Guitaut[11] ne lui résiste pas[12] ;

1675mais, en vérité, l’étoile du Roi lui résiste: jamais il n’en fut une si fixe. Elle dissipa l’année passée cette grande flotte ; elle fait mourir M. de Lorraine ; elle renvoie Montecuculi chez ses parents[13], et fera la paix par le mariage du prince Charles[14]. Je disois l’autre jour cette dernière chose à Mme de Tarente ; elle me dit qu’il étoit marié à l’impératrice douairière[15] ; quoique cette noce n’ait pas éclaté, elle ne laisseroit pas que d’empêcher l’autre ; vous 1675verrez qu’elle mourra, si cela fait un inconvénient. Votre raisonnement est d’une justesse sur les affaires d’État, qu’on voit bien que vous êtes devenue politique dans votre gouvernement.

J’ai écrit à la belle princesse de Vaudemont[16] ; elle est infortunée, et j’en suis triste, car elle est très-aimable. Je n’osois écrire à Mme de Lillebonne ; mais vous m’avez donné courage.

Je crains que vous n’ayez pas le petit Coulanges ; sa femme m’écrit tristement de Lyon, et croit y passer l’hiver : c’est une vraie trahison pour elle que de n’être pas à Paris ; elle me mande que vous avez eu un assez grand commerce.

La Trousse est à Paris et à la cour, accablé d’agréments et de louanges ; il les reçoit d’une manière à les augmenter. On dit qu’il aura la charge de Froulai[17] ; si cela étoit, il y auroit un mouvement dans la compagnie[18], et je prie notre d’Hacqueville d’y avoir quelque attention pour notre pauvre guidon, qui se meurt d’ennui dans le guidonnage. Je lui mande de venir ici, je voudrois le marier à une petite fille qui est un peu juive de son estoc, mais les millions nous paroissent de bonne maison[19] ; cela est fort en l’air ; je ne crois plus rien après avoir manqué la petite d’Eaubonne[20].

1675Mme de Villars me mande encore des merveilles du chevalier de Grignan : je crois que ce sont les premières qu’on a renouvelées ; mais enfin c’est un petit garçon qui a bien le meilleur bruit qu’on puisse jamais souhaiter. Je prie Dieu que les lueurs d’espérance pour une de vos filles[21] puissent réussir ; ce seroit une grande affaire. La paresse du Coadjuteur devroit bien cesser dans de pareilles occasions.

Écoutez une belle action du procureur général[22] Il avoit une terre, de la maison de Bellièyre, qu’on lui avoit fort bien donnée ; il l’a remise dans la masse des biens des créanciers, disant qu’il ne sauroit aimer ce présent, quand il songe qu’il fait tort à des créanciers qui ont donné leur argent de bonne foi : cela est héroïque. Jugez s’il est pour nous contre M. de Mirepoix[23] ; je ne connois point une plus belle ni une plus vilaine âme que celle de ces deux hommes. Le bien Bon est toujours le bien bon ; ce sont des armes parlantes : les obligations que je lui ai sont innombrables ; ce qui me les rend sensibles, c’est l’amitié qu’il a pour vous, et le zèle pour vos affaires, et comme il se prépare à confondre le Mirepoix. Je n’ose penser à vous voir : quand cette espérance entre trop avant dans mon cœur, et qu’elle est encore éloignée, elle me fait trop de mal. Je me souviens de ce 1675que je souffris à la maladie de ma pauvre tante, et comme vous me fîtes expédier cette douleur[24]. Je ne suis pas encore à portée de recevoir cette joie. Vous m’assurez que vous vous portez bien ; Dieu le veuille, ma bonne ! cet article me tient extrêmement au cœur[25] : pour moi, je suis dans la parfaite santé. Vous aimeriez bien ma sobriété et l’exercice que je fais, et sept heures au lit, comme une carmélite. Cette vie dure me plaît ; elle ressemble au pays ; je n’engraisse point, et l’air est si humain[26] et si épais, que ce teint qu’il y a si longtemps que l’on loue, n’en est point changé. Je vous souhaite quelquefois une de mes soirées, en qualité de pommade de pieds de mouton.

J’ai dix ouvriers qui me divertissent fort. Rahuel[27] et Pilois, tout est à sa place. Vous devez être persuadée de ma confiance par les pauvretés dont je remplis ma lettre. Depuis que je me suis plainte en vers de la pluie, il fait un temps charmant ; de sorte que je m’en loue en prose.

Toute notre province est si fort occupée des punitions que l’on y fait, que l’on ne fait point de visites ; et sans vouloir contrefaire la dédaigneuse, j’en suis extrêmement aise. Vous souvient-il quand nous trouvions qu’il n’y avoit rien de si bon en province qu’une méchante 1675compagnie, par la joie du départ ? C’est un plaisir que je n’aurai point cette année.

Ma bonne, quand je vous écrirois encore quatre heures, je ne pourrois pas vous dire à quel point je vous aime, et de quelle manière vous m’êtes chère. Je suis persuadée du soin de la Providence sur vous, puisque vous payez tous vos arrérages, et que vous voyez une année de subsistance ; Dieu prendra soin des autres. Continuez votre attention sur votre dépense : cela ne remplit point les grandes brèches ; mais cela aide à la douceur présente, et c’est beaucoup. M. de Grignan est-il sage ? Je l’embrasse dans cette espérance ; ma très-bonne, je suis entièrement à vous.




