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Lettre du 22 avril 1676 (Sévigné)

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526. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ
À MADAME DE GRIGNAN.
À Paris, mercredi 22e avril.

Vous voilà hors du jubilé et des stations : vous avez dit tout ce qui se peut de mieux sur ce sujet. Ce n’est point de la dévotion que vous êtes lasse, c’est de n’en point avoir. Eh mon Dieu, c’est justement de cela qu’on est au désespoir. Je crois que je sens ce malheur plus que personne : il semble que toutes choses m’y devroient porter ; mais nos efforts et nos réflexions avancent bien 1676peu cet ouvrage. Je croyois M. de la Vergne[1] un janséniste ; mais par la louange que vous lui donnez d’approuver les Essais de morale, je vois bien qu’il n’est pas de nos frères. N’aimez-vous point le traité de la Ressemblance de l’amour-propre et de la charité[2] ? C’est mon favori. Il est vrai que la grâce est bien triomphante en ces deux filles de la Desœillets[3] : il faut qu’elles aient été bien appelées. Je serai fort aise de voir M. de Monaco ; mais je voudrois qu’il vînt bien vite, afin qu’il n’y eût guère qu’il vous eût vue. Mme de Vins n’est point grosse ; mais elle est si changée, que je lui conseillerois de dire qu’elle l’est. C’est la plus jolie femme du monde : elle a des soins de moi admirables. Pour ma santé, elle est toujours très-bonne : je suis à mille lieues de l’hydropisie, il n’en a jamais été question ; mais je n’espère la guérison de mes mains, de mes épaules et de mes genoux qu’à Vichy, tant mes pauvres nerfs ont été rudement affligés du rhumatisme : aussi je ne songe qu’à partir. L’abbé Bayard et Saint-Hérem m’y attendent : je vous ai dit que la beauté du pays et des promenades, et la bonté de l’air l’avoient emporté sur Bourbon. J’ai vu les meilleurs ignorants d’ici, qui me conseillent de petits remèdes si différents pour mes mains, que pour les mettre d’accord je n’en fais aucun ; et je me trouve encore trop heureuse que sur Vichy ou Bourbon ils soient d’un même avis. Je 1676crois qu’après ce voyage vous pourrez reprendre l’idée de santé et de gaieté que vous avez conservée de moi. Pour l’embonpoint, je ne crois pas que je sois jamais comme j’ai été : je suis d’une taille si merveilleuse, que je ne conçois point qu’elle puisse changer ; et pour mon visage, cela est ridicule d’être encore comme il est. Votre petit frère est toujours parti, et j’en suis toujours fâchée : vous avez trouvé justement ce qui fait qu’il est encore guidon, à son grand regret. M. de Viriville s’est plaint à Sa Majesté, et je crois qu’il a obtenu que sa fille changeroit de couvent[4]. Il me vint chercher justement un jour que je fis une équipée ; j’allai dîner à Livry avec Corbinelli, il faisoit divin, je me promenai délicieusement jusqu’à cinq heures, et puis la poule mouillée s’en revint toute pleine de force et de santé.

