100%.png

Lettre du 17 septembre 1675 (Sévigné)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche





1675
446. —— DE MADAME DE SÉVIGNÉ
À MADAME DE GRIGNAN.
Mardi 17e septembre.

Voici une bizarre date : je suis


Dans un petit bateau,
Dans le courant de l’eau,
Fort loin de mon château ;


je pense même que je puis achever,


Ah, quelle folie[1] !


car les eaux sont si basses, et je suis si souvent engravée, que je regrette mon équipage, qui ne s’arrête point et qui va son train. On s’ennuie sur l’eau quand on y est seule ; il faut un petit comte des Chapelles et une Mlle de Sévigné. Mais enfin c’est une folie de s’embarquer, quand on est à Orléans, et peut-être même à Paris (c’est pour dire une gentillesse) ; mais il est vrai qu’on se croit obligé 1675de prendre des bateliers à Orléans, comme à Chartres d’acheter des chapelets[2].

Je vous ai mandé comme j’avois vu l’abbé d’Effiat dans sa belle maison : je vous écrivis de Tours ; je vins à Saumur, où nous vîmes Vineuil[3] ; nous repleurâmes M. de Turenne ; il en a été vivement touché ; vous le plaindrez, quand vous saurez qu’il est dans une ville où personne n’avoit vu le héros. Vineuil est bien vieilli, bien toussant, et bien crachant, et dévot, mais toujours de l’esprit : il vous fait mille et mille compliments. Il y a trente lieues de Saumur à Nantes ; nous avons résolu de les faire en deux jours, et d’arriver aujourd’hui à Nantes : dans ce dessein, nous allâmes hier deux heures de nuit ; nous nous engravâmes, et nous demeurâmes à deux cents pas de notre hôtellerie sans pouvoir aborder. Nous revînmes au bruit d’un chien, et nous arrivâmes à minuit dans un tugurio[4], plus pauvre, plus misérable qu’on ne peut vous le représenter : il n’y avoit rien du tout que deux ou trois vieilles femmes qui filoient, et de la paille fraîche, sur quoi nous avons tous couché sans nous déshabiller. J’aurois bien ri, sans l’abbé, que je meurs de honte d’exposer ainsi à la fatigue d’un voyage. Nous nous sommes rembarqués avec la pointe du jour, et nous étions si parfaitement bien établis dans notre gravier, que nous avons été près d’une heure avant que de reprendre le fil de notre discours. Nous voulons, contre vent et marée, arriver à Nantes ; nous ramons tous. J’y trouverai de vos lettres, ma fille ; mais j’ai si bonne opinion de votre amitié, que je suis persuadée que vous serez bien aise de savoir des nouvelles de mon voyage, et 1675comme on m’a dit que la poste va passer à Ingrande[5], je vais y laisser cette lettre en chemin faisant. Je me porte très-bien : il ne me faudroit qu’un peu de causerie. Je vous écrirai de Nantes, comme vous le pouvez croire. Je suis impatiente de savoir de vos nouvelles, et de l’armée de M. de Luxembourg : cela me tient fort au cœur ; il y a neuf jours que j’ai ma tête dans ce sac.

L’histoire des Croisades est très-belle, surtout pour ceux qui ont lu le Tasse, et qui revoient leurs vieux amis en prose et en histoire ; mais je suis servante du style du jésuite. La Vie d’Origène est divine[6]. Adieu, ma très-chère, très-aimable et très-parfaitement aimée ; vous êtes ma chère enfant. J’embrasse le matou[7].



  1. LETTRE 446. — Dans le recueil des chansons de Coulanges, se trouve le couplet suivant, intitulé : Pour Madame la comtesse de G*** (Grignan), qui pensa se noyer sur le Rhône, en allant en Provence. Sur l’air Ah, quelle folie ! couplet retourné :
    Ah, quelle folie
    D’exposer sa vie
    Au courant de l’eau
    Dans un petit bateau !
    L’on peut, quand on est misérable,
    Chercher un écueil favorable
    Pour y faire son tombeau ;
    Mais risquer sa vie
    Sous un ciel si beau
    Si près de son château,
    Ah, quelle folie !
    (Recueil des chansons choisies de Monsieur *** (de Coulanges), 2e édition, Paris, 1698, tome I, p. 166.)
  2. La cathédrale de Chartres était un pèlerinage célèbre. ; on y révérait une ancienne statue de la Vierge.
  3. Voyez plus bas, p. 170, note 6, et p. 188.
  4. Une cabane.
  5. Sur la rive droite de la Loire, entre Angers et Nantes.
  6. L’Histoire de Tertullien et d’Origène est l’œuvre de trois écrivains de Port-Royal : Tillemont, le Tourneux et du Fossé. Elle fut publiée à Paris, en 1675, par ce dernier seul, sous le nom du sieur de la Mothe. Voyez le Port-Royal de M. Sainte-Beuve, tome III, p. 529.
  7. On a vu, p. 110 de la Notice, le comte de Grignan désigné ainsi dans un vaudeville.