  1. LETTRE 456. — Dans les deux éditions de Perrin : « Vous avez raison de dire que…. »
  2. Voyez la note 2 de la lettre 453, p. 161.
  3. Au lieu du pronom elle Perrin a répété : « la sotte gloire. »
  4. Dans l’édition de la Haye : « on ôteroit. » Les mots « pour dix ans » ne sont donnés que par les éditions de Perrin.
  5. Le parlement, comme nous l’avons dit, fut en effet transféré à Vannes. Voyez les lettres des 20 octobre et 13 novembre suivants.
  6. La princesse de Tarente.
  7. Dans Perrin : « à me marquer des égards. »
  8. Voyez la lettre du 9 octobre précédent, à Mme de Grignan, p. 166.
  9. Le cardinal de Retz.
  10. Ruyter était parti des ports de Hollande le 18 août, et il croisait alors au nord de la Sicile avec les Espagnols, pour empêcher Duquesne de secourir Messine.
  11. Le comte de Guitaut avait succédé (en 1649) à son oncle le commandeur dans le gouvernement des îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat.
  12. Ce sont deux vers à chanter sur le même air que les vers qui commencent la 1re scène du Ve acte d’Alceste, et y sont six fois répétés :
    Alcide est vainqueur du trépas,
    L’enfer ne lui résiste pas.
    Coulanges a fait plusieurs chansons sur cet air ; nous en verrons une un peu plus loin, dans la lettre du 29 décembre suivant. Le premier vers,
    Ruyter est le Dieu des combats,
    en rappelle un du Cid (acte II, scène vi) :
    Fût-il la valeur même et le Dieu des combats.
  13. « Chez ses parents » n’est pas dans les éditions de 1726 mais seulement dans celles de Perrin. Cinq lignes plus bas, le chevalier, en 1754, a substitué au pronom elle, devant mourra, le nom : « cette impératrice, » dont il tient la place ; un peu plus loin, il a ajouté telle devant justesse.
  14. Charles-Léopold-Nicolas-Sixte (Charles V), neveu et héritier de Charles IV, duc de Lorraine, était né en 1643. « Au moment de la mort de son oncle, le prince Charles était à l’armée impériale. Il la quitta pour venir aux environs de Trèves…. prendre le commandement des troupes lorraines, seul héritage que lui laissait Charles IV. À peine eut-il réglé les affaires domestiques de sa maison…. et reçu le serment de ses soldats, que Charles V s’empressa d’entrer en rapports avec les cabinets actuellement ligués contre Louis XIV. » (Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, par M. le comte d’Haussonville, tome III, p. 287 et 288.) Après la retraite de Montecuculi, l’empereur Léopold le nomma généralissime des troupes impériales. — De quel mariage veut parler ici Mme de Sévigné ? Le prince Charles aimait depuis longtemps l’archiduchesse Éléonore, qu’il épousa plus tard (voyez la note 15) ; mais ce n’était pas, ce semble, par ce mariage-là que la paix pouvait se faire. — Dans l’édition de Rouen (1726), on lit pour, au lieu de par : « pour le mariage du prince Charles. »
  15. Éléonore de Gonzague Mantoue, troisième femme de l’empereur Ferdinand III. Veuve en 1657, elle ne mourut qu’en 1697 ; mais ce qui rend inadmissible la supposition d’un mariage secret qu’elle aurait contracté avec le prince Charles, c’est que ce dernier, après avoir été deux fois candidat au trône de Pologne, épousa en 1678 Marie-Éléonore, veuve du roi Michel Wisnioweçki, et fille de l’empereur Ferdinand III et de l’impératrice douairière Éléonore de Gonzague. Charles V descendait aussi de la famille de Gonzague, par sa mère, la princesse Claude de Lorraine, fille de Henri II de Lorraine et de Marguerite de Gonzague.
  16. Au sujet de la mort du duc de Lorraine, Charles IV, son beau-père. Voyez tome II, p. 166, note 7. — Mme de Lillebonne, nommée deux lignes plus bas, était fille de Charles IV.
  17. Voyez p. 164, la note 16 de la lettre du 6 octobre précédent.
  18. La compagnie des gendarmes-Dauphin, où Charles de Sévigné était guidon.
  19. Voyez la Notice, p. 211. — Estoc se dit figurément pour ligne d’extraction.
  20. Antoinette Lefèvre d’Eaubonne, cousine de M. d’Ormesson ; elle avait épousé, au mois de juillet précédent, Urbain le Goux de la Berchère, marquis de Dinteville et de Santenai, comte de la Rochepot, maître des requêtes. Voyez la Notice, p. 211.
  21. Il était question alors d’un établissement pour Françoise-Julie de Grignan (Mlle d’Alerac) ; mais ce projet n’eut pas de suite. Mlle d’Alerac ne se maria qu’en 1689, avec le marquis de Vibraye, lieutenant général des armées du Roi. Voyez la Notice, p. 250 et suivantes.
  22. Achille de Harlay, depuis premier président. (Note de Perrin.) Il avait recueilli la terre dont il est ici question dans la succession de sa mère, Jeanne-Marie de Bellièvre, morte en 1657.
  23. Dans le procès relatif à la transaction faite par M. de Grignan avec les héritiers de Mlle du Puy-du-Fou, sa seconde femme. Voyez ci-dessus, p. 76, la note 16 de la lettre du 21 août précédent.
  24. Mme de Sévigné était partie pour Grignan aussitôt après la mort de Mme de la Trousse.
  25. Tel est le texte de l’impression de Rouen (1726) et des deux éditions de Perrin. Celle de la Haye (1726) donne seule à cœur, pour au cœur. À la ligne suivante, santé manque dans les deux éditions de Perrin ; on y lit simplement : « je suis dans la parfaite. »
  26. Humain se trouve dans toutes les anciennes impressions, et nous ne croyons pas qu’il y faille substituer humide, comme on l’a fait dans une très-récente édition.
  27. Rahuel était concierge du château des Rochers. (Note de l’édition de 1818 à la lettre du 5 janvier 1676 ; voyez la note 14 de la lettre 351, tome III, p. 294.)