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Lettre du 17 mai 1676 (Sévigné)

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538. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ
À MADAME DE GRIGNAN.
À Moulins, à la Visitation, dans la chambre où ma
grand’mère[1] est morte ; entourée des deux xxxxx
petites de Valençay[2], ce dimanche après vêpres,
17e de mai.xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx

J’arrivai hier au soir ici, ma chère enfant, en six jours, très-agréablement. Mme Foucquet, son beau-frère et son fils[3] vinrent au-devant de moi ; ils m’ont logée chez eux. J’ai dîné ici, et je pars demain pour Vichy. J’ai trouvé le mausolée admirable[4] ; le bon abbé auroit été 1676bien ravi de le voir. Les petites filles que voilà sont belles et aimables ; vous les avez vues : elles se souviennent que vous faisiez de grands soupirs dans cette église ; je pense que j’y avois quelque part, du moins sais-je bien que j’en faisois de bien douloureux de mon côté. On dit que Mme de Guénégaud vous disait[5] : « Soupirez, soupirez, Madame, j’ai accoutumé Moulins aux soupirs qu’on apporte de Paris. » Je vous admire d’avoir pensé à marier votre frère ; vous avez pris la chose par un très-bon côté, et j’estime le négociateur. Je suivrai ce chemin quand je serai retournée à Paris : écrivez-en à d’Hacqueville. On juge très-justement du bien de mon fils par celui de ma fille ; ce seroit une chose digne de vous de faire ce mariage : j’y travaillerai de mon côté. Vous croyez donc n’avoir pas été assez affligée de ma maladie ; eh bon Dieu ! qu’auriez-vous pu faire ? Vous avez été plus en peine que je n’ai été en péril. Comme la fièvre que j’ai eue vingt-deux jours étoit causée par la douleur, elle ne faisoit peur à personne. Pour mes rêveries, elles venoient de ce que je ne prenois que quatre bouillons par jour, et qu’il y a des gens qui rêvent toujours pendant la fièvre. Votre frère m’en a fait des farces à mourir de rire : il a retenu toutes mes extravagances, et vous en réjouira. Ayez donc l’esprit en repos, ma belle ; vous n’avez été que trop inquiète et trop affligée de mon mal. 1676Il faut que M. de la Garde ait de bonnes raisons pour se porter à l’extrémité de s’atteler avec quelqu’un[6] : je le croyois libre, et sautant, et courant dans un pré ; mais enfin il faut venir au timon, et se mettre sous le joug comme les autres.

J’ai le cœur serré de ma chère petite ; la pauvre enfant, la voilà donc placée[7] ! Elle a bien dissimulé sa petite-douleur : je la plains, si vous l’aimez, et si elle vous aime autant que nous nous aimions ; mais vous avez un courage qui vous sert toujours dans les occasions : Dieu m’eût bien favorisée de m’en donner un pareil.

Mme de Montespan est à Bourbon, où M. de la Vallière avoit donné ordre qu’on la vînt haranguer de toutes les villes de son gouvernement : elle ne l’a point voulu. Elle a fait douze lits à l’hôpital ; elle a donné beaucoup d’argent ; elle a enrichi les Capucins. Elle souffre les visites avec civilité ; M. Foucquet[8] et sa nièce, qui buvoient à Bourbon, l’ont été voir ; elle causa une heure avec lui sur les chapitres les plus délicats. Mme Foucquet s’y rendit le lendemain ; Mme de Montespan la reçut très-honnêtement ; elle l’écouta avec douceur et avec une apparence de compassion admirable. Dieu fit dire à Mme Foucquet tout ce qui se peut au monde imaginer de mieux, et sur l’instante prière de s’enfermer avec son 1676mari[9], et sur l’espérance qu’elle avoit que la Providence donneroit à Mme de Montespan, dans les occasions, quelque souvenir et quelque pitié de ses malheurs. Enfin, sans rien demander de positif, elle eut un art à faire voir les horreurs de son état, et la confiance qu’elle avoit en sa bonté, qui ne peut venir que de Dieu[10] : ses paroles m’ont paru toutes choisies pour toucher un cœur, sans bassesse et sans importunité : je vous assure que le récit vous en auroit touchée. Le fils de M. de Montespan[11] est chez Mme Foucquet à la campagne, d’où elle est venue pour me voir. Il a dix ans ; il est beau et spirituel : son père l’a laissé chez ces dames en venant à Paris. La bonne d’Escars se porte très-bien, et prend un soin extrême de ma santé. Contez-moi les sorcelleries de Mme de Rus. Adieu, très-aimable et très-chère, je vous embrasse mille fois, et vous aime comme il faudroit aimer son salut.



  1. LETTRE 538. — Jeanne-Françoise Frémiot, baronne de Chantal, fondatrice de l’ordre de la Visitation, morte le 13 décembre 1641, qui vient d’être déclarée bienheureuse par un bref de Benoît XIV, du 13 novembre 1751. (Note de Perrin, 1754.)
  2. Voyez tome II, p. 68, et les notes 7 et 8.
  3. Mme Foucquet avait trois fils, qui devaient avoir de seize à vingt ans.— Pour son beau-frère, voyez un peu plus loin la note 8.
  4. Le superbe tombeau que Marie-Félice des Ursins fit élever dans
    l’église de la Visitation de Moulins pour son mari (Henri, duc de Montmorency), décapité à Toulouse le 30 octobre 1632, par arrêt du parlement de Toulouse. (Note de Perrin.) — Ce tombeau, dessiné et en partie exécuté par François Anguier, avait été commencé en 1648 et achevé en 1653.
  5. « Du moins sais-je bien qu’en ce temps j’en faisois de bien douloureux de mon côté. Est-il vrai que Mme de Guénégaud vous disoit, etc. » (Édition de 1754.)
  6. Sur la rupture de ce mariage projeté, voyez le commencement de la lettre du 28 octobre suivant.
  7. Voyez la lettre du 6 mai précédent, p. 432.
  8. Probablement Gilles Foucquet, premier écuyer de la grande écurie. Il épousa Anne d’Aumont, fille du marquis d’Aumont, et mourut en 1694. Voyez tome I, p. 478, note 10. — Sa nièce était Marie-Madeleine Foucquet, deuxième fille du surintendant, qui épousa Emmanuel de Crussol, marquis de Montsalez, cousin de la duchesse d’Antin, et mourut en 1720.
  9. Trois ans après, il fut permis à Mme Foucquet et à ses enfants de voir le surintendant, (Lettre de Louvois à Saint-Mars, du 10 mai 1679, Histoire de la détention des philosophes et des gens de lettres par Delort. Firmin Didot, 1829. Détention de Foucquet, Lauzun et Pellisson, tome I, p. 295.)
  10. « Elle lui fit voir les horreurs de son état, et la confiance qu’elle avoit en sa bonté, et mit à tout cela un art qui ne peut venir que de Dieu. » (Édition de 1754.)
  11. Le fils légitime de Mme de Montespan, Louis-Antoine de Pardaillan de Gondrin, duc d’Antin, pair de France, gouverneur de l’Orléanais, lieutenant général, gouverneur d’Amboise, surintendant des bâtiments. Il épousa en 1686 Julie-Françoise de Crussol, fille aînée du duc d’Uzès, et mourut en 1736. C’est ce courtisan raffiné dont Saint-Simon parle en tant d’endroits.
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