Lettre du 16 juin 1654 (Sévigné)

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Texte établi par Monmerqué, Hachette (1p. 377-380).

1654

24. — DU COMTE DE BUSSY RABUTIN À MADAME DE SÉVIGNÉ.

Depuis l’année 1650 jusques en 1654, je ne trouve point de commerce de lettres entre la marquise de Sévigné et moi, et même depuis que nous avons recommencé à nous écrire, j’en ai perdu quelques unes des siennes que je payerois de bon cœur au poids de l’or à qui me les rapporteroit. Comme j’allois en Catalogne avec le prince de Conti, à la campagne de 1654, il séjourna deux jours à Montpellier. Pendant ce séjour j’écrivis cette lettre à la marquise de Sévigné.

À Montpellier, ce 16e juin 1654.

J’ai bien appris de vos nouvelles, Madame. Ne vous souvenez-vous point de la conversation que vous eûtes chez Mme de Montausier[1], avec M. le prince de Conti[2], l’hiver dernier ? Il m’a conté qu’il vous avoit dit 1654 quelques douceurs, qu’il vous avoit trouvée fort à son gré, et qu’il vous le diroit plus fortement cet hiver. Tenez-vous bien, ma belle cousine : telle dame qui n’est pas intéressée, est quelquefois ambitieuse, et qui peut résister aux finances du Rois[3], ne résiste pas toujours aux cousins de Sa Majesté. De la manière que le prince m’a parlé de son dessein, je vois bien que je suis désigné confident. Je crois que vous ne vous y opposerez pas, sachant, comme vous faites, avec combien de capacité je me suis acquitté de cet emploi en d’autres rencontres[4]. Pour moi, j’en suis ravi, dans l’espérance de la succession, vous m’entendez bien, ma belle cousine. Si après tout ce que la fortune vous veut mettre en main, je ne fais pas la mienne, ce ne sera que votre faute ; mais vous en aurez soin assurément ; car enfin il faut bien que vous me serviez à quelque chose.

Je crois que vous serez un peu embarrassée dans le choix d’un de ces rivaux ; et il me semble déjà vous entendre dire :


Des deux côtés j’ai beaucoup de chagrin ;
      Ô Dieu, l’étrange peine !
Dois-je chasser l’ami de mon cousin ?
Dois-je chasser le cousin de la Reine[5] ?


Peut-être craindrez-vous de vous attacher au service des princes, et que mon exemple vous en rebutera. Peut-être la taille de l’un[6] ne vous plaira-t-elle pas ; 1654 peut-être aussi la figure de l’autre. Mandez-moi des nouvelles de celui-ci, et les progrès qu’il a faits depuis mon départ : à combien d’acquits-patents[7] il a mis votre liberté.

La fortune vous fait de belles avances, ma chère cousine ; n’en soyez point ingrate. Je vous vois entêtée de la vertu, comme si c’étoit une chose solide, et vous méprisez le bien, comme si vous ne pouviez jamais en manquer. Ne savez-vous pas ce que disoit le vieux Senneterre[8], homme d’une grande expérience, et du meilleur sens du monde, que les gens d’honneur n’avoient point de chausses ? Nous vous verrons un jour regretter le temps que vous aurez perdu ; nous vous verrons repentir d’avoir mal employé votre jeunesse, et d’avoir voulu avec tant de peines acquérir et conserver une réputation qu’un médisant vous peut ôter, et qui dépend plus du hasard que de votre conduite.

Je joignis M. le prince de Conti à Auxerre ; il ne passa point à Chaseu[9], parce qu’il apprit qu’il se détourneroit de six lieues, de sorte que mes préparatifs furent perdus. Je ne l’ai point quitté depuis, et je suis avec lui aussi bien qu’on y peut être. Nous nous allons réjouir ici deux jours dans le jeu, les promenades, et la bonne 1654 chère, en attendant que les troupes soient assemblées pour entrer en Catalogne. Je vous réponds, ma belle cousine, que vous entendrez parler de moi cette campagne.

Adieu, ma belle cousine, songez quelquefois à moi, et que vous n’avez ni parent ni ami qui vous aime tant que je fais. Je voudrois… non, je n’achèverai pas, de peur de vous déplaire, mais vous pouvez bien savoir ce que je voudrois.



  1. Lettre 24. — i. Julie-Lucie d’Angennes, fille du marquis de Rambouillet, première dame d’honneur d’Anne d’Autriche, mariée en juillet 1645 à Charles de Sainte-Maure, marquis de Salles, depuis duc de Montausier. Voyez la note 2 de la lettre 86.
  2. Voyez la Notice, p. 63.
  3. Allusion au surintendant Foucquet, qui faisait la cour à Mme de Sévigné, comme on le verra dans les lettres qui suivent. Voyez la Notice, p. 64.
  4. Voyez plus haut la lettre 16, et la Notice, p. 47 et 50.
  5. Parodie des quatre derniers vers de la seconde stance du Cid, acte I, scène 9 :


        Des deux côtés mon mal est infini, etc.

  6. Armand de Bourbon, prince de Conti, frère cadet du grand Condé, « avoit la tête fort belle, tant pour le visage que pour les cheveux, et c’étoit un très-grand dommage qu’il eût la taille gâtée : car à cela près c’étoit un prince accompli. » (Mémoires de Bussy, tome I, p. 358.)
  7. Acquit-patent se disait, en termes de chancellerie et de finance, d’un brevet du Roi portant gratification de quelque somme d’argent et servant d’acquit et de décharge à celui qui devait en faire le payement.
  8. Henri de Saint-Nectaire, Senectaire ou Senneterre, père du maréchal de la Ferté, mourut en 1662, à quatre-vingt-neuf ans. Il avait été ambassadeur extraordinaire en Angleterre.
  9. Chaseu, l’une des terres de Bussy, située en Bourgogne, paroisse de Laizi, près d’Autun.