Si Mlle de Méri veut venir avec moi à Vichy, ce me sera une fort bonne compagnie. J’ai refusé Mme de Longueval[5], pour conserver ma liberté : elle ira avec Mme de Brissac, à qui elle me préféroit, et nous nous y retrouverons. Nous avons la mine de nous rallier traîtreusement, pour nous moquer de la duchesse[6]. Quantova devoit aller à Bourbon, mais elle n’ira pas ; et cela persuade le retour de son ami solide, encore plus tôt qu’on ne l’a cru[7]. Son amie l’a menée dans son château passer deux ou trois jours ; nous verrons quels lieux elle voudra honorer de sa présence. Mme de Coulanges est toujours 1676très-aimable, et d’autant plus qu’elle a moins d’empressement que jamais pour toutes les tendresses de ce pays-là, dont elle connoît le prix. L’abbé Têtu est toujours fort touché de son commerce, et redonne avec plaisir toutes ses épigrammes. Le cousin[8] est toujours très-sujet ; mais il me paroît pour le moins une côte rompue, depuis l’assiduité qu’il a eue pendant trois mois chez la vieille maîtresse du Charmant[9]. Cela fit regarder notre amie, au retour du cousin, comme une amante délaissée ; mais quoique rien ne fût vrai, le personnage fut désagréable. Mmes d’Heudicourt, de Ludres et de Gramont me vinrent voir hier. Vos amies vous ont fait leur cour par les soins qu’elles ont eus de moi. M. de la Trousse ne s’en va que dans quinze jours à l’armée du maréchal de Rochefort[10] ; tout le reste est déjà loin. Le pauvre guidon croyoit fermement être amoureux de Mme de Pont[11] , quand il est parti. Corbinelli est toujours un loup gris, comme vous savez, apparoissant, disparoissant, et ne pesant pas un grain : notre amitié est très-bonne. Je ferai vos reproches à la Mousse : il est chez lui, il ne se communique guère ; il est difficile à trouver, encore plus à conserver. Il est souvent mal content, il a eu une gronderie avec mon fils, dont il meurt de honte ; car il avoit eu la cruauté pour lui-même de ne pas mettre un seul brin de raison de son côté. Mme de Sanzei est triste comme Andromaque ; Saint-Aubin et son Iris[12] dans leur faubourg et dans le ciel ; d’Hacqueville agité 1676dans le tourbillon des affaires humaines, et toujours rempli de toutes les vertus ; Mme de la Fayette, avec sa petite fièvre, et toujours bonne compagnie chez elle ; M. de la Rochefoucauld, tout ainsi que vous l’avez vu. Monsieur le Prince s’en va à Chantilly : ce n’est pas l’année des grands capitaines ; c’est par cette raison que M. de Montecuculi n’a pas voulu se mettre en campagne[13]. La bonne Troche dit qu’elle s’en va en Anjou ; elle est toujours la bonté même, et allante et venante ; on dit qu’elle est la femelle de d’Hacqueville. Monsieur de Marseille sera bien étonné de trouver son abbé de la Vergne entêté de vous. Vous êtes trop heureuse d’avoir eu Guitaut ; vous vous êtes bons partout ; l’on peut juger ce que vous vous êtes à Aix : c’est un homme aimable et d’une bonne compagnie ; faites-lui bien des amitiés pour moi. Je remercie M. de Grignan d’aimer mes lettres. Je doute que son goùt soit bon. Ne soyez point en peine de la longueur de celle-ci, je l’ai reprise à plusieurs fois.



  1. LETTRE 526. — Voyez ci-dessus, p. 277, la note 8 de la lettre du 15 décembre précédent.
  2. C’est le second traité du troisième volume des Essais de Nicole. Il est intitulé simplement : de la Charité et de l’Amour-propre.
  3. Célèbre comédienne. (Note de Perrin.) Elle jouait avec un grand art le rôle d’Hermione dans Andromaque. Sa mauvaise santé l’ayant forcée de renoncer au théâtre, ce fut la Champmeslé qui lui succéda. Le public se partagea entre ces deux actrices. Louis XIV disait que pour ne rien laisser à désirer il faudrait faire jouer les deux premiers actes d’Andromaque par la Desœillets, et les trois autres par sa rivale. Mlle Desœillets mourut le 25 octobre 1670, âgée de quarante-neuf ans ; on voit par la lettre de Mme de Sévigné qu’elle laissa deux filles qui se firent religieuses. (Note de l’édition de 1818.) Voyez tome n, p. 469.
  4. Voyez la lettre du 18 mars précédent, p. 385, et note 4.
  5. Perrin, dans son édition de 1754, la seule où soit cette lettre, ajoute entre parenthèses : le chanoine. Voyez tome III, p. 32, note 6.
  6. La duchesse de Brissac.
  7. Le Roi resta à l’armée jusqu’au 4 juillet.
  8. Le marquis de la Trousse. (Note de Perrin.)
  9. Le marquis de Villeroi voyez tome lI, p. 471, note 13. — Pour la vieille maîtresse, voyez tome III, p. 170, note 5.
  10. Le maréchal de Rochefort commandait l’armée de la Meuse.
  11. Voyez la lettre du 16 septembre 1684.
  12. Saint-Aubin, oncle de Mme de Sévigné, et sa femme, retirée avec lui au faubourg Saint-Jacques. Voyez la Notice, p. 145.
  13. Nous avons dit que Montecuculi s’était retiré dès l’année précédente. Il disait « qu’un homme qui avoit eu l’honneur de combattre contre Mahomet Coprogli, contre Monsieur le Prince, et contre M. de Turenne, ne devoit pas compromettre sa gloire contre des gens qui ne faisoient que commencer à commander des armées. » (Abrégé chronologique de l’Histoire de France du président Hénault, année 1675.)